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Ni
Dieu ni gène pour une autre théorie de l'hérédité
(Seuil, coll. Science ouverte, 230 pp., 103F).
NB : les commentaires en italique,
et de cette couleur, sont de Pierre Sonigo, à qui nous avons
demandé de réagir à cette chronique, et que
nous remercions.
Jean-Jacques
Kupiec est docteur en biologie, chercheur à l'Ecole Normale
Supérieure
Pierre Sonigo est directeur de recherche à
l'Inserm, Institut Cochin de génétique moléculaire,
Paris sonigo@cochin.inserm.fr
Autres références où l'on retrouve
un certain nombre de thèmes du livre
:
- "From Genotype to Phenotype" by Kupiec and Sonigo http://www.cochin.inserm.fr/upr415/Genotyp.htm
- "Immune Cell Performances And Metabolism, an Ecological Interpretation"
by Pierre Sonigo http://www.cochin.inserm.fr/upr415/Immun.htm
- La Recherche n° 296. Article et encadrés de P. Sonigo
http://www.larecherche.fr/data/296/029611827.html
L'ADN n'est ni au coeur de la vie ni au coeur de l'évolution.
Pour une biologie moléculaire darwinienne.
- citation d'un courrier à La Recherche n° 327 : a
propos de la critique du livre d'André Pichot: histoire
de la notion de gènes http://www.larecherche.fr/data/327/032711210.html"Le compte-rendu de l'"Histoire de
la notion de gène" d'André Pichot qu'a donné
Antoine Danchin (La Recherche , octobre 1999, p.91), nous a paru
pour le moins surprenant. Nous avons lu le livre d'André
Pichot, et savons l'énorme travail de retour aux documents
originaux, de synthèse, et de réflexion, qu'a nécessitée
cette remise en perspective de la génétique. ...Mais
le plus grand mérite de Pichot est d'essayer de nous faire
comprendre que la génétique, comme les autres disciplines
biologiques, ne pourra plus très longtemps faire l'économie
d'une profonde réflexion théorique." Marc
Alizon, Jean-Jacques Kupiec, Pierre Sonigo Institut Cochin de
Génétique Moléculaire
- Les sociétés cellulaires. Dossier Pour la Science
n°19 http://www2.pourlascience.com/dossiers/dossier-19/sommaire.htm
- voir notre avertissement initial dans Richard
Dawkins et le monde des memes Dawkins, dans son dernier livre,
Les mystères de l'arc en ciel, met un peu d'eau dans son
vin concernant l'égoïsme des gènes. Il reconnait
que cet égoïsme (celui de l'ADN-ARN) ne les
a pas empêché de coopérer (après mutation-sélection
bien sûr), soit pour constituer les cellules actuelles à
partir des proto-cellules (cellules à mitochondries par
exemple), soit pour constituer des génotypes dont les produits
phénotypiques présentaient quelques chances de survie.
Je crois que vous avez bien
fait le tour de ce qui est disponible en ligne
voir aussi le N°3 de criticalsecret, pour des developpements
moins scientifiques http://www.criticalsecret.com/n3/images/sonigo/sonigo1.gif
est un dialogue avec un lymphocyte (version courte dans le livre),
inspire par Voltaire.
"Ni Dieu ni gène" fera certainement l'effet d'un mini-tremblement
de terre dans le monde de la génétique, où
il s'efforce d'apporter des éléments à la profonde
révolution théorique qu'y réclament ses auteurs.
De plus, il vient exactement à point, pensons-nous, pour
faire réfléchir à contre-courant tous ceux
qui, comme nous, s'intéressent à l'évolution
darwinienne de l'homme et de ses produits, qu'il s'agisse des idées
ou des machines animées et robots symbiotiques dont nous
étudions les développements actuels sur ce site.
Disons-le cependant, pour n'y plus revenir: il s'agit
d'un ouvrage qui paraît avoir été fait
rapidement (mais le temps pressait face aux développements
de l'énorme machine génético-industrielle dont
les auteurs, semblent-ils, contestent une partie des fondements).
Beaucoup de points, pour le profane, mériteraient développement.
Par exemple, les auteurs reconnaissent-ils ou non la validité
du modèle de la "stéréospécificité":
les molécules interagissent lorsque leurs modules sont capables
de s'emboîter spécifiquement (en 3D) comme "la
clef dans la serrure". Il nous a paru qu'ils ne niaient pas les
reconnaissances stéréospécifiques mais qu'ils
refusaient l'idée que la serrure (par exemple l'antigène)
puisse servir de moule à la clef (l'anticorps).
De même (voir ci-dessous), le livre ne montre pas toujours
ce qui demeure, dans l'esprit de ses auteurs, de notions comme la
coopération entre particules et cellules (symbiose et association),
coopération entre gènes pour constituer des espèces
dont la permanence, bien que relative, ne peut être évacuée.
Enfin, si le livre donne de nombreux exemples très parlants,
avec croquis, accessibles à des non-spécialistes,
à l'appui de ses thèses, le lecteur se demande parfois
si ces mêmes exemples ne simplifient pas à l'excès
les cas présentés. Mais il ne s'agit là que
de détails, qui ne retirent rien à l'intérêt
de la lecture.
Effectivement de nombreux
développements et discussions sont nécessaires.
Cela n'est pas un mauvais signe, puisque cela suggère le
potentiel des idées présentées dans le livre
! De nombreux éléments de réflexion sur l'origine
des cellules elles-mêmes ou l'endocrinologie par exemple
nous ont paru trop "jeunes" pour être présentés
a ce jour. Nous avons dû effectuer de nombreuses coupures
(notamment mention des prions, voir mon article de "la recherche"
que vous mentionnez) car nous souhaitions éviter un livre
trop long et trop académique. Quant au caractère
trop simple de certains exemples, il est vrai que l'équilibre
est difficile a trouver entre certains passages très difficiles
et certaines explications trop simples. Nous essayerons de mieux
faire la prochaine fois
En ce qui concerne la stéréospécificité,
désolé si ce n'est pas clair. Nous pensons bien
que "l'affinité" des molécules entre elles dépend
(entre autres) de leurs conformations dans l'espace. L'affinité
est une mesure quantitative qui peut varier de manière
continue. Au contraire, la spécificité, qui implique
le tout ou rien, est une vision idealisée de l'affinité.
Elle suppose des conformations uniques (ou presque) et une reconnaissnace
exclusive avec une clef par serrure. C'est en cela que nous rejetons
le concept de stéréospécificité. Est
ce plus clair ?
Ceci dit, le livre nous passionne pour plusieurs raisons
majeures:
Il se présente, fait rare en France, comme une application
rigoureuse du Darwinisme (et non du néo-darwinisme). En d'autres
termes, il exploite jusqu'au bout ce que Dennett a appelé
l'idée dangereuse de Darwin
(il est curieux d'ailleurs que les auteurs ne saluent
pas Dennett et les autres darwiniens américains comme ils
le méritent).
Exact. Nous avons préféré
en rester essentiellement aux textes de Darwin lui même
pour défendre le darwinisme. Cela nous a paru l'option
la plus solide, mais ça se discute
Cette idée, rappelons-le, est que nul Dieu,
nulle finalité, nulle forme prééablie ne guide
le processus de réplication, sélection, amplification.
Celui-ci se fait au hasard, et ne réussit qu'aux réplicateurs
capables de trouver des sources de nutriments plus abondantes ou
nouvelles, par rapport à ce que trouvent leurs concurrents.
JJK et PS appellent simplement ce processus "hasard-sélection".
Ils l'opposent, au terme d'une longue et intéressante étude
philosophique remontant à Aristote, au mécanisme dit
par eux "instructif", omniprésent dans la conscience populaire
comme dans la plupart des paradigmes scientifiques encore actuels
de nos jours, selon lesquels un moule préexiste toujours
à la mutation et guide la sélection.
Sur la différence entre Darwinisme et néo-darwinisme
en génétique, il faut citer Sonigo: "Nous
opposerons (au darwinisme) la théorie néodarwinienne
intégrant les acquis de la génétique et de
la biologie moléculaire. Par rapport à l'énoncé
original darwinien, cette théorie définit un mécanisme
de variation au hasard : il touche uniquement les gènes qui,
au cours de leur réplication, subissent diverses modifications
et mélanges (mutations, recombinaisons, etc.). Selon cette
conception, ce qui mène des gènes aux cellules, puis
aux niveaux les plus complexes d'organisation serait aussi étroitement
déterminé que la table du code génétique
qui fait correspondre la structure des gènes à l'enchaînement
des acides aminés sur les protéines." Le
Darwinisme au contraire laisse ouvertes toutes les possibilités
de variation au hasard, non seulement celles touchant les gènes
(dont nous supposons que Sonigo ne nie pas la possibilité:
bien sûr, c'est un des mécanisme
de variation, mais ça n'est pas le seul), mais
aussi celles touchant en amont et en aval les molécules et
les cellules.
Ceci nous conduit à la seconde raison justifiant l'intérêt
porté à ce livre. C'est que, remettant à une
place, plus modeste le rôle des gènes dans la fabrication
des phénotypes et dans les mutations faisant apparaître
de nouveaux génotypes puis de nouveaux phénotypes,
il valorise tout ce qui est susceptible de muter et de se comporter
en acteurs "égoïstes". Tout devient égoïste,
dans le monde de Darwin et de JJK et PS. Les gènes ne sont
plus seuls à l'être, comme l'avait montré Dawkins,
mais aussi les molécules réplicatives et les cellules.
C'est de la combinaison de ces égoïsmes à court
terme qu'émergent des structures plus complexes.
JJK et PS lancent le concept extrêmement fécond, nous
semble-t-il, de "onto-phylogenèse" qui balaie en passant
le concept d'espèce, déjà mal en point.
La fabrication de l'adulte à partir de l'oeuf (ontogénèse)
ne se fait pas selon un plan rigoureux, prévu par l'organisation
des gènes dans l'espèce (phylogénèse),
avec l'échange d'innombrables messages faisant un large usage
de la stéréospécificité. Elle se fait
par suite de milliards de sélections darwiniennes portant
sur les molécules et les cellules, répondant au hasard,
et dont seule l'approche statistique à grande échelle
peut nous donner une image d'homogénéité. Les
cellules vont là où elles sont le mieux à mêmes
de trouver des sources de nourriture, provenant de l'extérieur
ou provenant de l'activité des autres cellules composant
le biotope.
C'est donc la competition
pour les ressources exterieures qui structure les populations
cellulaires, et non le programme genetique. Ceci est connu en
ecologie par exemple : les ecosystemes se structurent autour des
chaines alimentaires.
Ceci veut dire que chaque individu, homme compris,
est différent des autres dans son détail. Chaque individu
est également générateur de variations aléatoires
lui permettant par exemple, de s'adapter plus ou moins bien à
des invasions virales ou microbiennes.
Ce sont surtout les cellules
qui s'adaptent aux variations de distribution de ressources dues
aux infections. Ainsi un virus détourne des ressources
pour faire du virus, ce qui déséquilibre notre écosystème
intérieur. Autrement-dit, nous sommes malades. Les cellules
produisant le virus sont en manque de ressources moléculaires.
Mais les ressources contenues dans le virus sont exploitées
par d'autres cellules (celles du système immunitaire) qui
"mangent" le virus. C'est donc la dynamique des flux de molécules
dans l'organisme qui explique les réponses aux infections.
Est ce plus clair ?
Il n'y a finalement pas de véritables différences,
sur le plan des mécanismes reproductifs et de sélection,
entre une forêt, un homme, un virus et une protéine.
Les récentes études sur les protéines-prions
(que le livre ne mentionne malheureusement pas exact
pour les prions. C'est une lacune que l'on peut regretter. Nous
n'avons pas développé sur ce que vous appellez "l'égoisme"
au niveau des protéines, car nous pensons que cela est plus
difficile à soutenir qu'au niveau cellulaire et nécessite
plus ample réflexion.) montrent bien l'extraordinaire
"familiarité" qui relie tous ces ensembles.
Et l'homme, dans tout cela, diront les bien-pensants.
Selon les auteurs, vu avec un recul statistique nécessaire,
il peut apparaître comme appartenant à une espèce
définissable par des critères et des valeurs communes,
où les composants, les gènes notamment, bien qu'égoïstes,
coopèrent de fait de telle sorte que la survie de l'ensemble
semble, au moins à court terme, assurée. Mais vu à
une autre échelle statistique, l'individu humain ou l'espèce
humaine, comme tous les êtres vivants d'ailleurs, ne sont
que des assemblées de cellules momentanément unies
par des intérêts égoïstes. En descendant
plus finement encore dans l'analyse, le vivant peut être décomposé
en atomes liés par des interactions chimiques, comme n'importe
quel objet matériel.
Ceci nous amène à ce qui nous intéressera particulièrement
ici, c'est-à-dire la spécialisation de certaines cellules
en neurones et leur organisation en tissu cérébral
capable de computation. Initialement, les neurones ne sont pas apparus
parce que dans le dessein idéal d'un organisme adaptatif
"moderne" s'imposait la présence d'un cerveau. Ils résultent
seulement du fait que, pour survivre face à la concurrence
pour l'accès aux nutriments exercée par d'autres cellules,
certaines de celles-ci ont poussé des filaments loin de leurs
noyaux, et développé des activités "computationnelles
de fait" capables de leur attirer le sang et l'oxygène indispensables
à leur survie. Les autres cellules en ont bénéficié,
mais par pur hasard, si l'on peut dire.
JJK et PS ne le précisent pas, mais dans la suite de cette
approche, nous pourrions très bien soutenir que tout ce qui
a permis aux neurones de s'activer en drainant vers eux, via les
flux sanguins et endocriniens, oxygène et protéines,
leur a conféré un avantage adaptatif par rapport aux
autres cellules du corps.
Je ne suis pas sûr
que je dirais cela. Les neurones ne sont pas avantagés
par rapport aux autres cellules du corps. Est ce le cerveau qui
contrôle le cur ou l'inverse ? Chacun a son rôle
indispensable. Je réfléchirai à deux fois
avant de donner au cerveau un rôle si central, car il ne
s'agit pas de remplacer le programme génétique par
le cerveau Mais ce n'est que mon point de vue. A vous de
décider !
Ce fut le cas, chez l'animal, du rôle de plus
en plus important La formulation tend à
placer l'homme en haut de l'échelle du progrès de
Lamark. De plus en plus important pour l'homme, mais pas de manière
générale pour l'animal. L'oiseau s'attacherait plutôt
aux progrès de l'aile des "représentations"
(cf. le travail de Delacour)
servant à piloter les comportements sensori-moteurs face
aux modifications de l'environnement. Mais ce fut et cela demeure
le cas de toutes les grandes constructions spirituelles dont l'homme
s'enorgueillit: la symbolique, (les memes de Dawkins), la conscience,
la science et - last but not least - les réseaux de communication,
la robotique et la vie artificielle qui - en attendant de prendre
peut-être une existence indépendante de celle des neurones
humains, peuvent être considérés comme des prothèses
enrichissant l'activité des neurones et renforçant
leurs atouts compétitifs dans les sélections darwiniennes
à venir, au regard des autres cellules vivantes.
La question de savoir si la "science" ou la cognition développée
par les populations de neurones humains leur servira ou non pour
assurer leur survie face à des molécules virales dépourvues
de toutes capacités d'auto-représentation directe,
mais disposant d'autres atouts compétitifs.
Une autre conclusion est intéressante, mais elle touchera
davantage le grand public que la précédente: c'est
que l'énorme machine du séquençage des génomes
et de l'ingénierie génétique risque de passer
à côté de ce qu'il faudrait faire pour agir
sur le vivant - au moins au plan fondamental. JJK et PS indiquent,
à juste titre nous semble-t-il, que si une recherche n'aboutit
pas, c'est que ses bases méthodologiques sont mauvaises.
Un point de terminologie.
Je dirais que ce sont plutôt les bases théoriques
qui sont mauvaises. Les méthodologies (biotechnologies,
séquencages) sont puissantes et expliquent la force de
la génétique moléculaire moderne.
Ils s'appuient, et ils sont en droit de le faire,
car c'est là leur métier principal, sur le décryptage
des génomes des virus, notamment celui du sida. L'on sait
tout depuis longtemps sur ces génomes, et pourtant l'on ne
peut encore rien contre eux. La recherche d'un vaccin susceptible
de s'adapter, après des délais nécessairement
longs, aux milliards de mutations par minute de milliards d'individus
n'a pas plus de sens - avons-nous compris - que celle consistant
à analyser atome par atome la constitution d'une automobile
pour empêcher les accidents de la route. Nous pourrions dire,
sans plaisanter hélas, que le vrai vaccin consiste à
couper le virus de ses sources de nutriments. C'est donc le préservatif,
n'en déplaise au Vatican. De même que le vrai vaccin
contre les accidents de la route, ce serait détruire les
véhicules des conducteurs refusant d'appliquer les règles
de circulation, et enlever leurs permis de conduire.
Nous reviendrons nécessairement, après
cette rapide présentation, sur les multiples implications
philosophiques et politiques de tout cela. Nous entendons déjà
les hauts cris de certains bien-pensants, ou adeptes du politiquement
ou de l'éthiquement correct. Mais il nous paraissait utile
de ne pas différer le conseil que nous voulions vous donner:
lire et discuter ce livre, suivre également la façon
dont il est reçu tant au niveau de la communauté scientifique
que de celui du grand public.