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28 Juin 2001
AUTEUR
Individuation,
énaction
par Frédéric Paulus
Nous
publions dans cette rubrique l'Introduction à la thèse
présentée par Frédéric Paulus, pour
l'obtention du diplôme de Docteur de l'Université
Paris 7, spécialité psychopathologie fondamentale
et psychanalyse le 30 juin 2000. Le sujet nous a paru recouvrir
sur un certain nombre de points les thèmes d'intérêts
de notre magazine. Nous remercions l'auteur de nous avoir confié
son travail.
Frédéric Paulus est docteur en sociologie clinique
(1985) de l'H.E.S.S et docteur en psychologie (neuro-psychanalyse,
Paris VII, 2000). Les personnes intéressées pourront
prendre directement contact avec lui à l'adresse suivante
:
Frédéric Paulus <Frederic.Paulus@wanadoo.fr>
52, rue Ruisseau des Noirs
Olympe N°1
97400 Saint-Denis de La Réunion Tel-Fax 0260.20.19.70
Frédéric Paulus
a par ailleurs mis en place à La Réunion le site
www.cevoi.com à
propos duquel il nous écrit :
"Avec des amis, dans l'espoir de rompre un certain isolement nous
avons créé un site Web dont je souhaite vous donner
les références « www.cevoi.com
» à des fins de diffusions. La D.R.A.S.S. de La
Réunion vient d'aider le CEVOI en nous accordant une subvention
sur un programme intitulé «Soutien des parents dans
leurs tâches éducatives». Il y a beaucoup à
faire en ce domaine surtout depuis « la fin du tout génétique
» et la démonstration de la vulnérabilité
phoetale aux stress avec la revalorisation des données
épigénétiques.
Une dernière information : je suis en relation avec la
responsable de la section «Petite enfance et éducation
familiale» de l'UNESCO, Madame Soo-Hyang CHOI qui semble
vouloir soutenir mon travail en direction de l'éducation.
Il me faudra rencontrer un responsable de la Commission nationale
française auprès de l'UNESCO, dont l'adresse se
trouve 57 bd. des Invalides Paris 7."
Sur
la question de la neuropsychanalyse, on lira de Pierre Fédida,
dans le hors-série n°3 de La Recherche, Le sommeil
et les rêves, avril 2000, p. 103, une Opinion sous le titre:
"Le canular de la neuropsychanalyse".
On pourra consulter a contrario la revue américaine Neuro-psychoanalysis
http://www.neuro-psa.com/.
Les psychanalystes freudiens, si l'on ose résumer en une
phrase la question, voudraient conserver la spécificité
de l'approche des rêves et des complexes, notamment dans
la relation singulière analysé-analysant, sans se
faire contaminer par tous les développements actuels et
futurs de la neurologie, assistée de l'imagerie cérébrale
et autres techniques. Le débat est loin d'être clos.
Nos lecteurs devineront sans peine de
quel côté nous nous rangerions, s'il fallait vraiment
choisir un camp. JP
Université de Paris 7 Denis Diderot
UFR de Psychologie
Année 2000
Thèse pour l'obtention
du Diplôme de Docteur de l'Université Paris 7 -
Spécialité : Psychopathologie fondamentale et psychanalyse
présentée et soutenue publiquement
par Frédéric PAULUS
le 30 juin 2000
Titre : Individuation, énaction,
émergences et régulations bio-phycho-sociologiques
du psychisme
Directeur de thèse : M Pierre Ferida
Jury : Présidente : Mme Maryse Siksou
Mme Christine Maillard
Rémi Hess
INTRODUCTION
L'objectif de cette thèse intitulée :
« Individuation, énaction », est de tendre vers
un questionnement fondamental sur la logique du psychisme par le
fil conducteur de l'étude clinique des rêves et de
certains délires. Plusieurs intuitions issues de l'auto-analyse
de mes développements analytiques, de l'analyse de mes rêves
et de leurs influences comme soutien psychologique étalé
dans le temps, me font penser qu'il pourrait exister en chaque être
humain des processus d'autoémergence et d'autorégulation
du psychisme. Ceci fait appel à un présupposé
qui consisterait à accepter provisoirement l'idée
de psychisme sain ancré dans le corps et de psychisme névrosé,
qui cohabiteraient au sein d'une même personne.
L' hypothèse selon laquelle le psychisme se
régulerait lui-même doit être consolidée
par un argumentaire hypothético-déductif en partant
de la clinique. Si l'on accepte de positionner le psychisme dans
le corps, on est en droit de formuler de nouvelles hypothèses,
par exemple celle-ci : si les phénomènes de régulation
touchent le corps, tant au niveau de la cellule qu'au niveau de
l'organisme tout entier, n'y aurait-il pas une autorégulation
liée à l'auto-organisation initiale génétique,
dans le sens de genèse du psychisme, si l'on situe les racines
du psychisme dans le corps ? L'auto-organisation peut se définir
comme "comportement auto-organisé engendré par la
diversité de la cohérence interne d'un système
opérationnellement clos" F. Varela. Il a valeur heuristique
et permet d'indiquer un phénomène avant d'essayer
de l'expliquer.
Comment aborder le psychisme et se rendre compte de
cette autorégulation ? Une suspicion quant à l'abord
trop unilatéral du psychisme au moyen du langage parlé,
qui est explicitée progressivement, nous fait préférer
le langage du corps, d'où notre choix d'aborder la logique
du psychisme par l'intermédiaire des rêves, considérés
comme un langage des images antérieur sur le plan génétique
au langage articulé et parlé et par l'intermédiaire
de certains délires durant lesquels la maîtrise du
langage parlé et en quelque sorte "relâchée".
Une question préalable
: Existe-t-il une pensée avant le langage, une pensée
du corps ?
Le thème d'une pensée avant le langage
illustrée par la pensée imageante se trouve de nouveau
avancée par la récente publication de l'ouvrage de
Dominique Laplane La pensée d'outre-mot, 1998. Il me semble
que cette hiérarchie qui présuppose qu'un langage
intérieur préexiste avant le langage articulé
et parlé a été suffisamment présentée
par Roger Saban, dans son ouvrage Aux sources du langage articulé,
1993. Ce qui l'est moins, c'est l'hypothèse d'un aiguillon
métaphorant en quelque sorte une potentialité de pensée
issue du corps. Pour Dominique Laplane, l'émergence de la
pensée issue de la matière est une constatation. Il
dit : "Il y a dans la matière une sorte de "virtus cognitiva"
de potentialité de pensée", page 171, 1998. Sa
démonstration s'appuie sur une clinique traumatologique des
aphasiques et il pose la question : "Les aphasiques pourraient-ils
penser sans l'aide du langage ?". En réponse il cite Roger
Sperry dans un récent article "Controverse : existe-t-il
une pensée sans langage ?", publié dans la Recherche,
N°325, 11/1999. Voici la citation de R. Sperry : "Tout ce
que nous avons observé dans toutes sortes d'expériences
pendant des années de test renforce la conclusion que l'hémisphère
muet possède une expérience intérieure largement
du même ordre que l'hémisphère parlant, bien
qu'elle diffère par la qualité et la nature des facultés
cognitives. Clairement, l'hémisphère droit perçoit,
pense, apprend et se souvient, à un niveau tout à
fait humain. Sans le recours du langage, il raisonne, prend des
décisions "cognitives", et met en oeuvre des actions volontaires
nouvelles. Il peut même engendrer des réponses émotionnelles
typiquement humaines lorsqu'il est confronté à des
situations chargées d'affect". L'hémisphère
droit serait donc directement impliqué dans le langage intérieur
générateur de pensée. Le langage parlé
devient donc secondairement un "instrument au service de la pensée".
Les rêves par exemple seraient considérés
comme des expressions du psychisme antérieures sur le plan
ontogénétique à l'émergence du langage
articulé. De là naît ma suspicion quant à
l'abord trop unilatéral du psychisme au moyen du langage
parlé tant valorisé dans le système scolaire
et auprès d'une certaine école de psychanalyse. Cette
suspicion trouve un argument avec l'avis d'Antonio Damasio, "l'hémisphère
cérébral gauche a tendance à fabriquer des
récits qui ne s'accorde pas nécessairement avec la
vérité", Le
sentiment même de soi, 1999, p191.
Opposer Freud et Jung, ou
en chercher les points de convergence ?
Il me semble que l'on pourrait ainsi comprendre en
grande partie les divergences théoriques et idéologiques
des propositions de Freud et celles de Jung à propos du rêve.
Elles diffèrent de par leurs constatations et études
des faits cliniques oniriques auxquels elles ont été
confrontées. En effet elles n'ont pas pu systématiquement
s'organiser et se rassembler dans une perspective contenante et
organisante, comme aurait pu l'être l'approche d'une théorie
du rêve en référence avec l'hypothèse
de l'intégration de cette théorie dans un cadre plus
englobant lié à la théorie de l'évolution.
La théorie du rêve aurait peut-être été
intégrée à la théorie de l'auto-organisation
des systèmes vivants, ce que nous envisageons dans cette
thèse. Les travaux et la synthèse de F. Varela résumés
actuellement dans son dernier ouvrage collectif avec E. Thompson,
et E. Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit : sciences cognitives
et expérience humaine, Seuil, 1993, pourraient nous inciter
à supposer que les rêves posséderaient cette
capacité "énactive", dans le sens de déclencher,
d'impulser et de transformer le psychisme et ses représentations
créant du "nouveau" en quelque sorte, selon une logique évolutionniste
néodarwinienne. Autrement dit, il s'agit de contribuer à
maintenir l'organisme en vie tout en pré-élaborant
le changement dans des perpectives pré-sémantiques
et comportementales. Et ceux d'entre nous qui ont une culture vécue
des rêves (même intellectuellement et non analytique)
devraient être sensibles à l'extension possible de
cette faculté intrinsèque qu'aurait la matière
vivante animale et humaine à produire du sens par des images,
en l'occurrence là, dans les rêves. Ces derniers pourraient
être en premier concernés par cette faculté
de la cognition énactive sans doute sélectionnée
par l'évolution. Les fresques retrouvées sur les parois
des cavernes seraient là pour en témoigner. Seraient-elles
projetées de cette façon par un instinct imageant
préfigurant "l'instinct du langage" selon S. Pinker 1998
?
Ce que nous n'osions envisager, c'est l'hypothèse
que les rêves seraient des productions énactées
du psychisme considérées comme ses productions auto-organisatrices.
Notre recherche nous conduit vers cette conviction
que les rêves ne dissimuleraient rien a priori : ils substitueraient
l'intention de "dire" d'une manière tâtonnante, à
défaut de "faire". Nous pourrions alors parler de comportement
embryonnaire du rêve. Cela est important, car cette option
conditionne l'attitude de recherche quant au rôle du rêve
et sa signification. S'il pousse à agir par exemple par des
"images motrices", ou s'il prépare une action future, nous
cherchons dans quelle action potentielle évidente (ou latente)
le rêve chercherait à s'investir. Avec les travaux
d'Henri Laborit sur l'inhibition de l'action 1980, on en arrive
également à envisager le rêve comme une alternative
possible à l'inhibition, dans la perspective de lever ou
de déstabiliser l'inhibition. On peut aussi se poser la question
d'intégrer, (ou non) la finalité fonctionnelle du
rêve dans la dynamique de la conduite évolutive de
l'ensemble de l'organisme. Si nous devions, nous référer
à la conception dite de "La dérive naturelle à
l'origine de l'évolution des espèces" développée
par Humberto Maturana et son élève Jorge Mpodozis
dans l'ouvrage, De l'origine des espèces par voie de la dérive
naturelle, 1999) on pourrait envisager de reconnaître au rêve
dans sa dimension fonctionnelle l'éventualité d'un
rôle établissant du "jeu" dans la conduite comme guide
de la vie et du devenir de tout être humain. Ces deux auteurs
définissent la conduite, comme "présent dynamique
de la relation organisme-milieu qu'un observateur décrit
ou induit comme mode de rencontre de l'organisme avec le milieu
dans les différents moments de son épigénèse".
L'être vivant et le milieu changent nécessairement
ensemble congrûment, dans ce qui de fait est considéré
comme "une codérive". Pour ces auteurs, "Le champ de variabilité
structurale interne de l'être vivant est beaucoup plus vaste
que celui de la variabilité de sa conduite". Dès lors,
notre proposition consiste à proposer de percevoir le rôle
du rêve comme une tentative d'introduire une certaine variabilité
fonctionnelle dans des scénarios de conduites virtuelles,
n'aboutissant pas nécessairement à des conduites orientant
l'organisme aux travers de comportements effectifs. Cette hypothèse
est abordée ultérieurement dans cette perspective.
L'étude du psychisme reviendrait à étudier
la mémoire de ce corps, à en reconnaître ses
expressions, ses "faits et gestes", ses comportements et ses actions...
Les expressions du psychisme ne manifesteraient plus uniquement
la physiologie mais encore la mémoire de ce corps, compte
tenu de l'environnement où a évolué la personne
étudiée. Le corps a été façonné
par des mémoires, la première est génétique
dans la perspective évolutionniste qui remonte "à
la nuit des temps" depuis les Trois premières minutes de
l'univers (1988) selon S.Weinberg. La seconde est culturelle (on
parle actuellement d'ontogénèse) depuis la conception
de l'enfant. Henri Laborit, qui nous influence, parlait "d'information-structure"
se rapportant au code génétique et "d'information
circulante" pour se référer aux influences exogènes
depuis la conception de l'enfant. L'étude fondamentale du
psychisme ne peut pas échapper à cette double mise
en perspective qui constitue les maillons de son couplage structurel.
Il est important de s'habituer à cette idée
selon laquelle l'approche holistique qui est envisagée ici
n'arrivera pas à faire l'économie d'un certain "relativisme".
Rendre compte du psychisme serait porter un regard et non affirmer
des certitudes. Sur quoi porteraient-elles ? Sur un code génétique
? Celui-ci a formé l'être humain avec ses caractéristiques,
par la phylogenèse. Nous sommes loin de connaître toutes
les potentialités contenues dans le génome (voir sur
ce thème les travaux d'Alain Prochiantz qui nous sert de
guide). Sur la culture ? Celle-ci semble fonctionner comme une matrice
contenante et "portante" du psychisme, une sorte de "holding" qui
devrait permettre de s'adapter, de parler en extériorisant
son "instinct du langage", de s'exprimer par des émotions
en les humanisant , de vivre en d'autres termes ses déterminismes
biologiques, dormir, manger, "copuler", ou "faire l'amour" actualisant
ses instincts sociaux... Pour bien marquer notre appartenance (notre
filiation) au monde animal, on peut aussi évoquer les comportements
de base très étudiés par Mac Lean et par H.
Laborit respectivement dans Les trois cerveaux de l'homme 1990,
ou dans La légende des comportements, 1996. L'être
humain est devenu fondamentalement un être "hybride" bio-culturel
et l'étude de son psychisme devrait être certainement
marquée par cette hybridation. Et c'est dans cette filiation
de recherche représentée par ces deux chercheurs néodarwiniens
notamment que s'inscrit notre recherche.
Concernant l'émergence très discutée
des instincts sociaux, nous nous référons à
la lecture de Darwin par Patrick Tort exposée dans La pensée
hiérarchique et l'évolution, Aubier, 1983, et le chapitre
intitulé : "L'effet réversif et sa logique : la morale
de Darwin". ou encore dans l'introduction "L'anthropologie inattendue
de Charles Darwin", 1999. La lecture réactualisée
de Darwin par Patrick Tort débouche sur cette constatation
: "Les instincts sociaux (évoluants de pair avec l'accroissement
des capacités rationnelles), qui abolissent évolutivement
la prééminence de l'ancienne sélection éliminatoire,
sont eux-mêmes des produits de cette même sélection",
La filiation de l'Homme, page 63, 1999.
C'est également en me fiant aux travaux d' H.
Laborit et en réévaluant la sensibilité du
bébé que j'ai voulu exprimer mon désaccord
avec la théorie de la pulsion de mort selon Freud (F. Paulus,
1987), en complète contradiction avec une vision néodarwinienne.
Je me demande si ce concept de pulsion de mort ne devient pas un
obstacle épistémologique selon G. Bachelard. La théorie
du dualisme pulsionnel selon Freud me semble être en contradiction
avec la tendance à "l'harmonie" ou au "principe de cohérence
vitale", G. Chauvet (1995) qu'on retrouve dans la nature, même
si l'on peut y repérer également "bruits" et "chaos",
H. Atlan (1972-1992). En même temps je voudrais exprimer mes
hésitations, mes intuitions de recherche. L'inconscient demeure
toujours une énigme. Si l'on se réfère au chercheur
Jacques Demongeot (C.N.R.S Grenoble 1997) une des propositions innovantes
sur le plan théorique consiste à considérer
la notion d'homéostasie conciliable avec la notion de chaos.
Ces deux notions pourraient être incorporées à
une description de l'organisme vivant en général et
du système nerveux en particulier. De plus, cette façon
d'appréhender cette réalité, en apparence paradoxale,
ne semble pas incompatible avec les récentes réflexions
sur la symétrie et les brisures de symétrie (voir
à ce propos l'ouvrage Symétrie et brisure de symétrie,
édité par Gilles Cohen-Tannoudji et Yves Sacquin,
1999).
L'angle des rêves et des délires semble
nous donner le matériel brut de l'inconscient sans séparation
des différents niveaux d'inconscient, le culturel et historique,
le biologique (ou cérébral), le collectif . L'inconscient
est à la fois un tout, un ensemble dont l'ancrage est corporel;
c'est aussi un objet fuyant, un "objet phéniste" selon René
Lourau, "soumis à une fuite des repères du local au
global", (Le rêver, enquête sur la logique, ouvrage
interrompu du fait de son décès). Ceci peut être
une garantie pour un espace de liberté aux différents
déterminismes. Nous débouchons sur cette déduction
: la cognition énactive créerait un espace de liberté
au sein de l'univers des représentations et s'en servirait
pour faire évoluer l'organisme en fonction de ses différents
freins et inhibitions (acquis) face aux changements inhérents
à l'adaptation à l'environnement et la conduite de
l'organisme. Des "dispositions" physiques organisant la symétrie
et la dissymétrie engendreraient intrinsèquement ordre
et désordre (D. Queiros-Condé 2000) dont l'organisme
aurait besoin pour se maintenir dans une situation d'adaptabilité
potentielle, c'est-à-dire se défaire "d'empreintes"
épigénétiques (le terme d'empreinte est emprunté
à l'éthologie) afin de lui permettre de nouvelles
émergences épigénétiques et une adaptabilité
et évolution en conséquence, restaurant la notion
de conduite telle que H. Maturana l'a définie (voir plus
haut).
De plus, nous suggérons dans le premier chapitre
intitulé "Hypothèses et enjeux de la recherche" et
dans le deuxième chapitre, "Intimes convictions", l'hypothèse
d'une centralité psychique, créatrice de symétrie
se manifestant dans des rêves apparentés à des
mandalas. J'ai pu m'entretenir avec Francisco Varela (CREA - laboratoire
LENA-Hôpital de la Salpétrière-Paris). Nous
avons échangé à propos de phénomènes
d'hallucinations qui énactent des figures géométriques
(sur ce thème, je pensais aux "mandalas"), qui se présenteraient
"comme des structures récurrentes sous formes de connectivité".
Je lui posais la question à propos d'éventuelles lois
(qui seraient) à l'origine de ces émergences. Il m'a
confirmé qu'il "retrouvait dans certains cas de migraines
pariétales des figures donnant l'illusion de fortifications"
et "dans certains cas d'épilepsies légères
l'émergence surprenante de figures géométriques"
en questionnant les malades systématiquement. Nous avons
également parlé de phénomènes de "numinosité"
ou "d'éblouissements" (il parle de "lumière intérieure").
On peut y associer l'impression "d'extase". Ma démarche cherche
à avancer des arguments allant dans le sens d'une psycho-organicité
de ces émergences considérées comme des expressions
qui exprimeraient la tentative d'établir un ordre neuro-symbolique
pouvant être assimilé à une tentative de centration
des énergies organiques et psychiques confondues engendrant,
selon notre hypothèse, une sorte d'harmonie ou de symétrie
retrouvée à la suite d'un désordre bio-psychique
lors d'états altérés de conscience.
Si nous cherchions à intégrer le concept
de symétrie issu de la physique afin d'en évaluer
l'efficience dans le domaine du vivant, il serait peut-être
logique, comme le précise le biologiste Antoine Danchin,
de se reporter à la physique pour expliquer la dissymétrie.
La symétrie d'un système physique n'est pas selon
lui un état stable du système. "C'est que, contrairement
à l'intuition, la symétrie peut-être beaucoup
plus rare, beaucoup plus coûteuse en organisation ou en énergie,
que la dissymétrie... Un fois une dissymétrie locale
formée, elle s'entretient elle-même. Aussi est-il raisonnable
de considérer que l'origine de la dissymétrie du vivant
provient de ce qu'elle est simplement plus stable que la symétrie
correspondante". p 201, "Des minéraux à la vie", in
Dictionnaire de l'ignorance, (1998). Notre interprétation
nous est apparue en fin de recherche. Déductivement, elle
se formule provisoirement comme suit : Des dispositions constitutionnelles
responsables de cette alternance possible entre dissymétrie
et symétrie auraient été sélectionnées
pour permettre à l'organisme humain de profiter à
son avantage d'un désordre lié à cette dialectique.
Ceci pour lui permettre de se "défaire" d'emprises épigénétiques
qui risqueraient de limiter le jeu possible entre accommodation,
"désaccommodation", adaptation , "désadaptation".
Cette dialectique aurait été sélectionnée
pour introduire un "jeu potentiel" au sein des différents
composants du psychisme. On retrouverait ce mouvement d'instauration
de symétrie dans certains rêves où apparaît
une figure géométrique. La brièveté
du phénomène serait l'expression de son économie,
si l'on devait admettre l'idée selon laquelle "la symétrie
est beaucoup plus coûteuse en énergie".
Contrairement aux rêves abordés au chapitre
cinq, qui eux réguleraient le psychisme d'une manière
"douce", sans discontinuités importantes entre la conscience
de soi (concept éminemment subjectif, c'est-à-dire
propre à soi, que nous préciserons plus tard) et les
"nouveautés" de l'inconscient, le délire, lui, serait
lié, selon notre hypothèse provisoire, à une
sorte d'exigence de changement de la psyché tout en déclenchant
l'irruption de la trop brutale nouveauté et transformation
psychique. Les délires, dans leur dimension "saine" ou positive,
eux aussi réguleraient le psychisme, mais de façon
brutale, "chaotique", dans le sens où le chaos (le désordre),
dans une certaine limite, ferait partie de la vie (ref aux travaux
de I. Prigogine et D. Queiros-Condé 2000). On peut penser
qu'à la suite de notre approche une nouvelle "image" se présentera
progressivement à nos esprits. Notre hypothèse sur
les phénomènes "d'émergences" que l'on retrouve
dans la nature devrait s'étendre au psychisme dans sa dimension
naturelle que nous proposons d'appeler "psychisme primaire". Nous
espérons ainsi contribuer à la mise en évidence
d'une nouvelle représentation de la phénoménologie
des rêves et des délires, plus proche de la réalité
du rêve ou du délire objectivable.
Cette recherche est une première approche de
la vaste question du psychisme. Il ne s'agit pas d'être catégorique
mais au contraire de forger des hypothèses solides, plausibles.
Pour reprendre l'attitude de D. Dennet dans son investigation explicative
de la conscience : "La frontière de la recherche sur l'esprit
est si largement ouverte qu'il n'y a pas de sagesse établie
sur ce que peuvent être les bonnes questions et les bonnes
méthodes". Notre recherche ne s'inscrit dans aucune perpective
de rupture, car elle présuppose que dans chaque système
épistémologique qui soulève la question du
psychisme et de ses divers modes d'expressions, existe une vérité
qui a dû émerger, certainement pour de bonnes raisons.
Il s'agirait plutôt de déconstruire les théories.
Quand les sciences dites "dures" se trompent, on le sait, c'est
clair. Cela peut être vérifié. Dans le domaine
des sciences humaines, les conditions de scientificité nécessitent
d'autres considérations. Je renvoie ici le lecteur à
la citation de J.P Changeux en exergue et la reproduis partiellement
: (...) "Il importe, plus que jamais, de reconnaître le lieu
d'origine, les conditions de production et la destination des connaissances
scientifiques".
Nous avons dû rechercher un cadre théorique
suffisamment englobant pour nous permettre de classer les informations,
de leur attribuer une certaine plausibilité et cohérence
épistémologique. « Toute observation implique
un cadre théorique, et, hors de ce cadre théorique,
elle ne peut être interprétée et n'a aucune
signification » dit Francisco Varela. Nous avons trouvé
dans les travaux d'Henri Laborit, de Konrad Lorenz, de Francisco
Varela, de Jean-Claude Heudin (1998) et avec la publication l'ouvrage
d'Antonio Damasio, Le sentiment même de soi (1999), le socle
biologique sur lequel l'idée de psychisme devrait pouvoir
se stabiliser. Enfin, Faustino Cordon nous propose un scénario
hypothétique quant à « l'origine du premier animal
» (1997)(1).Il
nous sert de guide pour débattre de la pulsion. Nous avons
dû également intégrer des approches historiques
et anthropologiques qui nous paraissent complémentaires.
Ce cadre une fois posé, alors seulement nous
pourrons aborder la question des rêves, puis des délires,
et nous conclurons par une réflexion à propos du concept
de pulsion.
La notion darwinienne d'un instinct propre à
l'espèce et source de réponses adaptatives devrait
donc, selon lui, être remise en cause dans la mesure où
des changements de comportements s'observent chez certaines espèces
dans des délais trop courts pour pouvoir être expliqués
par des changements génétiques", Marc Jeannerod, "Vers
un darwinisme mental ? La pensée évolutionniste en
neurosciences", in Pour Darwin, (sous la dir de Patrick Tort), 1997.
HYPOTHESES ET ENJEUX DE LA
RECHERCHE
Nous posons comme premier préalable que les
rêves et les délires seraient des manifestations engageant
des "ressorts" biologiques inscrits dans une continuité phylogénétique
et ontogénétique du devenir humain. Nous souhaitons
les analyser sous deux angles : celui de leur ancrage supposé
dans le corps, d'une part, et, d'autre part, celui de leur signification,
compte tenu du contexte culturel, historique, sociologique et psychologique
du rêveur ou du délirant.
Lorsque l'on parcourt les récits de rêves
sur plusieurs années vécus par un même rêveur,
on peut avoir l'impression d'une intarissable source de créativité
onirique. Cette créativité nocturne demeure très
souvent cachée, inconsciente. Il faut se plonger dans cet
univers avec la mentalité "d'archéologue" scrupuleux
du détail pour en découvrir la complexité,
l'imprévisibilité, l'originalité, la singularité...
autant de termes qui définissent le surgissement de cette
créativité. Nous présupposons qu'une certaine
logique doit gouverner l'expression des rêves.
Dans notre culture, le rêveur est généralement
peu soucieux de comprendre la raison d'être de ses rêves.
Devons-nous en déduire que les rêves auraient leur
raison d'être indépendamment de notre propre conscience
de leur présence ? L'action de rêver est-elle une "action
passive", ou au contraire se rattache-t-elle à une logique
ontologique encrant le rêveur dans ses racines existentielles
?
Le rêve inscrit dans
l'évolution
Envisageons l'hypothèse d'une intégration
de la logique du rêve et par la suite du délire dans
le cadre plus englobant de la théorie de l'évolution
qui aurait elle-même intégré la théorie
de l'auto-organisation des systèmes vivants (car il nous
a semblé que le rêve - voire le délire - pourraient
être considérés comme contribuant à une
tentative d'autorégulation du psychisme). Le psychisme nous
apparaît alors comme un "espace transitionnel" émanant
ou émergeant du corps ou "psychisme primaire", relié
inextricablement à sa dimension influencée culturellement
: le "psychisme secondaire". La perturbation de l'une "des" dimensions
du psychisme entraînerait une perturbation de l'autre dimension
et une autorégulation interviendrait instantanément
suivant un mécanisme "autopoïétique" selon la
conception de l'auto-organisation des systèmes vivants. Ce
terme "autopoïétique" est emprunté au neurobiologiste
Francisco Varela et nous proposons de l'appliquer à notre
recherche de la logique du psychisme. Nous espérons retirer
de cette recherche des éléments fiables pour dégager
une intelligibilité de la "neuropsychophénoménologie"
des rêves et des délires, afin d'avancer une théorie
de ces modalités d'expression du psychisme.
Malgré les nombreux domaines où la théorie
de Darwin peut être, et est encore maintenant, sujette à
caution et à recherches à des fins de confirmation
de la validation des hypothèses théoriques, son schéma
global "néo-darwinien" devrait être pris en compte
si l'on veut étudier les rêves, non seulement dans
leurs aspects culturels et intimes par rapport au rêveur,
mais aussi et surtout dans la dimension naturelle du rêve.
Quant à l'auto-organisation des systèmes vivants,
plusieurs auteurs ont ouvert la voie à ce que l'on pourrait
appeler la "nouvelle biologie". On peut citer : W.R Ashby (1952)
D.M McKay (1953), H. Atlan (1972), F.Varela (1993). Parmi ces auteurs,
ce dernier semble susceptible de nous aider à progresser.
Pourquoi lui ? Il semble évident de reconnaître la
double face biologique et culturelle du rêve tout en l'inscrivant
dans une perspective évolutionniste et sans minimiser pour
autant la perspective culturelle-émotionnelle-affective.
L'attitude habituelle des biologistes a pratiquement occulté
le rapport intime du dormeur avec son sommeil et avec son rêve
au profit des recherches cytologiques, moléculaires et physico-chimiques,
ou électro-encéphalographiques... Les approches psychanalytiques
auraient également sous-estimé l'influence auto-organisatrice
des systèmes vivants à notre connaissance, hormis
celle de Jung qui a reconnu dans le rêve des fonctions. Dans
ce contexte, l'approche fonctionnaliste des rêves serait passée
inaperçue. Nous avons envisagé de croiser ces deux
niveaux de réalité avec les travaux de Francisco Varela
et d'autres chercheurs qui se réfèrent également
à l'auto-organisation, ceux qui incarnent la "nouvelle biologie".
Il nous a semblé également opportun de
partir de la proposition jungienne selon laquelle les rêves
rempliraient des fonctions. La question première nous semble
devoir être : à quoi servent-ils ? La deuxième
est liée à leur interprétation. La recherche
des mécanismes, des ressorts, des dispositifs impliqués
dans la production des rêves pose la question du comment de
leur émergence et la question de leur interprétation.
Il est recherché une intelligibilité nouvelle par
rapport aux théories existantes, freudienne ou jungienne.
Notre recherche, qui n'est pas seulement d'orientation épistémologique,
tente de faire le point sur la question en partant de l'étude
des rêves d'une patiente en psychothérapie. L'approche
est aussi clinique. Nous sommes amenés à confronter
les phénomènes observés et nos propositions
d'interprétation au savoir émanant des différentes
théories psychanalytiques mais aussi, dès le point
de départ, aux récentes avancées des connaissances
sur le cerveau rêvant ou le cerveau délirant. Nous
profitons ainsi d'une connaissance qui tient compte du vécu,
du sensible, et donc de ce qui est considéré comme
la "sphère subjective", domaine où le psychanalyste
intervient. Certains neurobiologistes tels Francisco Varela (CNRS
Paris) s'investissent sur ce terrain d'une recherche rationnelle
de la subjectivité.
L'inné, l'acquis et
l'individuation psychique.
Admettre que le psychisme serait initialement une émanation
du corps, ou le résultat d'une émergence de la biologie
influencée par la culture d'une société donnée,
soulève le débat entre l'inné et l'acquis,
entre l'individuation phylogénétique et l'individuation
acquise. Avec René Lourau nous retenons que l'individuation
serait la construction permanente de nous-mêmes (voir la citation
en exergue).
Qu'est-ce que l'inné ? C'est ce qui est transmis
de génération en génération : les "instructions"
spécifiant les structures moléculaires et liées
à elles, les moyens de mettre ces plans à exécution,
de coordonner les activités du système vivant qui
se met en place. Chaque oeuf contient en fait, dans les chromosomes
issus des parents, son propre avenir biologique, les étapes
de son développement, la forme et les propriétés
de l'être qui émergera. L'organisme est considéré
comme la réalisation d'un programme prescrit par l'hérédité
et qui résulte d'une évolution au sens darwinien.
Deux termes rendent compte de cette transmission héréditaire
et de son actualisation : "phylogenèse" et "ontogenèse".
Mais cela n'est pas tout. L'être humain est noétique
: il n'est pas fini à la naissance et son ontogenèse
se poursuit jusqu'à sa mort. Pour devenir réellement
humain (on parle aussi d'hominisation) dans une culture humaine
donnée, il lui faut aussi bénéficier d'un "système"
de stimulations ou de sollicitations culturelles. En même
temps ces stimulations spécifient son organisme à
travers des contraintes qui engendrent, selon Alain Prochiantz,
des phénomènes biologiques non imposés de façon
rigide par l'enveloppe génétique. Ce point nous semble
crucial, pour donner un sens à la notion de fonction. Notre
hypothèse est la suivante : les rêves seraient en quelque
sorte les "bricoleurs" garants de l'individuation psychologique
à maintenir compte-tenu de la réalité biologique
dans sa complexité phénotypique en interaction avec
les contraintes adaptatives du milieu extérieur. Cette hypothèse
rencontre la réflexion de Michel Jouvet. "Pourquoi ne pas
concevoir que certains programmes génétiques ne puissent
être renforcés périodiquement (programmation
itérative) afin d'établir et de maintenir fonctionnels
les circuits synaptiques responsables de l'hérédité
psychologique ? , dans Le sommeil et le rêve (1992), page
174. Nous nous référons à cette vision, même
si la notion d' "hérédité psychologique" reste
pour nous un peu floue. Rêver selon notre hypothèse
permettrait de maintenir l'individuation bio-psychologique, car
tout au long de cette recherche, il nous est apparu que la psychologie
pouvait être une émanation de la biologie. C'est pourquoi
nous parlons de "bio-psychologie" ou encore de "bio-psychisme".
En même temps, nous avons été conduit à
penser que le psychisme (ou bio-psychisme) serait téléonomiquement
sous l'influence d'un processus qui reste à découvrir
au sein de l'organisme. Déjà, en 1970, dans l'ouvrage
Le hasard et la nécessité, Jacques Monod fait de la
téléonomie l'une des trois propriétés
générales qui caractérisent selon lui les êtres
vivants et les distinguent du reste de l'univers, les deux autres
étant la morphogenèse autonome et l'invariance reproductive.
La téléonomie suppose l'idée de projet ou de
finalité. Konrad Lorenz préfère parler de "sélection
créative". Pour le psychanalyste Daniel Widlöcher "les
concepts de téléonomie et de sélectivité
se dégagent de la causalité physicaliste et du concept
d'invariance, ils orientent désormais la pensée biologique.
Il serait surprenant", dit-il, "que l'ordre de l'agir n'y trouve
aussi ses racines. Cette causalité nous impose donc une nouvelle
logique. L'action n'est pas produite par la situation qui la provoque.
Elle ne résulte pas d'une transformation d'un état
sous l'effet d'une cause externe. Elle existe indépendamment
de cette cause comme une potentialité, comme une fonction
dont l'origine, en tant que disposition acquise, doit être
cherchée ailleurs que dans les circonstances qui provoquent
son actualisation", p 67, Métapsychologie du sens", 1986.
Nous envisageons donc d'évaluer si le rêve
contribuerait à affirmer l'évolution téléonomique
de l'organisme et donc du psychisme. Ces termes de finalité,
ou de projet téléonomique, divisent la communauté
des biologistes. Citons par exemple les avis des généticiens
Pierre-Henri Gouyon , Jean-Pierre Henry et Jacques Arnould : "Nous
aurons pu toutefois constater, d'une part, l'incongruité
du refus, encore très fréquent dans les milieux français,
d'employer ce terme ou cette fonction dans une approche biologique
; d'autre part, la nécessité de l'articuler, comme
y invitent Gould, Lewontin ou Seilacher, à un cadre (au moins
triangulaire) de plusieurs contraintes, de causalités imbriquées
et jouant à des niveaux différents, l'adaptation n'étant
que l'une d'entre elles. La génétique évolutive,
conclurons-nous, doit associer l'intérêt fondamental
pour l'information génétique à la prise en
compte des contraintes", p 302, Les avatars du gène, (1997).
L'avis du neurobiologiste Alain Prochiantz est plus
nuancé que celui de Monod quant à "l'autonomie de
la morphogenèse", et avec son apport nous abordons la notion
d'épigenèse, étape que nous pensons décisive
pour comprendre les fondements de nos hypothèses du maintien
ou de l'affirmation de l'individuation bio-psychologique par le
rêve.
Pour cerner la spécificité de l'apport
de ce chercheur qui dirige le Laboratoire de développement
et évolution du système nerveux (CNRS) nous devons
situer la notion d'épigenèse par rapport à
la construction du cerveau. "C'est ainsi qu'à travers le
XIXe siècle l'idée selon laquelle on pouvait distinguer
deux parts non exclusives dans la construction des systèmes
organiques s'était, non sans peine, frayé un chemin
: la première part correspondant à un déterminisme
héréditaire strict, la seconde à une intervention
de l'environnement dans le processus de construction.
Une illustration classique de l'existence de ces deux
parts nous a été fournie par la nature. En effet,
soit, pour un organisme donné, deux jumeaux absolument identiques
sur le plan génétique : la structure de leurs systèmes
nerveux respectifs devrait être, elle aussi, absolument identique,
si le processus de leur formation n'était gouverné
que par un déterminisme génétique strict. Or,
on constate au contraire que, pour la plupart des organismes, deux
individus, ayant une identité génétique absolue,
n'auront jamais des systèmes nerveux identiques: que ce soit
pour le nombre de leurs cellules nerveuses ou le réseau de
leurs connexions, on notera des différences sensibles.
Il y a donc une flexibilité par rapport à
ce déterminisme génétique, et ces variations
entre individus identiques sont dues à tout ce qu'on peut
appeler l'épigénétique - c'est-à-dire
tout ce qui n'est pas strictement déterminé par les
gènes, tout ce qui vient introduire du jeu dans le déterminisme
génétique. C'est ce qu'indique le préfixe grec
épi signifiant tout à la fois le surcroît, la
succession, le contact et l'inflexion d'une trajectoire.
On en sait aujourd'hui davantage sur la répartition
entre ce qui est génétique et ce qui est épigénétique
dans la formation d'un organisme. En particulier, l'analyse des
différentes espèces a permis de comprendre que les
possibilités de plasticité, c'est-à-dire de
constructions différentes en fonction de l'histoire des individus,
augmentent quand on «s'élève» dans l'échelle
animale : la part de l'épigénétique, par exemple,
est plus grande chez un vertébré que chez un invertébré.
Plus l'espèce sur laquelle on travaille est
évoluée, par exemple les mammifères chez les
vertébrés, plus les mécanismes épigénétiques
ont un rôle marquant dans la structure du système nerveux.
Bref, plus on s'élève, moins on est mécanique.
Je dis « s'élève » parce que nous savons
que l'embranchement des vertébrés est apparu dans
l'histoire après l'embranchement des invertébrés
(...) Contentons-nous, pour l'heure, de noter qu'avec la distinction
entre génétique et épigénétique,
nous tenons une distinction fondamentale pour éclairer le
processus de construction du cerveau",page 36-37, La construction
du cerveau, (1989).
Dans le contexte d'une sensorialité discriminative
(dorénavant SD) touchant l'embryon, pouvons-nous nous prononcer
sur la délicate question du "comportement du génome"
compte tenu des "pressions" adaptatives ?
En d'autres termes, chez l'humain (Homo sapiens), l'individu
se reproduit lentement et l'adaptation se fait au niveau individuel
, donc par individuation, ou singularisation. "C'est par la construction
de représentations, constamment déformables au niveau
des représentations, dit également A. Prochiantz,
que les vertébrés et homo sapiens au plus haut point
ont pris une grande liberté épigénétique
vis-à-vis de leur point phylotypique", page 191, Les anatomies
de la pensée, (1997).
Alain Prochiantz va plus loin dans cette flexibilité
par rapport aux déterminismes génétiques en
valorisant la solution adaptative : pour ces espèces (dont
homo sapiens), "il reste l'adaptation individuelle, ce que j'ai
appelé à plusieurs reprises l'individuation. L'invention
de cette modalité d'adaptation résulte de stratégies
de développement, elle est donc le résultat d'une
organisation génétique. Mais en même temps,
elle permet de prendre de la distance par rapport à la pure
contrainte génétique, le plan est donné, le
calendrier également, mais à partir de là le
milieu joue son rôle, et quel rôle", même ouvrage
page 192. Alain Prochiantz est motivé par l' hypothèse
selon laquelle deux types d'informations influenceraient la construction
du cerveau, l'une purement génétique et l'autre construite
par l'expérience sensible, se traduisant par une sécrétion,
en particulier au niveau thalamique. Il se pose aussi la question
du rôle des gènes de développement dits "homéotiques"
qui semblent bénéficier d'une certaine liberté
d'initiative dans la construction du cerveau. "Il y a beaucoup à
accomplir, dit-il, entre le moment où de tels gènes
sont découverts dans le cerveau et celui où une fonction
peut leur être attribuée avec certitude. Mais l'hypothèse
est posée et les publications scientifiques sont là
pour l'attester. Et si elle était vérifiée,
si à sa suite on pouvait comprendre comment les différentes
régions du système nerveux se mettent en place, alors
on aurait l'enveloppe, le patron de la construction : on saurait
pourquoi et comment telle région est responsable de telle
fonction", La construction du cerveau, page 44.
Dans La fin du "tout génétique", vers
de nouveaux paradigmes en biologie, 1999, Henri Atlan soulève
la question de la réévaluation de la dimension épigénétique
dès l'embryogenèse et son attention se porte plus
sur l'ARN sécrété par les gènes de développement
que sur l'ADN. Le développement de l'embryon ne se ramène
plus à l'exécution d'un programme. "A la question
de savoir quelle est la nature du programme de développement,
il est donc impossible de répondre que le programme de développement
est contenu dans le génome. Ce programme est contenu dans
les interactions locales entre les phénomènes cytoplasmiques
et les noyaux cellulaires. Il n'est donc à proprement parler
ni localisé, sinon dans la totalité de l'espace de
l'embryon, ni fixe dans le temps, puisqu'il se fabrique au fur et
à mesure du développement lui-même. Autrement
dit, si l'on tient absolument à utiliser la métaphore
du programme - dont on peut à mon avis se passer -, on est
obligé d'imaginer un programme contenu dans la totalité
de l'espace occupé par l'embryon (puis par l'organisme qui
en résultera) et dont la structure se modifie au fur et à
mesure qu'il se réalise. Pour comprendre la nature d'un tel
"programme", délocalisé dans l'espace et le temps,
qui tend à se confondre avec les processus du développement
lui-même, on peut se reporter, par analogie, à des
modèles de réseaux auto-organisateurs, page 49.
On retrouve la notion d'auto-organisation des systèmes
vivants développée par des chercheurs tels que Humberto
Maturana ou Francisco Varela, qui avancent la notion d'autopoïèse
(la "nouvelle biologie"). Cette notion est régulièrement
soulevée par Henri Atlan. Cela semble conforter ses analyses,
déjà anciennes, sur la régulation par le "bruit"(2),
que l'on retrouverait quelque soit les différents niveaux
d'organisation de la matière vivante...
Dès lors on comprend notre proposition d'inclure
ce principe d'auto-organisation à la logique darwinienne
du psychisme.
(1)
François Jacob,
dans la première conférence de l'Université
de tous les savoirs donnée le 1er janvier 2000 suggérait
un scénario qui rejoint celui de Faustino Cordon : voici
l'avis de F. Jacob : «Selon le scénario actuel, le monde
vivant tel que nous le connaissons et que domine l'ADN aurait été
précédé par un monde où c'était
l'ARN l'emportait en fonctionnant aussi bien pour la reproduction
que pour la catalyse de certaines réactions. Inutile de dire
que la mise en place de ce monde à ARN et le passage à
un monde à ADN impliquent un nombre considérable d'étapes
toutes plus improbables les unes que les autres. Il est vraisemblable
que l'on pourra préciser certains aspects de ce scénario,
affiner certaines des hypothèses. Mais beaucoup de celles-ci
ne se prêtent ni à une reconstruction en laboratoire,
ni à une vérification expérimentale. En d'autres
termes, s'il parait clair que microbes, champignons, plantes, animaux,
humains, bref nous autres vivants, nous descendons tous de quelque
protobactérie initiale, nous ne sommes pas près de
connaître dans le détail le véritable visage
que présentait notre ancêtre commun », in Qu'est-ce
que la vie ? sous la direction d'Yves Michaux, juin 2000.
(2)
Depuis la soutenance
de notre thèse nous avons l'avantage de nous référer
au formidable ouvrage de Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo, Ni
Dieu ni gène, 11/2000. Notons leur avis concernant "le
bruit de fond" : "Les exemples de transformations ou de différentiations
spontanées sont légion. Ce phénomène
est généralement considéré comme insignifiant,
comme bruit de fond ou une manifestation parasite qui affecteraient
les systèmes expérimentaux. Dans la cadre du modèle
darwinien il s'agit, au contraire d'une propriété
fondamentale qui sert de point de départ. On suppose que
les cellules peuvent se différencier spontanément
lors d'événement aléatoires et que les interactions
cellulaires interviennent secondairement pour canaliser et stabiliser
les cellules dans des états de différenciation adéquats
». page 98.
Automates Intelligents © 2001
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