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Extrait d'un courrier du Pr. X., directeur
de recherche au Laboratoire d'Intelligence artificielle de N.
à M. Z., Procureur de la République
Le 28 Mai 20**
Monsieur le Procureur, dans le cadre de l'action en recherche
dans l'intérêt des familles engagée suite à
la disparition de Mlle AA, chercheur auprès de mon laboratoire,
j'ai l'honneur de vous apporter les précisions suivantes
:
1. Mlle AA, excellente jeune scientifique, m'avait demandé
la possibilité d'utiliser des ressources informatiques suffisantes
pour mener à bien un projet intéressant le domaine
de ce que nous appelons l'art évolutionnaire. L'objet
était de faire tourner le temps nécessaire une série
d'automates cellulaires censés représenter un contenu
artistique, lequel se développerait à la fois selon
sa propre logique de complexification intrinsèque au hasard,
et aussi en fonction de sélections et introductions de perturbations
externes choisies par le chercheur en vue d'obtenir des générations
de plus en plus "adaptées" à ce que ledit chercheur
considérerait comme le mieux apte à provoquer chez
lui l'émotion esthétique la plus grande.
Vous concevez que cette démarche extrêmement originale,
exploitant les propriétés évolutives des automates
cellulaires en interaction avec un environnement ou monde propre
complexe et lui-même évolutif (en l'espèce les
réactions esthétiques de l'utilisateur), avait pour
objet de préciser à la fois les capacités d'apprentissage
de l'automate, et les contenus esthétiques, c'est-à-dire
affectifs voire relevant de l'inconscient profond, spécifiques
à l'expérimentateur. L'expérience repose sur
l'hypothèse que l'uvre d'art, comme toute formalisation
externe à nous-mêmes, ne nous "parle" que lorsqu'elle
correspond au mieux à notre histoire et à nos caractéristiques
propres. Il s'agit d'une démarche reprenant et renouvelant
le processus millénaire de la création artistique.
Aider les humains à mieux prendre conscience de leur moi
profond par l'interaction avec un automate évoluant au plus
près de la découverte de ce moi peut avoir d'innombrables
conséquences tant pour la connaissance de la conscience et
de l'inconscient, que pour la réflexion sur le rôle
des automates et plus généralement des contenus virtuels
évolutionnaires comme partenaires de l'homme dans un dialogue
conjoint de découverte et de création reposant en
grande partie sur un processus d'auto-stimulation assistée
au contact d'un agent extérieur intelligent évolutif.
NB : mention manuscrite en marge du document,
émanant d'un des substituts en charge de l'affaire : " Ces
gens sont fous. Pas étonnant que la pauvre fille ait perdu
la boule "
2. Mlle AA était jusqu'à l'initialisation de cette
recherche une jeune femme saine, apparemment heureuse, qui ne révélait
à son entourage professionnel aucun problème particulier.
Mais au fur et à mesure que sa recherche s'approfondissait,
elle nous a paru se détacher progressivement de notre équipe
et s'enfermer dans un dialogue de plus en plus exclusif avec sa
station de travail. Aux questions que nous lui posions, elle nous
répondait que tout allait bien, mais qu'elle découvrait,
selon son expression, des "choses formidables".
3. La veille de sa disparition, inquiet de son état de
cachexie commençante, j'étais allé moi-même
lui parler pour lui conseiller de consulter un médecin. Elle
m'a assuré qu'elle allait le faire, mais que tout allait
bien, malgré les apparences. Ce qui comptait, m'a-t-elle
dit, n'était pas son état à elle, mais la découverte
qu'elle était en train de réaliser. Je lui avais donné
deux jours encore de délai avant de réitérer
mes pressions pour qu'elle consultât.
4. Ne la voyant pas reparaître avant-hier matin, j'ai tout
de suite prévenu la police et cherché d'éventuels
indices dans ses dossiers. Les inspecteurs ont pu comme moi constater
que ceux-ci ne comportaient aucune indication intéressant
la recherche en question.
Je vous joins en rappel l'expertise de la mémoire de l'ordinateur
à laquelle, conjointement avec l'expert de la police, nous
avons procédé, dès la fugue de Mlle AA notifiée.
Compte-rendu d'expertise (extraits)
Les logs de l'ordinateur affecté à la recherche
de la personne disparue, ainsi qu'un certain nombre de versions
mémorisées de l'automate cellulaire servant de support
à la recherche, présentent les éléments
suivants :
1. L'automate cellulaire est en deux dimensions et 3 couleurs,
l'algorithme évolutif utilisé est particulièrement
simple (du type ) mais il appartient à la catégorie
des systèmes capables de générer intrinsèquement
de la complexité sur le mode aléatoire (ou plutôt
non descriptible par des lois connues). L'utilisateur peut par ailleurs
interrompre à tout moment l'évolution du système
afin d'introduire des variables perturbatrices de son choix à
partir desquelles l'évolution spontanée du système
peut être relancée.
2. L'utilisatrice a conservé différentes versions
du produit de l'évolution, laquelle a tourné un nombre
inhabituellement grand de fois (des millions de fois), en consommant
des ressources machines grandissantes. Ceci correspond, grossièrement,
à des millénaires d'évolution rapportée
au temps historique de la création artistique humaine
3. L'automate fait apparaître des structures de plus en
plus complexes, difficiles à interpréter d'une façon
objective, mais qui peuvent suggérer à un esprit convenablement
"éduqué" des formes éventuellement figuratives.
Un motif vers la fin devient de plus en plus prégnant. On
pourrait y voir une sorte de jardin dans lequel se découpe
une ombre humanoïde.
4. Les experts ont pu noter, sans se l'expliquer, que les dernières
versions généraient chez eux une impression de malaise
indéfinissable, difficilement explicable de façon
rationnelle, non exclusive d'un fort attrait esthétique.
Ce malaise ne semble pas résulter seulement des conditions
sinistres dans lesquelles Mlle AA a disparu, mais de quelque chose
de plus profond, inhérent à l'oeuvre.
Extraits d'une lettre adressée
à elle-même par Mlle AA avant sa disparition, lettre
ouverte par décision de justice.
15 mai : J'ai depuis mon enfance régulièrement rêvé
du jardin dans lequel j'avais passé mes premières
années, jusqu'à l'âge de 6 ans. Ce jardin a
disparu depuis, mais je le revois en rêve avec une grande
précision, allées, pelouses, arbres. Je m'y promène
comme au sein d'un royaume sous-jacent, que je sens plein de mystères
à la fois riches et inquiétants, sensation que rien
dans le contenu manifeste du rêve ne permet d'expliquer. Je
me suis souvent demandé pourquoi ce rêve me revenait
si souvent, sans raisons spéciales. Je pensais qu'une scène
importante pour moi s'était déroulée à
l'époque de mes 3 ou 4 ans, dans ces lieux, suffisamment
troublante pour que j'en perde tout souvenir.
18 mai : Or voilà que CA106, l'automate cellulaire sur
lequel je travaille, ainsi nommé en référence
aux travaux de Stephen Wolfram, dont s'inspire ma recherche (1),
me paraît présenter, au fur et à mesure de sa
complexification, des formes et structures régulières
peu identifiables par un regard objectif, mais où je reconnais
indiscutablement (au plan de ce que l'on pourrait appeler l'inconscient
esthétique) le jardin de mon enfance. En même temps,
je ressens en contemplant ces formes qui se précisent une
émotion de plus en plus bouleversante, empreinte d'un sentiment
grandissant d'horreur. Pour moi il s'agit d'une réaction
de type esthétique, provoquée par l'oeuvre en cours
de création. Je suis en fait dans la situation d'un artiste
classique (non numérique) quand il approfondit sa création
dans le sens de ce qui mobilise le plus les ressources de son inconscient.
Ici, je sélectionne et relance les évolutions aléatoires
du système qui provoquent chez moi la plus vive réaction.
Peu m'importe que l'horreur l'emporte de plus en plus sur toutes
autres formes de sensations.
22 mai : Je suis sidérée par les dernières
versions de CA106. Il me semble contempler, sans que je puisse dire
pourquoi, le Mal absolu. Pourtant cette idée de Mal m'était
jusque là étrangère. Est-ce CA106 qui génère
du Mal par le jeu des règles cachées déterminant
son évolution intrinsèque, ou bien est-ce ma personnalité
profonde qui s'y exprime ? Mais alors quel enfer cacherais-je au
fond de mon cerveau inconscient ? Comment ai-je pu vivre innocente
et apparemment heureuse jusqu'à présent ?
24 mai : Je vois maintenant ce qui me semble être un homme
en uniforme qui se profile dans le jardin, et qui grossit de plus
en plus. Est-ce que je n'aurais pas été violentée
dans le jardin de mon enfance, à la suite de quoi j'aurais
perdu toute mémoire de l'événement ?
25 mai : Je sens que je ne pourrai pas supporter plus longtemps
ce défouissement qui m'est imposé, sans personne à
qui parler, livrée à un automate qui semble décidé
à m'arracher les derniers lambeaux d'ignorance derrière
lesquels je cachais un événement abominable. Si ma
chère grand-mère était encore de ce monde,
j'aurais pu me confier à elle, qui m'a toujours protégée.
Mais elle n'est plus et je ne sens plus sa présence tutélaire.
Je dois fuir. Je me sens comme vidée de l'intérieur,
un véritable zombie. Où aller ?
Extrait d'une conversation téléphonique
entre le commissaire de police de N. et le substitut du procureur.
Après une courte enquête, nous avons pu vérifier
que le père de Mlle AA, sous les drapeaux lorsque celle-ci
était âgée de 2 à 3 ans, avait bénéficié
d'une permission au printemps 19**. On peut penser qu'il se serait
livré à des violences à l'égard de sa
fille. Mais il est actuellement introuvable. De toutes façons,
il serait difficile de l'interroger à partir d'indices aussi
faibles. Mlle AA. qui n'a pas été signalée,
vivante ou morte, est libre de refaire sa vie ailleurs si elle le
souhaite.
Note pour le dossier en date du 15 août
20**, à la signature du substitut du procureur:
Dans un article très pertinent du Monde, le Dr Daniel Z.
psychiatre, avait écrit (cf. Le Monde du 4 juillet 2002 sous
le titre Le cinéma peut-il tuer ? ) un article sur les personnalités
troublées, passant à l'acte meurtrier. J'y relève
une phrase selon laquelle le puritanisme est " aussi délétère
que la violence la plus crue, dont il est l'autre pôle manichéen.
La bonne conscience dégoulinante de bons sentiments suscite
la fascination pour le mal à l'état pur ". Je
me demande si, plutôt qu'accuser le père de violences
éventuelles à l'égard de sa fille, il ne faudrait
pas envisager que la grand-mère ait dramatisé et culpabilisé
à l'excès une première émotion sexuelle
de sa petite fille. Celle-ci, devenue adulte, n'aurait pas supporté
de devoir reconsidérer le rôle qu'eut dans son enfance
cette grand-mère protectrice mais aussi abusive, véritable
grand-mère aux "grandes dents", elle-même profondément
perturbée.
Note pour le dossier en date du 20 septembre
20**, du même:
Il sera sans doute nécessaire de faire un lien entre cette
affaire et des événements troublants s'étant
produit ces derniers jours chez des utilisateurs de l'Internet,
de façon totalement aléatoire. Certains Internautes,
selon les informations reçues par la police nationale, ayant
ouvert un fichier attaché transmis par un virus de souche
inconnue (qui semble cependant émaner du laboratoire d'intelligence
artificielle de N.) ont montré des signes de profonde angoisse
générant des comportements incohérents proches
de la démence. Deux d'entre eux ont dû être momentanément
internés car menaçant de se suicider. On notera cependant
que l'action supposée nocive du fichier reçu ne s'exerce
que sur de rares personnes. Tout au plus - et je l'ai moi-même
constaté - la contemplation du " paysage " peu figuratif
constituant le corps de ce fichier inspire-t-elle, pour une raison
que je ne comprends pas moi-même, une légère
et mystérieuse angoisse.