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La
conscience expliquée Editions Odile Jacob 1993
Traduit de Consciousness explained, Little, Brown and Company
1991
Darwin
est-il dangereux ? Editions Odile Jacob 2000 Traduit de
Darwin dangerous Idea.
Evolution and the Meanings of life Simon and Shuster 1995
AntonDaniel
C. Dennett est directeur du Center for Cognitive Studies à
l'Université Tufts aux Etats-Unis. Il a fait ses études
à Harvard et à Oxford.
Il est aujourd'hui professeur de philosophie, conférencier
et auteur de nombreuses publications et ouvrages.
Daniel Dennett est philosophe, mais c'est un philosophe
à l'américaine, c'est-à-dire quelqu'un qui
s'intéresse de très près aux développements
des sciences, qui participe à des programmes de recherche
et qui, évidemment, n'ignore rien des plus récents
développements des technologies de l'information. Autrement
dit, il n'émet pas d'idées générales
sans les avoir testées auprès de nombreux chercheurs
et sources émanant des laboratoires les plus actifs dans
sa discipline.
Nul en France, dans les milieux scientifiques s'intéressant
soit à l'évolution, soit à la vie artificielle,
n'ignore ses principales thèses.
Malheureusement, celles-ci ne sont pas encore suffisamment connues
du grand public, qui préfère de beaucoup aux travaux
sérieux les badinages philosophiques de salon. Il faut dire
que la forme des ouvrages de Dennett, notamment les deux principaux
cités ici, est assez rébarbative. Même dans
la traduction française, la longueur du texte, les multiples
incidentes, le ton familier propre à l'universitaire américain,
ont de quoi désorienter le lecteur. Il faut passer sur ces
petites difficultés pour aller à la substantifique
moelle.
Un autre obstacle est à signaler, tenant à
la lenteur avec laquelle la traduction française parvient
sur le marché. Compte-tenu de la rapidité avec laquelle
évolue la recherche dans les domaines de la compétence
de l'auteur, un délai de cinq ans en moyenne entre l'édition
originale et sa traduction impose d'emblée cinq ans de retard
au lecteur non averti. Les spécialistes vont évidemment
directement aux sources en anglais, mais le public à viser,
celui auquel nous voudrions nous adresser ici, n'est pas en état
d'aborder des oeuvres difficiles dans le texte original. Il ne faut
donc pas s'étonner du retard français dans l'approche
de questions pourtant fondamentales à la pensée d'aujourd'hui.
Daniel Dennett fait partie des scientifiques et philosophes
américains qui, selon nous, honorent les Etats-Unis et la
civilisation américaine, dont les Européens se plaisent
parfois à ridiculiser les petits côtés. Nous
le disons d'autant plus volontiers que nous ne tombons pas ici dans
le péché d'américanophilie systématique.
Alors que ce pays au plan philosophique, est vue, non sans raisons,
comme celui des intégrismes religieux et communautaristes,
du créationnisme et autres dérives, il s'y trouve
aussi de véritables humanistes scientifiques, refusant les
facilités du dualisme esprit-corps, et s'attachant, dans
la ligne spirituelle de Charles Darwin, à montrer que des
mécanismes simples, de type algorithmique, suffisent à
expliquer les aspects les plus évoluées de l'intelligence
et de la conscience.
Il va de soi que ces explications et directions de
recherche sont à la base même de tout ce qui se fait
aujourd'hui dans le monde pour essayer de reproduire sur des automates
ou artefacts ces mêmes manifestations de l'esprit humain.
Réciproquement, les réalisations des laboratoires
travaillant dans le domaine de l'intelligence et de la vie artificielle
contribuent à éclairer et enrichir les travaux portant
sur la vie elle-même, l'évolution des espèces,
la physiologie et la génétique des êtres vivants,
le fonctionnement du cerveau et plus généralement
celui des sociétés humaines.
Dennett se présente comme un véritable
militant du darwinisme et de son principal argument, la sélection
naturelle, dont tout procède. Cela peut surprendre ceux qui
sont déjà convaincus par les thèses de Darwin,
et leurs actualisations contemporaines. Faut-il encore se battre?
La cause n'est-elle pas entendue? Mais lorsque l'on constate la
résurgence incessante de ceux qui ont "peur de Darwin", le
militantisme darwinien n'apparaît plus anachronique. Dennett
ferraille sans se lasser contre tous ceux à la recherche
de ce qu'il appelle plaisamment le crochet divin (Sky hook) qui
selon lui, est une façon détournée de réintroduire
l'explication théologique sous prétexte d'objections
scientifiques, en détournant ou déformant la pensée
darwinienne afin de mieux la décrédibiliser.
Chacun est libre de croire ce qu'il veut, et de faire
les hypothèses qu'il veut. Ainsi feu John C. Eccles, prix
Nobel de médecine et spiritualiste convaincu, avait le droit
d'appeler la mécanique quantique à la rescousse de
ses explications dualistes (Eccles. Evolution du cerveau et création
de la conscience, Fayard 1992) mais Dennett est en droit de préférer
la simplicité et la reproductibilité de l'explication
évolutionniste aux laborieuses et invérifiables explications
de Sir John. De même, nul n'ignore que des extinctions massives
d'espèces vivantes ont anéanti à chaque fois
la presque totalité de la biomasse de l'époque, sous
l'effet de chute d'astéroïdes ou de phénomènes
volcaniques de grande ampleur (trapp), mais cela ne retire rien
à la pertinence des règles de la sélection
au sein des espèces ayant survécu.
Dennett s'agace aussi beaucoup, et nous avec lui, devant
des plaidoyers anti-darwiniens de scientifiques se prétendant
eux-mêmes darwinistes. Il s'en prend en particulier au très
médiatique Stephen J. Gould. celui-ci, sans remettre en cause
le transformisme, explique que celui-ci n'est pas dirigé
par un dessein, la recherche d'un progrès quelconque. L'homme
n'est qu'un petit bourgeon au bout d'un rameau évolutif.
La bactérie est une plus grande réussite de la vie
que l'homme...Le même Gould défend, face au gradualisme
dans le rythme du transformisme auquel croyait Darwin, la théorie
des équilibres ponctués (l'évolution fonctionne
par a-coups après de longues périodes de stagnation
dites stases). Mais comme le dit Dennett, cela ne remet pas en cause
le darwinisme, qui s'est toujours opposé à l'idée
de marche inéluctable vers un progrès quelconque,
et qui ne s'attache pas à défendre tel ou telle vitesse
de transformation. Pour Dennett, les défenseurs du hasard
dans l'évolution (dérive aléatoire de gènes
mutés) n'ont pas davantage de raisons pour remettre en cause
le schéma général. Catastrophes naturelles
ou dérive aléatoire ne sont que les composantes de
changements globaux de l'environnement exogène ou endogène
auxquels doit s'adapter l'évolution.
Dennett bataille dans tous les sens, puisqu'il s'en
prend aussi aux darwinistes intégristes, tel Herbert Spencer,
tenant du darwinisme social se confondant avec un ultra-libéralisme
- et plus généralement à tous ceux qui prétendent
tout expliquer par l'action des gènes (tels les tenants de
la sociobiologie, dont le plus connu fut Edward O.Wilson).
Dennett, dans sa défense du Darwinisme, rejoint
tous les automaticiens modernes, pour qui des algorithmes simples,
indéfiniment répétés, peuvent aboutir
aux structures les plus complexes qui soient - ce que contestent
encore de nombreux généticiens ou biologistes (ainsi
Michaël Denton) pour qui les "merveilles" de la nature ne peuvent
précisément résulter du jeu de ces algorithmes:
réplication, mutation, sélection, amplification. Les
algorithmes génétiques du calcul évolutif (evolving
computing) ont au contraire l'ambition de faire émerger du
complexe, vie puis un jour conscience, par le seul jeu de leur mise
en oeuvre. Les résultats obtenus sont encore modestes, mais
aucune autre voie, sauf à faire appel au Saint Esprit, n'apparaît
capable de se substituer à cette démarche.
La conscience expliquée
Il n'est pas possible ici de résumer les quelque
600 pages de chacun des ouvrages de Daniel Dennett présentés
ici. Le premier, La conscience expliquée, est en partie déjà
dépassé par certains de ses chapitres, ou par les
exemples fournis, puisqu'il date de plus de 10 ans. Mais, s'il est
dépassé, c'est précisément en partie
parce que les idées neuves qu'il avait lancées ont
depuis lors fait leur chemin dans la communauté scientifique
et philosophique occidentale. Certes, l'ambition du titre, "La conscience
expliquée", décevra les naïfs. Nul n'est aujourd'hui
encore capable d'expliquer la conscience. Les travaux des neurologues
cités dans nos numéros précédents, Edelman
et Damasio, ont sensiblement
rajeuni l'approche. Mais, même au regard des analyses de ces
derniers, la conscience résiste encore - ce qui ne veut pas
dire qu'elle ne cédera pas prochainement, sous les efforts
de l'intelligence artificielle évolutive.
Le livre s'était surtout fait connaître
par ses arguments contre une hypothèse qui n'a plus guère
cours, sauf chez les tenants du dualisme corps-esprit, celle de
l'homoncule siégeant au sommet de notre cerveau, au centre
de ce que Dennett a nommé le théâtre cartésien,
et décidant de tout à partir des informations exogènes
et endogènes envoyées par les organes des sens. Aucun
homoncule ou siège d'homoncule n'a jamais été
identifié dans le cerveau, ce qui est tant mieux, car il
aurait fallu se poser la question insoluble de savoir ce qui pouvait
se trouver derrière ce premier homoncule. Mais Dennett ne
s'est pas borné à refuser cette espèce de régression
à l'infini. Il a montré qu'en fait, le cerveau est
un univers darwinien à lui tout seul. D'innombrables objets
mentaux, ou associations plus ou moins durables de neurones, s'y
confrontent en permanence. D'innombrables traitements d'informations
s'y déroulent, dont la plupart demeurent inconscients. Lorsqu'un
choix se fait, lorsqu'un contenu de conscience apparaît, lorsqu'un
discours prend forme et est communiqué à d'autres,
c'est au terme d'une compétition darwinienne pour la survie
du plus apte. Ce que nous croyons être la manifestation de
notre volonté libre et souveraine n'est que le résultat
de traitement computationnel finalement assez simples et banaux,
soumis à un déterminisme certes indescriptible en
termes simples, mais ne faisant pas appel à une quelconque
intervention spirituelle.
Il est possible d'assimiler en grande partie les objets
mentaux qui se disputent l'espace des zones corticales associatives
aux "mêmes" identifiées par Richard Dawkins, dont nous
parlerons dans une fiche de lecture ultérieure. Les mêmes,
bien que moins faciles à identifier, définir et tracer
que les gênes, contribuent directement aux compétitions
darwiniennes dont découle l'évolution, du moins chez
les espèces dotées d'un système nerveux central
suffisamment consistant.
Il est évident que pour de telles hypothèses,
en tout conformes aux bases des recherches sur la simulation du
fonctionnement du cerveau par les techniques de l'intelligence artificielle,
Dennett aurait été brûlé par l'Inquisition
il y a deux siècles. Même aujourd'hui, il s'est fait
aux Etats-Unis des ennemis féroces. Mais la lecture attentive
du livre, et de ses nombreux exemples, emportera croyons-nous les
convictions des tenants attardés du dualisme cartésien,
s'il en reste.
Le livre se termine par un chapitre 13 où l'auteur
affirme qu'il est très possible d'imaginer, sinon encore
de faire un robot conscient - de même qu'il serait possible,
sur d'autres bases, d'imaginer ce que s'est que d'être une
chauve-souris. Face à l'armée des sceptiques expliquant
qu'un robot conscient n'est pas concevable, même en termes
d'expérience de pensée, il a repris son argumentaire
dans un texte plus récent auquel nous vous conseillons de
vous référer:
Se présentant comme un plaidoyer pour Darwin,
ainsi que nous l'indiquions précédemment, ce deuxième
livre est lui aussi une véritable somme des réflexions
et travaux de ces dernières années concernant l'évolution,
évolution naturelle et évolution simulée dans
les laboratoires. En reprenant les termes mêmes de l'auteur
(p. 24 de l'édition française), le livre est un véritable
manifeste s'insérant dans la confrontation entre la science
et la religion. Mais c'est un manifeste scientifique, en ce sens
qu'il n'avance rien qui ne puisse être reproduit de façon
expérimentale - ce qui n'est pas le cas des mythes et explications
inspirées de "crochets divins" que l'auteur se fait un plaisir
de démonter, en montrant comment il est aujourd'hui possible
de se passer de ceux-ci - tant du moins que l'on reste dans le domaine
de l'analyse de la vie et de la conscience.
La première partie reprend et amplifie les analyses
précédentes concernant la pensée Darwinienne,
mise au goût du jour évidemment, pour tenir compte
de que Darwin, malgré son génie, ne pouvait anticiper
- par exemple la révolution génétique. Elle
insiste sur l'idée, déjà évoquée
ci-dessus, que l'évolution est un processus algorithmique
- tout en expliquant que l'algorithmique n'est pas un réductionnisme
sommaire conduisant à voir partout à l'uvre
des IBM 1401 (NDLR pour les jeunes lecteurs: premiers calculateurs
commerciaux de grande diffusion apparus vers 1960, dotés
d'une mémoire pharamineuse de 4K). Mais à cette occasion,
Daniel Dennett met en évidence avec beaucoup de pertinence
les faux procès faits à Darwin, par les tenants des
conceptions traditionnelles du dualisme.
La seconde et la troisième partie entrent en
profondeur dans le détail des mécanismes biologiques
et anthropologiques, selon la même méthode. Même
les formes les plus évoluées, les plus mystérieuses
mêmes de la culture humaine, l'esprit, le langage, la connaissance,
la morale, peuvent être éclairées et replacées
dans le contexte de l'évolution par un maniement adéquat
de la pensée darwinienne.
Certains d'entre vous qui lirez ceci pourraient se
lasser par avance de ce qui leur paraître une idée
fixe de l'auteur: défendre et illustrer à tous prix
son héros Darwin (à qui d'ailleurs en vieillissant
il finit par ressembler quelque peu physiquement). Mais ils auraient
tort. En effet, les considérations très actuelles
concernant les applications actuelles ou prévisibles de ces
prémisses méthodologiques aux sciences de la vie artificielle,
raniment en permanence l'intérêt. Nous sommes véritablement,
pensons-nous, avec ce livre, au cur d'une des analyses les
plus profondes qui soient, à ce jour, des transformations
du monde moderne.
Conclusion
Certains s'inquiéteront peut-être de voir
le darwinisme devenir en ce moment, avec les développements
de l'evolving computing, l'espèce de pensée unique,
non seulement dans les technologies robotiques et automaticiennes,
mais aussi dans les sciences de la nature. Nous sommes en présence
non seulement d'un principe explicatif de ce qui a été,
de ce qui est et sera, chez le vivant, mais aussi d'une méthode
pour créer du nouveau, au confluent du vivant et de l'artificiel...bref
d'une méthode pour façonner le monde de demain. Toutes
choses égales d'ailleurs, le darwinisme n'est-il pas devenu,
discrétement, une approche aussi incontournable que la mécanique
quantique dans les sciences physiques? Or qui dit pensée
ou méthode unique ne risque-t-il pas de tomber rapidement
dans le dogmatisme ou dans l'incapacité de jeter des regards
différents sur le monde?
Pour notre part, nous ne pensons pas que ce risque
soit très grand. D'abord le darwinisme évolue lui-même
en confrontation permanente avec d'autres théories ou des
expériences nouvelles que, par définition, il ne refuse
pas de prendre en compte. C'est en effet la mutation, le générateur
d'aléatoire, qui constitue son moteur essentiel. Les Darwiniens
ou transformistes, comme Dennett, Pinker et bien d'autres, ne constituent
pas un corps de gardiens intransigeants de la doctrine du père
fondateur, comme le sont encore, par exemple, les freudiens (sans
parler de feu les marxistes). D'autre part, tant que la doctrine
marche, c'est-à-dire tant qu'elle permet de faire émerger
du nouveau, il n'y a pas de raison de la rejetter. Ce nouveau, nous
l'avons vu, apparaît non seulement dans l'examen de la nature
(comment fonctionne le cerveau, par exemple), mais aussi dans les
laboratoires d'automatiques, avec de nouvelles générations,
toujours, plus "intelligentes" d'automates machines.
Enfin, le darwinisme ne ferme aucune porte à
la recherche et à la réflexion philosophique. La grande
question aujourd'hui est de replacer l'homme et la civilisation
humaine dans la séquence aléatoire d'évènements
ayant conduit à leur apparition. Quelles conséquences
peuvent entraîner des processus locaux de finalité
intentionnelle (ou organisés comme tels) dans des mécanismes
continuant à obéir aux déterminismes non-humains,
que ce soit à l'échelle cosmologique ou à l'échelle
terrestre.
Pour en savoir plus sur le darwinisme et les anti-darwiniens:
Les ouvrages ne manquent pas. Citons une bonne vulgarisation de
Sciences et Avenir, septembre 1997, La nouvelle croisade contre
Darwin, présentée par André Langaney , généticien
et darwiniste convaincu. Le numéro n'est pas repris dans
les archives en ligne du journal.
Sur André Langaney, voir http://www.tsr.ch/viva/avant/invite_9/invite_9.html