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Gregory Benford La sphère
(Presses de la Cité, 1999 ; traduit de "Cosm", Abbenford,
Ltd 1998)
Né en 1941 aux Etats-Unis,
Gregory Benford est physicien
et professeur de physique à l'Université
Irvine de Californie.
Ses recherches sur la physique des plasmas lui ont notamment
valu le Lord Prize en 1995.
Ce chercheur a publié près d'une centaine
d'articles, recouvrant les domaines de la physique de la
matière condensée, la physique des particules,
la physique des plasmas, les mathématiques appliquées
à la physique, ou même la conservation
biologique.
Gregory Benford a été conseiller au Département
d'énergie de la NASA et du Comité de
la Maison Blanche sur la politique spatiale.
Il est l'auteur d'une douzaine de romans de science-fiction,
comme "In the Ocean of Night" (1978), "Timescape" (1980),
"Artifact" (1985), "Tides of Light" (1989)...
Pourquoi parler ici d'un livre qui n'a strictement rien à
voir avec les sujets habituellement traités sur ce site :
simplement parce que "La Sphère" est un roman passionnant
de bout en bout, et ceci à plusieurs titres.
- Tout d'abord, le thème de l'histoire :
Alicia Butterworth, physicienne des particules qui dirige une équipe
de chercheurs à l'Université d'Irvine de Californie
(UCI)(1), doit procéder
à une expérience scientifique au RHIC
(Relativistic Heavy Ion Collider [collisionneur d'ions lourds]),
accélérateur de particules le plus puissant au monde, situé
à Brookhaven(2)
(Long Island, New-York).
Il s'agit, en projetant des ions (noyaux débarrassés
de leurs électrons) les uns contre les autres à une
vitesse proche de celle de la lumière de se rapprocher des
conditions qui pouvaient régner aux tous premiers millionièmes
de secondes après le Big-Bang. La chercheuse espère
ainsi mettre en évidence un état exotique de la matière,
appelé "plasma quark-gluon". Mais ici, au lieu d'utiliser
des noyaux d'or, elle a recours à l'uranium.
L'expérience tourne mal... Dans les débris de l'explosion,
au coeur d'un détecteur, elle retrouve une sphère
de la taille d'un ballon, faite d'une matière inconnue. Cachant
cette sphère au reste de l'équipe - elle ramène
en secret cette "chose" à son laboratoire de l'UCI -
elle va bientôt découvrir que cet objet n'est autre
qu'un véritable cosmos en miniature, évoluant plus
vite, beaucoup plus vite que notre monde, soit plusieurs millions
d'années en quelques jours...
N'en disons pas plus sur cette histoire aux implications philosophiques
vertigineuses. Soulignons simplement que ce livre s'apparente
à un véritable trhiller.
- Mais ce qui fait aussi tout l'intérêt du livre,
c'est qu'il nous plonge au plus proche de la réalité
scientifique et nous donne une fascinante description du monde des
chercheurs. Gregory Benford connaît bien son affaire. Il est
lui-même chercheur à l'UCI.
Le
livre est paru en 1998, bien avant la mise en service du RHIC.
Depuis, un nouvel état de la matière y a bien été
décelé (janvier 2001), vingt fois plus dense que la
matière nucléaire, ceci ayant déjà été
annoncé par le CERN en février 2000 (voir
L'expérience menée au RHIC -qui ressemble à
celle évoquée dans le livre si ce n'est qu'il s'agit ici
de collisions d'ions d'or et non de noyaux d'uranium - avait
soulevé des craintes dans la presse. Citons par exemple "Prendre
au sérieux des risques sérieux ", article paru
dans le mensuel la Recherche en mars 2000 : "Principal sujet
d'inquiétude : un nouvel accélérateur de particules,
en voie d'achèvement au Brookhaven National Laboratory (Illinois,
Etats-Unis). Pourrait-il déclencher un processus capable
de détruire notre planète ?".
D'autres parlaient d'un trou noir qui engloutirait la Terre : "le
RHIC, en construction, serait en mesure de créer de la "matière
étrange". Un mélange très particulier de quarks
"classiques" (qui composent les protons et les neutrons) et de quarks
"étranges" (que lon trouve dans des particules élémentaires
instables comme les kaons). Problème : si leur état
était stable, ces agglomérats de matière étrange
(ou strangelets) pourraient croître en absorbant la matière
ordinaire, et engloutir ainsi toute la planète ?"
En fait, rien de tel n'est arrivé bien sûr (le RHIC
fonctionne depuis le 10 juin 2000). Ceci montre simplement combien
ce genre d'étude peut être une porte ouverte à
tous les fantasmes.
Fantasme exploité par l'auteur, mais avec quel brio : ici,
tout semble vraisemblable au niveau scientifique puisque le livre
est basé sur une idée plausible de la physique
théorique (ne constituant cependant qu'une hypothèse
de travail).
Gregory Benford a en effet commencé à travailler
sur ce roman à la fin des années 1980, après
avoir lu des articles d'Alan Guth,
professeur de physique au MIT. Ce scientifique s'est rendu célèbre
au début des années 1980 pour avoir élaboré
une nouvelle théorie, stupéfiante, appelée
"modèle inflationniste"(3).
Selon cette théorie cosmologique, notre univers serait issu
d'une masse de moins de dix kilos, concentrée dans une région
de 10-24 cm
de diamètre.
Plus récemment, Guth et son équipe ont procédé
à des calculs physiques relatifs à la création
d'univers en laboratoire (voir notamment : "Is it possible to
create a universe in a Laboratory by quantum tunneling", in
Nuclear Physics, B 339, pages 417, 1990).
Une matière scientifique des plus excitantes pour l'auteur...
qui n'hésite d'ailleurs pas à placer ça et
là quelques schémas et graphiques au fil des pages,
ce qui ajoute encore à la réalité de l'histoire.
Quelques petites critique cependant. Tout d'abord, le fait que l'héroïne
réussisse à soustraire la sphère après
l'accident survenu dans le collisionneur sans rien en dire à
personne, considérant cette chose comme sa propriété
puisque retrouvée dans le détecteur conçu par
son propre laboratoire, me semble difficile à croire. D'ailleurs
dans cette histoire - à part le théoricien Max Jalon,
homme pur et scientifique modèle - , les autres confrères
ne sont vus que comme ennemis potentiels, capables de toutes les
bassesses : je sais bien que la compétition fait rage dans
le milieu scientifique, mais quand même... Benford aurait-t-il
des comptes à régler ?
Par ailleurs, signalons que le lecteur sans bagage scientifique
risque d'avoir quelques difficultés à saisir certaines
phrases, ne sachant y trier le bon grain de l'ivraie. Prenons par
exemple le simple passage suivant : "Elle sortit les paramètres
temporels. Exponentiels. La fréquence d'apparition de la
raie de recombinaison de l'hydrogène commençait à
décroître et la température du spectre global
chutait". Un simple glossaire, placé en fin du livre,
aurait pu être utile au non initié... Dès lors,
l'une des forces du livre - sa vraisemblance scientifique - risque
de perdre tout attrait pour le lecteur moyen, qui aura vite fait
de survoler ce genre de phrases dont il se sentira exclus.