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Edgar
Nahoum dit Morin, sociologue et philosophe français
né à Paris en 1921, est l'un des penseurs français
les plus importants de son époque. L'oeuvre multiple
de ce directeur de recherches émérite au Centre
national de la recherche scientifique (CNRS) est commandée
par le souci d'une connaissance ni mutilée ni cloisonnée,
apte à saisir la complexité du réel,
en respectant le singulier tout en l'insérant dans
des ensembles plus vastes. Bibliographie sommaire
:
l'Homme et la Mort (1951), le Cinéma ou l'Homme imaginaire
(1956), le Paradigme perdu: la nature humaine (1973), l'Unité
de l'homme (en collaboration avec M. Piattelli-Palmarini,
1974); des études de sociologie contemporaine: les
Stars (1957, réédité en 1972), Commune
en France: la métamorphose de Plodemet (1967), Mai
68: la brèche (en collaboration avec C. Lefort et C.
Castoriadis, 1968), la Rumeur d'Orléans (1969; nouv.
éd. complétée avec la Rumeur d'Amiens,
1973), la Femme majeure: nouvelle féminité,
nouveau féminisme (en collaboration avec B. Paillard
et N. Benoît, 1973), l'Esprit du temps (I: Névrose,
1962; II: Nécrose, 1975); des ouvrages d'épistémologie
, la Méthode (I: la Nature de la nature, 1977; II:
la Vie de la vie, 1980; III : la Connaissance de la connaissance,
1986, IV : Les idées, 1991); La tête bien faite,
1999; Les sept savoirs pour l'éducation du futur 2000;
des récits politiques et autobiographiques: Autocritique
(1959), Introduction à une politique de l'homme (1965),
Journal de Californie (1970), Journal d'un livre, juillet
1980/août 1981 (1981), Terre-Patrie (1993), Reliances
(2000).
J'ai beaucoup de scrupules à intituler de cette
façon ce compte-rendu de lecture du dernier livre d'Edgar
Morin, consacrée à l'Identité humaine, tome
V de la grande uvre qu'est La Méthode. Ma déception
est à la hauteur de l'admiration que j'ai toujours portée
à ce philosophe.
Il faut donc que je m'explique.
Pour comprendre Morin, et accessoirement le commentaire ci-dessous,
il faut se replacer dans l'histoire récente des sciences
humaines et de la philosophie françaises. Alors que celles-ci,
dans les années cinquante à soixante, s'épuisaient
en débats politiques ou littéraires qui ont stérilisé
de nombreux bons esprits, comme Merleau-Ponty,
Edgar Morin apporta subitement le regard des sciences de la nature
: physique, chimie, biologie, anthropologie, systémique...
Du même coup, il généralisait le thème
de la complexité, montrant que la pensée moderne ne
pouvait pas comprendre le monde en s'isolant dans des approches
partielles et linéaires, fussent-elles d'ailleurs scientifiques.
Edgar Morin s'est toujours présenté comme sociologue.
En fait, c'est aussi un anthropologue et un philosophe-épistémologue.
Beaucoup ont vu en lui, à tort, un sociologue de salon. Ce
fut en effet un auteur extrêmement prolifique, touchant un
peu à tout ce qui intéressait les sciences humaines
et politiques. Il a constamment pris le vent des modes intellectuelles,
souvent parisiennes, du moment. Mais contrairement aux vulgarisateurs
de moins bonne facture, il a toujours su apporter un apport personnel,
représentant une véritable contribution scientifique
à l'évolution des connaissances. Ce fut notamment
le cas avec la série des quatre premiers volumes de La Méthode,
produits entre 1977 et 1991.
Cette valeur ajoutée a tenu à l'approche interdisciplinaire
qu'il a su adopter dès le début, grâce au parti
qu'il a tiré de ses rencontres avec des chercheurs, généralement
issus du monde académique anglo-saxon, représentant
le point de vue systémique, point de vue lui-même issu
de l'utilisation de la formalisation informatique dans les sciences
de la vie. Il a énormément lu ce qui s'écrivait
et se discutait dans les laboratoires anglo-saxons et européens
les plus créatifs du moment, autour des thèmes de
l'auto-référence et de la complexité. Il a
su rendre lisibles ces approches souvent très mathématisées,
de façon à permettre leur application, par ses lecteurs
eux-mêmes, à de nombreux domaines des sciences humaines,
qui s'en tenaient éloignés jusque là, autant
par ignorance que par refus d'évoluer.
Ceci étant, Edgar Morin s'est fait de nombreux ennemis parmi
ceux des scientifiques qui ne voulaient pas sortir de leur discipline.
Sa démarche, encyclopédique récursive, les
aurait obligés à prendre en considération les
autres disciplines et à remettre en cause, en les enrichissant,
les conclusions de leurs propres travaux. Seuls des esprits particulièrement
ouverts peuvent accepter de telles épreuves, afin de progresser.
Ce fut le cas de nombreux intellectuels qu'il séduisit et
qui surent lui rester fidèles, avec un rien de dévotion
parfois qui éloignait les autres.
Malheureusement, comme Edgar Morin ne disposait pas véritablement
de moyens de recherche de type universitaire, il n'a pas eu les
moyens ni peut-être le goût d'essayer de formaliser,
sous forme d'un instrument facilement utilisable, ce qu'il a appelé
sa méthode, l'ouverture à la pensée complexe.
Ceci n'était d'ailleurs peut-être pas possible à
l'époque, qui voyait par exemple simultanément échouer
aux Etats-Unis les premières tentatives de l'Intelligence
artificielle et du General Problem Solver par excès d'ambition
et insuffisance de moyens informatiques et mathématiques.
Les travaux de mathématiciens et informaticiens comme Jean-Louis
Le Moigne, avec qui Edgar Morin anime aujourd'hui le Programme Européen
Modélisation de la complexité, constituent certes
des contributions importantes à cette même modélisation,
mais pour le plus grand nombre, ils apparaissent difficilement utilisables
pour des raisons elles-mêmes ...complexes.
Il reste que les quatre premiers volumes de l'uvre majeure
d'Edgar Morin, La Méthode, furent reconnus par un certain
nombre de lecteurs comme un véritable ouvrage fondateur.
Je peux dire par exemple que lorsque je reprends dans ma bibliothèque
les deux premiers tomes "La Nature de la nature" et "La
Vie de la vie", je constate que chaque page ou presque y furent
annotées soit par moi soit par ceux à qui j'avais
prêté ces ouvrages. Beaucoup des propos de l'auteur
sont encore d'actualité, même si certaines références
scientifiques sont, par la force des choses, devenues obsolètes.
On doit constater cependant qu'au regard de la valeur de ces écrits,
l'audience de La Méthode ne fut pas suffisante pour affranchir
la pensée française des chapelles de la philosophie
et du juridisme traditionnels. Du fait sans doute de l'irréductible
hostilité de nombreux scientifiques français, se traduisant
par l'affichage d'un mépris bien scolastique mais dévastateur,
Edgar Morin n'eut sans doute pas l'accueil qu'il aurait dû
mériter. Le Collège de France a ouvert ses portes
à bien des esprits n'ayant pas son envergure. Peut-être
n'a-t-il pas suffisamment recherché la vraie notoriété
académique, se satisfaisant de l'estime chaleureuse d'un
petit cénacle autour de l'Ecole pratique des hautes études
et de certains salons.
Ceci étant, il me semble que ce manque d'audience, qui se
fit de plus en plus sentir alors que les années passaient,
fut aussi en partie imputable au fait que, pour une raison qui m'échappe,
Edgar Morin ne sut pas se renouveler à partir des années
1990, en s'ouvrant à la véritable explosion qui marqua
les connaissances scientifiques à partir de ces années-là,
explosion qui ne fait que s'amplifier, et dont notre Revue s'efforce
pour sa modeste part d'être l'écho. La tension conquérante
qui faisait l'attrait des deux premiers tomes de La Méthode
se trouva en partie relâchée dans les suivants, là
où précisément les questions devenaient difficiles,
touchant au statut des connaissances, des idées et de la
conscience. Les pièges ou difficultés de l'autoréférence
y devenaient impossibles à éviter, ce qu'avaient pu
faire les descriptions se donnant comme objectives de la nature
et de la vie proposées dans les deux premiers volumes de
la série. Ainsi les tomes III et IV, consacrée à
la Connaissance et aux Idées, sentaient déjà
un peu la répétition.
Quant au dernier tome, consacré au statut de l'humanité
-question lourde de pièges où ses lecteurs attendaient
beaucoup de la créativité d'Edgar Morin, il ne parut
qu'avec retard. Prévu dès le début, il a été
longtemps différé : c'est seulement aujourd'hui qu'il
nous est livré.
Dans l'intervalle, Edgar Morin a produit de nombreux ouvrages proposant
de jeter le regard de la pensée complexe sur des événements
contemporains, la science, l'éducation, l'Europe, la politique.
Il y a retrouvé sa curiosité de sociologue ouvert
aux questions d'actualités, sans à mon avis se démarquer
nettement d'innombrables excellentes analyses émanant d'autres
auteurs, acteurs ou observateurs face à l'évolution
actuelle de l'occident. Pour ce qui concerne La Méthode,
ce trop long silence de 10 ans, et disons le mot, le manque de renouvellement
amorcé dans les deux derniers tomes, ont déçu
beaucoup des amis intellectuels, pourtant convaincus d'avance, qu'Edgar
Morin avait su se donner.
La Méthode, mais quelle méthode
?
Avec le recul, on peut d'ailleurs se demander en quoi consistait
exactement la fameuse méthode Morinienne. Les gens pressés
en ont d'abord retenu qu'il fallait éviter les jugements
linéaires, incapables de prendre en compte la récursivité.
Tout acte, y compris dans le domaine intellectuel, retentit sur
les conditions dans lesquelles il a été produit et
donc sur cet acte lui-même. Ceci est symbolisé par
la fameuse flèche rétroactive, indicatrice d'un effet
-retour, ou feed-back, dont Morin a parsemé ses écrits.
La Méthode nous apprend également à penser
chaque chose sous ses divers aspects, ce qui oblige pratiquement
à prendre en considération la chose et son contraire,
ou bien la chose et ses diverses versions, non pas pour aboutir
à des jugements moyens sans intérêt, mais pour
progresser vers un ajustement, jamais atteint d'ailleurs, du concept
à la réalité supposée.
Enfin, plus systématiquement, La Méthode oblige le
locuteur à prendre en compte, en les brassant d'ailleurs
en permanence (la fameuse en-cyclo-pédie), l'ensemble des
connaissances qui lui sont disponibles. Cela évite à
la fois les jugements unilatéraux et les jugements définitifs,
en maintenant le discours ouvert à l'évolution de
l'ensemble d'un système s'étendant en principe à
la totalité des connaissances. Ainsi, pour parler de la genèse
des organisations vivantes, Morin emploie le concept complexe d'auto-égo-éco-ré-organisation,
voulant dire par là que l'auto-organisation par auto-référence
se fait en intégrant l'univers du moi et celui de l'environnement
dans lequel elle se situe, en se reconstruisant en permanence.
On a parfois plaisanté sur ces formulations prises à
tort pour des tics verbaux. En fait, il s'agissait là d'un
mode de pensée fondamental, dont le non-respect décrédibilise
aujourd'hui (ou devrait décrédibiliser) tous les porteurs
de certitudes et de fondamentalismes.
La contrainte imposée par la Méthode paraîtra
énorme. Il est vrai que prise au pied de la lettre, elle
oblige à se constituer soi-même, comme Morin l'indique
dans le tome V, en un véritable point hologramme reflétant
en petit tout le savoir du monde. Mais on peut se rassurer en se
disant que seule compte précisément la méthode
d'approche. Même si on ne sait pas tout sur tout, on peut
tenter de formuler un jugement prenant en compte les divers aspects
de ce que l'on sait, plutôt qu'afficher sans complexe des
points de vue réductionnistes ou exclusifs. Certes, le discours
et moins encore la prise de décision, ne peuvent s'accommoder
d'une remise en cause permanente, ou d'un flou ne permettant aucun
progrès de l'action. Mais élargir le regard, quand
il s'agit de faire appel au "langage afficheur" ou d'agir
dans le concret, ne peut qu'être utile.
Ceci dit, les propos qui précèdent montrent aussi
les limites de La Méthode, ou plutôt de la pensée
complexe préconisée par Morin et ses disciples. On
en arrive à des considérations qui ne dépareraient
pas un manuel de management ou de savoir-vivre : prenez la peine
de considérer les divers aspects d'une question avant d'affirmer
un point de vue, sachez évaluer les retombées de votre
action, etc. Il fallait certainement aller plus loin, oser plus.
Or, en relisant les quatre premiers tomes de la Méthode,
on constate avec regret que Morin est resté au seuil de l'approfondissement
scientifique de concepts comme l'émergence, l'évolution,
la complexité. A plus forte raison, n'a-t-il pu nous orienter
vers des pistes sérieuses permettant de mieux analyser la
vie, l'esprit, la conscience. Il lui a manqué finalement,
si l'on peut dire, la méthode permettant de rendre La Méthode
opérationnelle.
L'identité humaine
Peut-être à l'époque ne pouvait-il pas proposer
cette méthode, car les outils nécessaires manquaient
encore, ou étaient trop dispersés pour qu'il puisse
s'y référer. Lorsqu'on regarde cependant les progrès
faits par la pensée systémique évolutionnaire
dans le monde anglo-saxon, au cours des années 90 jusqu'à
ce jour, on ne peut que regretter de voir Morin, dans le couronnement
de son uvre, ce cinquième tome tant attendu, consacré
à l'identité humaine, ne pas y faire réellement
référence.
Ceci ne veut pas dire qu'il ne faille pas lire ce dernier ouvrage.
Pour ceux notamment qui ne connaissent pas les quatre premiers,
on y trouve effectivement la somme du meilleur de la pensée
d'Edgar Morin et de son apport méthodologique, un peu le
testament de toute une vie de militance intellectuelle, qui mérite
respect et considération. Si tous les hommes politiques,
décideurs et hommes des médias en étaient imprégnés,
le monde serait plus harmonieux. Des considérations intéressantes
sur les problèmes politiques et sociaux récents actualisent
par ailleurs les domaines d'application de cette pensée.
A ce titre, on pourrait proposer l'ouvrage pour le Grand Prix de
l'Académie Française, par exemple.
Mais au plan de la scientificité de la Méthode, nous
n'avons guère fait de progrès. Morin, d'abord, semble
n'avoir pas connaissance des multiples apports faits aux sciences
et à la philosophie par ce que nous appelons dans cette Revue
le darwinisme évolutionnaire, appliqué à tous
les domaines des connaissances, y compris les sciences humaines,
en s'appuyant sur les progrès de la simulation informatique
et mathématique des systèmes complexes.
Plus exactement, il fait des allusions rapides, mais peu encourageantes,
à ces approches, semblant considérer qu'elles n'apportent
rien de nouveau. Comme beaucoup d'autres, il n'a pas su voir, par
exemple, la portée de la nouvelle Intelligence Artificielle
(IA). Il la voit bornée par les capacités du cerveau
humain, qu'elle se bornerait à compléter par la force
brute de la machine. Il n'a pas saisi les possibilités de
l'IA évolutionnaire, susceptible de se développer
dans des voies non définies à l'avance par les programmeurs.
Les quelques paragraphes qu'il consacre à l'IA montrent qu'il
n'a compris ni la discipline ni l'extraordinaire ferment pour le
développement des connaissances qu'elle apporte, dans la
perspective de l'interdisciplinarité, aux mains tout au moins
de ceux qui sauront s'en servir. De même, un travail qu'il
n'aurait pas du ignorer, aux potentialités qui nous paraissent
considérables, celui de Gilbert
Chauvet, consacré à la physiologie intégratrive,
n'est pas cité.
Il y a plus grave. Arrivé presque au terme de son grand'oeuvre,
Morin semble renoncer à se poser les vastes questions qu'elle
suscite. A plus forte raison n'essaye-t-il pas de suggérer
des pistes permettant de les résoudre. Ceci nous paraît
caractériser une véritable cécité du
regard scientifique. Le professeur Jean-Paul Escande, dans un petit
livre très éclairant consacré à la méthode
en biologie que nous vous présenterons dans notre prochain
numéro(1), montre
comment Pasteur a découvert les germes microbiens en s'affranchissant
du regard compartimenté de la médecine expérimentale
de Claude Bernard. Pasteur, qui n'était pas médecin,
a su s'interroger sur la vie en général, et sur les
vecteurs qui pouvaient dans cette optique relier la terre, les êtres
vivants et les milieux artificiels (en l'espèce les cuves
de fermentation), toutes questions que les médecins de l'époque
auraient jugées hors de propos. Là où les contemporains
se satisfaisaient de l'hypothèse de la génération
spontanée, qui suffisait à leur pratique limitée,
Pasteur a su mettre en évidence la contagion microbienne.
On aurait pu attendre d'Edgar Morin qu'il fasse le même effort,
confronté aux points d'achoppement de la pensée complexe.
Sans doute n'aurait-il pas réussi à nous éclairer,
car ces questions sont loin d'avoir trouvé leurs solutions,
mais du moins nous aurait-il encouragés à essayer,
avec lui, de faire progresser la connaissance.
Prenons l'exemple des évolutions sociales, qui font l'histoire.
Si on se borne à constater que des phénomènes
comme celui de la mondialisation culturelle sont complexes et méritent
des approches circonstanciées, on n'avance pas beaucoup.
Si à la suite de Dawkins
et de la mémétique, on étudie le rôle
des mèmes, entités analogues, sans être identiques,
aux gènes, dans la transformation des comportements et des
opinions, on peut commencer à travailler scientifiquement.
Dans une autre perspective, si on étudie la mondialisation
économique comme un système massivement multi-agents
adaptatifs, afin d'y introduire les techniques de modélisation
développées dans ces domaines de l'informatique et
des mathématiques, on pourra aussi espérer progresser.
Revenons à Edgar Morin. Il nous a persuadés, par
exemple, non sans mérite, d'étudier dans une boucle
récursive les trois concepts individu-société-culture.
Mais que faire pour générer cette fameuse boucle.
Suffit-il de se dire, comme on récite un verset du Coran,
que la définition de chacun de ces concepts exige la prise
en considération des autres, et vice-versa ? Ne pourrait-on
pas trouver un algorithme de calcul permettant à notre cerveau
de faire l'opération de façon quasi-automatique. Si
je devais réaliser une conscience artificielle ouverte à
la pensée complexe, que ferais-je ?
Je sais bien que Morin ni sans doute personne aujourd'hui n'est
en mesure de répondre à de telles questions. La logique,
l'informatique comme certainement aussi les mathématiques
ne sont pas encore assez perfectionnées pour cela. C'est
d'ailleurs ce que constatent les chercheurs s'intéressant,
comme Gilbert Chauvet, à l'organisme vivant pris en totalité,
comme Jean-Arcady
Meyer à l'émergence d'un animal artificiel ou
comme Alain
Cardon à la conscience artificielle. Les mathématiques
de la vie et de la pensée, sinon le cerveau humain capable
de les générer, sont encore à inventer. Mais
ces trois scientifiques, par des méthodes différentes,
s'efforcent de résoudre la difficulté. Morin pour
sa part suggère, nous l'avons noté, le modèle
de l'hologramme. S'agirait-il ou non d'une direction à explorer
pour représenter les connaissances complexes? Nous n'en savons
rien, mais nous aurions aimé que La Méthode, arrivée
à son terme, débouche sur ces grandes avenues désormais
ouvertes à l'heuristique, peut-être annonciatrices
de grands changements de paradigmes.
Ce n'est malheureusement pas le cas. Nous n'avons droit qu'à
des considérations de science-fiction sur l'avenir de l'humanité
et du cosmos, avenir annoncé comme pouvant être soit
terrifiant soit exaltant, ce qui ne nous avance pas beaucoup.
Il ne faudrait pas que, dans la ligne de ce dernier tome de La
Méthode, le volume consacré à l'Ethique, annoncé
comme devant couronner l'uvre, se limite aux considérations
rebattues et réductrices que ce terme redoutable suggère
en général aux auteurs français. Le Morin des
premiers tomes de La Méthode, la grande référence
de notre jeunesse, définitivement, vaudrait mieux que cela.
Mais attendons pour juger.
1) Jean-Paul et Claire Escande. Biologies.
Edition Les empêcheurs de penser en rond, 1997.