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Dossier sur la création artistique
Lettre écrite en 2070
Jacques Monestier, sculpteur d'automates
Spore, jeu de simulation de la vie
Pandora Box

15 Juillet 2002

Sous les eaux dormantes

Nouvelle, par Jean-Paul Baquiast

Pour Camille

Extrait d'un courrier du Pr. X., directeur de recherche au Laboratoire d'Intelligence artificielle de N.
à M. Z., Procureur de la République

Le 28 Mai 20**

Monsieur le Procureur, dans le cadre de l'action en recherche dans l'intérêt des familles engagée suite à la disparition de Mlle AA, chercheur auprès de mon laboratoire, j'ai l'honneur de vous apporter les précisions suivantes :

1. Mlle AA, excellente jeune scientifique, m'avait demandé la possibilité d'utiliser des ressources informatiques suffisantes pour mener à bien un projet intéressant le domaine de ce que nous appelons l'art évolutionnaire. L'objet était de faire tourner le temps nécessaire une  série d'automates cellulaires censés représenter un contenu artistique, lequel se développerait à la fois selon sa propre logique de complexification intrinsèque au hasard, et aussi en fonction de sélections et introductions de perturbations externes choisies par le chercheur en vue d'obtenir des générations de plus en plus "adaptées" à ce que ledit chercheur considérerait comme le mieux apte à provoquer chez lui l'émotion esthétique la plus grande.

Vous concevez que cette démarche extrêmement originale, exploitant les propriétés évolutives des automates cellulaires en interaction avec un environnement ou monde propre complexe et lui-même évolutif (en l'espèce les réactions esthétiques de l'utilisateur), avait pour objet de préciser à la fois les capacités d'apprentissage de l'automate, et les contenus esthétiques, c'est-à-dire affectifs voire relevant de l'inconscient profond, spécifiques à l'expérimentateur. L'expérience repose sur l'hypothèse que l'œuvre d'art, comme toute formalisation externe à nous-mêmes, ne nous "parle" que lorsqu'elle correspond au mieux à notre histoire et à nos caractéristiques propres. Il s'agit d'une démarche reprenant et renouvelant le processus millénaire de la création artistique. Aider les humains à mieux prendre conscience de leur moi profond par l'interaction avec un automate évoluant au plus près de la découverte de ce moi peut avoir d'innombrables conséquences tant pour la connaissance de la conscience et de l'inconscient, que pour la réflexion sur le rôle des automates et plus généralement des contenus virtuels évolutionnaires comme partenaires de l'homme dans un dialogue conjoint de découverte et de création reposant en grande partie sur un processus d'auto-stimulation assistée au contact d'un agent extérieur intelligent évolutif.

NB : mention manuscrite en marge du document, émanant d'un des substituts en charge de l'affaire : " Ces gens sont fous. Pas étonnant que la pauvre fille ait perdu la boule "

2. Mlle AA était jusqu'à l'initialisation de cette recherche une jeune femme saine, apparemment heureuse, qui ne révélait à son entourage professionnel aucun problème particulier. Mais au fur et à mesure que sa recherche s'approfondissait, elle nous a paru se détacher progressivement de notre équipe et s'enfermer dans un dialogue de plus en plus exclusif avec sa station de travail. Aux questions que nous lui posions, elle nous répondait que tout allait bien, mais qu'elle découvrait, selon son expression, des "choses formidables".

3. La veille de sa disparition, inquiet de son état de cachexie commençante, j'étais allé moi-même lui parler pour lui conseiller de consulter un médecin. Elle m'a assuré qu'elle allait le faire, mais que tout allait bien, malgré les apparences. Ce qui comptait, m'a-t-elle dit, n'était pas son état à elle, mais la découverte qu'elle était en train de réaliser. Je lui avais donné deux jours encore de délai avant de réitérer mes pressions pour qu'elle consultât.

4. Ne la voyant pas reparaître avant-hier matin, j'ai tout de suite prévenu la police et cherché d'éventuels indices dans ses dossiers. Les inspecteurs ont pu comme moi constater que ceux-ci ne comportaient aucune indication intéressant la recherche en question.

Je vous joins en rappel l'expertise de la mémoire de l'ordinateur à laquelle, conjointement avec l'expert de la police, nous avons procédé, dès la fugue de Mlle AA notifiée.

Compte-rendu d'expertise (extraits)

Les logs de l'ordinateur affecté à la recherche de la personne disparue, ainsi qu'un certain nombre de versions mémorisées de l'automate cellulaire servant de support à la recherche, présentent les éléments suivants :

1. L'automate cellulaire est en deux dimensions et 3 couleurs, l'algorithme évolutif utilisé est particulièrement simple (du type …) mais il appartient à la catégorie des systèmes capables de générer intrinsèquement de la complexité sur le mode aléatoire (ou plutôt non descriptible par des lois connues). L'utilisateur peut par ailleurs interrompre à tout moment l'évolution du système afin d'introduire des variables perturbatrices de son choix à partir desquelles l'évolution spontanée du système peut être relancée.

2. L'utilisatrice a conservé différentes versions du produit de l'évolution, laquelle a tourné un nombre inhabituellement grand de fois (des millions de fois), en consommant des ressources machines grandissantes. Ceci correspond, grossièrement, à des millénaires d'évolution rapportée au temps historique de la création artistique humaine

3. L'automate fait apparaître des structures de plus en plus complexes, difficiles à interpréter d'une façon objective, mais qui peuvent suggérer à un esprit convenablement "éduqué" des formes éventuellement figuratives. Un motif vers la fin devient de plus en plus prégnant. On pourrait y voir une sorte de jardin dans lequel se découpe une ombre humanoïde.

4. Les experts ont pu noter, sans se l'expliquer, que les dernières versions généraient chez eux une impression de malaise indéfinissable, difficilement explicable de façon rationnelle, non exclusive d'un fort attrait esthétique. Ce malaise ne semble pas résulter seulement des conditions sinistres dans lesquelles Mlle AA a disparu, mais de quelque chose de plus profond, inhérent à l'oeuvre.

Extraits d'une lettre adressée à elle-même par Mlle AA avant sa disparition, lettre ouverte par décision de justice.

15 mai : J'ai depuis mon enfance régulièrement rêvé du jardin dans lequel j'avais passé mes premières années, jusqu'à l'âge de 6 ans. Ce jardin a disparu depuis, mais je le revois en rêve avec une grande précision, allées, pelouses, arbres. Je m'y promène comme au sein d'un royaume sous-jacent, que je sens plein de mystères à la fois riches et inquiétants, sensation que rien dans le contenu manifeste du rêve ne permet d'expliquer. Je me suis souvent demandé pourquoi ce rêve me revenait si souvent, sans raisons spéciales. Je pensais qu'une scène importante pour moi s'était déroulée à l'époque de mes 3 ou 4 ans, dans ces lieux, suffisamment troublante pour que j'en perde tout souvenir.

18 mai : Or voilà que CA106, l'automate cellulaire sur lequel je travaille, ainsi nommé en référence aux travaux de Stephen Wolfram, dont s'inspire ma recherche (1), me paraît présenter, au fur et à mesure de sa complexification, des formes et structures régulières peu identifiables par un regard objectif, mais où je reconnais indiscutablement (au plan de ce que l'on pourrait appeler l'inconscient esthétique) le jardin de mon enfance. En même temps, je ressens en contemplant ces formes qui se précisent une émotion de plus en plus bouleversante, empreinte d'un sentiment grandissant d'horreur. Pour moi il s'agit d'une réaction de type esthétique, provoquée par l'oeuvre en cours de création. Je suis en fait dans la situation d'un artiste classique (non numérique) quand il approfondit sa création dans le sens de ce qui mobilise le plus les ressources de son inconscient. Ici, je sélectionne et relance les évolutions aléatoires du système qui provoquent chez moi la plus vive réaction. Peu m'importe que l'horreur l'emporte de plus en plus sur toutes autres formes de sensations.

22 mai :  Je suis sidérée par les dernières versions de CA106. Il me semble contempler, sans que je puisse dire pourquoi, le Mal absolu. Pourtant cette idée de Mal m'était jusque là étrangère. Est-ce CA106 qui génère du Mal par le jeu des règles cachées déterminant son évolution intrinsèque, ou bien est-ce ma personnalité profonde qui s'y exprime ? Mais alors quel enfer cacherais-je au fond de mon cerveau inconscient ? Comment ai-je pu vivre innocente et apparemment heureuse jusqu'à présent ?

24 mai : Je vois maintenant ce qui me semble être un homme en uniforme qui se profile dans le jardin, et qui grossit de plus en plus. Est-ce que je n'aurais pas été violentée dans le jardin de mon enfance, à la suite de quoi j'aurais perdu toute mémoire de l'événement ?

25 mai : Je sens que je ne pourrai pas supporter plus longtemps ce défouissement qui m'est imposé, sans personne à qui parler, livrée à un automate qui semble décidé à m'arracher les derniers lambeaux d'ignorance derrière lesquels je cachais un événement abominable. Si ma chère grand-mère était encore de ce monde, j'aurais pu me confier à elle, qui m'a toujours protégée. Mais elle n'est plus et je ne sens plus sa présence tutélaire. Je dois fuir. Je me sens comme vidée de l'intérieur, un véritable zombie. Où aller ?

Extrait d'une conversation téléphonique entre le commissaire de police de N. et le substitut du procureur.

Après une courte enquête, nous avons pu vérifier que le père de Mlle AA, sous les drapeaux lorsque celle-ci était âgée de 2 à 3 ans, avait bénéficié d'une permission au printemps 19**. On peut penser qu'il se serait livré à des violences à l'égard de sa fille. Mais il est actuellement introuvable. De toutes façons, il serait difficile de l'interroger à partir d'indices aussi faibles. Mlle AA. qui n'a pas été signalée, vivante ou morte, est libre de refaire sa vie ailleurs si elle le souhaite.

Note pour le dossier en date du 15 août 20**, à la signature du substitut du procureur:

Dans un article très pertinent du Monde, le Dr Daniel Z. psychiatre, avait écrit (cf. Le Monde du 4 juillet 2002 sous le titre Le cinéma peut-il tuer ? ) un article sur les personnalités troublées, passant à l'acte meurtrier. J'y relève une phrase selon laquelle le puritanisme est " aussi délétère que la violence la plus crue, dont il est l'autre pôle manichéen. La bonne conscience dégoulinante de bons sentiments suscite la fascination pour le mal à l'état pur… ". Je me demande si, plutôt qu'accuser le père de violences éventuelles à l'égard de sa fille, il ne faudrait pas envisager que la grand-mère ait dramatisé et culpabilisé à l'excès une première émotion sexuelle de sa petite fille. Celle-ci, devenue adulte, n'aurait pas supporté de devoir reconsidérer le rôle qu'eut dans son enfance cette grand-mère protectrice mais aussi abusive, véritable grand-mère aux "grandes dents", elle-même profondément perturbée.

Note pour le dossier en date du 20 septembre 20**, du même:

Il sera sans doute nécessaire de faire un lien entre cette affaire et des événements troublants s'étant produit ces derniers jours chez des utilisateurs de l'Internet, de façon totalement aléatoire. Certains Internautes, selon les informations reçues par la police nationale, ayant ouvert un fichier attaché transmis par un virus de souche inconnue (qui semble cependant émaner du laboratoire d'intelligence artificielle de N.) ont montré des signes de profonde angoisse générant des comportements incohérents proches de la démence. Deux d'entre eux ont dû être momentanément internés car menaçant de se suicider. On notera cependant que l'action supposée nocive du fichier reçu ne s'exerce que sur de rares personnes. Tout au plus - et je l'ai moi-même constaté - la contemplation du " paysage " peu figuratif constituant le corps de ce fichier inspire-t-elle, pour une raison que je ne comprends pas moi-même, une légère et mystérieuse angoisse.

(1) Sur Stephen Wolfram, voir notre dossier

© Automates Intelligents 2002

 

 

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