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Comment fonctionne l'esprit
Editions Odile Jacob - Mars 2000
Traduit de How the mind works
WW. Norton and Co. 1997
L'instinct du langage
Editions Odile Jacob février 1999
Ed originale Morrow 1994
Steven
Pinker est professeur de psychologie et directeur du Centre
de neurosciences cognitives du MIT. Il a publié de
nombreux livres et articles. Nous présentons ici ses
deux principaux ouvrages, "Comment fonctionne l'esprit" et
" L'instinct du langage" dans la traduction française.
Est-il besoin de répéter ici ce qui est je l'espère
une évidence chez les cogniticiens : il faut lire en
détail les deux ouvrages principaux de Steven Pinker "Comment
fonctionne l'esprit" et "L'instinct du langage". On les lira de
préférence dans l'édition anglaise (son anglais
est très facile) sinon dans les traductions parues chez Odile
Jacob. Il s'agit de ce que l'on appelle généralement
des "pavés" de près de 700 pages, mais, rassurons-nous,
tout n'y est pas théorie abstraite et formules mathématiques.
Steven Pinker est de la grande espèce des universitaires
américains modernes. Le sérieux de sa réflexion,
le nombre des références qu'il cite (a-t-il tout lu ?)
ne l'empêche pas de se présenter comme une sorte de
touche-à-tout, multipliant les exemples concrets, les anecdotes,
les clins d'il au grand public (américain...certaines
allusions échapperont au lecteur continental non informé..).
Il multiplie les allusions à l'ensemble des sciences, des
arts, des philosophies, des mythologies et présente aussi
une autre qualité, qui fait encore défaut à
nombre de nos universitaires : il est un homme, non seulement de
l'Internet, mais de l'ordinateur, en ce sens qu'il n'hésite
pas à programmer lui-même des démonstrateurs
ou des expériences. C'est enfin un évolutionniste
et un matérialiste convaincu, qui (sauf erreurs et omissions
de ma part) ne nous égarera pas dans ce que son collègue
Dennett appelle les
sky-hooks, c'est-à-dire l'appel au Doigt de Dieu dès
qu'apparaît une difficulté méthodologique. Pinker
est un partisan résolu de la théorie
computationnelle de l'esprit, selon laquelle l'utilisation par
la nature d'algorithmes simples, utilisant notamment l'appareil
endocrinien et neuronal, permettent de construire les résultats
finaux les plus apparemment complexes.
Ceci dit, pourquoi évoquer Pinker à propos de
la robotique et de la vie artificielle ? Ses thèmes
de prédilection concernent surtout le fonctionnement
des organes sensoriels biologiques, la façon dont le cerveau
traite les informations qu'il reçoit, les modalités
d'élaboration des idées, des sentiments et des langages
en découlant. Pinker est un partisan résolu de l'ingénierie
inverse (reverse engineering) : on constate un résultat
final et on s'efforce de déconstruire-reconstruire, au moins
sous forme de modèle sur le papier ou sur ordinateur, la
filière des mécanismes et dispositifs naturels ayant
abouti à ce résultat.
Il applique cette méthode à l'ensemble des activités
de la vie quotidienne dans "Comment fonctionne l'esprit", et plus
particulièrement au langage dans " L'instinct du langage".
La démarche, dans ce dernier ouvrage, vient en appui de l'hypothèse
de Chomsky selon laquelle un instinct (en fait un câblage
neurologique transmis par la voie génétique), spécifique
à l'homme, permettrait à celui-ci, dès l'enfance,
de comprendre les règles de la grammaire générative
et donc, d'apprendre en quelques mois. une langue donnée,
malgré ses complexités. L'analyse des faits de langage
le fait remonter, comme l'on remonte un fleuve vers sa source, à
cet hypothétique câblage neurologique transmis par
voie génétique.
Or l'on voit bien que c'est exactement ce qu'ont toujours essayé
de faire les roboticiens, les automaticiens mais aussi d'ailleurs
les pédagogues quand ils essaient de démonter un mécanisme
naturel afin de l'enseigner et de le reproduire. Nous devons donc
y réfléchir attentivement.
On peut d'ailleurs regretter, en voyant le nombre de travaux que
cite Pinker, tirés de la physiologie et de l'éthologie
animale et humaine, que peu de ces travaux n'aient été
conduits en France. Il y a aujourd'hui, pensons-nous, un grand effort
à faire dans ce pays pour relancer les recherches coopératives
en cognitique animale et humaine. C'est semble-t-il l'ambition de
l'action concertée Cognitique lancée par le
ministère de la Recherche, dont nous aurons l'occasion
de reparler. Mais il faudra faire plus, en tirer des applications
dans le domaine de la robotique et de la vie artificielle. La variété
des problèmes abordés par Pinker, et des solutions
possibles susceptibles d'être apportées par les technologies
d'aujourd'hui, donne véritablement le vertige.
La démarche, il est vrai, se heurte à des
difficultés considérables, dont Pinker donne parfois
l'impression de se tirer par des tours de passe-passe. Il faut d'abord
identifier clairement des faits, des comportements, non seulement
sur le plan anecdotique, mais aussi sur le plan statistique. Est-il
vrai, par exemple, que les oiseaux migrateurs retrouvent généralement
leur lieu de naissance ? Est-il vrai que tel animal ne distingue
pas les ronds des carrés mais identifie cependant la forme
de ses proies ? Est-il vrai que les enfants apprennent si facilement
que cela les règles de la syntaxe ?
Une deuxième difficulté, bien plus grande, consiste
à identifier les innombrables mécanismes et sites
biologiques recevant et traitant les informations, la façon
dont les messages circulent, les médiateurs qu'ils utilisent,
les cartes topologiques et faisceaux neuronaux coopérant
à la réalisation de la connaissance ou de l'action
finales. Inutile de dire que, dans ce domaine, l'observation quasi-moléculaire
du vivant qui s'imposerait, dans des centaines de milliers d'espèces
vivantes différentes, ou simplement dans le cerveau humain,
reste en grande partie à faire, faute d'instruments de suivi
ou d'imagerie en profondeur, faute aussi de temps et de crédits
de la part des organismes de recherche? Pinker et ses disciples
peuvent donc multiplier les hypothèses passionnantes, il
se trouvera toujours quelqu'un pour les contredire, sans que les
uns et les autres puissent encore apporter de preuves décisives.
L'exemple de la linguistique est typique. Malgré les innombrables
exemples fournis par les Chomskiens et Pinker lui-même à
l'appui d'une hypothèse de l'existence d'un support génétique
spécifique, chez l'homme, aux facultés d'apprentissage
et d'utilisation de la grammaire générative, nombre
de linguistes distingués continuent de refuser de faire appel
à ce concept, qu'ils trouvent vague et ad hoc. Sylvain Auroux,
par exemple (Sciences et Avenir, Décembre 2000, le mystère
des racines) nie l'existence de ce support. N'écrit-il pas :
" est-il nécessaire (de faire appel) à des
gènes spécifiques ? Nous connaissons ... quantité
de comportements complexes et invariants qui ne sont pas directement
le fruit d'une programmation génétique, mais sont
clairement le résultat de la convergence d'éléments
génétiques disparates ".
La troisième difficulté n'est pas la moindre. Une
fois identifié, si faire se peut, les mécanismes biologiques
à l'uvre, que faire de cette identification ?
Agir directement sur le vivant pour rendre certains mécanismes
plus efficaces ou réparer leurs dysfonctionnements éventuels ?
Pourquoi pas ? Mais l'action suppose d'agir sur les causes
premières, essentiellement par la voie de l'ingénierie
génétique - ce qui est loin d'être facile, même
aujourd'hui. L'autre façon d'utiliser la connaissance que
l'on acquiert des processus vivants consiste à les simuler
sur des systèmes automatiques. C'est celle retenue depuis
longtemps par la robotique dite descendante, c'est-à-dire
inspirée d'un modèle apporté par l'informaticien
concepteur.
A ce stade, les difficultés sont autant technologiques
que conceptuelles. Est-il utile, voire faisable, d'essayer d'implanter
sur un robot la façon dont par exemple un insecte identifie
les sons (les appels d'un congénère) à des
kilomètres de distance, ou la façon dont navigue une
hirondelle ? Les ingénieurs auront plus vite fait d'essayer
d'utiliser leurs connaissances technologiques du moment à
réaliser une technologie véritablement différente
bien que convergente. En matière de navigation, le GPS satellitaire
qu'ignorent les oiseaux donne parfois d'aussi bons, sinon meilleurs
résultats, que leurs complexes (et souvent encore mystérieux)
systèmes de géolocalisation.
Ceci nous conduit à une observation de fond.
Les deux livres de Pinker dont nous recommandons ici la lecture
datent en fait des années 1995-97, voire de travaux antérieurs.
Les lecteurs purement francophones, compte-tenu des délais
-insupportables, disons-le tout net- de la traduction, n'en ont
connaissance que plusieurs années après, alors que
l'état de l'art a considérablement évolué
dans l'intervalle. C'est ainsi que dans ces ouvrages, Pinker fait
à peine allusion à l'evolving computing, qui est devenu
le must des universités et industries américaines
(et européennes) aujourd'hui. Il s'agit, rappelons-le en
un mot, face à un problème complexe du vivant, dont
l'on constate le résultat sans identifier les mécanismes,
de laisser des populations de robots soumises à un champ
de contraintes assez larges (parmi lesquelles figure - en principe
mais pas toujours - le résultat global à obtenir),
se donner elles-mêmes des solutions adaptées à
leur possibilités technologiques (voir par exemple notre
article du 31/08/2000: GOLEM,
ou comment créer des robots évolutifs qui se fabriquent
eux-mêmes). C'est là une application de la compétition
darwinienne dont on ne peut attendre des miracles, car la technique
est encore dans l'enfance. Mais la démarche progressera sans
doute très vite, avec les progrès considérables,
en cours, concernant notamment les composants technologiques utilisés
par la robotique et la vie artificielle.
Faut-il donc conclure de ce qui précède que la lecture
de Pinker, que nous venons de recommander, ne s'impose pas en fait ?
Surtout pas. D'une part parce que les observations accumulées,
les problèmes soulevés, restent ce qu'ils sont et
méritent des réponses de la cognitique et de ce que
nous pourrions appeler la robo-cognitique, celle qui motive notamment
l'opération concertée française Cognitique
que nous évoquions ci-dessus. Il y a donc là amplement
matière à réfléchir, comparer, inventer.
Mais il faut aussi lire ces livres simplement pour comparer ce
que disait Pinker et les auteurs cités par lui il y a quelques
années, et ce qu'ils étudient et publient aujourd'hui,
notamment sur Internet.
Pinker est un esprit en pleine ébullition....comme le montre,
pourrait-on dire en matière de plaisanterie la morphologie
de son visage. Il n'a donc pas fini de nous instruire et nous inspirer.