Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Cet
article nous a été envoyé par Isabelle Sabrié,
suite à la publication de notre précédente
chronique portant sur le livre de Bernard Caillaud, "La
création numérique visuelle". Nous l'en remercions.
Isabelle Sabrié est aussi romancière.
Automates-Intelligents
"Avec
une singulière prescience", les lignes orientées horizontales
et verticales peintes par Mondrian reflètent "l'organisation
des cellules en travées dans l'aire V3 [du cerveau humain]
dévolue à la forme"... explique le neurobiologiste
Semir Zeki ( British College de Londres). Pourtant la technologie
du scanner n'a permis d'observer cette organisation que beaucoup
plus tard dans le siècle. A la lumière de ce cas,
on pourrait penser que ce peintre avait eu une sorte de "vision
de l'invisible", une intuition ou une sorte de perception de ce
qui est dissimulé derrière le crâne humain.
Comme si son niveau de conscience (ou de perception, ou les deux)
avait eu une disposition particulière qui lui permettait
un instant de "voir l'invisible".
En tant que soprano, je travaille en permanence sur l'invisible.
Mon corps émet des ondes sonores qui me semblent nettement
avoir une "matière", une consistance, une longueur, largeur,
épaisseur, une couleur, et un mouvement dans l'espace, même
si je ne peux pas les voir, ni les toucher. A l'intérieur
de moi-même (l'air vibre, comme dans la caisse d'un violoncelle),
à l'extérieur de moi-même ( les ondes sonores
se diffusent dans l'espace en trois dimensions), puis de nouveau
vers moi-même pour le "retour" du son, renvoyé par
les matières du lieu.
Pour enseigner le chant depuis quelque temps, je me suis rendue
compte à quel point l'imagination du son dans l'espace, l'imagination
d'une sorte d'architecture invisible qui se déplace dans
l'air et dans le temps est juste, et fondamentale pour créer
le son, le transformer. En demandant à quelqu'un de lever
un bras très haut devant lui, sa main formant une sorte de
"toit", puis de chanter, j'obtiens le résultat sonore recherché
infiniment plus vite que si je demande simplement "plus haut ! ".
La visualisation du son, de l'espace qu'il occupe, "parle" au cerveau
plus directement que la demande abstraite "plus haut !", comme si
effectivement le "toit" ou les "fondations-profondeur" du son étaient
une réalité matérielle.
Si comme le pense Isabelle Peretz (La Recherche, mai 2003), la musique
est un instinct biologique au même titre que le langage, cela
conforterait l'idée d'une "perception de l'invisible", ou
"conscience de l'invisible" particulière aux artistes. Le
langage parlé représente d'ailleurs les objets par
des mots, en ondes sonores invisibles, comme si cette fois la "réalité
visible" exigeait d'être complétée par la "réalité
invisible".
Si les émotions sont à considérer comme des
structures non apparentes, dont l'influence est réelle et
la présence indéniable, peut-être que l'artiste
est aussi quelqu'un dont le niveau de conscience, par moment, perçoit
ces structures qui tentent de se "révéler". Une organisation
invisible, des structures émotionnelles, ou des structures
inaccessibles à notre perception directe d'humains. Parfois,
à observer les relations historiques entre science, littérature,
peinture ou musique, on peut avoir l'impression qu'elles se "répondent",
cherchant à exprimer, chacune à sa manière,
un état de conscience de l'humanité à cet instant
de l'histoire. Entre l'apparition de la perspective à deux
dimensions, de l'imprimerie et de la musique polyphonique, il y
a une sorte de perception ou de conscience nouvelle du monde qui
emprunte plusieurs chemins pour s'exprimer.
Et je me demande aussi, comme beaucoup d'autres avant moi, si effectivement
"on n'invente rien". C'est-à-dire que l'"invention" serait
la révélation à la conscience d'un état
de la nature, préexistant. Cet état de la nature ne
serait pas "nouveau", il serait seulement arrivé à
la conscience humaine. Comme si on se mettait à voir, subitement,
ce qui était devant nous. La lettre volée au milieu
du bureau d'Egar Poe, l'évidence qu'on ne voyait pas. Comme
si les arts, la science et l'univers se répondaient, se "révélaient"
par instants de conscience morcelée. Comme si l'univers n'était
qu'une sorte de gigantesque communication symbolique entre toutes
ces voies de la conscience de lui-même, ou de notre conscience
humaine de ce qu'est l'univers, matière et esprit rejoints.
Pour reprendre cette image, comparons encore avec l'architecture
: certains murs "structurels" sont plus importants que d'autres
pour garder la forme du bâtiment, pour qu'il ne s'effondre
pas sous les forces (invisibles) de la gravité qui l'attirent
vers le sol. Le choix que ferait l'artiste parmi toutes les peintures
proposées et calculées par une intelligence artificielle
serait dans cette idée le reflet de sa qualité d"intuition
de l'invisible" : il choisirait entre toutes la structure la plus
révélatrice de la forme générale de
l'invisible observé. Et c'est ce que les autres humains reconnaîtraient
inconsciemment. L'invisible observé, une formulation osée
!
Si d'ailleurs on devait penser un paysage comme une "peinture" spontanément
proposée par la Nature, le peintre qui représenterait
ce paysage choisirait, exactement comme le peintre de l'intelligence
artificielle, l'instant particulier entre tous qui ferait de ce
paysage une oeuvre d'art. Celui qui montrerait cet invisible émotionnel.
Je voudrais aussi évoquer la mémoire, puisque les
émotions aident à fixer les souvenirs, comme l'ont
montré beaucoup de recherches récentes. L'artiste
serait donc quelqu'un dont la sensibilité émotionnelle,
au-delà d'identifier les lois-mêmes de l'émotion,
saurait fixer cette connaissance inconsciente dans la mémoire
des autres. Et ce serait ce qui distinguerait l'artiste des autres
créateurs.
Les émotions, comme une dimension dans laquelle nous évoluerions
sans avoir encore conscience des lois qui la gouvernent. Une "dimension
parallèle" qui agite nos êtres, tirant les fils du
mouvement (motio) émotionnel qui guide nos actes, notre intuition,
nos vies. Une force d'attraction/répulsion "aimantée"
qui permettrait de conserver les souvenirs, l'origine du mouvement
de l''intelligence. Cette organisation invisible de nous-mêmes
que l'artiste "interpréterait", représenterait, "verrait",
fixerait dans un instant d'éternité.
L'instant d'éternité, pour finir la dimension temporelle
: en "fixant" dans la mémoire cette représentation
de l'invisible, l'artiste semble sortir du temps. Comme si, en entrant
dans cette "dimension" invisible, on pouvait s'évader de
cette loi chronologique perpétuelle qui fait irrémédiablement
avancer le temps. Comme si l'artiste était aussi quelqu'un
qui peut "arrêter le temps", le déplacer comme "latéralement"
à partir de ce point fixe, l'oeuvre d'art, qu'il a représenté.
Note Sur Semir Zeki et la neuro-esthétique, voir notre brève
dans la rubrique actualité
du 07/07/01
(Automates-Intelligents)