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06 Juin 2002 par Philippe Sarro
et christophe Jacquemin
Ghost
in the shell
Film d'animation et de science
fiction
(1995, durée : 79 minutes),
réalisé par le japonais
Mamoru Oshii,
d'après le manga de Masamune Shirow.
Disponible en DVD (comporte un bonus de plusieurs dizaines de minutes).
Ghost*
in the Shell n'a pas de prétention à expliquer
le vivant et la conscience d'une façon scientifique,
restant avant tout une oeuvre
artistique et esthétique. Mais
c'est une véritable réussite par la qualité
de son histoire très réaliste, ses images issues
d'outils graphiques de haute technologie et la bande son exceptionnelle
(étonnante et formidable musique composée par
Kenji Kawai).
Moins
simpliste que les traditionnels manguas, Ghost in the Shell
apparaît bien plus complexe que la saga Star Wars de
type space opéra et, à mon avis, est supérieur
à Blade runner, autre film sur les cyborgs.
Son principal intérêt réside dans le fait
qu'il nous invite à une méditation sur la conscience,
l'autonomie, l'évolution de l'espèce humaine,
la perfection corporelle, les interactions avec les machines,
la vie, la mort
Manipulant les esprits humains et artificiels, le Puppet master
(voir plus bas dans le texte) ne serait-il pas finalement
le nom romantique du mème de Richard Dawkins ?
Sans aller jusqu'à parler du surhomme d'un Nietzsche,
de la fin de l'humanité d'un Fukuyama ou du parc humain
d'un Peter Sloterdijk, les hommes n'ont pas le beau rôle
et ne sont pas montrés sous leur meilleur jour dans
ce film, qui nous amène à une réflexion
sur le devenir de l'humanité et sur l'émergence
d'un niveau de conscience supérieur pour affronter
les défis d'un futur complexe.
Issu de l'esprit, de l'imaginaire et du grand talent de créateurs
artistiques, cette oeuvre possède sans nul doute une
véritable âme.
*Littéralement
fantôme ou âme dans sa coquille, ghost peut aussi
être traduit par le reflet de soi dans un miroir, ou
par nègre d'un écrivain.
L'histoire
L'histoire
se déroule dans le Hong Kong bruissant de 2029 où
l'informatique et les réseaux de communications dominent,
sous fond de guerre larvée entre 2 services : la section
9 spécialisée dans les interventions de choc en matière
de sécurité et la section 6 appartenant au Ministère
des affaires étrangères.
Le
film commence par l'intervention de la section 9 qui empêche
l'évasion d'un programmeur surdoué. La section est
composée de cyborgs et de deux êtres 100% humain au
cerveau boosté, dont le grand patron.
La deuxième séquence montre la fabrication d'un cyborg,
d'apparence femelle, filmée comme une véritable gestation
dans un système aquatique suivi d'une naissance, en l'occurrence
celle du major Motoko Kusanagi, être hybride constitué
d'un corps synthétique et de cellules humaines.
A
la tête de la section 9, le Major Kusanagi souhaite retrouver
la trace d'un pirate informatique de talent, Puppet master. Ce dernier
agit à partir de téléphones publics pour s'infiltrer,
grâce à un virus démodé, dans le ghost
d'une femme interprète diplomatique, afin de le manipuler
en vue d'assassinat de diplomates et d'actes terroristes. Après
une poursuite effrénée utilisant des outils de réalité
virtuelle et les réseaux de communications via des interfaces
directement reliées aux cerveaux des cyborgs, il s'avère
que les personnes arrêtées ne sont que des pantins
au ghost piraté.
C'est
alors que le cyborg femelle Kusanagi s'interroge sur son existence
et son propre ghost, fasciné par la puissance de manipulation
des êtres vivants qu'exerce le Puppet master. Lors d'une plongée
dans l'océan à la recherche de soi et de ses origines
(dans une séquence qui peut être mise en parallèle
avec sa fabrication au début du film) il découvre
son reflet à la surface de l'eau, le voit alors comme dans
un miroir. Il prend alors conscience de sa nature hybride et qu'en
perdant ses parties mécaniques et ses cyber implants hypersophistiquées,
il ne sera plus rien.
Kusanagi
se met alors à errer dans la ville aux innombrables passages,
que n'aurai pas renié un Walter Benjamin. C'est là
qu'éclate la poésie toute japonaise de l'uvre
au travers d'images raffinées, accentuées par des
coeurs de femmes et une musique électronique donnant ici
une véritable dimension émotionnelle : je renvoie
le spectateur à la scène des gouttes de pluies sur
le sol, la procession de parapluies jaunes au loin, ainsi que les
enseignes anciennes et modernes en caractères chinois.
L'action
reprend avec un cyborg échappé de l'usine de fabrication.
Ecrasé par un camion, il est récupéré
par la section 9 qui analyse informatiquement son corps. Affaire
étrange car la chaîne d'assemblage a fonctionné
seule et son cerveau semble renfermer un ghost bien localisé
(ce qui n'est pas sans rappeler la glande pinéale de René
Descartes ou bien le concept d'inscription corporelle de l'esprit)
alors qu'il n'a aucune cellule humaine.
Une conversation s'engage entre les membres de l'équipe.
Le collègue Batou fait la remarque au grand patron: "Ce
qui vous différencie de nous, vous autres humains, c'est
que quand le doute vous prend, il ne vous lâche plus".
Kusagani, lui répondant : "Et si c'était possible,
si un corps pouvait engendrer sa propre identité, sa propre
âme. Tu te rends compte ? A quoi servirait d'être un
humain?"
La
section 6 rapplique alors avec un expert qui reconnaît la
signature informatique du Puppet master. Coup de théâtre
: le corps se met à parler, affirmant qu'il est un être
doué d'autonomie car sensitif, capable de reconnaître
sa propre existence bien que n'ayant jamais été programmé:
"En tant que forme de vie spontanée née de l'océan
de l'information, je demande l'asile politique pour échapper
à la section 6", explique-t-il au patron de la section
9. Il raconte qu'il est initialement un programme issu d'un projet
secret de la section 6. Ses missions consistent dans la collecte
de renseignements industriels et la manipulation de ghosts. Ce sont
ces capacités à s'enrichir et à agir qui lui
ont permis, au contact de l'infinie complexité du Net, d'acquérir
une taille critique lui permettant d'accéder à l'autonomie.
- Chef section 6: Il aurait un instinct de survie ? Tout cela
est ridicule.
- PM : L'ADN n'est-il pas préservé pour s'autopréserver
? L'existence des espèces repose sur la mémoire génétique.
C'est par sa mémoire atavique que l'homme est une entité
pensante. La mémoire ne peut être définie, mais
elle définit l'humanité...
- Chef S6 : Tu veux nous faire croire que tu es vivant ?
- PM : Et vous, pouvez-vous me fournir une preuve que vous existez,
alors que ni la science, ni la philosophie n'ont pu définir
la vie ? ( ) En prenant un corps je suis devenu mortel
".
La
section 6 va enlever le corps au grand dam de la section 9. S'engage
alors une course poursuite avec ordre de détruire le Puppet
master. Elle se termine dans la vieille ville au sein d'un vieux
musée désaffecté d'histoire naturelle, dans
lequel Kusanagi se fait canarder par un tank en forme de gros insecte
semblant tout droit sorti d'un programme évolutionnaire de
vie artificielle. De façon symbolique, celui-ci va détruire
un arbre généalogique des espèces vivantes
accroché sur un mur, excepté la branche la plus haute
de l'évolution : l'espèce humaine. A la fin du combat
Kusanagi se retrouve face au Puppet master sur lequel elle se connecte,
aidé par Batou.
Le Puppet master relate alors ses origines, expliquant qu'il constitue
une forme de conscience supérieure à celle de l'Homme.
Il lui révèle que, depuis le début, il a manuvré
pour la rencontrer. Il demande alors à Kusanagi, de fusionner
avec lui.
- "Je suis encore incomplet. Il me manque les processus
inhérents à tout être vivant. Les processus
de vie et de mort.
- Mais vous pouvez vous copier.
- En se copiant mon système va s'agrandir, mais un simple
virus pourrait le détruire. Les copies n'ont par définition
aucune originalité, aucune variété, car la
vie se perpétue par la diversité. Or c'est par sa
capacité à mourir, à se sacrifier si besoin,
que l'individu permet que se perpétue l'espèce ; en
dépit des faiblesses d'un système immuable Toi
et moi devons fusionner. "
- ( ) quel intérêt de fusionner sans progéniture
? Je veux garder mon identité.
- Nous évoluons dans un environnement dynamique. Vouloir
rester ce que tu es te limite. L'heure est venue de briser nos attaches
et d'élever notre conscience à un niveau supérieur ".
Elle accepte et la fusion à lieu sur le Net avant que les
deux corps ne soit détruits par la section 9.
Le film se termine par la naissance chez Batou d'un nouvel être
sous l'apparence d'une petite fille.
Et Kusanagi-Puppet master s'en va seule affronter le vaste cybermonde.