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Kenan Malik Weidenfeld and Nicholson
London ( Man, Beast and Zombie ) .2000
Kenan Malik a été
étudiant en neurobiologie puis chercheur en psychologie
au Center for Research into Perception and Cognition de
l'Université du Sussex.
Il est désormais auteur et conférencier, préoccupé
notamment d'histoire des sciences et de la philosophie.
Il est également très concerné par
la question du racisme.
Son livre The meaning of race Race, History and Culture
in Western Society 1996 NY University presse, a été
considéré comme une contribution importante
dans l'histoire des idées sur ce sujet toujours politiquement
d'actualité.
Nous recommandons ce livre, malheureusement non encore traduit
en français, à tous ceux qui s'intéressent
à l'histoire des idées philosophiques et scientifiques
relatives au concept de nature humaine. Kenan Malik a ses propres
conceptions sur le sujet. Il n'hésite pas à ferrailler
contre ce qu'il considère comme des vues réductrices,
fussent-elles défendues par de brillants scientifiques. Mais
surtout, dans la grande tradition universitaire britannique, il
rend compte avec un détail suffisant (le livre fait plus
de 400 pages) des thèses des uns et des autres, examinant
et présentant loyalement le point de vue des auteurs.
L'étude commence avec le Cartésianisme puis le siècle
des Lumières, en insistant sur les Encyclopédistes
français, notamment Condorcet (qui semble avoir la faveur
de tous les philosophes anglo-saxons, peut-être à cause
de sa fin tragique, au service d'idées sans doute trop en
avance sur leur temps pour influencer durablement l'histoire). Elle
se termine avec les débats les plus récents autour
des travaux de Daniel Dennett, Jared Diamond, E.O.Wilson, Stephen
Jay Gould et Richard Dawkins (remarquons que les chercheurs français
contemporains sont malheureusement ignorés de l'auteur).
Les perspectives de l'intelligence artificielle et de la robotique
sont prises en compte, pas toujours de façon satisfaisante,
nous y reviendrons, mais avec une culture du sujet tout à
fait respectable.
Comme le livre est écrit dans un anglais facile, évitant
les termes ésotériques, il constitue donc, indépendamment
de l'argumentaire que l'auteur voudrait conduire, un excellent manuel,
permettant notamment aux lecteurs français, encore trop englués
dans des approches journalistiques du sujet, d'acquérir les
références scientifiques et philosophiques indispensables
pour aborder le sujet avec un début de pertinence.
Le fond de l'argument du livre est qu'aucune des théories
et études dont il présente la synthèse ne traite
véritablement de la nature humaine. L'homme n'est ni un animal
ni un automate, fut-ce cet automate très intelligent*. Il
cherche à démontrer qu'aucune des théories
dont il fait l'analyse n'épuise le sujet de la nature humaine.
L'esprit peut être décrit de multiples façons,
les chasseurs-cueilleurs contemporains ne peuvent servir de modèles
à ce qu'étaient nos ancêtres, les technologies
de la robotique, fussent-elles évolutives, sont loin d'épuiser
le sujet de l'homme, les excès du darwinisme ou de la socio-biologie
se condamnent eux-mêmes .
Il prend soin aussi de montrer l'arrière-plan politique,
surtout sous la forme des préjugés idéologiques,
qui a toujours pollué les débats sur la nature humaine.
Il s'en prend à nouveau, peut-être un peu longuement
pour ceux qui estiment la cause entendue, aux résurgences
du racisme. Mais il dénonce également les illusions
humanitaristes (telles celles concernant ce qu'il appelle l'Unesco
man, homme parfaitement improbable né de l'idéalisme
des vainqueurs de la 2e guerre mondiale) et, bien entendu,
les dérives du politiquement correct à l'américaine.
On pourrait craindre, compte tenu de tout ceci, que Kenan Malik
ne verse dans un idéalisme nimbé de religiosité,
relativement à la nature et à l'âme humaine.
Il n'en est rien. L'auteur reste solidement matérialiste
et confiant dans les pouvoirs d'explication de la science et de
la philosophie laïque. Tout en admettant évidemment
que chacun puisse croire ce qu'il veut, dans le registre de la foi,
il dénonce en effet les fausses réponses apportées
par les religions et les fanatismes contemporains aux questions
laissées encore non résolues par la science.
Alors, dira-t-on, que propose-t-il de constructif, après
avoir rejeté la plupart des approches scientifiques analysées.
Nous voulons bien admettre que le sujet de l'homme et de la nature
humaine est loin d'être épuisé, et qu'il reste
encore beaucoup à faire pour l'approfondir - sans doute,
et c'est heureux, sans espoir de jamais y arriver complètement.
Mais Kenan Malik ne nous donne guère de pistes, sinon encourager
une attention épistémologique et critique toujours
en veille.
Nous pensons qu'il est possible, sur la base de ses analyses,
d'être plus positif. C'est en tous cas le point de vue qui
inspire, espérons-nous, la ligne philosophico-politique de
notre revue. Notre conviction est que les travaux sur la conscience
et l'homme artificiels sont les plus favorables, aujourd'hui, à
nous permettre de mieux comprendre l'homme, le cerveau, l'esprit
et la nature humaine. Ils sont les seuls à offrir le stimulant
(incentive) indispensable pour faire progresser l'ensemble des sciences
naturelles et humaines s'attaquant à l'étude de l'homme.
Ce sont donc eux qui devraient apporter à des philosophes
comme Kenan Malik certaines des réponses aux questions qu'il
se pose légitimement. Mais pour éviter le réductionnisme
toujours à craindre d'une approche centrée sur la
robotique, il faut véritablement faire de l'interdisciplinarité
une règle essentielle au développement de tout projet
et à la formulation de toute théorie. Ceci veut dire,
quelle que soit l'étendue de la tâche, qu'il est devenu
indispensable de connaître l'ensemble des travaux et thèses
portant sur la nature humaine, si l'on veut donner une quelconque
consistance à la réalisation d'artefacts s'interfaçant
avec des hommes, réalisation qui se produira inévitablement.
Une autre conclusion est que la démocratie, reposant sur
la vulgarisation et la décentralisation, s'impose afin que
ne naissent pas de nouveaux impérialismes se parant de succès
dans le domaine de l'homme artificiel pour maintenir dans l'aliénation
le reste de l'humanité.
*Le mot zombie est utilisé, assez curieusement, par
l'auteur, pour désigner les automates dont on espère
faire des artefacts si semblables à l'homme qu'il sera difficile
de dire s'ils sont conscients ou non - problème que se posent,
paraît-il, ceux qui ont l'occasion de rencontrer un zombie
tel que le décrit la religion vaudou.