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Bernard Werber est né en 1961 à Toulouse.
Il a commencé en 1978 l'écriture des Fourmis,
ce qui montre une belle précocité littéraro-entomologique,
tout en entreprenant des études de droit et de criminologie.
Il a été de 1984 à 1990 journaliste scientifique
au Nouvel Observateur. Depuis, il se consacre semble-t-il
entièrement à l'écriture, rémunéré
par les 5 millions d'exemplaires de ses oeuvres vendus à
ce jour. L'Ultime secret semble depuis sa parution bénéficier
d'excellents chiffres de vente.
Ouvrages publiés, chez Albin Michel, qui
lui ont valu divers prix:
- Les fourmis ,1991
- Le jour des fourmis, 1992
- L'encyclopédie du savoir relatif et absolu, 1993
- Les thanataunautes, 1994
- La révolution des fourmis, 1996
- Le livre du voyage, 1997
- Le père de nos pères, 1998
- L'empire des anges, 2000
Bernard Werber s'est fait connaître par sa trilogie
Les fourmis, publiée de 1991 à 1994, qui eut
un succès considérable d'édition : plus de
5 millions d'exemplaires vendus, traduit en trente langues, selon
l'éditeur. On ne s'attaque pas à de tels résultats,
sauf à paraître mesquinement jaloux. Il reste que,
m'intéressant à l'époque aux travaux des entomologistes
et de l'Intelligence Artificielle sur les insectes sociaux, fourmis
et termites, j'avais été déçu de ne
rien trouver de bien précis sur ces questions dans Werber.
Des fourmis anthropomorphes qui se réfèrent à
un autre ouvrage autodidacte de l'auteur, fait de citations, l'Encyclopédie
du savoir relatif et absolu (?) m'avaient paru sans grand intérêt.
J'ai pu lire ensuite chez de véritables et vénérables
myrmécologistes des réactions indignées aux
approximations de Werber. Il est vrai que ces honorables scientifiques
n'étaient connus que des lecteurs de revues académiques
confidentielles, et ne tiraient pas à 5 millions.
La même histoire va-t-elle se répéter suite à
l'envahissement récent du territoire des neurosciences par les divisions
littéraires de Werber, dont le dernier livre, L'ultime Secret,
a été présenté dans divers journaux comme assez
mal écrit mais néanmoins incontournable. Tous les thèmes
qui commencent d'être à la mode, relatifs au cerveau et à
l'intelligence artificielle, s'y retrouveraient présentés au
fil d'une intrigue de science-fiction plus ou moins convaincante. Je me suis
donc fait un devoir d'acheter le livre et le lire afin d'en proposer une
brève revue.
Werber n'est pas un scientifique. Cela se voit par le côté
superficiel, je dirais journalistique, de beaucoup de ses connaissances et
de ses sources. C'est néanmoins un homme qui réfléchit
et ne manque pas d'idées sur tout, confiées ingénument
au lecteur à l'occasion de ses récits. Il serait donc
malséant de lui reprocher de s'attaquer aux questions qui nous sont
chères, pour en présenter l'idée qu'il s'en fait. Tout
au plus constatera-t-on que les recherches et conjectures les plus difficiles,
les plus pointues, comme celles intéressant la conscience artificielle,
sont simplement mentionnées, sans même faire l'objet d'un
début d'analyse en profondeur montrant les voies possibles de mise
en uvre. En contrepartie, de nombreuses autres questions, abordées
au fil de l'histoire, très connues d'ailleurs des spécialistes,
sont présentées à peu près convenablement, ce
qui ne manquera pas d'intéresser le public. On peut citer par exemple
le Locked In Syndrom, l'auto-stimulation du centre du plaisir chez le rat,
les lobotomies pratiquées en Russie pour désactiver les zones
cérébrales sensibilisées aux stupéfiants, etc.
L'auteur cite d'ailleurs une impressionnante liste de scientifiques
consultés par lui au cours de la rédaction du livre sans
nous dire s'ils ont tous validé ses propos. Quoi qu'il en soit, on
ne peut que saluer l'effort fait pour populariser des questions trop souvent
méconnues ou mal connues. Sur ce plan, pourquoi ne pas lire, ne fut-ce
qu'en diagonale, les 400 pages qui nous sont proposées ? Je ne sais
pas si les sciences abordées s'en porteront plus ou moins mal, mais
on verra L'honnêteté m'oblige à dire que les quelques
critiques du livre que j'ai lues sont favorables. Ils y voient une occasion
inespérée de "rêver le futur". De là à
comparer Werber à Umberto Eco!
Au plan de la forme, qui compte aussi, mon jugement personnel sera plus
sévère. L'intrigue est inexistante ou plutôt
désespérément torturée, les personnages n'ont
aucune crédibilité, le style est tout juste bon pour les
collections qui font la fortune des bibliothèques de gare. Mais ce
jugement, je n'ai pas de raisons de prétendre l'imposer aux autres.
S'il se trouve des gens que cela ne gêne pas, voire qui aiment un tel
style, comme les tirages semblent le montrer, il ne faut pas qu'ils s'en
privent.
La mise en scène des questions
scientifiques
En fait, le problème important que nous devons considérer à
propos de ce livre ne me paraît pas être celui de savoir s'il
faut ou non l'acheter. Il est celui de la littérature présentant
et mettant en discussion des questions scientifiques ou techniques
d'actualité, dans des récits s'inspirant de la science fiction,
du roman policier, ou du simple roman d'aventure, avec ou sans composantes
sentimentales (voire sexuelles), sociologiques ou politiques. Nous avions
déjà remarqué ici que les auteurs britanniques ou
américains étaient maîtres dans cet art plus difficile
qu'il n'y paraît. Il faut en effet, non seulement montrer des
qualités littéraires incontestables (sans lesquelles le livre
tombe des mains), mais aussi une bonne connaissance des problèmes
techniques évoqués et de leurs diverses implications. Donc
il faut à chaque fois beaucoup de documentation et beaucoup de
réflexion, c'est-à-dire finalement énormément
de travail.
Tous n'y réussissent pas, mais quand ils le font, les ouvrages sont
promis à de forts tirages, à des adaptations
cinématographiques inévitables et, qui plus est, à un
grand renom dans les communautés professionnelles abordées.
Celles-ci en général en tirent divers profits, dont celui de
mieux se faire connaître et reconnaître par la société.
Dans les meilleurs cas, les bons livres attirent des financements
ultérieurs aux projets ayant pu ainsi s'être mieux fait
connaître. Le public, quant à lui, s'informe en s'amusant.
Dans certains cas, l'information donnée est presque identique à
celle qui résulterait d'un stage de quelques jours dans le laboratoire
ou dans l'engin servant de cadre au roman. Comme j'ai toujours été
amateur de ce genre de littérature, j'ai gardé chez moi près
d'une centaine de romans, en anglais évidemment, décrivant
d'innombrables techniques, recherches scientifiques, milieux géographiques
ou humains que je n'aurais sinon jamais eu l'occasion de découvrir.
Ces livres, pour un historien des sciences et des techniques, ce que je ne
suis pas, malheureusement, présenteraient d'ailleurs un
intérêt documentaire considérable. Ils offrent un panorama
de leur évolution depuis la seconde guerre mondiale, et des débats
d'idées y afférant, dont je doute qu'il puisse être
trouvé ailleurs.
Je ne sais si L'ultime secret de Bernard Werber pourra ou non s'inscrire
dans cette tradition glorieuse, au profit d'une meilleure connaissance des
neurosciences et de l'intelligence artificielle. Ce dont je suis certain
par contre est qu'il sera loin d'épuiser l'intérêt
littéraire et romanesque des thèmes d'une infinie richesse
que sous-tendent les développements de nos disciplines. En attendant
que, sur ces mêmes sujets, des auteurs anglo-saxons tournant mieux
les phrases et les intrigues que Werber nous inondent de leurs productions,
il n'y a pas de raison de penser que le marché soit saturé.
Nous ne pouvons donc ici qu'encourager ceux de nos lecteurs qui se sentiraient
la plume littéraire, sur fond des problématiques qu'ils affrontent
tous les jours, de s'essayer à rédiger quelques essais.
Peut-être vaudrait-il mieux commencer par des nouvelles que par des
romans. La nouvelle est un genre, lui aussi essentiellement de tradition
anglo-saxonne, aussi difficile en un sens que le roman. Cependant, écrire
une nouvelle demande quand même moins de temps qu'écrire un
roman.
Mais au fait, en y pensant, pourquoi ne lancerions-nous pas un
concours sur
notre site Automates Intelligents? Nous vous en parlerons dans notre
prochain numéro...