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28 Juin 2001
AUTEUR

Individuation, énaction
par Frédéric Paulus

Nous publions dans cette rubrique l'Introduction à la thèse présentée par Frédéric Paulus, pour l'obtention du diplôme de Docteur de l'Université Paris 7, spécialité psychopathologie fondamentale et psychanalyse le 30 juin 2000. Le sujet nous a paru recouvrir sur un certain nombre de points les thèmes d'intérêts de notre magazine. Nous remercions l'auteur de nous avoir confié son travail.
Frédéric Paulus est docteur en sociologie clinique (1985) de l'H.E.S.S et docteur en psychologie (neuro-psychanalyse, Paris VII, 2000). Les personnes intéressées pourront prendre directement contact avec lui à l'adresse suivante :

Frédéric Paulus <Frederic.Paulus@wanadoo.fr>
52, rue Ruisseau des Noirs
Olympe N°1
97400 Saint-Denis de La Réunion Tel-Fax 0260.20.19.70

Frédéric Paulus a par ailleurs mis en place à La Réunion le site www.cevoi.com à propos duquel il nous écrit :
"Avec des amis, dans l'espoir de rompre un certain isolement nous avons créé un site Web dont je souhaite vous donner les références « www.cevoi.com » à des fins de diffusions. La D.R.A.S.S. de La Réunion vient d'aider le CEVOI en nous accordant une subvention sur un programme intitulé «Soutien des parents dans leurs tâches éducatives». Il y a beaucoup à faire en ce domaine surtout depuis « la fin du tout génétique » et la démonstration de la vulnérabilité phoetale aux stress avec la revalorisation des données épigénétiques.
Une dernière information : je suis en relation avec la responsable de la section «Petite enfance et éducation familiale» de l'UNESCO, Madame Soo-Hyang CHOI qui semble vouloir soutenir mon travail en direction de l'éducation. Il me faudra rencontrer un responsable de la Commission nationale française auprès de l'UNESCO, dont l'adresse se trouve 57 bd. des Invalides Paris 7."

Sur la question de la neuropsychanalyse, on lira de Pierre Fédida, dans le hors-série n°3 de La Recherche, Le sommeil et les rêves, avril 2000, p. 103, une Opinion sous le titre: "Le canular de la neuropsychanalyse".
On pourra consulter a contrario la revue américaine Neuro-psychoanalysis
http://www.neuro-psa.com/
Les psychanalystes freudiens, si l'on ose résumer en une phrase la question, voudraient conserver la spécificité de l'approche des rêves et des complexes, notamment dans la relation singulière analysé-analysant, sans se faire contaminer par tous les développements actuels et futurs de la neurologie, assistée de l'imagerie cérébrale et autres techniques. Le débat est loin d'être clos.
Nos lecteurs devineront sans peine de quel côté nous nous rangerions, s'il fallait vraiment choisir un camp. JP



Université de Paris 7 Denis Diderot
UFR de Psychologie
Année 2000

Thèse pour l'obtention du Diplôme de Docteur de l'Université Paris 7 -
Spécialité : Psychopathologie fondamentale et psychanalyse présentée et soutenue publiquement

par Frédéric PAULUS
le 30 juin 2000

Titre : Individuation, énaction, émergences et régulations bio-phycho-sociologiques du psychisme

Directeur de thèse : M Pierre Ferida
Jury : Présidente : Mme Maryse Siksou
Mme Christine Maillard
Rémi Hess

INTRODUCTION

L'objectif de cette thèse intitulée : « Individuation, énaction », est de tendre vers un questionnement fondamental sur la logique du psychisme par le fil conducteur de l'étude clinique des rêves et de certains délires. Plusieurs intuitions issues de l'auto-analyse de mes développements analytiques, de l'analyse de mes rêves et de leurs influences comme soutien psychologique étalé dans le temps, me font penser qu'il pourrait exister en chaque être humain des processus d'autoémergence et d'autorégulation du psychisme. Ceci fait appel à un présupposé qui consisterait à accepter provisoirement l'idée de psychisme sain ancré dans le corps et de psychisme névrosé, qui cohabiteraient au sein d'une même personne.

L' hypothèse selon laquelle le psychisme se régulerait lui-même doit être consolidée par un argumentaire hypothético-déductif en partant de la clinique. Si l'on accepte de positionner le psychisme dans le corps, on est en droit de formuler de nouvelles hypothèses, par exemple celle-ci : si les phénomènes de régulation touchent le corps, tant au niveau de la cellule qu'au niveau de l'organisme tout entier, n'y aurait-il pas une autorégulation liée à l'auto-organisation initiale génétique, dans le sens de genèse du psychisme, si l'on situe les racines du psychisme dans le corps ? L'auto-organisation peut se définir comme "comportement auto-organisé engendré par la diversité de la cohérence interne d'un système opérationnellement clos" F. Varela. Il a valeur heuristique et permet d'indiquer un phénomène avant d'essayer de l'expliquer.

Comment aborder le psychisme et se rendre compte de cette autorégulation ? Une suspicion quant à l'abord trop unilatéral du psychisme au moyen du langage parlé, qui est explicitée progressivement, nous fait préférer le langage du corps, d'où notre choix d'aborder la logique du psychisme par l'intermédiaire des rêves, considérés comme un langage des images antérieur sur le plan génétique au langage articulé et parlé et par l'intermédiaire de certains délires durant lesquels la maîtrise du langage parlé et en quelque sorte "relâchée".

Une question préalable : Existe-t-il une pensée avant le langage, une pensée du corps ?

Le thème d'une pensée avant le langage illustrée par la pensée imageante se trouve de nouveau avancée par la récente publication de l'ouvrage de Dominique Laplane La pensée d'outre-mot, 1998. Il me semble que cette hiérarchie qui présuppose qu'un langage intérieur préexiste avant le langage articulé et parlé a été suffisamment présentée par Roger Saban, dans son ouvrage Aux sources du langage articulé, 1993. Ce qui l'est moins, c'est l'hypothèse d'un aiguillon métaphorant en quelque sorte une potentialité de pensée issue du corps. Pour Dominique Laplane, l'émergence de la pensée issue de la matière est une constatation. Il dit : "Il y a dans la matière une sorte de "virtus cognitiva" de potentialité de pensée", page 171, 1998. Sa démonstration s'appuie sur une clinique traumatologique des aphasiques et il pose la question : "Les aphasiques pourraient-ils penser sans l'aide du langage ?". En réponse il cite Roger Sperry dans un récent article "Controverse : existe-t-il une pensée sans langage ?", publié dans la Recherche, N°325, 11/1999. Voici la citation de R. Sperry : "Tout ce que nous avons observé dans toutes sortes d'expériences pendant des années de test renforce la conclusion que l'hémisphère muet possède une expérience intérieure largement du même ordre que l'hémisphère parlant, bien qu'elle diffère par la qualité et la nature des facultés cognitives. Clairement, l'hémisphère droit perçoit, pense, apprend et se souvient, à un niveau tout à fait humain. Sans le recours du langage, il raisonne, prend des décisions "cognitives", et met en oeuvre des actions volontaires nouvelles. Il peut même engendrer des réponses émotionnelles typiquement humaines lorsqu'il est confronté à des situations chargées d'affect". L'hémisphère droit serait donc directement impliqué dans le langage intérieur générateur de pensée. Le langage parlé devient donc secondairement un "instrument au service de la pensée".

Les rêves par exemple seraient considérés comme des expressions du psychisme antérieures sur le plan ontogénétique à l'émergence du langage articulé. De là naît ma suspicion quant à l'abord trop unilatéral du psychisme au moyen du langage parlé tant valorisé dans le système scolaire et auprès d'une certaine école de psychanalyse. Cette suspicion trouve un argument avec l'avis d'Antonio Damasio, "l'hémisphère cérébral gauche a tendance à fabriquer des récits qui ne s'accorde pas nécessairement avec la vérité", Le sentiment même de soi, 1999, p191.

Opposer Freud et Jung, ou en chercher les points de convergence ?

Il me semble que l'on pourrait ainsi comprendre en grande partie les divergences théoriques et idéologiques des propositions de Freud et celles de Jung à propos du rêve. Elles diffèrent de par leurs constatations et études des faits cliniques oniriques auxquels elles ont été confrontées. En effet elles n'ont pas pu systématiquement s'organiser et se rassembler dans une perspective contenante et organisante, comme aurait pu l'être l'approche d'une théorie du rêve en référence avec l'hypothèse de l'intégration de cette théorie dans un cadre plus englobant lié à la théorie de l'évolution. La théorie du rêve aurait peut-être été intégrée à la théorie de l'auto-organisation des systèmes vivants, ce que nous envisageons dans cette thèse. Les travaux et la synthèse de F. Varela résumés actuellement dans son dernier ouvrage collectif avec E. Thompson, et E. Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit : sciences cognitives et expérience humaine, Seuil, 1993, pourraient nous inciter à supposer que les rêves posséderaient cette capacité "énactive", dans le sens de déclencher, d'impulser et de transformer le psychisme et ses représentations créant du "nouveau" en quelque sorte, selon une logique évolutionniste néodarwinienne. Autrement dit, il s'agit de contribuer à maintenir l'organisme en vie tout en pré-élaborant le changement dans des perpectives pré-sémantiques et comportementales. Et ceux d'entre nous qui ont une culture vécue des rêves (même intellectuellement et non analytique) devraient être sensibles à l'extension possible de cette faculté intrinsèque qu'aurait la matière vivante animale et humaine à produire du sens par des images, en l'occurrence là, dans les rêves. Ces derniers pourraient être en premier concernés par cette faculté de la cognition énactive sans doute sélectionnée par l'évolution. Les fresques retrouvées sur les parois des cavernes seraient là pour en témoigner. Seraient-elles projetées de cette façon par un instinct imageant préfigurant "l'instinct du langage" selon S. Pinker 1998 ?

Ce que nous n'osions envisager, c'est l'hypothèse que les rêves seraient des productions énactées du psychisme considérées comme ses productions auto-organisatrices.

Notre recherche nous conduit vers cette conviction que les rêves ne dissimuleraient rien a priori : ils substitueraient l'intention de "dire" d'une manière tâtonnante, à défaut de "faire". Nous pourrions alors parler de comportement embryonnaire du rêve. Cela est important, car cette option conditionne l'attitude de recherche quant au rôle du rêve et sa signification. S'il pousse à agir par exemple par des "images motrices", ou s'il prépare une action future, nous cherchons dans quelle action potentielle évidente (ou latente) le rêve chercherait à s'investir. Avec les travaux d'Henri Laborit sur l'inhibition de l'action 1980, on en arrive également à envisager le rêve comme une alternative possible à l'inhibition, dans la perspective de lever ou de déstabiliser l'inhibition. On peut aussi se poser la question d'intégrer, (ou non) la finalité fonctionnelle du rêve dans la dynamique de la conduite évolutive de l'ensemble de l'organisme. Si nous devions, nous référer à la conception dite de "La dérive naturelle à l'origine de l'évolution des espèces" développée par Humberto Maturana et son élève Jorge Mpodozis dans l'ouvrage, De l'origine des espèces par voie de la dérive naturelle, 1999) on pourrait envisager de reconnaître au rêve dans sa dimension fonctionnelle l'éventualité d'un rôle établissant du "jeu" dans la conduite comme guide de la vie et du devenir de tout être humain. Ces deux auteurs définissent la conduite, comme "présent dynamique de la relation organisme-milieu qu'un observateur décrit ou induit comme mode de rencontre de l'organisme avec le milieu dans les différents moments de son épigénèse". L'être vivant et le milieu changent nécessairement ensemble congrûment, dans ce qui de fait est considéré comme "une codérive". Pour ces auteurs, "Le champ de variabilité structurale interne de l'être vivant est beaucoup plus vaste que celui de la variabilité de sa conduite". Dès lors, notre proposition consiste à proposer de percevoir le rôle du rêve comme une tentative d'introduire une certaine variabilité fonctionnelle dans des scénarios de conduites virtuelles, n'aboutissant pas nécessairement à des conduites orientant l'organisme aux travers de comportements effectifs. Cette hypothèse est abordée ultérieurement dans cette perspective.

L'étude du psychisme reviendrait à étudier la mémoire de ce corps, à en reconnaître ses expressions, ses "faits et gestes", ses comportements et ses actions... Les expressions du psychisme ne manifesteraient plus uniquement la physiologie mais encore la mémoire de ce corps, compte tenu de l'environnement où a évolué la personne étudiée. Le corps a été façonné par des mémoires, la première est génétique dans la perspective évolutionniste qui remonte "à la nuit des temps" depuis les Trois premières minutes de l'univers (1988) selon S.Weinberg. La seconde est culturelle (on parle actuellement d'ontogénèse) depuis la conception de l'enfant. Henri Laborit, qui nous influence, parlait "d'information-structure" se rapportant au code génétique et "d'information circulante" pour se référer aux influences exogènes depuis la conception de l'enfant. L'étude fondamentale du psychisme ne peut pas échapper à cette double mise en perspective qui constitue les maillons de son couplage structurel.

Il est important de s'habituer à cette idée selon laquelle l'approche holistique qui est envisagée ici n'arrivera pas à faire l'économie d'un certain "relativisme". Rendre compte du psychisme serait porter un regard et non affirmer des certitudes. Sur quoi porteraient-elles ? Sur un code génétique ? Celui-ci a formé l'être humain avec ses caractéristiques, par la phylogenèse. Nous sommes loin de connaître toutes les potentialités contenues dans le génome (voir sur ce thème les travaux d'Alain Prochiantz qui nous sert de guide). Sur la culture ? Celle-ci semble fonctionner comme une matrice contenante et "portante" du psychisme, une sorte de "holding" qui devrait permettre de s'adapter, de parler en extériorisant son "instinct du langage", de s'exprimer par des émotions en les humanisant , de vivre en d'autres termes ses déterminismes biologiques, dormir, manger, "copuler", ou "faire l'amour" actualisant ses instincts sociaux... Pour bien marquer notre appartenance (notre filiation) au monde animal, on peut aussi évoquer les comportements de base très étudiés par Mac Lean et par H. Laborit respectivement dans Les trois cerveaux de l'homme 1990, ou dans La légende des comportements, 1996. L'être humain est devenu fondamentalement un être "hybride" bio-culturel et l'étude de son psychisme devrait être certainement marquée par cette hybridation. Et c'est dans cette filiation de recherche représentée par ces deux chercheurs néodarwiniens notamment que s'inscrit notre recherche.

Concernant l'émergence très discutée des instincts sociaux, nous nous référons à la lecture de Darwin par Patrick Tort exposée dans La pensée hiérarchique et l'évolution, Aubier, 1983, et le chapitre intitulé : "L'effet réversif et sa logique : la morale de Darwin". ou encore dans l'introduction "L'anthropologie inattendue de Charles Darwin", 1999. La lecture réactualisée de Darwin par Patrick Tort débouche sur cette constatation : "Les instincts sociaux (évoluants de pair avec l'accroissement des capacités rationnelles), qui abolissent évolutivement la prééminence de l'ancienne sélection éliminatoire, sont eux-mêmes des produits de cette même sélection", La filiation de l'Homme, page 63, 1999.

C'est également en me fiant aux travaux d' H. Laborit et en réévaluant la sensibilité du bébé que j'ai voulu exprimer mon désaccord avec la théorie de la pulsion de mort selon Freud (F. Paulus, 1987), en complète contradiction avec une vision néodarwinienne. Je me demande si ce concept de pulsion de mort ne devient pas un obstacle épistémologique selon G. Bachelard. La théorie du dualisme pulsionnel selon Freud me semble être en contradiction avec la tendance à "l'harmonie" ou au "principe de cohérence vitale", G. Chauvet (1995) qu'on retrouve dans la nature, même si l'on peut y repérer également "bruits" et "chaos", H. Atlan (1972-1992). En même temps je voudrais exprimer mes hésitations, mes intuitions de recherche. L'inconscient demeure toujours une énigme. Si l'on se réfère au chercheur Jacques Demongeot (C.N.R.S Grenoble 1997) une des propositions innovantes sur le plan théorique consiste à considérer la notion d'homéostasie conciliable avec la notion de chaos. Ces deux notions pourraient être incorporées à une description de l'organisme vivant en général et du système nerveux en particulier. De plus, cette façon d'appréhender cette réalité, en apparence paradoxale, ne semble pas incompatible avec les récentes réflexions sur la symétrie et les brisures de symétrie (voir à ce propos l'ouvrage Symétrie et brisure de symétrie, édité par Gilles Cohen-Tannoudji et Yves Sacquin, 1999).

L'angle des rêves et des délires semble nous donner le matériel brut de l'inconscient sans séparation des différents niveaux d'inconscient, le culturel et historique, le biologique (ou cérébral), le collectif . L'inconscient est à la fois un tout, un ensemble dont l'ancrage est corporel; c'est aussi un objet fuyant, un "objet phéniste" selon René Lourau, "soumis à une fuite des repères du local au global", (Le rêver, enquête sur la logique, ouvrage interrompu du fait de son décès). Ceci peut être une garantie pour un espace de liberté aux différents déterminismes. Nous débouchons sur cette déduction : la cognition énactive créerait un espace de liberté au sein de l'univers des représentations et s'en servirait pour faire évoluer l'organisme en fonction de ses différents freins et inhibitions (acquis) face aux changements inhérents à l'adaptation à l'environnement et la conduite de l'organisme. Des "dispositions" physiques organisant la symétrie et la dissymétrie engendreraient intrinsèquement ordre et désordre (D. Queiros-Condé 2000) dont l'organisme aurait besoin pour se maintenir dans une situation d'adaptabilité potentielle, c'est-à-dire se défaire "d'empreintes" épigénétiques (le terme d'empreinte est emprunté à l'éthologie) afin de lui permettre de nouvelles émergences épigénétiques et une adaptabilité et évolution en conséquence, restaurant la notion de conduite telle que H. Maturana l'a définie (voir plus haut).

De plus, nous suggérons dans le premier chapitre intitulé "Hypothèses et enjeux de la recherche" et dans le deuxième chapitre, "Intimes convictions", l'hypothèse d'une centralité psychique, créatrice de symétrie se manifestant dans des rêves apparentés à des mandalas. J'ai pu m'entretenir avec Francisco Varela (CREA - laboratoire LENA-Hôpital de la Salpétrière-Paris). Nous avons échangé à propos de phénomènes d'hallucinations qui énactent des figures géométriques (sur ce thème, je pensais aux "mandalas"), qui se présenteraient "comme des structures récurrentes sous formes de connectivité". Je lui posais la question à propos d'éventuelles lois (qui seraient) à l'origine de ces émergences. Il m'a confirmé qu'il "retrouvait dans certains cas de migraines pariétales des figures donnant l'illusion de fortifications" et "dans certains cas d'épilepsies légères l'émergence surprenante de figures géométriques" en questionnant les malades systématiquement. Nous avons également parlé de phénomènes de "numinosité" ou "d'éblouissements" (il parle de "lumière intérieure"). On peut y associer l'impression "d'extase". Ma démarche cherche à avancer des arguments allant dans le sens d'une psycho-organicité de ces émergences considérées comme des expressions qui exprimeraient la tentative d'établir un ordre neuro-symbolique pouvant être assimilé à une tentative de centration des énergies organiques et psychiques confondues engendrant, selon notre hypothèse, une sorte d'harmonie ou de symétrie retrouvée à la suite d'un désordre bio-psychique lors d'états altérés de conscience.

Si nous cherchions à intégrer le concept de symétrie issu de la physique afin d'en évaluer l'efficience dans le domaine du vivant, il serait peut-être logique, comme le précise le biologiste Antoine Danchin, de se reporter à la physique pour expliquer la dissymétrie. La symétrie d'un système physique n'est pas selon lui un état stable du système. "C'est que, contrairement à l'intuition, la symétrie peut-être beaucoup plus rare, beaucoup plus coûteuse en organisation ou en énergie, que la dissymétrie... Un fois une dissymétrie locale formée, elle s'entretient elle-même. Aussi est-il raisonnable de considérer que l'origine de la dissymétrie du vivant provient de ce qu'elle est simplement plus stable que la symétrie correspondante". p 201, "Des minéraux à la vie", in Dictionnaire de l'ignorance, (1998). Notre interprétation nous est apparue en fin de recherche. Déductivement, elle se formule provisoirement comme suit : Des dispositions constitutionnelles responsables de cette alternance possible entre dissymétrie et symétrie auraient été sélectionnées pour permettre à l'organisme humain de profiter à son avantage d'un désordre lié à cette dialectique. Ceci pour lui permettre de se "défaire" d'emprises épigénétiques qui risqueraient de limiter le jeu possible entre accommodation, "désaccommodation", adaptation , "désadaptation". Cette dialectique aurait été sélectionnée pour introduire un "jeu potentiel" au sein des différents composants du psychisme. On retrouverait ce mouvement d'instauration de symétrie dans certains rêves où apparaît une figure géométrique. La brièveté du phénomène serait l'expression de son économie, si l'on devait admettre l'idée selon laquelle "la symétrie est beaucoup plus coûteuse en énergie".

Contrairement aux rêves abordés au chapitre cinq, qui eux réguleraient le psychisme d'une manière "douce", sans discontinuités importantes entre la conscience de soi (concept éminemment subjectif, c'est-à-dire propre à soi, que nous préciserons plus tard) et les "nouveautés" de l'inconscient, le délire, lui, serait lié, selon notre hypothèse provisoire, à une sorte d'exigence de changement de la psyché tout en déclenchant l'irruption de la trop brutale nouveauté et transformation psychique. Les délires, dans leur dimension "saine" ou positive, eux aussi réguleraient le psychisme, mais de façon brutale, "chaotique", dans le sens où le chaos (le désordre), dans une certaine limite, ferait partie de la vie (ref aux travaux de I. Prigogine et D. Queiros-Condé 2000). On peut penser qu'à la suite de notre approche une nouvelle "image" se présentera progressivement à nos esprits. Notre hypothèse sur les phénomènes "d'émergences" que l'on retrouve dans la nature devrait s'étendre au psychisme dans sa dimension naturelle que nous proposons d'appeler "psychisme primaire". Nous espérons ainsi contribuer à la mise en évidence d'une nouvelle représentation de la phénoménologie des rêves et des délires, plus proche de la réalité du rêve ou du délire objectivable.

Cette recherche est une première approche de la vaste question du psychisme. Il ne s'agit pas d'être catégorique mais au contraire de forger des hypothèses solides, plausibles. Pour reprendre l'attitude de D. Dennet dans son investigation explicative de la conscience : "La frontière de la recherche sur l'esprit est si largement ouverte qu'il n'y a pas de sagesse établie sur ce que peuvent être les bonnes questions et les bonnes méthodes". Notre recherche ne s'inscrit dans aucune perpective de rupture, car elle présuppose que dans chaque système épistémologique qui soulève la question du psychisme et de ses divers modes d'expressions, existe une vérité qui a dû émerger, certainement pour de bonnes raisons. Il s'agirait plutôt de déconstruire les théories. Quand les sciences dites "dures" se trompent, on le sait, c'est clair. Cela peut être vérifié. Dans le domaine des sciences humaines, les conditions de scientificité nécessitent d'autres considérations. Je renvoie ici le lecteur à la citation de J.P Changeux en exergue et la reproduis partiellement : (...) "Il importe, plus que jamais, de reconnaître le lieu d'origine, les conditions de production et la destination des connaissances scientifiques".

Nous avons dû rechercher un cadre théorique suffisamment englobant pour nous permettre de classer les informations, de leur attribuer une certaine plausibilité et cohérence épistémologique. « Toute observation implique un cadre théorique, et, hors de ce cadre théorique, elle ne peut être interprétée et n'a aucune signification » dit Francisco Varela. Nous avons trouvé dans les travaux d'Henri Laborit, de Konrad Lorenz, de Francisco Varela, de Jean-Claude Heudin (1998) et avec la publication l'ouvrage d'Antonio Damasio, Le sentiment même de soi (1999), le socle biologique sur lequel l'idée de psychisme devrait pouvoir se stabiliser. Enfin, Faustino Cordon nous propose un scénario hypothétique quant à « l'origine du premier animal » (1997)(1).Il nous sert de guide pour débattre de la pulsion. Nous avons dû également intégrer des approches historiques et anthropologiques qui nous paraissent complémentaires.

Ce cadre une fois posé, alors seulement nous pourrons aborder la question des rêves, puis des délires, et nous conclurons par une réflexion à propos du concept de pulsion.

La notion darwinienne d'un instinct propre à l'espèce et source de réponses adaptatives devrait donc, selon lui, être remise en cause dans la mesure où des changements de comportements s'observent chez certaines espèces dans des délais trop courts pour pouvoir être expliqués par des changements génétiques", Marc Jeannerod, "Vers un darwinisme mental ? La pensée évolutionniste en neurosciences", in Pour Darwin, (sous la dir de Patrick Tort), 1997.

HYPOTHESES ET ENJEUX DE LA RECHERCHE

Nous posons comme premier préalable que les rêves et les délires seraient des manifestations engageant des "ressorts" biologiques inscrits dans une continuité phylogénétique et ontogénétique du devenir humain. Nous souhaitons les analyser sous deux angles : celui de leur ancrage supposé dans le corps, d'une part, et, d'autre part, celui de leur signification, compte tenu du contexte culturel, historique, sociologique et psychologique du rêveur ou du délirant.

Lorsque l'on parcourt les récits de rêves sur plusieurs années vécus par un même rêveur, on peut avoir l'impression d'une intarissable source de créativité onirique. Cette créativité nocturne demeure très souvent cachée, inconsciente. Il faut se plonger dans cet univers avec la mentalité "d'archéologue" scrupuleux du détail pour en découvrir la complexité, l'imprévisibilité, l'originalité, la singularité... autant de termes qui définissent le surgissement de cette créativité. Nous présupposons qu'une certaine logique doit gouverner l'expression des rêves.

Dans notre culture, le rêveur est généralement peu soucieux de comprendre la raison d'être de ses rêves. Devons-nous en déduire que les rêves auraient leur raison d'être indépendamment de notre propre conscience de leur présence ? L'action de rêver est-elle une "action passive", ou au contraire se rattache-t-elle à une logique ontologique encrant le rêveur dans ses racines existentielles ?

Le rêve inscrit dans l'évolution

Envisageons l'hypothèse d'une intégration de la logique du rêve et par la suite du délire dans le cadre plus englobant de la théorie de l'évolution qui aurait elle-même intégré la théorie de l'auto-organisation des systèmes vivants (car il nous a semblé que le rêve - voire le délire - pourraient être considérés comme contribuant à une tentative d'autorégulation du psychisme). Le psychisme nous apparaît alors comme un "espace transitionnel" émanant ou émergeant du corps ou "psychisme primaire", relié inextricablement à sa dimension influencée culturellement : le "psychisme secondaire". La perturbation de l'une "des" dimensions du psychisme entraînerait une perturbation de l'autre dimension et une autorégulation interviendrait instantanément suivant un mécanisme "autopoïétique" selon la conception de l'auto-organisation des systèmes vivants. Ce terme "autopoïétique" est emprunté au neurobiologiste Francisco Varela et nous proposons de l'appliquer à notre recherche de la logique du psychisme. Nous espérons retirer de cette recherche des éléments fiables pour dégager une intelligibilité de la "neuropsychophénoménologie" des rêves et des délires, afin d'avancer une théorie de ces modalités d'expression du psychisme.

Malgré les nombreux domaines où la théorie de Darwin peut être, et est encore maintenant, sujette à caution et à recherches à des fins de confirmation de la validation des hypothèses théoriques, son schéma global "néo-darwinien" devrait être pris en compte si l'on veut étudier les rêves, non seulement dans leurs aspects culturels et intimes par rapport au rêveur, mais aussi et surtout dans la dimension naturelle du rêve. Quant à l'auto-organisation des systèmes vivants, plusieurs auteurs ont ouvert la voie à ce que l'on pourrait appeler la "nouvelle biologie". On peut citer : W.R Ashby (1952) D.M McKay (1953), H. Atlan (1972), F.Varela (1993). Parmi ces auteurs, ce dernier semble susceptible de nous aider à progresser. Pourquoi lui ? Il semble évident de reconnaître la double face biologique et culturelle du rêve tout en l'inscrivant dans une perspective évolutionniste et sans minimiser pour autant la perspective culturelle-émotionnelle-affective. L'attitude habituelle des biologistes a pratiquement occulté le rapport intime du dormeur avec son sommeil et avec son rêve au profit des recherches cytologiques, moléculaires et physico-chimiques, ou électro-encéphalographiques... Les approches psychanalytiques auraient également sous-estimé l'influence auto-organisatrice des systèmes vivants à notre connaissance, hormis celle de Jung qui a reconnu dans le rêve des fonctions. Dans ce contexte, l'approche fonctionnaliste des rêves serait passée inaperçue. Nous avons envisagé de croiser ces deux niveaux de réalité avec les travaux de Francisco Varela et d'autres chercheurs qui se réfèrent également à l'auto-organisation, ceux qui incarnent la "nouvelle biologie".

Il nous a semblé également opportun de partir de la proposition jungienne selon laquelle les rêves rempliraient des fonctions. La question première nous semble devoir être : à quoi servent-ils ? La deuxième est liée à leur interprétation. La recherche des mécanismes, des ressorts, des dispositifs impliqués dans la production des rêves pose la question du comment de leur émergence et la question de leur interprétation. Il est recherché une intelligibilité nouvelle par rapport aux théories existantes, freudienne ou jungienne. Notre recherche, qui n'est pas seulement d'orientation épistémologique, tente de faire le point sur la question en partant de l'étude des rêves d'une patiente en psychothérapie. L'approche est aussi clinique. Nous sommes amenés à confronter les phénomènes observés et nos propositions d'interprétation au savoir émanant des différentes théories psychanalytiques mais aussi, dès le point de départ, aux récentes avancées des connaissances sur le cerveau rêvant ou le cerveau délirant. Nous profitons ainsi d'une connaissance qui tient compte du vécu, du sensible, et donc de ce qui est considéré comme la "sphère subjective", domaine où le psychanalyste intervient. Certains neurobiologistes tels Francisco Varela (CNRS Paris) s'investissent sur ce terrain d'une recherche rationnelle de la subjectivité.

L'inné, l'acquis et l'individuation psychique.

Admettre que le psychisme serait initialement une émanation du corps, ou le résultat d'une émergence de la biologie influencée par la culture d'une société donnée, soulève le débat entre l'inné et l'acquis, entre l'individuation phylogénétique et l'individuation acquise. Avec René Lourau nous retenons que l'individuation serait la construction permanente de nous-mêmes (voir la citation en exergue).

Qu'est-ce que l'inné ? C'est ce qui est transmis de génération en génération : les "instructions" spécifiant les structures moléculaires et liées à elles, les moyens de mettre ces plans à exécution, de coordonner les activités du système vivant qui se met en place. Chaque oeuf contient en fait, dans les chromosomes issus des parents, son propre avenir biologique, les étapes de son développement, la forme et les propriétés de l'être qui émergera. L'organisme est considéré comme la réalisation d'un programme prescrit par l'hérédité et qui résulte d'une évolution au sens darwinien. Deux termes rendent compte de cette transmission héréditaire et de son actualisation : "phylogenèse" et "ontogenèse".

Mais cela n'est pas tout. L'être humain est noétique : il n'est pas fini à la naissance et son ontogenèse se poursuit jusqu'à sa mort. Pour devenir réellement humain (on parle aussi d'hominisation) dans une culture humaine donnée, il lui faut aussi bénéficier d'un "système" de stimulations ou de sollicitations culturelles. En même temps ces stimulations spécifient son organisme à travers des contraintes qui engendrent, selon Alain Prochiantz, des phénomènes biologiques non imposés de façon rigide par l'enveloppe génétique. Ce point nous semble crucial, pour donner un sens à la notion de fonction. Notre hypothèse est la suivante : les rêves seraient en quelque sorte les "bricoleurs" garants de l'individuation psychologique à maintenir compte-tenu de la réalité biologique dans sa complexité phénotypique en interaction avec les contraintes adaptatives du milieu extérieur. Cette hypothèse rencontre la réflexion de Michel Jouvet. "Pourquoi ne pas concevoir que certains programmes génétiques ne puissent être renforcés périodiquement (programmation itérative) afin d'établir et de maintenir fonctionnels les circuits synaptiques responsables de l'hérédité psychologique ? , dans Le sommeil et le rêve (1992), page 174. Nous nous référons à cette vision, même si la notion d' "hérédité psychologique" reste pour nous un peu floue. Rêver selon notre hypothèse permettrait de maintenir l'individuation bio-psychologique, car tout au long de cette recherche, il nous est apparu que la psychologie pouvait être une émanation de la biologie. C'est pourquoi nous parlons de "bio-psychologie" ou encore de "bio-psychisme". En même temps, nous avons été conduit à penser que le psychisme (ou bio-psychisme) serait téléonomiquement sous l'influence d'un processus qui reste à découvrir au sein de l'organisme. Déjà, en 1970, dans l'ouvrage Le hasard et la nécessité, Jacques Monod fait de la téléonomie l'une des trois propriétés générales qui caractérisent selon lui les êtres vivants et les distinguent du reste de l'univers, les deux autres étant la morphogenèse autonome et l'invariance reproductive. La téléonomie suppose l'idée de projet ou de finalité. Konrad Lorenz préfère parler de "sélection créative". Pour le psychanalyste Daniel Widlöcher "les concepts de téléonomie et de sélectivité se dégagent de la causalité physicaliste et du concept d'invariance, ils orientent désormais la pensée biologique. Il serait surprenant", dit-il, "que l'ordre de l'agir n'y trouve aussi ses racines. Cette causalité nous impose donc une nouvelle logique. L'action n'est pas produite par la situation qui la provoque. Elle ne résulte pas d'une transformation d'un état sous l'effet d'une cause externe. Elle existe indépendamment de cette cause comme une potentialité, comme une fonction dont l'origine, en tant que disposition acquise, doit être cherchée ailleurs que dans les circonstances qui provoquent son actualisation", p 67, Métapsychologie du sens", 1986.

Nous envisageons donc d'évaluer si le rêve contribuerait à affirmer l'évolution téléonomique de l'organisme et donc du psychisme. Ces termes de finalité, ou de projet téléonomique, divisent la communauté des biologistes. Citons par exemple les avis des généticiens Pierre-Henri Gouyon , Jean-Pierre Henry et Jacques Arnould : "Nous aurons pu toutefois constater, d'une part, l'incongruité du refus, encore très fréquent dans les milieux français, d'employer ce terme ou cette fonction dans une approche biologique ; d'autre part, la nécessité de l'articuler, comme y invitent Gould, Lewontin ou Seilacher, à un cadre (au moins triangulaire) de plusieurs contraintes, de causalités imbriquées et jouant à des niveaux différents, l'adaptation n'étant que l'une d'entre elles. La génétique évolutive, conclurons-nous, doit associer l'intérêt fondamental pour l'information génétique à la prise en compte des contraintes", p 302, Les avatars du gène, (1997).

L'avis du neurobiologiste Alain Prochiantz est plus nuancé que celui de Monod quant à "l'autonomie de la morphogenèse", et avec son apport nous abordons la notion d'épigenèse, étape que nous pensons décisive pour comprendre les fondements de nos hypothèses du maintien ou de l'affirmation de l'individuation bio-psychologique par le rêve.

Pour cerner la spécificité de l'apport de ce chercheur qui dirige le Laboratoire de développement et évolution du système nerveux (CNRS) nous devons situer la notion d'épigenèse par rapport à la construction du cerveau. "C'est ainsi qu'à travers le XIXe siècle l'idée selon laquelle on pouvait distinguer deux parts non exclusives dans la construction des systèmes organiques s'était, non sans peine, frayé un chemin : la première part correspondant à un déterminisme héréditaire strict, la seconde à une intervention de l'environnement dans le processus de construction.

Une illustration classique de l'existence de ces deux parts nous a été fournie par la nature. En effet, soit, pour un organisme donné, deux jumeaux absolument identiques sur le plan génétique : la structure de leurs systèmes nerveux respectifs devrait être, elle aussi, absolument identique, si le processus de leur formation n'était gouverné que par un déterminisme génétique strict. Or, on constate au contraire que, pour la plupart des organismes, deux individus, ayant une identité génétique absolue, n'auront jamais des systèmes nerveux identiques: que ce soit pour le nombre de leurs cellules nerveuses ou le réseau de leurs connexions, on notera des différences sensibles.

Il y a donc une flexibilité par rapport à ce déterminisme génétique, et ces variations entre individus identiques sont dues à tout ce qu'on peut appeler l'épigénétique - c'est-à-dire tout ce qui n'est pas strictement déterminé par les gènes, tout ce qui vient introduire du jeu dans le déterminisme génétique. C'est ce qu'indique le préfixe grec épi signifiant tout à la fois le surcroît, la succession, le contact et l'inflexion d'une trajectoire.

On en sait aujourd'hui davantage sur la répartition entre ce qui est génétique et ce qui est épigénétique dans la formation d'un organisme. En particulier, l'analyse des différentes espèces a permis de comprendre que les possibilités de plasticité, c'est-à-dire de constructions différentes en fonction de l'histoire des individus, augmentent quand on «s'élève» dans l'échelle animale : la part de l'épigénétique, par exemple, est plus grande chez un vertébré que chez un invertébré.

Plus l'espèce sur laquelle on travaille est évoluée, par exemple les mammifères chez les vertébrés, plus les mécanismes épigénétiques ont un rôle marquant dans la structure du système nerveux. Bref, plus on s'élève, moins on est mécanique. Je dis « s'élève » parce que nous savons que l'embranchement des vertébrés est apparu dans l'histoire après l'embranchement des invertébrés (...) Contentons-nous, pour l'heure, de noter qu'avec la distinction entre génétique et épigénétique, nous tenons une distinction fondamentale pour éclairer le processus de construction du cerveau",page 36-37, La construction du cerveau, (1989).

Dans le contexte d'une sensorialité discriminative (dorénavant SD) touchant l'embryon, pouvons-nous nous prononcer sur la délicate question du "comportement du génome" compte tenu des "pressions" adaptatives ?

En d'autres termes, chez l'humain (Homo sapiens), l'individu se reproduit lentement et l'adaptation se fait au niveau individuel , donc par individuation, ou singularisation. "C'est par la construction de représentations, constamment déformables au niveau des représentations, dit également A. Prochiantz, que les vertébrés et homo sapiens au plus haut point ont pris une grande liberté épigénétique vis-à-vis de leur point phylotypique", page 191, Les anatomies de la pensée, (1997).

Alain Prochiantz va plus loin dans cette flexibilité par rapport aux déterminismes génétiques en valorisant la solution adaptative : pour ces espèces (dont homo sapiens), "il reste l'adaptation individuelle, ce que j'ai appelé à plusieurs reprises l'individuation. L'invention de cette modalité d'adaptation résulte de stratégies de développement, elle est donc le résultat d'une organisation génétique. Mais en même temps, elle permet de prendre de la distance par rapport à la pure contrainte génétique, le plan est donné, le calendrier également, mais à partir de là le milieu joue son rôle, et quel rôle", même ouvrage page 192. Alain Prochiantz est motivé par l' hypothèse selon laquelle deux types d'informations influenceraient la construction du cerveau, l'une purement génétique et l'autre construite par l'expérience sensible, se traduisant par une sécrétion, en particulier au niveau thalamique. Il se pose aussi la question du rôle des gènes de développement dits "homéotiques" qui semblent bénéficier d'une certaine liberté d'initiative dans la construction du cerveau. "Il y a beaucoup à accomplir, dit-il, entre le moment où de tels gènes sont découverts dans le cerveau et celui où une fonction peut leur être attribuée avec certitude. Mais l'hypothèse est posée et les publications scientifiques sont là pour l'attester. Et si elle était vérifiée, si à sa suite on pouvait comprendre comment les différentes régions du système nerveux se mettent en place, alors on aurait l'enveloppe, le patron de la construction : on saurait pourquoi et comment telle région est responsable de telle fonction", La construction du cerveau, page 44.

Dans La fin du "tout génétique", vers de nouveaux paradigmes en biologie, 1999, Henri Atlan soulève la question de la réévaluation de la dimension épigénétique dès l'embryogenèse et son attention se porte plus sur l'ARN sécrété par les gènes de développement que sur l'ADN. Le développement de l'embryon ne se ramène plus à l'exécution d'un programme. "A la question de savoir quelle est la nature du programme de développement, il est donc impossible de répondre que le programme de développement est contenu dans le génome. Ce programme est contenu dans les interactions locales entre les phénomènes cytoplasmiques et les noyaux cellulaires. Il n'est donc à proprement parler ni localisé, sinon dans la totalité de l'espace de l'embryon, ni fixe dans le temps, puisqu'il se fabrique au fur et à mesure du développement lui-même. Autrement dit, si l'on tient absolument à utiliser la métaphore du programme - dont on peut à mon avis se passer -, on est obligé d'imaginer un programme contenu dans la totalité de l'espace occupé par l'embryon (puis par l'organisme qui en résultera) et dont la structure se modifie au fur et à mesure qu'il se réalise. Pour comprendre la nature d'un tel "programme", délocalisé dans l'espace et le temps, qui tend à se confondre avec les processus du développement lui-même, on peut se reporter, par analogie, à des modèles de réseaux auto-organisateurs, page 49.

On retrouve la notion d'auto-organisation des systèmes vivants développée par des chercheurs tels que Humberto Maturana ou Francisco Varela, qui avancent la notion d'autopoïèse (la "nouvelle biologie"). Cette notion est régulièrement soulevée par Henri Atlan. Cela semble conforter ses analyses, déjà anciennes, sur la régulation par le "bruit"(2), que l'on retrouverait quelque soit les différents niveaux d'organisation de la matière vivante...

Dès lors on comprend notre proposition d'inclure ce principe d'auto-organisation à la logique darwinienne du psychisme.
 


(1) François Jacob, dans la première conférence de l'Université de tous les savoirs donnée le 1er janvier 2000 suggérait un scénario qui rejoint celui de Faustino Cordon : voici l'avis de F. Jacob : «Selon le scénario actuel, le monde vivant tel que nous le connaissons et que domine l'ADN aurait été précédé par un monde où c'était l'ARN l'emportait en fonctionnant aussi bien pour la reproduction que pour la catalyse de certaines réactions. Inutile de dire que la mise en place de ce monde à ARN et le passage à un monde à ADN impliquent un nombre considérable d'étapes toutes plus improbables les unes que les autres. Il est vraisemblable que l'on pourra préciser certains aspects de ce scénario, affiner certaines des hypothèses. Mais beaucoup de celles-ci ne se prêtent ni à une reconstruction en laboratoire, ni à une vérification expérimentale. En d'autres termes, s'il parait clair que microbes, champignons, plantes, animaux, humains, bref nous autres vivants, nous descendons tous de quelque protobactérie initiale, nous ne sommes pas près de connaître dans le détail le véritable visage que présentait notre ancêtre commun », in Qu'est-ce que la vie ? sous la direction d'Yves Michaux, juin 2000. Remonter d'où l'on vient
(2) Depuis la soutenance de notre thèse nous avons l'avantage de nous référer au formidable ouvrage de Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo, Ni Dieu ni gène, 11/2000. Notons leur avis concernant "le bruit de fond" : "Les exemples de transformations ou de différentiations spontanées sont légion. Ce phénomène est généralement considéré comme insignifiant, comme bruit de fond ou une manifestation parasite qui affecteraient les systèmes expérimentaux. Dans la cadre du modèle darwinien il s'agit, au contraire d'une propriété fondamentale qui sert de point de départ. On suppose que les cellules peuvent se différencier spontanément lors d'événement aléatoires et que les interactions cellulaires interviennent secondairement pour canaliser et stabiliser les cellules dans des états de différenciation adéquats ». page 98. Remonter d'où l'on vient

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