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31 Mai 2001
Notes
par Jean Paul Baquiast
Matthew Alper
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"God" part of the brain
A scientific interpretation of human spirituality and God
Rogue press, 5e édition 2001
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Le site du livre et de l'auteur http://www.godpart.com/
Les
scientifiques athées (ils sont légions) comme d'ailleurs
sans doute les athées ne se piquant pas d'être scientifiques,
ont toujours pensé que si l'espèce humaine croit si
universellement à l'existence d'un au-delà de la vie,
peuplé de divinités, c'est parce que cette croyance
apporte quelque réconfort, face à la perspective de
la mort.
Certains rares athées cependant, à certains
moments de leur existence, se demandent quand même s'il n'y
a pas quelque chose, transcendant le temps et l'espace, non encore
élucidé par la science, qui motiverait l'universalité
de la croyance en l'au-delà, et qui se serait révélé
au cours des temps à travers l'inconscient collectif.
Dans l'un et l'autre cas, une démonstration
scientifique aussi rigoureuse que le permet l'état présent
des connaissances, visant à démontrer, aux premiers
qu'ils ont raison et aux seconds qu'ils ont tort, ne les laissera
pas indifférents. Au contraire.
Seuls les spiritualistes et plus généralement
ceux convaincus de l'impossibilité de réduire le monde
de l'esprit à celui de la science - c'est-à-dire aujourd'hui
encore, n'en doutons pas, quelque 95% de l'humanité - refuseront
de s'incliner. Mais ce livre n'est pas pour eux.
Il s'agit en fait d'un travail assez extraordinaire.
Son auteur, manifestement, est jeune. Il ne semble pas couvert de
diplômes universitaires. Nous pourrions presque le supposer
autodidacte. Néanmoins, il démontre une remarquable
culture scientifique et philosophique, ce qui lui permet de proposer
un raisonnement impeccable - ultra-simplifié diront certains,
mais sans failles. Le livre se lit d'une traite, sans que l'attention
ne décroche un moment. C'est après coup seulement
que quelques nuances ou compléments paraissent utiles, auxquels
nous allons essayer de nous livrer tout à l'heure. En attendant,
il faut résumer la thèse.
La thèse, en soi, répétons-le,
n'est pas nouvelle. Elle a plusieurs fois été exposée
par des générations de scientifiques et philosophes
s'efforçant d'expliquer la croyance en Dieu avec des arguments
matérialistes. Les hommes ont inventé la divinité
parce qu'ils y trouvaient de précieux réconforts contre
la solitude, la douleur, la mort. D'autres se sont servis de leurs
croyances comme de machines de guerre, voire des machines à
gagner de l'argent. Mais cela n'apporte en rien la preuve que les
dieux et l'au-delà aient une réalité quelconque.
En revanche, ce qui est nouveau dans le travail de
l'auteur, c'est qu'il s'appuie dans sa démonstration sur
les arguments évolutionnistes les plus récents, ainsi
que sur les confirmations pouvant être apportées par
l'observation clinique des troubles du cerveau, et l'imagerie cérébrale
fonctionnelle. Nous nous retrouvons ici en terrain connu. Dans la
mesure d'ailleurs où ce qui est dit ici du fonctionnement
du cerveau humain pourrait être transposé sans difficulté
au fonctionnement d'un cerveau artificiel, nous pouvons également
imaginer comment un tel cerveau artificiel pourrait ou non devenir
"mystique", suite à une évolution adaptative par laquelle
le "mysticisme artificiel", ou l'équivalent, provoquerait
un avantage.
Mais laissons pour le moment le cerveau artificiel,
et revenons à l'histoire de l'humanité et de son cerveau
neuronal. Matthew Alper est un disciple, non seulement de Darwin
mais de Edward O.Wilson, qui
d'ailleurs ne lui ménage pas ses compliments. Il se présente
comme un sociobiologiste convaincu du fait que, si un comportement
se révèle universellement répandu chez l'espèce
humaine, aussi bien dans le temps que dans l'espace, et ce depuis
les premières époques de l'hominisation, c'est qu'il
est déterminé en majeure partie par l'évolution
des gènes. Et si l'évolution des gènes s'est
faite dans ce sens et non dans un autre, c'est parce que la sélection
darwinienne sur le mode du hasard (des mutations) et de la nécessité
(de s'adapter aux contraintes environnementales) n'a retenu que
les gènes les plus aptes à se retransmettre de générations
en générations. Les sociobiologistes modernes, qui
sont moins radicaux que leurs prédécesseurs, admettent
que les différentes cultures sociales modulent l'expression
du comportement basique hérité génétiquement.
On parle, comme le fait Edward O.Wilson, de comportements ou de
caractères épigénétiques. On parle aussi
de mèmes, qui correspondent d'une certaine façon aux
gènes comme unités pour la transmission adaptative
de contenus culturels. Mais ce sont les gènes qui conservent
le dernier mot quand il s'agit d'expliquer le fin fond d'une histoire.
Matthew Alper, dans un raccourci saisissant, que nous
comparerions volontiers au coup d'épée d'un moderne
Zorro de la science, rappelle comment les hominiens se sont dès
les origines caractérisés par le langage. On pourra
retrouver sur ce point les analyses déjà signalées
ici de Jean-Louis Dessalles (Aux origines
du langage).
Du langage, qui s'est développé en transformant
le physique et le mental des hominiens, parce qu'il assurait la
cohésion sociale indispensable à la survie, ont découlé
la conscience de soi, les mathématiques, la musique
Mais la conscience de soi a aussi été celle de la
douleur, du risque, de la mort et de l'impossibilité de se
réfugier dans les bras des parents pour échapper à
l'angoisse.
Il était inévitable dans ces conditions
que le cerveau invente le mysticisme comme ressource à l'angoisse.
Les hominiens capables de se calmer en évoquant les promesses
de l'au-delà, suite à des mutations génétiques
entraînant l'apparition de zones cérébrales
générant la pensée mystique, l'ont emporté
sur ceux n'ayant pas pu inventer de tels recours, faute des mutations
adéquates.
A ce stade l'auteur fait appel, avec une richesse de
documentation qu'il faut signaler, aux travaux les plus récents
des neurobiologistes et neurologues identifiant les zones du cerveau
activées dans les différents types de comportements
religieux normaux ou pathogènes. Il présente aussi
les recherches relatives aux accidents circulatoires et aux neuro-transmetteurs
ou hallucinogènes induisant de tels états. Il apparaît
à l'occasion que si moins de gens aujourd'hui ont recours
à la religion pour fuir l'angoisse existentielle, de plus
nombreux autres utilisent l'alcool, les "enthéogens" ou drogues
induisant l'extase mystique, la conscience décalée
et autres secondes vues, ainsi d'ailleurs que certaines musiques,
danses ou comportements collectifs tels que la transe ou le sexe
orchestré par des gourous. Il ne faut donc pas s'étonner
si ces addictions résistent aux objurgations des moralistes
et à la répression des légalistes.
Le livre se poursuit par l'explication, à la
lumière de ce qui a été exposé précédemment,
de divers comportements religieux tels que la prière, la
révélation ou conversion, les expériences de
quasi-mort, le sens du péché et de la morale. Aucune
religion, aucun comportement s'inspirant d'un quelconque spiritualisme
ne trouve grâce. C'est quelque chose d'assez rafraîchissant,
en un temps ou beaucoup de sots, parodiant Malraux, affirment que
le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas. Il sera peut-être
religieux, mais ce sera parce que les hommes auront moins que jamais
la maturité d'affronter sans protections affectives les difficultés
des temps qui s'annoncent. Il est aussi rafraîchissant de
voir que c'est un citoyen américain, dans un pays ravagé
par les mysticismes les plus divers et les plus agressifs, qui n'a
pas peur de proposer ces considérations de bon sens(1).
Le lecteur en arrive à une critique radicale
et tous azimuths des religions et de leurs méfaits, notamment
en ce qu'elles entretiennent ou provoquent le tribalisme guerrier.
Les libre-penseurs de la vieille tradition rationaliste se réjouiront
de retrouver ce discours sous la plume du citoyen d'un pays réputé
pour le nombre et l'agressivité de ses sectes, églises
et autres communautarismes mystiques, et ou l'Eglise reste intimement
mêlée à l'Etat. Nous n'irons peut-être
pas jusqu'à défendre la proposiition, évoquée,
d'identifier une théolocalisation dasn le cortex, afin éventuellement
de la neutraliser...A trop vouloir faire, on se donne des armes
pour se faire battre. La vieille Europe a appris la tolérance,
dès lors que les parties en présence n'usent pas le
bâton de dynamite pour se convaincre les unes les autres.
La question de l'athéisme a été
posée, vers la fin du livre. Pourquoi y a-t-il des athées,
si la croyance en Dieu est un produit quasi universel des cerveaux
humains ? La réponse n'est pas très satisfaisante,
ou plutôt elle n'est qu'effleurée. Les athées,
selon Alper, sont ceux qui sont aux extrémités de
la courbe en cloche illustrant la répartition statistique
des "gènes de la religion". De même que les gènes
de la musique et de la mathématique ne favorisent pas tout
le monde, de même tout le monde n'est pas pourvu des "gènes
de Dieu" ni d'un cerveau capable de concevoir et d'utiliser le concept
de Dieu pour se protéger de l'angoisse.
En tant qu'athée l'ayant toujours été,
l'explication ne peut me satisfaire. Comment se fait-il que je résiste
plutôt bien - au moins jusqu'à présent -à
la conscience de ma mort et au fait qu'en attendant je suis sans
filet surnaturel face aux difficultés de la vie ? Je devrais
être suicidé d'angoisse depuis longtemps.
L'auteur nous offre une solution, dans ses derniers
chapitres. Ce devrait être finalement la science, elle-même
fille du langage et de la conscience, qui offrira les meilleurs
antidotes contre l'angoisse, chez ceux du moins ayant la chance
de participer à l'uvre scientifique. Il nous propose,
comme morale et objectif de dépassement sur cette terre,
la recherche du bonheur et de l'harmonie universelle par la
connaissance scientifique, notamment la connaissance de soi et de
l'homme en général.
Nous ne sommes pas hostile à cette idée,
bien sûr. Mais n'est-ce pas cependant une vision un peu idéaliste
de la science. Nous risquons d'y trouver presqu'autant de mégalomanes
se prenant pour Dieu que dans d'autres activités .
Il est vrai pourtant que la découverte scientifique,
assortie d'une métaphysique adéquate, c'est-à-dire
très prudente, est si passionnante que l'on oublie que l'on
est mortel. La science est le meilleur divertissement face à
la mort. De plus, comme elle fait constamment reculer les limites
du connu, elle peut d'une certaine façon (irrationnelle certes)
flatter en nous la partie du cerveau qui a généré
l'idée de Dieu au cours de l'évolution. Nous pouvons
nous dire que nous participons à la construction d'un univers
encore ignoré, et que les choses du monde ne sont pas si
simples ni si définitives que l'état actuel de la
science le laisse supposer. Certaines découvertes ultérieures
pourront peut-être nous apporter certains éclairages
susceptibles de rendre la mort moins irrémédiable,
ou plus acceptable.
C'est bien le cas avec la robotique. Je parierais volontiers
que certains roboticiens rêvent du jour lointain mais pas
invraisemblable, où l'esprit de l'homme pourra se réimplanter
dans un robot autrement plus robuste et durable qu'un corps, pour
partir à la découverte de nouvelles aventures.
Bref, un excellent livre, qui devrait passionner tous
les scientifiques, et les autres.
(1)
Voir notre échange de courrier avec
Watson awatson@shasta.com
Subject:
"Why God Won't Go Away" review...
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