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Dans son remarquable numéro spécial de
juillet 2001, la revue Sciences et Avenir aborde "l'hypothèse
de l'inconscient" telle que posé par Freud et les psychanalystes,
à la lumière notamment des travaux récents
des neurosciences. Nous ne pouvons que recommander à nos
lecteurs une lecture exhaustive de ce numéro, qui présente
outre une relecture de l'inconscient freudien de nombreuses considérations
très actuelles sur la mémoire et sur la conscience.
Sur ces derniers points, signalons particulièrement
les articles de Bernard Lechevalier, Adolf Grünbaum, Elizabeth
Pacherie(1),
Max Kistler (1),
Israël Rosenfeld. Une bibliographie importante est fournie.
Que peut-on en retenir ?
Il serait présomptueux en quelques phrases de
prétendre régler son compte à la psychanalyse.
Proposons cependant quelques considérations pouvant servir
de vade me cum dans toute discussion avec ceux qui sont restés
de fervents partisans des analyses et des méthodes freudiennes.
- Freud fut en son temps, et demeure encore, l'inventeur
de quelques "vérités" qui firent scandale, et continuent
à n'être pas acceptées par beaucoup de gens
qui préfèrent les préjugés moralistes
au regard scientifique. Comme Darwin (cf. Daniel Dennett, "L'idée
dangereuse de Darwin") il a lancé quelques idées dérangeantes,
que beaucoup s'efforcent encore de nier, notamment celle du rôle
extraordinairement important de l'épigénétique
sexuel comme déterminant d'un grand nombre des comportements
humains. Il a également montré que l'hypocrisie à
cet égard était très répandue (ce que
Sartre appelait la mauvaise foi) : d'innombrables personnes n'avouent
pas leurs motivations sexuelles ("normales" ou "perverses") quand
ils ne les dissimulent pas, y compris parfois à leurs propres
yeux, sous de fausses apparences ou faux prétextes.
Le rôle précurseur de Freud, conjugué
à son réel courage intellectuel, compte tenu des
préjugés de son époque et de son milieu,
méritent le respect. Ceci ne justifie pas que ses disciples
d'aujourd'hui continuassent à lui vouer un culte excluant
toute remise en cause, toute adaptation de la doctrine et des
méthodes. Un siècle s'est écoulé.
Les progrès des neurosciences obligent à revoir
de fond en comble tout l'édifice freudien. D'autres connaissances
relatives aux déterminants profonds des comportements
animaux et humains, notamment en génétique animale
et humaine (sous l'angle notamment de la sociobiologie) comme
en ce qui concerne le langage, la mémétique, la
robotique évolutive, participent également à
cette nécessité de révision. Après
être devenu une herméneutique, le freudisme ne
sera bientôt plus qu'un moment important de l'histoire
des idées. Si les freudiens orthodoxes veulent continuer
à jouer un rôle de levain, c'est au moins en discutant
de façon approfondie avec les représentants des
sciences modernes.
Aujourd'hui, nul ne nie l'inconscient, que ce soit
chez les animaux ou chez les hommes. On dira même que
l'inconscient est la règle. L'inconscient doit d'ailleurs
être décomposé en nombreux registres, étanches
les uns aux autres ou communiquants, programmés durablement
ou passagèrement. L'ensemble de l'organisme vivant fonctionne
sur le mode de l'inconscient, que ce soit au plan purement organique
(pour maintenir par exemple son homéostasie) ou au plan
des représentations et des catégorisations. Le
cerveau produit en permanence des cartographies non conscientes
du monde environnant, compte tenu des déterminants génétiques
hérités des espèces antérieures,
et des acquis culturels collectifs ou individuels. L'individu
s'y situe sans le plus souvent se rendre compte de ce qu'il
fait (cf. S. Pinker. Comment fonctionne l'esprit). Par ailleurs,
le cerveau, composé d'agents neuronaux en compétition
darwinienne permanente, élabore constamment des contenus
oniriques, dont certains sont vaguement perceptibles en état
de veille, ou lors des rêves dont on garde le souvenir,
mais dont la plupart demeurent inconscients - ce qui ne les
empêche pas parfois sans doute d'influer sur le psychisme.
Une grande partie des expériences de l'individu
ne sont pas mémorisées, sauf sous la forme d'une
contribution à la formation de catégories ou patterns
constitutifs des cartes cognitives. Mais certaines de ces expériences
sont mémorisées et deviennent plus ou moins conscientes,
ou susceptibles d'être revécues (ou ré-inventées)
consciemment. D'autres, notamment celles vécues comme
traumatisantes, peuvent être occultées. Dira-t-on
qu'elles sont refoulées ? Il suffira peut-être
de dire qu'elles sont évacuées comme désagréables,
nuisibles à l'adaptation. Dans ce cas, est-il souhaitable
de les faire revivre ? Sans doute, mais seulement si l'individu
est capable d'affronter les souvenirs déplaisants ou
traumatisants ainsi réveillés. Sinon, il vaut
mieux qu'il continue à " faire son deuil ".
La conscience est l'exception. Néanmoins,
il s'agit d'un phénomène assez remarquable pour
que l'étude des conditions dans lesquelles les mémorisations
inconscientes entrent dans le champ du conscient, et du rôle
qu'elles y jouent, soit un objet majeur de la science contemporaine
- ceci notamment dans la perspective de simulation de ces processus
sur des automates évolutionnaires. Un certain nombre
des contenus cognitifs entrent à tous moments dans le
champ de la conscience. Dans les théories qui font de
celle-ci un système massivement multi-agents en compétition
darwinienne permanente, obéissant de façon dynamique
aux contraintes du milieu, notamment aux in-put apportés
par le langage (mèmes) et la vie en société,
la mobilisation par la conscience d'un contenu cognitif jusque
là non compilé par elle représente certainement
un avantage pour le sujet conscient. Plus les champs du présent
et du passé remémorés seront larges, plus
seront riches les projections relatives à l'environnement
futur, et les simulations de conduites optimales répondant
aux intentionnalités du sujet.
Il y a donc intérêt à élargir
la portée de la conscience. Ceci se fait notamment par
l'expression langagière et le stimulant de la vie en
groupe poussant à la discussion. Toutes les méthodes
incitant à l'extraversion et à la communication
(conversations, confessions, psychothérapies, pratiques
inspirées des méthodes vaudou ou autres), pourront
avoir leur intérêt, y compris la cure psychanalytique.
Par ailleurs, les approches critiques permettant de faire apparaître,
derrière les affirmations de "mauvaise foi" au sens de
J.P. Sartre, ou les "rationalisations", les "vraies" motivations,
conscientes ou préconscientes, du sujet qui parle, jouent
également un rôle essentiel. D'autres méthodes
plus "objectives" pourront sans doute être employées
plus tard, dérivées de l'exploration fonctionnelle
du cerveau.
Mais si la cure psychanalytique peut avoir un intérêt,
comme toute psychothérapie ou assistance psychologique,
il ne faut pas y mettre plus que ce qu'il y a. Les associations
libres ou le transfert peuvent être vues comme des formes
d'échanges conversationnels ou affectifs courantes par
ailleurs dans l'échange social ou sexuel un tant soit
peu riche. En aucun cas il ne peut s'agir de méthodes
au résultat garanti. Rien n'a jamais prouvé que
les "guérisons" ou "soulagements" apportés par
la cure psychanalytique n'auraient pu être obtenus à
moindre frais par des voies plus légères.
Tout ceci signifie, pensons-nous, que les entités
du freudisme, le ça, la libido, le moi, le surmoi, les
pulsions, les complexes, le refoulé ne correspondent
plus à grand chose. Il s'agit de concepts beaucoup trop
généraux, voire inexacts, qui n'ont plus de pouvoir
d'investigation. Tout au plus peut-on les considérer
comme des catégories philosophiques très générales,
analogues aux concepts de mal, de bonté, de personne.
Aujourd'hui, il faut impérativement descendre bien plus
profond dans l'organisation et le fonctionnement cérébral
pour comprendre le système psychique et ses substrats
neuronaux et chimiques.