Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Les Réseaux du sens
De l'informatique aux neuro-sciences ( Editions Champ-Vallon, Collection Milieux, 2000)
Gérard Chazal est docteur en philosophie. Il enseigne à
l'Université de Bourgogne. Il a publié, notamment,
toujours chez Champ Vallon
- Le miroir automate, introduction à une philosophie de l'informatique.
1995
- Formes, figures, réalité, 1997
NB : animées par Myriam Monteiro-Braz
et Patrick Beaune, les éditions Champ-Vallon publient chaque
année une vingtaine de titres nouveaux dans les domaines
des sciences humaines,de l'histoire, de la littérature française
et étrangère, et de la critique littéraire.
On trouvera notamment dans la collection "Milieux" un
certain nombre de titres pouvant intéresser nos lecteurs
http://www.champ-vallon.com/Pagescollections/Milieux.html
On peut dire sans trop de risques que Gérard Chazal offre
avec les Réseaux du sens la base théorique - ou si
l'on préfère philosophique - que devraient posséder
tous les représentants de ce que l'on pourrait appeler la
robotique extrême : ceux qui sont persuadés que tôt
ou tard des robots conscients verront le jour, plus ou moins proches
de l'homme d'aujourd'hui. Pour réfléchir aux perspectives
de toutes sortes susceptibles de découler de cette situation
inédite, et s'éviter des attitudes primaires de rejet,
il faut prendre un peu de recul. Lisons donc les Réseaux
du sens, qui prolonge et enrichit la réflexion des travaux
précédents de l'auteur.
Il faut remarquer cependant que l'ouvrage ne se présente
pas de façon attractive. Dans la forme, c'est une sorte de
pavé, aux paragraphes longs et denses, apparemment pleins
de formules mathématiques ou logiques. De plus, les roboticiens
et informaticiens, comme les utilisateurs banaux des technologies
de l'information que nous sommes, se méfieront sans doute
de l'approche philosophique, qu'il est facile de caricaturer. Trop
de philosophes se plaisent à disserter, apparemment à
l'infini, sur des concepts dont ils ne se préoccupent pas
de chercher à voir la lecture qu'en donnent les sciences
et techniques contemporaines. Le livre prête un peu le flanc
à ces jugements sommaires, en faisant allusion au "sens".
Ce terme peut faire craindre une couche inutile de discours sur
des phénomènes dont par ailleurs la table des matières
annonce la description, l'informatique (y compris l'enseignement
assisté par ordinateur) ou les neurosciences.
Mais, pavé ou pas, bon titre ou pas, nous pensons qu'il
ne faut pas s'arrêter à ce premier obstacle. Il faut
véritablement lire ce livre de bout en bout, si besoin crayon
à la main, pour voir le propos s'éclairer et comprendre
en quoi il peut fournir ce que l'on pourrait appeler le manuel théorique
utile aux techno-sciences dont la robotique n'est qu'une branche.
Ceci pose la question de l'utilité du philosophe face à
des recherches ou pratiques qui se passent apparemment bien de lui.
Gérard Chazal donne une réponse à cette question,
par les qualités de son travail. Un philosophe doit d'abord
nous rappeler que les problèmes que nous croyons découvrir
ont déjà été posés avant nous,
et que la relecture des vieux philosophes peut encore nous éclairer.
Sans disserter indéfiniment, comme le font certains aux Vendredis
de la philosophie de France-Culture sur le premier ou le second
Wittgenstein, Gérard Chazal nous présente quelques
grands anciens dont il faut rappeler l'existence, par exemple Leibniz,
dont je dois dire à ma honte que je nous soupçonnais
pas la pertinence dans les matières qui nous occupent.
Un philosophe est aussi quelqu'un qui se fait un devoir, quand
il présente une thèse, de rechercher et analyser loyalement
les objections ou thèses adverses. A cet égard, la
discussion qu'il fait d'un vieux problème, plus récurrent
que l'on ne croit, de l'opposition entre âme et matière
est exemplaire. Ceci n'empêche pas le philosophe d'avoir son
propre point de vue et de le suivre jusqu'au bout. Ici Gérard
Chazal montre clairement qu'il croit l'esprit réductible,
non pas à la matière au sens strict, mais à
une organisation de la matière permettant de rapprocher celle
du cerveau et celle des artefacts actuels et en devenir.
Un philosophe doit enfin être quelqu'un qui connaît
bien ce dont il parle. Or face aux technologies modernes, beaucoup
de philosophes à la française n'ont aucune pratique,
ni même de base théorique. Ce n'est pas le cas ici.
Je soupçonne l'auteur de passer beaucoup de temps sur les
ordinateurs et les réseaux. Cela lui permet d'en présenter
les concepts basiques, ou d'en discuter l'avenir, avec la clarté
nécessaire. Les pages consacrées à l'histoire
de l'Intelligence Artificielle ou des logiques modernes sont exemplaires.
Nous n'avons pas là une prise en otage de l'informatique
(ou de l'enseignement assisté par ordinateur) aux fins de
ce que l'on pourrait appeler des effets de manche faciles, mais
un véritable éclairage en profondeur apporté
à des mécanismes eux-mêmes en évolution
permanente.
C'est pourquoi, disons-le pour finir, nous ne comprenons absolument
pas la critique du livre faite par Pierre Musso (professeur en sciences
de la communication à l'université de Rennes-II) dans
La Recherche de Janvier 2001 : il manquerait au livre une épistémologie
critique de l'informatique et de l'intelligence artificielle. Que
serait une telle épistémologie et en quoi manque-t-elle
au livre ? Il semble qu'il y ait là un mauvais procès,
qui, répétons-le, ne devrait pas empêcher la
lecture attentive dudit livre.
Il est évident qu'il peut être inquiétant de
parler, comme la 4e de couverture, d'un sens à rechercher
dans "l'ordre et la structure des choses, celles qui nous sont
données comme celles que nous fabriquons". Quelle structure
va-t-on découvrir ? Mais que l'on se rassure. Il n'y a pas
là une problématique différente de celle que
rencontrent toutes les sciences quand elles s'interrogent sur l'adéquation
entre un supposé réel extérieur à elle,
et par définition inconnaissable en termes scientifiques,
et les modèles qu'elles donnent de ce réel.
La robotique "extrême" que nous évoquions
en début de cet article ne peut éviter la question.
A supposer que des androïdes hyper-intelligents voient le jour,
faudra-t-il les considérer comme notre propre production,
réductibles à ce que nous croyons savoir de nous,
si l'on peut dire, ou comme des manifestations d'un univers en évolution
dont les fondements nous échapperont peut-être toujours
?
Nous aurons sans doute l'occasion de revenir, par la suite, sur
les thèses de Gérard Chazal, et les questions qu'elles
posent. Mais il s'agira alors d'une discussion approfondie, dépassant
ici le cadre de cette fiche de lecture.