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Stephen
Hawking est astrophysicien et physicien. Né en 1942,
il est atteint en 1963 d'une maladie dégénérative
qui le paralyse progressivement et le prive de la parole.
Ceci ne l'empêche pas de poursuivre recherches, enseignements
et publications. En 1965 il théorise sur le temps dans
les trous noirs avec Roger Penrose. En 1979 il est nommé
professeur à Cambridge, dans la chaire (il tient beaucoup
à le rappeler) d'Isaac Newton. Il a été
marié deux fois et a eu trois enfants.
Ses livres l'ont rendu mondialement
célèbre. On trouve dans l'édition française:
Une brève histoire du temps, Flammarion
,1989 Trous noirs et bébés univers,
Odile Jacob, 1994 Qui êtes-vous, Mister Hawking, Odile Jacob,
1994 La nature de l'espace et du temps, Odile Jacob,
1997
Notre revue n'est évidemment pas directement concernée par
l'astrophysique, surtout quand celle-ci oblige à aborder des domaines
de modélisation mathématique qui échappent à
la plupart des scientifiques, fussent-ils physiciens. Le dernier ouvrage
de Stephen Hawking, qui recueille un légitime succès
d'édition, nous paraît cependant mériter d'être
évoqué ici, car il pose un certain nombre de questions relatives
à la vulgarisation dans les sciences, mais aussi, plus en profondeur,
aux conditions dans lesquelles aujourd'hui peut se faire l'évolution
des connaissances.
Tout le monde connaît Stephen Hawking, ce physicien de Cambridge qui,
atteint au début de sa maturité d'une maladie
dégénérative aboutissant à une paralysie presque
totale (maladie de Charcot, semble-t-il) réussit à maintenir
des activités de recherche et d'enseignement, grâce à
une extraordinaire volonté, assistée d'un appareillage
sophistiqué connecté à Internet, prototype de ce que
l'on propose désormais à certains malades atteints du Locked
in Syndrom. Hawking s'est toujours efforcé de faire connaître
au grand public les perspectives et les résultats de ses travaux dans
le domaine de la physique théorique et de la cosmologie, notamment
par le premier de ses livres, Une brève histoire du temps,
datant de 1989, vendu à 25 millions d'exemplaires, qui produisit une
véritable stupeur chez ceux qui en étaient restés à
la Relativité telle qu'elle était enseignée dans les
écoles vers 1950.
On doit aujourd'hui aux Editions Odile Jacob d'accéder avec des
délais très raisonnables de traduction au dernier ouvrage de
Hawking, publié en anglais en 2001 chez Bantam Books sous le titre
The Universe in a Nutshell. Nous voudrions ici, sans prétendre
discuter les théories de la cosmologie avancée, faire trois
séries d'observations pouvant présenter, espérons-le,
un intérêt plus général.
La forme de l'ouvrage et le concept de communication
proposé.
On ne peut qu'admirer l'effort éditorial réalisé ici.
Pour un prix plus que raisonnable, il s'agit d'un livre magnifique de 200
pages, relié, sur papier glacé, splendidement illustré,
en particulier par près de 200 dessins originaux en couleur dus à
Philip Dunn et Malcolm Godwin des laboratoires Moorunner Design et The book
Laboratory. Ces images s'efforcent, il est vrai avec une certaine redondance
et pas toujours aisément, mais l'ambition est grande, d'aider à
la compréhension et à la visualisation des modèles
mathématiques les plus exotiques.
Le corps du texte se veut aussi pédagogique que possible. Le livre
est aussi enrichi de divers encarts et annexes facilitant la lecture au public
généraliste.
L'objectif est-il atteint ? Comme les précédents livres de
Hawking, il est difficile de dire exactement à qui l'ouvrage s'adresse.
S'agit-il d'informer les scientifiques et mathématiciens, ceux du
moins qui ne sont pas lecteurs des revues académiques
spécialisées en cosmologie théorique ? Le livre y
réussira sans doute, car les allusions aux nouvelles théories
sont nombreuses. S'agit-il au contraire d'informer ou former le grand public,
auquel sont destinés, semble-t-il, les rappels assez
élémentaires du début de l'ouvrage relatifs à
la relativité et à la théorie des quantas ? Dans ce
cas, ce qui est dit des points les plus nouveaux mais aussi les plus abstraits
de la théorie, la supergravité, les cordes, les branes
(définies comme un des composants élémentaires de la
théorie M) laissera la plupart des lecteurs sur leur soif. Ils sentiront
que les hypothèses relatives à l'univers sont actuellement
en plein bouleversement - ce qui est déjà une information fort
utile - mais ils ne pourront guère aller plus loin.
Serait-il possible de mieux faire, sans s'engager dans un cours de
mathématiques supérieures ? Nous le pensons, mais c'est difficile
à dire. En tous cas, nous n'avons pas connaissance d'efforts plus
efficaces, émanant d'autres théoriciens, ayant à ce
jour réussi mieux qu'Hawking à faire comprendre ce que sont
les univers à plusieurs dimensions, les fluctuations du vide quantique,
et autres hypothèses récentes.
Partant de cet exemple, nous pouvons ici nous poser la question de la
vulgarisation dans les domaines, souvent abscons eux-aussi, de l'intelligence
artificielle. Un ouvrage du type de celui de Hawking y serait bien utile.
Le livre Robo-sapiens, dont nous avions rendu compte
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mai/p_menzel.html,
bien que richement illustré, n'envisage pas la description des
modèles mathématiques mis en uvre, et n'éclaire
donc pas les problématiques et débats de l'intelligence
artificielle, au regard notamment des travaux des autres disciplines. Il
y a donc, avec L'Univers dans une coquille de noix, un exemple à
suivre par les informaticiens et mathématiciens s'intéressant
à l'IA et à la robotique évolutive.
Stephen Hawking est-il rigoureux ?
La question est difficile, et sa réponse dépasse certainement
nos compétences. Néanmoins, il n'est pas sans intérêt
de la poser dans la mesure où, si le succès de son dernier
livre atteint celui des précédents, des concepts comme les
voyages dans le temps, par trous de vers interposés, ou celui de la
génération continue de bulles-univers, risquent de devenir
des lieux communs des conversations quotidiennes, matière à
production de "mèmes" que l'on retrouvera partout, notamment dans
les médias et les productions artistiques. Faudra-t-il les
considérer comme de nouvelles vérités
révélées, autour desquelles articuler nos nouvelles
conceptions de l'univers ? La question n'est pas triviale. La plupart des
gens cultivés, en Occident, avaient fini par admettre et presque se
représenter le concept de l'univers en poire, situé dans rien,
puisque le temps et l'espace s'y courbent en fonction de la densité
de la matière-énergie. Même les trous noirs (bien
qu'étant -il faut bien s'en rendre compte- de véritables scandales
dans la perspective de notre univers euclidien à 4 dimensions) ont
fini par se faire admettre comme incontournables. Mais nous faudra-t-il
réinscrire tout ceci dans une perspective beaucoup plus large, où
les dimensions s'interpénètrent et les univers se succèdent
à qui mieux mieux.
On sait, d'une part, que les hypothèses d'Hawking restent pour la
plupart à vérifier expérimentalement et, d'autre part,
qu'elles sont plus ou moins contestées par un certain nombre
d'astrophysiciens. Sans même citer Halton Arp, Fred Hoyle et Hannes
Alfvén qui ont nié le Big Bang et les trous noirs, il semble
que la plupart des physiciens ne croient pas qu'une théorie, même
appelée théorie du Tout, réconciliant mécanique
quantique et relativité générale, puisse à elle
seule représenter valablement l'univers. Ce serait contraire à
toute logique d'imaginer qu'une représentation élaborée
par le cerveau humain, lui même toute petite partie de cet univers,
puisse prendre de ce dernier une vue exhaustive. A fortiori, comment imaginer
qu'une telle théorie puisse nous permettre d'agir souverainement sur
le monde, tel Dieu est supposé le faire dans la perspective religieuse.
Pour la plupart des scientifiques, les théories ne sont que les
résultats de l'interaction de nos corps (de nos cerveaux) avec un
univers qui dépasse largement leurs possibilités d'observations
et de modélisation. Elles sont donc nécessairement partielles
et jamais définitives(1) .
On aurait pu attendre de Stephen Hawking qu'il présente et discute
les hypothèses différentes, dans le souci d'éclairer
le lecteur.
Ceci dit, ne nous plaignons pas. Même si un certain manque de rigueur
ou un excès de hâte puissent être reproché à
Hawking par ses collègues plus tempérés, la "mousse"
d'hypothèses qu'il nous livre a l'avantage de secouer nos idées
reçues, selon lesquelles on sait déjà tout sur tout
et que la fin de l'histoire (de la connaissance) est désormais
arrivée - certitude qui peut entraîner très
immédiatement le tarissement des vocations de chercheurs théoriques
et celui des crédits de recherche. Tout laisse supposer au contraire
que, plus ou moins rapidement, l'astrophysique, comme plus
généralement la physique théorique, verront bouleverser
ce qui fut leurs fondements presque intangibles pendant tout le 20e siècle.
Il est excellent de se préparer à ces bouleversements, qui
en entraîneront certainement de nombreux autres, y compris sans doute
dans les sciences de la vie.
La maladie de Stephen Hawking conditionne t-elle
les modalités ou les résultats de ses recherches ?
Le travail d'un scientifique ne peut jamais être totalement distingué
des conditions psychologiques, sociologiques ou économiques qui l'ont
rendu possible. Cependant, l'obligation de s'insérer dans une production
collective atténue l'influence des conditionnements personnels. Les
influences s'exercent plutôt au niveau sociétal, chaque paradigme
pouvant en général être rapproché du type de
société qui l'a vu naître et entretenu. Dans un cas
extrême comme celui d'Hawking, on ne pourra cependant pas échapper
à la question des liens personnels qu'il entretient avec son oeuvre.
Il sera facile, mais sans grand intérêt, de dire qu'il a
cherché par la recherche de pointe, par l'audace de ses hypothèses,
à prendre une revanche sur sa condition physique. Par contre, on se
demandera si l'impossibilité pratique où il est de pratiquer
la physique expérimentale ne l'a pas quasiment forcé à
approfondir l'aspect théorique de l'astrophysique, jusque dans ses
éventuels excès. On sait, nous l'avons dit, que beaucoup de
ses collègues ne le suivent pas dans sa conception quasi mystique
de la Théorie du tout, qui permettrait de résoudre l'ensemble
des problèmes scientifiques. De même, on ne sera pas obligé
de suivre notre savant dans ses considérations très pessimistes
sur l'avenir de l'humanité, et la nécessité d'envisager
au plus vite une dématérialisation des humains et leur migration
vers d'autres environnements planétaires. Cette perspective ne
paraît pas (bien qu'elle soit stimulante pour les roboticiens)
immédiatement applicable. Les mauvais esprits y verront les excès
d'une cérébralité suicidaire, que ceux ayant l'avantage
de posséder un corps sensible ancré dans la vie quotidienne,
ne pourront pas partager.
Ceci étant, le cas Hawking nous paraît intéressant pour
les réflexions auxquelles il nous incite relativement à l'avenir
de l'intelligence artificielle et de la conscience artificielle. On pourrait
dire qu'offrant, malheureusement pour lui, l'exemple d'un cerveau pratiquement
déconnecté d'un corps (encore que ses proches insistent sur
les petits côtés de sa personnalité, qui déteindraient
sur son modus operandi), il représente le précurseur de ce
que seront à plus ou moins long terme des cerveaux artificiels s'attaquant
aux problèmes les plus abstraits de la science de demain.
Il est probable que cette intelligence artificielle, si elle remplissait
convenablement les espoirs de ses promoteurs, produirait une grande
quantité d'hypothèses théoriques, de modélisations
plus sophistiquées les unes que les autres, susceptibles d'alimenter
d'ambitieux programmes de recherche expérimentale. On se trouverait
alors dans une situation un peu différente de celles où sont
les sciences aujourd'hui, handicapées par le manque de recul et
d'hypothèses théoriques. Même si toutes ces hypothèses
n'étaient pas recevables, elles auraient l'avantage de nous obliger
à jeter sur le corpus des connaissances du moment un regard critique
bien utile pour les faire évoluer. C'est un service de ce genre que
nous rend le cerveau d'Hawking par ses considérations sur la théorie
du Tout, les univers multiples et autres exotismes cosmologiques, nous obligeant
à ne plus nous en tenir aux modèles simplistes de la cosmologie
du 20e siècle.
(1) On lira dans le
numéro
349 de La Recherche (janvier 2002) un dossier traitant de la
question de savoir si la physique peut tout expliquer, avec des
articles de Steven Weinberg et Paul Davies. Dans la ligne du livre
de Hawkins, on pourra se référer au livre de Brian
Greene, L'univers élégant, Robert Laffond, 2000.