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31 Mai 2001
Notes
par Jean Paul Baquiast
Doreen Kimura
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Cerveau d'homme, cerveau de femme ?
Doreen Kimura
Editions Odile Jacob, mars 2001
Traduction de Sex and Cognition, MIT press, 1999
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Doreen Kimura se situe dans la ligne des chercheurs
intéressés par la mise en évidence des influences
biologiques sur les capacités cognitives et motrices des
individus. Qui dit influences biologiques dit très largement
influences génétiques, et conduit à s'opposer
aux prétentions de ceux pour qui tout ou presque est acquis
au sein de la culture de l'espèce. L'originalité de
Doreen Kimura est qu'elle s'est centrée très tôt
sur la recherche des différences éventuelles pouvant
exister dans les capacités respectives des femmes et des
hommes. Ses études ne se sont pas limitées aux humains,
puisqu'elles ont porté aussi très largement sur les
différences entre les sexes dans diverses espèces
animales notamment rats et souris - ou d'ailleurs des résultats
assez semblables à ceux observés chez les humains
ont été enregistrés. Sa conclusion d'ensemble
est que, selon les moyens d'observations disponibles (analyses de
l'effet des hormones sexuelles dans la différenciation des
sexes, observations cliniques des troubles cérébraux,
imagerie fonctionnelle, batteries de tests divers), il est effectivement
possible de faire apparaître, entre hommes et femmes, des
différences notables, non seulement dans l'appareil sexuel
et les formes corporelles, mais aussi dans le cerveau (poids relatifs,
aires plus ou moins développées, liaisons plus ou
moins denses notamment entre hémisphères, etc.). Ces
différences en entraînent d'autres apparaissant dans
l'exercice d'un certain nombre de fonctions. Ces dernières
ne sont pas systématiquement en défaveur des femmes
(au regard d'un certain nombre de critères discutables relatifs
à ce qu'il "faut être" pour se conformer aux normes
sociales du moment) mais elles seraient néanmoins indiscutables.
De telles différences s'expliqueraient principalement
par l'hérédité : le million d'années
ou presque pendant lequel, pour faire face aux contraintes de la
survie, les sexes se sont spécialisés dans des tâches
spécifiques, la chasse et la guerre sur des aires géographiques
étendues, pour l'homme, la collecte et l'aménagement
de l'espace proche, ainsi que le soin aux enfants, pour la femme.
Beaucoup de gens s'insurgeront face à ce type d'explication.
Pour le grand public, en effet, nous ne sommes plus depuis longtemps
déterminés par les contraintes s'étant imposées
aux chasseurs-cueilleurs du paléolithique ancien. Mais on
peut penser que le grand public à tort, et qu'une partie
de nos maux sociétaux actuels tiennent à l'ignorance
de ces survivances. Toutes les études modernes de bio-sociologie
montrent l'influence persistante des gènes acquis à
ces époques des débuts de l'hominisation. La plupart
des ouvrages que nous avons analysés dans cette rubrique
y font allusion. Même si ces acquis anciens se révèlent
aujourd'hui mal adaptés à la société
humaine et à l'environnement terrestre tel qu'il est devenu
depuis moins d'un siècle, l'évolution darwinienne
n'a pu faute de temps faire apparaître des solutions plus
conformes à de nouvelles exigences de survie. Tout au plus,
certains comportements mimétiques (mèmes) peuvent-ils
émerger pour assouplir les déterminations génétiques.
Mais dans l'ensemble, les individus comme les groupes restent certainement
encore très dépendants des déterminants innés
de leurs destinées.
On mesure cependant l'effet que peuvent produire ces
travaux sur les tenants, très actifs dans les pays anglo-saxons,
de l'"affirmative action" et plus généralement du
politiquement correct en matière de défense des droits
des minorités ou des opprimés. Surtout s'ils ont été
conduits avec beaucoup de détermination par une femme, qui
n'a pourtant donné aucun signe de vouloir sa vie durant s'enfermer
dans une condition féminine aliénée aux hommes.
S'opposant à la phrase fameuse de Simone de Beauvoir (qu'elle
ne cite d'ailleurs pas ...les sources françaises sont absentes
de l'ouvrage), "on ne naît pas femme, on le devient",
Doreen Kimura prétend apporter des preuves scientifiques
indiscutables du fait que, dans un certain nombre de domaines, on
naît femme.
Mais contrairement aux adversaires du féminisme,
qui ne manquent pas une occasion de montrer que les prétentions
de la femme à l'égalité sont contredites par
les prédispositions de l'hérédité, Doreen
Kimura relativise les découvertes qu'elle a pu faire, reprises
et poursuivies par d'autres chercheurs. Elle se veut d'abord et
avant tout scientifique : pas d'affirmation qui ne soit fondée
sur des expérimentations aussi objectives que possible, reproductibles,
discutables et falsifiables, s'en tenant strictement au cadre de
l'expérience mise en place. Elle montre ainsi que beaucoup
de "vérités" publiées dans la presse, provenant
des féministes comme de leurs adversaires, reposent en fait
sur des prémisses défectueuses, des mesures approximatives,
une volonté a priori de prouver sa propre thèse, qui
écarte tous les arguments contraires. Ce défaut est
particulièrement sensible dans le domaine des tests de compétence,
réalisés à partir d'échantillons sélectionnés
approximativement, tests tous plus ou moins dérivés
de la mesure du coefficient intellectuel (QI) et des examens préalables
à l'embauche. L'auteur se sert en permanence de ces tests,
mais elle nous affirme qu'elle le fait avec le sérieux scientifique
rendant ses propres démonstrations crédibles. Un chapitre
annexe méthodologique donne de précieux renseignements
sur le traitement des données chiffrées, qui appelle
à la prudence.
Par ailleurs et surtout, Doreen Kimura ne tire pas
de ses mesures et de ses hypothèses de jugements définitifs.
S'il est vrai, selon elle, par exemple, que les hommes sont plus
experts que les femmes au lancer d'objet, et les femmes plus douées
que les hommes dans certaines formes de mémoire verbale,
ceci ne veut pas dire que leurs carrières et autres activités
sociales doivent être déterminées par de telles
prédispositions. Celles-ci peuvent en effet, comme les défenseurs
de l'éducation le disent, être contrebalancées
par bien d'autres facteurs d'ordre social. De plus, dans la réalité,
ces prédispositions se combinent de façon complexe,
entre elles et avec d'autres facteurs, rendant la prévision
très aléatoire. En d'autres termes, pour continuer
à paraphraser Simone de Beauvoir, si dans certains cas on
naît femme, on n'est pas obligé à tous les coups
de le devenir. Autrement dit, on peut échapper à des
prédispositions génétiques qui demeurent relativement
peu influentes.
Une des autres conclusions intéressantes des
travaux de l'auteur est la grande variabilité des différences
individuelles, au sein d'un même sexe. Ainsi, si les hommes
en moyenne sont meilleurs que les femmes au lancer, de mauvais lanceurs
chez les hommes peuvent être moins bons que de bons lanceurs
chez les femmes. Nous nous en doutions, mais il faut garder en tête
ces différences individuelles, pour éviter les généralisations
hasardeuses.
Plus troublantes cependant sont les analyses de l'auteur
sur les dispositions masculines que l'on rencontre chez les femmes
homosexuelles, ou féminines chez les hommes homosexuels.
Comme ces prédispositions sont liées à l'activité
respective des hormones sexuelles mâles et femelles, qui modifient
plus ou moins le schéma féminin présent dans
les deux sexes à l'origine, et comme ces modifications entraînent
des conséquences anatomiques générant elles-mêmes
des différenciations comportementales, nous sommes invités
à conclure qu'être homosexuel, et a fortiori transsexuel
(le transsexuel fait le choix de changer de sexe), en affichant
les caractères ou préférence du sexe opposé,
constitue une détermination lourde, qu'aucune contrainte
d'ordre social ne pourra changer. En d'autres termes, il y a bien,
physiologiquement ou biologiquement, présence de caractères
du sexe opposé chez l'homosexuel. Celui-ci est donc enfermé
dans une condition dont il ne peut sortir. On s'en doutait, mais
le voir affirmé avec ces arguments déterministes peut
gêner certains. D'autant plus qu'évoquer des caractères
masculins ou féminins fortement implantés chez les
homosexuels renforce l'idée que les sexes sont vraiment différents,
sans doute plus que l'auteur ne le concède elle-même.
Finalement, diront les défenseurs du politiquement
correct, à quoi sert un tel livre, sinon donner des armes
à ceux qui veulent maintenir les femmes dans la dépendance?
Les réponses à cette objection sont simples: s'il
apparaît que des faits scientifiques permettent de prouver
l'existence de différences substantielles entre le "cerveau
"des femmes et celui des hommes, il ne faut pas se voiler les yeux,
mais au contraire analyser ces faits, et leurs conséquences,
le plus complètement possible. Ce faisant d'ailleurs, on
obtiendra des informations plus générales relatives
à l'imbrication des facteurs héréditaires et
culturaux dans un certain nombre de caractères présent
dans de nombreuses espèces animales, l'espèce humaine
comprise.
Le livre nous permet en fait de mesurer l'extrême
complexité de toutes ces questions, et l'inanité des
jugements sommaires, de type politique, de quelques bords qu'ils
viennent, surtout s'ils s'appuient sur des preuves plus idéologiques
que réellement scientifiques.
Il s'agit donc d'une leçon de réalisme
scientifique, un peu longue parfois, mais que nous ne pouvons que
recommander à nos lecteurs. Ajoutons que beaucoup des tests
permettant de caractériser les aptitudes cognitives se retrouveront
dans les travaux sur l'intelligence artificielle, sous la forme
décrite ici, ou sous des formes dérivées.
Automates Intelligents © 2001
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