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Généalogie de la matière. Retour aux sources
célestes des éléments.
Editions Odile Jacob - octobre 2000
Michel Cassé est astrophysicien au Commissariat
à l'énergie atomique et chercheur associé
à lInstitut dastrophysique de Paris. cass@iap.fr
Outre de nombreux articles, il a notamment publié:
- Petite Etoile, Odile Jacob 1999 (avec Elisabeth Vangioni-Flam
de l'Institut d'Astrophysique de Paris)
- Du vide et de la création, Odile Jacob 1995
On lira également deux chapitres de lui dans louvrage
collectif Dictionnaire de lignorance - Aux frontières
de la science, Albin Michel Sciences 1998.
Cet ouvrage, dit lauteur en introduction, «est une
défense et illustration de lastrophysique nucléaire,
lune des plus belles sciences qui soit,car elle jette une passerelle entre le microcosme atomiqueet le macrocosme cosmique. Elle statuesur lorigine et lévolution des élémentsqui composent le réel immédiat...elle nous ouvre
à lhistoire véritablement universelle de toutes
choses visibles.»
Michel Cassé est un scientifique mondialement
reconnu. Généalogie de la matière est donc
inspiré des travaux les plus actuels. Mais cest aussi
en quelque sorte un ouvrage pour tout public. Il propose certains
passages assez techniques, que le lecteur non-spécialiste
pourra sauter. Mais le ton général de louvrage,
les glossaires en tête de chapitres, lenthousiasme et
le sens de la poésie qui baignent lensemble, méritent
véritablement un lectorat très large.
Sujets passionnants, direz-vous, mais quels rapports
avec les sciences de la robotique, de la vie artificielle, du virtuel ?
Jen aperçoisplusieurs, que Michel Cassé explicite parfois, et
quà dautres moments il effleure sans y insister.
Voyons-en quelques-uns, par ordre dimmédiateté,
si je puis dire :
1.
Le livre présente les derniers-nés des instruments
permettant de scruter lunivers visible et invisible, ainsi
que les projets proches : télescopes en lair,
sur terre et dans le sous-sol, sadressant à toutes
les sources démissions identifiées ou suspectées,
infra rouge, visible, UV, X et Gamma, qui sont «des prothèses
sensorielles» de notre propre corps. Il rend hommageégalement au formidable travail effectué en
matière de traitement informatique des données et
de simulations mathématiques, par des myriades déquipes
dont on ne peut que louer à la fois à la fois lacharnement
et la modestie, car qui en dehors des spécialistes connaîtra
jamais leur nom ?
Ce terme de prothèse sensorielle évoque
évidemment quelque chose pour les automaticiens. Les procédés
permettant daccroître le pouvoir séparateur,
la résolution spatiale et la résolution spectrale
de ces instruments sont évoqués : interférométrie,
optique active et adaptative, mise en orbite satellitaire à
des distances qui rendront la maintenance humaine impossible (projet
NGST américain pour linfrarouge proche par exemple).
La liste des instruments émergeants ne sarrête
pas là, puisque depuis quelques années la chasse est
ouverte à des particules beaucoup moins faciles à
piéger : neutrinos, ondes gravitationnelles et les hypothétiques
neutralinos, particule de «matière noire».
Ces divers instruments font et feront appel à dinnombrables
automatismes, qui offriront des perspectivesconceptuelles et économiques à tous les roboticiens,
doù lintérêt accru de linterdisciplinarité
et des échanges dans ces domaines. On retrouve là
le même effet daspiration que joue déjà
vis-à-vis de la robotique le développement de laéronautique
et de lexploration spatiale, auxquels
nous avons fait allusion ailleurs.
Il y a matière à méditer
sur ce que permettait initialement le regard et le cerveau de lhomme,
depuis les temps du premier sapiens jusquau 18e
siècle à peu près : ne voir le monde que
dans la longueur d'onde du visible cest-à-dire pratiquement
rien ni dans le temps ni dans lespace, se le représenter
comme un ensemble de sphères. Aujourdhui, sans parler
de ce qui sera probablement découvert dans les prochaines
dizaines dannées, est-ce bien le même homme,
sont-ce bien les mêmes sens et le même cerveau, qui
contemplent le cosmos ? Lorsque lon voit l «aveuglement» initial
du regard humain, et ce que ce regard peut voir lorsquil utilise
les instruments modernes, l'on ne peut que se demander si,dans
quelques générations, l'aveuglement actuel du cerveau
humain, par rapport à ce quil aura pu devenir grâce
à lintelligence artificielle, ne sera pas aussi évident.
Certes le cerveau humain moderne, mis en réseau par lappareil
collectif de la science, contrairement à celui dun
Descartes ou dun Newton, a su concevoir et des instruments
nouveaux et des modèles et théories audacieuses. Mais
nest-il pas ce faisant encore englué dans des problématiques,
des méthodologies, voire des barrières neurologiques
lempêchant de «voir» ce que des cerveaux futurs
apercevront comme évident. Ne peut-on pas accélérer
cette mutation du regard par le cerveau, cest-à-dire
la capacité à élaborer des hypothèses
véritablement révolutionnaires, par des artefacts
dune part, et des méthodes cognitives auto-acquises
dont il faudrait accélérer le développement
sur le mode des algorithmes génétiques
2.
Le rôle spécifique de lEurope est mis en valeur.
Dans ce domaine, comme dans celui des accélérateurs
de particules, lEurope (ESO) tient à peu près
la distance face aux USA (NASA), même si les ordres de grandeur
des crédits sont peu comparables. Les solutions de bon sens,
pour lavenir, pousseront à la coopération, déjà
engagée dans certaines réalisations : coopération
USA- Europe (la France jouant un rôle important tant par ses
instruments propres que par la qualité et lenthousiasme
de ses équipes CNES, CEA, Universités), coopération
aussiavec le Japon.
3.
Sur un plan plus fondamental, le livre pose une nouvelle foisla question récurrentedes
origines, origines de la matière, mais aussi origines de
la vie. Ceux qui travaillent dans le domaine de la vie artificielle
et de lélectronique avancée ne peuvent que sintéresser
aux hypothèses les plus récentes sur ces sujets, même
si elles nentraînent pas de conséquences à
court terme sur leurs travaux. Les recherches de lastrophysique
nucléaire cherchent à élucider comment, à
partir des particules élémentaires identifiées,
photons, électrons, neutrinos, neutrons et protons, se sont
constituéstous
les éléments de la table périodique chimique,puis
les molécules simples comme leau ou le monoxyde de
carbone, enfin les molécules complexes à base de carbone
nécessaires à la vie sur terre. Ceci rejoint les questions
passionnantes de lexobiologie : existe-t-il hors de lenvironnement
terrestre, soit dans lespace, soit dans les nuages interstellaires,
soit dans divers astres, des molécules prébiotiques,
voire, évidemment, diverses autres formes de vie ?
Le livre tout entier, nous a prévenu lauteur,
est un hymne à la nucléosynthèse stellaire,
qui fabrique, au cur des étoiles, et notamment lors
de lexplosion des supernovae, tous les atomes des corps chimiques
que nous connaissons. Mais là où nous sommes particulièrement
intéressés, cest dapprendre que, à
labri des radiations procuré par certains nuages de
poussière inter-stellaires, peuvent sélaborer
la plupart des molécules du cycle du carbone, et peut-être
même de leau. Il nest peut-être pas irréalistedimaginer
que ceci puisse aboutir à la constitution de molécules
autoréplicatives voire de bactéries extrêmes,
menant une espèce de vie stagnante dans les espaces sidéraux.
4. Lessentiel
du livre est consacré à décrire ces puissantes
centrales nucléaires que sont les étoiles, le soleil
étant abondamment étudié. Mais lauteur
nous avertit. Le calme apparent de ce dernier ne durera pas indéfiniment.
Il finira, ayant épuisé ses ressources dhydrogène,
dans des convulsions violentes, au cours desquelles seront produits
les noyaux lourds, mais au cours desquelles également la
terre et tout ce quelle porte sera inexorablement détruite.
Le délai de grâce qui nous est imparti nest dailleurs
pas si long - 800 millions dannées peut-être-,
soit un peu plus que le temps qua mis la vie pluricellulaire
à se développer sur terre.Lhomme,
ou les espèces et systèmes ayant pris sa suite dici
là, auront -ils la possibilité de quitter la terre
pour une planète plus hospitalière, autour dune
étoile proche.Aujourdhui
rien ne permet de laffirmer.
On sait dailleurs que bien avant cela même,
dautres méga-catastrophes menacent lhumanité,
voire une partie de la vie sur terre : la rencontre avec un
astéroïde de grande taille, ou une explosion volcanique
comme celle qui est attendue aux Etats-unis aux alentour du parc
de Yellowstone.
Ces perspectives de mort programmée ne devraient pas nous
émouvoirindividuellement,
mais pourtant elles le font. Michel Cassé indique dailleurs
que si les hommes avaient, comme lont les astronomes, la possibilité
de réaliser combien le cosmos est violent et tourmenté,
loin de sapaiser en contemplant la prétendue «sérénité
des cieux», ils devraient développer une angoisse permanente
- qui serait à notre avis un bon stimulant à la fois
pour éviter les vaines querelles entre humains, et pour se
mettre beaucoup plus systématiquement au travail afin de
développer ces systèmes futuristes permettant peut-être
à certains déchapper à la mort de lespèce
et surtout, porter ailleurs le capital cognitif que nous avons accumulé.
Michel Cassé rappelle fort opportunément
un point important, à une époque où le darwinisme
triomphe partout quand il sagit de comprendre la genèse
des systèmes vivants. Les mécanismes cosmiques obéissent
à des lois dont les astronomes pensent avoir élucidé
sinon les plus essentielles, du moins les plus apparentes. Ce faisant,
ils fonctionnent comme des automates, utilisant des cycles rétro-actifs,
maisautomates sans
intelligence aucune - un peu comme la machine à vapeur du
19e siècle sous commande du régulateur
à boules. La stabilité du soleil dans sa phase actuelle
(séquence principale) est assurée par lopposition
gravitation-dilatation le soleil est un réacteurnucléaire à confinement gravitationnel (la
gravitation évite lemballement) sur le mode de la fusion
thermo-nuclaire».
Nulle part, dans ce monde dactions-rétroactions,
on ne trouve léquivalent de ce que sont les systèmes
vivants - ni léquivalent des automates adaptatifs que
lhomme commence à produire : cest à
dire lenrichissement par acquisition de nutriments et dénergie
accumulés au sein dune enveloppe, la reproduction,
la mutation, la sélection des plus aptes. Tous les atomes
nécessaires à la vie sont là, mais -sauf observation
contraire- les machines thermo-nucléaires stellaires ainsi
réalisées n'ont pas encore réussi, ni au plan
macroscopique ou astronomiquement macroscopique, ni au plan microscopique,
à se comporter en systèmes néguentropiques.
5.
Au-delà de ces questions, le livre ouvre de nombreuses perspectives
auxquelles les chercheurs, de quelques disciplines quils soient,
ne peuvent rester indifférents, non plus dailleurs
que le grand public.
Citons la principale à nos yeux :
Tout leffort collectif de la science actuelle, notamment dans
les domaines de lastrophysique et de la physique quantique,
assistées par les puissants moyens de lordinateur,
ne traduit-il pas lémergence de quelque chose que nous
ne pouvons pas voir encore, faute deregarder là où il faudrait : une intelligence
collective, une force dintellection et de transformation collective,
puisant ses racines dans la généalogie de la matière,
pour reprendre le mot de Michel Cassé. Et si non seulement
linstrumentation, non seulement le traitement des données
mais encore les cerveaux saméliorent encore, que se
passera-t-il. Peut-on, par certaines formes dIA par exemple,
améliorer la représentation que les cerveaux se font
du cosmos : mise en parallèle des cerveaux humains et
de leurs prothèses artificielles, par exemple ? Ne sommes-nous
pas là en présence dun des domaines essentiels
où lintelligence humaine butte encore sur ces anciennes
procédures, et nécessiterait de nouvelles ressources
dans des voies non encore explorées.
On pourrait regretter que les puissants moyens
déployés par l'astronomie moderne n'ouvrent d'aperçus
que sur le passé, et ne servent pas encore à grand
chose, ni pour prévoir, ni pour influencer lavenir.
Bien sûr, les forces cosmiques sont telles que ni lhumanité,
ni même les forces de toute la planète réunies,
s'il était possible de les réunir, ne pourrait guère
influer sur le devenir de lespace-temps. A quoi bon pourtant
savoir -ou croire savoir-si lon ne peut agir ?
Michel Cassé nous propose, malheureusement
par des allusions trop rapides, quelques aperçus sur ce qui
devrait modifier profondément lastronomie future (et
peut-être ouvrir quelques perspectives daction pour
lhomme, qui sait ?) :lénergie du vide, la matière noire, ce
que lon appelle désormaiscurieusement la «quintessence», quil définit
comme substrat exerçant une énergie répulsive.
Cest en gros ce qui correspond à la masse manquante,
dans les modèles de lexpansion de lunivers. Un
substrat invisible car non rayonnant, pénétrant peut-être
chacun dentre nous comme les neutrinos, représentant
peut-être 97% de la masse totale, une sorte déther
énergétique : « la matière proprement
universelle, celle qui gouverne lévolution de lunivers,
son ouverture ou sa fermeture, nous est encore inconnue. Inconnue
mais non inconnaissable. Gageons quavant 10 ans elle révélera
sa véritable identité.La découverte de la matière sombre sera un événement
scientifique majeur. Viendra-t-elle du ciel par lastronomie
ou de la terre par les accélérateurs de particules ?»
Pour lavenir, l'avenir à très
long terme, les perspectives offertes par les nouvelles formes de
vie artificielle et dintelligence artificielle, restant cependant
en symbiose avec ce qui demeurera des corps terrestres, ouvrent
aussi des perspectives immenses - dans un cosmos qui se sera peut-être
à lépoque montré plus habitable et plus
transformable quil ne paraît aujourdhui. Ce sont
les rêves futuristes des civilisations planétaires
et galactiques qui se préciseront peut-être alors,
rêves qui devraient suffire à justifier les travaux
encore modestes et obscurs des chercheurs daujourdhui,
justifier que des moyens plus importants ne leur soient pas refusés.
Sur ce point, Michel Cassé se livre quelque
part dans son livre à une réflexion désabusée.
Pourquoi, alors que les perspectives sont si exaltantes, seules
quelques équipes se partagent un enthousiasme et une foi
qui devraient être ceux de l'humanité toute entière ?
Or celle ci en est restée à lépoque des
mages, et continuent à consacrer un temps et des ressources
énormes à interpréter l'astrologie, comme aux
époques où celle-ci était la seule façon
de commencer à rechercher un peu de rationalité dans
la complexité et le chaos universel. Pourquoi le cerveau
et le regard sur le monde de 90% des hommes nont-ils pas évolué?
On ne peut sempêcher de penser que
précisément les systèmes vivants sont la seule
forme par laquelle la nucléosynthèse cosmique a développé
de nouvelles niches écologiques. Nous disons les formes vivantes
et pas seulement l'humanité. Mais peut-être s'agit-il
là dun reste, non seulement d'anthropocentrisme mais
de ce que l'on pourrait appeler du biologicocentrisme. Peut-être
ne voit-on pas encore, dans notre civilisation, que, si ces systèmes
vivants savent un jour conjuguer leur capacité de créer
de la néguentropie et finalement de la cognition - ce qui
est une force faible face aux forces cosmiques, mais peut-être
pas totalement négligeable, conjuguer cette capacité
avec celles de puissants robots capables de résister aux
rayonnements, pressions et températures du cosmos, eh bien
il y aurait peut-être une petite chance pour que ce cosmos
ne finisse pas comme il semble en prendre le chemin -sauf nouvelles
découvertes relatives notamment à la matière
noire - des astres de fer, de plus en plus éloignés
les uns des autres.
Ces considérations ne sont pas dans le
livre, mais cest le propre dun grand scientifique doublé
dun poète que dy pousser son lecteur.