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Aux sources d'AI, le film achevé
par Spielberg (mais dont l'idée première est de Kubrick),
il y a les nouvelles de Brian W. Aldiss, un des maîtres
de la science-fiction britannique. Ecrites en 1969 et publiées
par Harper's Bazaar, "Supertoys Last All Summer Long - and Other
Stories of Future Time"(1),
l'une d'elle raconte l'histoire d'un enfant-robot désespéré
de ne pas plaire à sa mère adoptive. Cet androïde
ne comprend pas quil n'est qu'une construction habile de lintelligence
artificielle, tout comme l'est d'ailleurs son seul véritable
compagnon Teddy, un ours en peluche.
Stanley Kubrick achète les droits d'adaptation cinématographique
du livre en 1979, projet qu'il débutera tout en attendant
que les nouvelles technologies utilisées au cinéma
soient à la hauteur de sa vision du sujet. C'est après
avoir vu en 1993 le film Jurassic Park et constaté les développements
prodigieux des effets spéciaux et les avancées dans
l'animation par ordinateur qu'il invitera Spielberg en Angleterre pour
lui montrer les milliers de planches déjà réalisées.
Kubrick annonce officiellement l'année suivante sa volonté
de faire le film, auquel il donne le nom codé d'"A.I.", décidant
aussi ensuite d'en confier la réalisation à Spielberg.
A la mort de Kubrick, en mars 1999, et avec l'accord du producteur
habituel et de la femme du cinéaste culte, Spielberg reprend
donc le chantier de l'adaptation(2).
Brian Aldis pour sa part reprend aussi son ouvrage pour lui donner
une suite, puis une conclusion, qu'il envoie à Spielberg.
On trouvera d'ailleurs dans le très intéressant avant
propos de Supertoys (Superjouets), toute la saga de ce projet.
Signalons qu'outre les trois nouvelles ayant inspiré le film,
l'ouvrage contient d'autres récits, tous excellents, sur
la capacité future de l'homme à contrôler les
progrès irrésistibles de la technologie, sans y perdre
son humanité.
Venons-en maintenant au film proprement dit.
D'abord l'histoire : au milieu du XXIème siècle, la
fonte des glaces, longtemps redoutée, a submergé des
centaines de ville à travers le monde, provoquant famines,
exodes et déplacements de populations. La limitation des
ressources naturelles et le contrôle sévère
des naissances induisent aussi de nouveaux développements
technologiques : les robots sont devenus une composante essentielle
de la vie quotidienne. Ces "Mécas" (mécaniques, en
opposition à nous, les "Orgas", les organiques) assurent
désormais la plupart des tâches domestiques, remplaçant
avantageusement les primitifs jouets électroniques d'antan,
dispensant même des plaisirs raffinés. L'homme ne peut
plus se passer d'eux.
Pour pallier au chagrin de Monica et Henry Swinton qui ont perdu
leur fils Martin (cryogénisé en attendant la découverte
d'un remède), la firme Cybertronics pour laquelle travaille
Henry leur propose alors d'essayer leur dernière création
: le premier enfant-robot sensible, androïde de onze ans conçu
pour aimer ses parents désignés. Monica s'attache
petit à petit à cet être synthétique
et, surmontant sa répulsion première, prend le risque
d'initialiser "David" qui devient dès lors affectivement
lié à sa "mère". A peine né au monde
des humains, David génère ses propres sentiments :
affection immédiate pour son compagnon de jeux, le super-nounours
Teddy, angoisse abstraite de la mort jointe à une peur obsédante
de la solitude et du rejet.
Martin sorti du coma, David sera alors la cible des attaques de
l'enfant qui entend bien récupérer pour lui seul l'amour
maternel.
Considérant le robot comme une menace éventuelle pour
son fils, Monica abandonnera David en forêt. L'enfant-robot
décide alors de devenir un vrai petit garçon, dans
l'espoir de reconquérir le cur de sa "mère",
et se lance dans une quête à la recherche de son humanité.
Disons le tout net : le titre "AI" relève
de la supercherie
Kubrick, paraît-il se passionnait pour l'intelligence artificielle.
Vu le résultat, triste constat... Les chercheurs du MIT auraient
aussi travaillé avec l'équipe d'AI... On se demande
bien pourquoi puisque nulle part, durant les 146 minutes de projection,
entend-on parler véritablement d'intelligence artificielle.
L'occasion était pourtant belle ici de pouvoir enfin présenter
à un large public la substantifique moelle.
Pourquoi ne nous montrer ici un monde peuplé uniquement d'hommes
et de robots androïdes ? Question machine, pas besoin d'être
un androïde pour témoigner d'une certaine adaptativité.
Mais voilà, pour marquer les esprits, il fallait frapper
fort pour mieux illustrer la question principale qu'est censée
poser le film: quel comportement aurions-nous face à
un robot capable de ressentir des émotions et des
sentiments (et bien sûr de l'amour pour nous) et de
vivre ses rêves? Quels devoirs avons-nous face à de
telles machines ? Question certes intéressante, mais le problème
-et les trucages n'y changent rien-, c'est que l'on est jamais dupe
de l'identité du petit robot David. Sa frimousse, on la connaît
trop bien. On nous l'a tellement vanté cet enfant acteur
(Haley Joel Osment), si mignon, si doué, citation aux
Oscars et tout le toutim, que finalement, la sauce ne prend pas.
On se retrouve dans une banale histoire d'enfant mal aimé
qui voudrait plaire à sa mère. Sauce qui ne prend
pas aussi du fait qu'avec un film aux parties si disparates (certaines
très violentes), on ne sait à quel public il s'adresse.
Ce n'est pas vraiment un film pour enfant (il a été
interdit au moins de 13 ans aux Etats-Unis), ni vraiment pour
adulte (Pinocchio revisité à la sauce XXIème
siècle). Et puis, répétons-le : où est
le titre "AI" dans tout cela ?
Restent
alors quelques images fortes, et de beaux trucages cinématographiques.
comme cette scène ou des robots, anciens terrassiers,
jardiniers, gouvernantes, majordomes, soudeurs ou vigiles, rodent
dans les décharges à la recherche de pièce
de rechange et de membres qui leur font maintenant défaut.
Une autre image ne passera pas inaperçue, certainement
la plus dérangeante ou poignante du film, mais là,
Spielberg ou Kubrick n'y sont vraiment pour rien(3).
Il s'agit de cette vision de New-York des temps futurs, ville ensevelie
par les eaux, mais d'où émergent encore de la surface
quelques étages des tours du World Trade Center.
(1) Parues en français
sous le titre : Supertoys - Intelligence artificielle et autres
histoires du futur, traduit de l'anglais par Catherine de Leobardy,
Editions Métailié, 217 pages, 110 F (2) Délaissant tous ses autres
projets, Spielberg a tout fait pour qu'AI sorte en 2001, année
symbolique de l'oeuvre de Kubrick.
Le tournage, commencé à Long Island en juin 2000,
a duré 68 jours. (3) Le
film est sorti aux Etats-Unis avant le 11 septembre 2001.