Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Comment
la matière devient conscience. Editions Odile Jacob
2000 Traduction française de "A Universe of Consciousness.
How matter becomes imagination Basic Book 2000"
Introduction
Il est impossible de s'intéresser aux sciences cognitives
et à la vie artificielle sans suivre également les
travaux des neurologues et physiologistes concernant le système
nerveux et ses productions, l'esprit et la conscience. Une discussion
stérile oppose encore certaines personnes, sur le fait de
savoir si le cerveau est un ordinateur ou réciproquement,
si l'ordinateur moderne, autrement dit le robot, évolue en
se rapprochant des processus du cerveau. La question est stérile
parce que neurologie et robotique convergent effectivement, en s'enrichissant
respectivement, mais sans se réduire l'une à l'autre.
Gerald Edelman s'est fait connaître par sa théorie
du darwinisme neuronal, que nous allons résumer brièvement
ci-dessous, à partir du livre examiné. Mais il a commencé
a travailler les hypothèses de la sélection darwinienne
au sein des composants du vivant à l'occasion de ses travaux
sur l'immunologie, pour lesquels il a obtenu le prix Nobel en 1972.
Il a montré, entre autres, que le système immunitaire
n'est pas programmé à l'avance pour faire face à
toutes les invasions possibles et imaginables. Il s'adapte grâce
à un processus sélectionniste. La pression des antigènes
(des envahisseurs) sélectionne les anti-corps parmi l'infini
variété potentielle de ceux produits au hasard par
le système immunitaire.
Nous n'allons pas tenter de résumer le livre
tout entier, mais seulement son noyau dur, celui précisément
intéressant le darwinisme neuronal et la production de la
conscience. Celle-ci n'est pas un objet, mais un ensemble de processus,
et ce sont les principes élémentaires de ces derniers
qu'il faut essayer de préciser. Les premiers principes de
ces recherches ont été exposée par leur auteur
dans un ouvrage précédent: Biologie de la conscience,
Odile Jacob 1992.
La conscience constitue encore un mystère pour la science.
Une majorité de lhumanité considère que
la conscience, de même que lesprit, ne peuvent être
des sujets détudes scientifiques. Il y a la matière,
le corps, dun côté, et lesprit, la conscience,
Dieu de lautre. Cest le dualisme. Mais même pour
les scientifiques rejetant le dualisme et restant résolument
matérialistes, il était difficile jusqu'à présent
daborder la conscience avec les méthodes de la science
expérimentale. Lintrospection ne présente pas
dobjectivité suffisante (comment la conscience pourrait-elle
se regarder elle-même ?). Lobservation du cerveau,
par ailleurs, ne peut se faire avec assez de précision pour
mettre en évidence les faits de conscience. Limagerie
médicale reste superficielle. Lexamen clinique est
limité à certains accidents et certains troubles de
la conscience, et nest donc pas suffisant. Il ne serait évidemment
pas acceptable dintroduire des sondes ou autres instruments
dans un cerveau humain vivant pour voir ce qui se passe - que ce
soit le cerveau dun adulte, celui dun enfant ou même
celui dun embryon. La conscience est donc un phénomène
que tout le monde ressent, dont tout le monde parle, et que personne
nobserve.
Depuis une vingtaine dannées cependant, les
neurologues sentêtent à considérer que
lesprit, et la conscience qui en est la quintessence, peuvent
être étudiées par les sciences de linformation
et de la communication, transposées évidemment au
système nerveux. C'est une excellente chose, qui nous débarrassera
de bien des superstitions ou hypothèses trop idéalistes
(parmi lesquelles beaucoup mettent la psychanalyse). Jean Pierre
Changeux avait le premier en France semble-t-il , parlé des
"objets mentaux" : les idées sont des objets comme les
autres, observables dans les réseaux neuronaux (Jean-Pierre
Changeux, L'homme neuronal Fayard 1983). Mais cest aux
Etats-Unis que létude "matérialiste", autrement
dit scientifique de la conscience, est devenue une réalité
à grande échelle. Ceci est dautant plus remarquable
que les Etats-Unis sont plutôt réputés pour
leur religiosité profonde, prenant souvent la forme de lintolérance
fanatique. Lon se souvient de la surprise provoquée
par louvrage du philosophe Daniel Dennett (La conscience
expliquée, Odile Jacob, 1991-93). Sans aller jusqu'à
expliquer la conscience, ce qui aurait été trop beau,
Dennett montrait quil ny a pas dans le cerveau de chef
opérateur représentant le soi conscient, et manipulant
le tableau de bord des commandes sensori-motrices et associatives.
Au contraire, à tout instant, des milliers dobjets
mentaux se forment et se défont dans lensemble du cerveau,
entrant en compétition darwinienne les uns avec les autres.
Le soi pourrait être considéré comme émergent
de ce conflit, dont il ne serait quun produit finalement fragile
et changeant, à l'intérieur évidemment de contraintes
générales fixées par le génotype et
le phénotype.
Steven Pinker, psychologue et cogniticien, est allé plus
loin dans la démonstration. Dans son avant dernier livre
(Comment fonctionne lesprit, Odile Jacob 1999) il se
montre un défenseur convaincant de la théorie computationnelle
de lesprit. Sans comparer du tout le cerveau à un ordinateur,
il montre par contre que lesprit sest développé,
tout au long de lévolution, parce que le système
nerveux apportait aux organismes qui en étaient dotés
les avantages de la représentation symbolique du monde, et
la possibilité de manipuler les informations correspondantes
par des opérations mentales moins coûteuses que la
démarche par essais et erreurs simpliste. Ce sont les processus
darwininiens de réplication, mutation et sélection
qui ont permis l'affinement de l'outil computationnel dont bénéficient
les êtres disposant de neurones, fussent ces neurones peu
nombreux et peu ramifiés. Mais Pinker, bien quil évoque
les faits de conscience dans ce livre, na guère renouvelé
l'étude des supports neurologiques de ceux-ci, nous semble-t-il.
Ce nest pas le cas du neurologue Antonio Damasio (Le
sentiment même de soi, Odile Jacob 1999) qui propose notamment,
à partir dobservations de laboratoires, des hypothèses
concernant la construction des différents niveaux de conscience,
faisant appel à des cartographies et réseaux de neurones
superposés : le proto-soi, le soi-central, le soi autobiographique
et finalement la conscience étendue. Bien que Damasio ne
semble pas croire la chose possible, les automaticiens trouveront
là pensons-nous des modèles à suivre pour construire
(ou faciliter lémergence) dautomates de plus
en plus conscients.
Cependant, ces auteurs laissent un peu frustré le lecteur
soucieux de pénétrer au cur même de la
conscience de veille. Ils ne montrent pas clairement comment s'est
construit et comment fonctionne cet espèce de pinceau de
lumière, au champ très étroit mais très
mobile, qui balaye en permanence des informations engrangées
dans la mémoire sur des étagères daccessibilité
très différente. Le livre de Gerald Edelman et de
son assistant Giulio Tononi va beaucoup plus loin à cet égard.
Il serait excessif de dire quil explique en totalité
les phénomènes de la conscience, mais il fournit des
hypothèses qui ne peuvent qu'intéresser, non les spécialistes
déjà au fait depuis longtemps de ces travaux, mais
les profanes que nous sommes.
Après avoir reçu le Nobel de médecine en
1972, pour des travaux sur limmunologie, Gérald Edelman
(né en 1929) comme dailleurs son collègue Francis
Crick, sest attaqué à la conscience. Il dirige
aujourd'hui le Neuroscience Institute à San Diego (http://www.nsi.edu).
A travers plusieurs publications, il a développé dabord
la théorie de la Sélection des Groupes Neuronaux (Theory
of Neuronal Group Selection) qui esquisse larchitecture biologique
à travers laquelle nous percevons le monde extérieur
et formons des concepts.
La théorie de la Sélection des Groupes Neuronaux
Comme tous les scientifiques modernes, Edelman fait appel au mécanisme
de la compétition et de la sélection darwinienne,
appliquée en ce cas à la construction du cerveau dès
les premiers mois de la vie embryonnaire. Le génome, aussi
complexe soit-il ne peut porter en lui les instructions nécessaires
à la formation de la future cartographie neuronale. Il sagit
dun mécanisme de construction sélectif. Les
neurones se connectent dabord au hasard (stochastiquement)
puis de plus en plus systématiquement, pour répondre
à des contraintes très générales de
développement. Il ny a donc pas (comme dans lordinateur
traditionnel) de câblage spécifié à lavance.
Progressivement, les circuits de base se stabilisent, et des groupes
de circuits, différents les uns des autres, se connectent
à leur tour à un niveau supérieur pour former
des cartes (maps), ceci jusqu'à la naissance.
Après la naissance, lorsque le jeune est mis au contact
de lenvironnement, par lintermédiaire de ses
organes sensoriels, une nouvelle forme de sélection apparaît,
résultant de lexpérience. Les connexions les
plus utilisées se renforcent, dautres disparaissent.
Ce sont des forces biologiques primaires, comme le besoin dalimentation,
la reproduction, qui, avec lenvironnement matériel
et celui du groupe, fournissent les facteurs de sélection
et de renforcement. Edelùman appellent ces forces des valeurs
(values) ce qui ne paraît pas le terme le meilleur, car connoté
d'un sens moral, du moins en français.
A ce stade, Edelman insiste sur la complexité du câblage
neuronal, permise par le nombre immense des connections synaptiques.
Il définit la complexité dune façon que
nous reprendrons souvent : le plus grand nombre de spécifications
fonctionnelles, complété par le plus grand nombre
de liaisons fonctionnelles. En dautres termes, il y a dans
le cerveau beaucoup de gens qui font tous des choses différentes,
mais qui sinforment tous en même temps les uns les autres
de ce quils font.
Cette complexité est à la base du troisième
mécanisme quEdelman nous propose pour expliquer les
soubassements de la conscience, la ré-entrance (reentry).
Lorsquun stimulus, externe ou dorigine interne, est
reçu par l'organisme, des cartes différentes sont
excitées en même temps. Des millions de neurones sactivent
alors en parallèle, sauto-informant les uns les autres.
De la succession des stimulus naît un flux constant dimpulsions
neuronales à partir desquelles se construit la perception
puis la pensée conceptuelle. La perception dun objet
combine ainsi lactivité de différentes cartes
du cortex, les unes sensibles aux formes, les autres à la
couleur, les troisièmes au toucher, etc. Il ny a pas
de superviseur central qui apporterait de la cohérence à
la perception. Cependant linteraction entre les multiples
cartes permet de reconnaître des objets apparemment différents
appartenant à des catégories communes, et donc de
multiplier les concepts représentant ces catégories.
Un point important est que lesprit et la conscience résultant
de ces interactions, prennent des formes différentes dun
individu à lautre, puisque les développements
se sont faits dans le cadre certes de moyennes statistiques, ou
de grands profils fonctionnels communs, mais selon une connectique
interneuronale et par lintermédiaire dexpériences
propres à chaque individu. De même, au long de la vie
dun individu, les contenus de conscience dépendant
en grande partie de la sélection par lexpérience,
et non de la phylogénèse (des gènes), peuvent
se modifier plus ou moins complètement.
Ceci ne suffit pas à expliquer la conscience proprement
dite, puisque, même chez des animaux très simples,
les mécanismes précédents sont apparus et fonctionnent
depuis longtemps, sans générer détats
de conscience aussi évolués que chez lhomme.
Aussi Edelman va-t-il plus loin, en proposant deux propriétés
clefs de la conscience.
La première est lintégration personnelle.
Chaque expérience consciente est, comme indiqué plus
haut, unique et individuelle. La seconde est la différenciation :
lon peut éprouver en quelques millisecondes un grand
nombre détats de conscience. Plus l'expérience
individuelle est riche, ce qui est le cas chez l'homme plongé
dès sa naissance dans l'univers humain et ses multiples contenus
d'informations, plus la conscience s'affine. L'attention consciente
à un moment donné se limite apparemment à très
peu d'objets, mais elle peut passer très rapidement dun
objet à lautre.
Pour expliquer ceci, Edelman propose alors lhypothèse
qui apparaîtra la plus difficile à vérifier
expérimentalement, celle du noyau dynamique. Il sagit
du rassemblement, relativement stable mais pouvant se modifier à
tous instants, de groupes neuronaux interagissant plus fréquemment
entre eux quavec les autres. Edelman le situe dans la région
thalamo corticale, la plus riche en boucles réentrantes.
Malheureusement, limagerie cérébrale ne permet
pas encore dexplorer ce qui se passe dans ces couches profondes.
Lorsque cela sera possible, avec la finesse de définition
nécessaire, lon pourra sans doute pister à la
trace la présence et lévolution des états
de conscience.
Nous nous arrêterons là dans l'analyse de la thèse
du livre. Elle se poursuit par des chapitres intéressants,
mais moins originaux, concernant les développements de la
conscience dans la société humaine, qu'il faudra lire.
Commentaires
Ceci dit, pouvons-nous estimer tenir là le mode d'emploi
permettant, si l'on peut dire, de fabriquer un automate conscient
- ou plus simplement de bien comprendre ce qui se passe quand je
décide consciemment de faire ceci ou cela? Edelman est-il
déterministe ou volontariste? Ce n'est pas clair. Il aurait
été naïf, effectivement, d'avoir espéré
des solutions, ou de simples perspectives concrètes, en réponse
à ces questions fondamentales. Edelman n'a pas éclairci
ce qu'il appelle joliment le "nud du monde" ( world knot),
expression attribuée à Schopenhauer, c'est-à-dire
la façon dont le monde se crée à travers la
conscience, si l'on peut dire.
Comment la volonté immédiate se forme-t-elle, à
partir des différentes "valeurs" susceptibles d'orienter
notre choix? C'est le déterminisme, pensons-nous, qui offre
la solution la plus crédible. Tout ce que je décide
et pense, à un moment ou à un autre, est le résultat
d'entrées-sorties internes et externes, ainsi que de computations
permanentes, dont je ne suis pas conscient. Pourtant, comment et
pourquoi croyons nous à certains moments échapper
au contrôle de notre environnement, et de notre cerveau lui-même.
Des ensembles d'informations venues de la société
s'imposent sans doute alors à nous. Ceci conduit à
étendre l'analyse de la conscience à ce que l'on pourrait
appeler les processus de la conscience sociale, se traduisant en
partie par des "idées", eux-aussi soumis à d'incessantes
compétitions darwiniennes, à la fois dans la société,
et dans ma tête elle-même. Lorsque j'exprime ce que
je crois être une idée à moi, j'exprime sans
doute ce qui a été émergé, à
ce moment précis, d'un mécanisme extérieur
à moi que l'on pourrait appeler la Sélection de Groupes
Neuronaux collectifs, Groupes dont les individus humains seraient
les neurones élémentaires.
Pour conclure, ne cherchez pas dans ce livre une étude
exhaustive des travaux et hypothèses sur la conscience (hors
la bibliographie). Il est curieux en particulier de ne pas voir
citer l'oeuvre d'Antonion Damasio, sur laquelle nous reviendrons
dans un prochain numéro. C'est plutôt un exposé
en défense et illustration des idées des auteurs.
Mais, encore une fois, il mérite une lecture attentive.