| |
03 Mai 2001
Note
par Jean-Paul Baquiast
Jean-Louis Dessalles
|
Jean-Louis Dessalles
Aux origines du langage. Une histoire naturelle de la parole,
Hermès, Paris, 2000
|
Jean-Louis Dessalles
L'ordinateur génétique, Hermès, Paris,
1996
|
|
Jean-Louis Dessalles
est enseignant-chercheur à l'Ecole Nationale Supérieure
des télécommunications, dans le Département
Informatique & Réseaux, Groupe I3 : Information,
Interaction, Intelligence (voir sur les activités
du Groupe http://www.infres.enst.fr/~milc/iii/i3.html)
Ses recherches couvrent un vaste domaine d'intérêt
:
- Modélisation du langage. Modélisation des
mécanismes conversationnels: "Nous fonctionnons selon
deux modes conversationnels: le mode informationnel (shannonnien)
et le mode argumentatif."
- Construction du sens des énoncés : "Le sens
est construit sous deux formes: une scène et une
segmentation thématique"
- Emergence de la communication. Simulation des conditions
d'apparition de la communication de type humain : "La modélisation
de l'évolution d'un système multi-agents par
algorithme génétique permet de cerner les
conditions dans lesquelles le fait de fournir des informations
utiles aux autres agents est une stratégie profitable".
Jean-Louis Dessalles
a écrit deux livres, présentés ici
:
- L'ordinateur génétique, Hermès, Paris,
1996, qui constitue un véritable traité
des algorithmes génétiques (AG) à la
date de parution http://www.infres.enst.fr/~jld/papiers/pap.evol/96061301.html
- Aux origines du langage. Une histoire naturelle de la
parole, Hermès, Paris, 2000 http://www.infres.enst.fr/~jld/papiers/pap.evol/99111703.html
Voir aussi :
Dessalles, J-L. & Ghadakpour
: L'activité scientifique en tant que comportement
naturel ancré sur le conflit cognitif , L. (1999).
In (ed.), Conflits des interprétations et interprétation
des conflits - Actes des huitièmes journées
de Rochebrune. Paris : ENST 99-S-001, 87-98.
L'activité scientifique en tant que comportement
naturel ancré sur le conflit cognitif. Très
intéressant en termes d'épistémologie
:
Abstract:
"Nous proposons l'idée selon
laquelle on peut décrire la génération
des arguments dans les conversations quotidiennes et la
formulation d'hypothèses dans l'activité scientifique
selon les mêmes processus formels. Autrement dit,
nous suggérons le fait que la progression des sciences
ressemble, formellement, à une argumentation. Dans
la recherche scientifique comme dans la conversation, il
s'agit, dans une démarche collective, de mettre en
évidence, puis de résoudre, ce que nous appelons
un conflit cognitif. Nous donnons une liste restreinte de
principes dont l'application récursive laisse émerger
l'argumentation, qu'elle soit scientifique ou quotidienne.
La mise en évidence de ce parallèle à
pour conséquence une naturalisation de l'activité
scientifique".
http://www.infres.enst.fr/~jld/papiers/pap.cogni/99100103.html
Plusieurs articles sur le langage
et ses origines, notamment dans Sciences et Avenir Hors
série 2001 La langue d'homo erectus et La Recherche,
avril 2001, Pourquoi nous parlons.
|
Nous avons déjà indiqué (voir
http://www.automatesintelligents.com/actu/010419_actu2.html) l'intérêt
que présentent les travaux de Jean-Louis Dessalles, à
de multiples titres constituant, notamment pour des lecteurs de
langue française, des apports originaux marqués
du sceau de sa forte personnalité créative :
-
modélisations nombreuses à partir
d'un usage systématique des algorithmes génétiques
(AG),
-
démonstration de leur rôle dans la
compréhension des phénomènes de l'évolution,
-
analyse critique, à leur lumière,
des différentes écoles évolutionnistes
darwiniennes ou néo-darwinienne, et proposition d'hypothèses
susceptibles de restituer aux principales d'entre elles des
champs de pertinence,
-
utilisation de ces mêmes AG dans des travaux
approfondis et neufs concernant l'apparition et le succès
évolutif du langage au sein de l'espèce humaine,
-
et enfin, dans la conséquence immédiate
de ces derniers, ouverture de nouveaux champs de réflexion
concernant la politique, présentée comme spécifique
à l'homme (homo politicus) sous la forme de la constitution
d'alliances dont la responsabilité serait confiée
par des auditeurs critiques à des "leaders" dans l'art
de signaler des faits pertinents. Le langage devenu babillage
permanent aurait ainsi pour fonction de permettre aux candidats
leaders de se signaler aux autres, et à ces derniers
de tester en permanence la validité des prétentions
des premiers à la compétence et à l'expertise,
le tout favorisant l'émergence de contenus cognitifs
plus sophistiqués, transmis culturellement et appelés
depuis lors rationnels puis scientifiques.
Dès les premières publications de l'auteur,
ses élèves et lecteurs ont pu faire des liens intéressants
entre ces diverses considérations et la motivation de la
publication en général, la publication scientifique
en particulier et, finalement, la publication sur le web devenue
véritable phénomène de société.
Jean-Louis Dessalles a publié de nombreux articles,
dont l'on retrouvera traces dans ses références personnelles.
Mais ce sont les deux livres que nous présentons ici qui,
pour le lecteur ordinaire, résumeront au mieux l'essentiel
de ses travaux. Ils constituent un peu une suite non seulement chronologique
mais logique.
L'ordinateur génétique (dont le
titre pourrait créer confusion: il ne s'agit pas d'un ordinateur
à base d'ADN, comme certains pourraient le croire, mais de
la présentation des AG ou algorithmes évolutionnaires)
nous introduit au cur d'un outil extrêmement puissant,
encore peu connu en France en 1996, époque de parution du
livre. Même aujourd'hui, bien que les AG soient évoqués
plus fréquemment, sinon utilisés aussi souvent que
souhaitables, la lecture de cet ouvrage s'impose, par sa clarté
pédagogique remarquable. Jean-Louis Dessalles est indiscutablement,
à lire ses écrits, un enseignant-chercheur (nous dirions
plutôt un chercheur-enseignant) de très grand gabarit.
Ce livre, comme je l'indiquais, n'est pas seulement un manuel d'intelligence
artificielle évolutionnaire, mais l'occasion rare de relire
les différentes théories de l'évolution dans
le monde biologique, et de choisir les explications qui, aujourd'hui
encore, permettent de choisir un chemin dans des débats souvent
passionnés, obscurs pour qui n'a pas de guide.
Sans perdre un instant le fil conducteur de la simulation
par AG, nous sommes ainsi conduits à revisiter des concepts
parfois discutés avec passion, mais dans des débats
philosophiques voire idéologiques peu appuyés par
des arguments biologiques.
Je ne reviendrai pas ici la présentation qui
est faite des AG. Rappelons seulement qu'il s'agit de retrouver,
imiter et, pourquoi pas, étendre les processus de la sélection
naturelle admis depuis l'uvre fondatrice de Darwin : reproduction,
mutation, sélection s'appliquant au matériel de la
reproduction découvert depuis, les gènes. Dans l'IA
évolutionnaire, on applique ces mêmes processus à
des algorithmes représentant des individus dont le génome
évoluera en fonction de son adaptation à des situations
de sélection. Le livre utilise comme support de démonstration
un problème relativement simple, celui du labyrinthe (partir
d'un côté d'un damier et atteindre l'autre côté
par le chemin le plus court possible), problème pourtant
pratiquement insoluble en terme de calculs d'optimisation classiques.
Il n'est pas inutile de donner une liste des nombreux
concepts évolutionnaires utilisés en biologie, auxquels
le livre apporte l'éclairage de la modélisation sur
AG. Citons, sans prétention d'exhaustivité :
-
l'optimisation, optimisation bien posée
et optimisation mal posée. C'est là que, comme
dans la vie, se trouvent les problèmes à résoudre
: survivre rentre dans la catégorie des problèmes
mal posés, car il s'agit d'un objectif trop général
pour qu'en découlent des choix adaptatifs de détail,
de même qu'être adapté. Dans ce cas, face
à un problème mal posé, il faut inventer,
d'où l'intérêt des AG,
-
les systèmes cumulatifs à variation
dirigée, qui ne sont pas darwiniens (mais lamarckiens)
et ceux à variation non dirigée ou aléatoire.
Chez les AG, comme dans la nature, les premiers sont trop intelligents,
et échouent le plus souvent dans des situations sans
issues. Trop d'intelligence nuit à l'exploration génétique.
C'est la cécité darwinienne qui offrent les meilleures
solutions (on se souviendra des thèses de Feyerabend,
présenté dans son ouvrage consacré à
la recherche scientifique : pour l'anarchisme méthodologique),
-
le rôle respectif du phénotype et
du génotype comme supports de l'évaluation-sélection
et de la variation/sélection,
-
où convient-il de se placer pour observer
au mieux les manifestations et les bénéficies
de l'évolution : l'écosystème, l'espèce,
la population, le groupe, l'individu ou le gène. Qui
est le plus "égoïste" ? Les AG, comme la biologie,
démontrent que c'est finalement la capacité du
gène à augmenter sa proportion dans la population
qui est le facteur décisif,
-
qu'est-ce que le gène ? Le gène fonctionnel
? Les allèles,
-
le concept de schéma, découlant du
croisement génétique : il s'agit de distinguer
dans le gène l'unité sémantique (dans la
nature celui-ci code pour une protéine) et l'unité
de réplication., appelé schéma. Les deux
ne coïncident pas forcément. Dans la nature, cette
non-coïncidence éventuelle découle du croisement
génétique ou cross-over. Le schéma est
la portion du gène conservée lors d'un croisement
et qui porte les meilleures conditions de réplication.
On peut le considérer comme la vraie unité de
sélection,
-
le caractère indispensable du croisement
génétique, permettant d'échapper à
la duplication. Ce mécanisme est dans la nature antérieur
à la reproduction sexuée, inventée elle-même
d'ailleurs plusieurs fois. Pour l'auteur, le croisement génétique
est aussi ancien que la vie, d'où l'intérêt
de l'utiliser systématiquement au niveau des AG, afin
d'éviter la seule évolution par lignée,
-
la reproduction sexuée. Pourquoi les individus
parthénogénétiques ne l'ont ils pas éliminée
purement et simplement ?
-
les équilibres ponctués, chers à
Stephen Jay Gould, phases de latence rompues brutalement par
des mutations générant généralement
de nouvelles espèces. Ceux-ci apparaissent aussi dans
les modèles à base d'AG, sans exclure des micro-mutations
en flux plus continu.
A partir du chapitre 5, nous rentrons dans la technique
proprement dite des AG.
Comment fonctionnent-ils, comment les faire vivre ? Le livre se
termine par la présentation des AG biomimétiques qui
s'efforceraient de se rapprocher encore plus de ce que fait la nature.
A chaque occasion en effet, l'auteur nous rappelle la différence
fondamentale existant entre les AG et les espèces vivantes.
Les premiers ont (sauf dans le cas d'une approche heuristique totalement
ouverte, dont peu de gens se donnent le luxe) l'objectif de résoudre
un problème. Les espèces vivantes, elles, n'ont pas
a priori d'objectif, même pas celui de survivre. Pour illustrer
les possibilités des algorithmes biomimétiques, l'auteur
donne l'exemple des scénarios de Werner et Dyer. Il s'agit
de rechercher si des codes cohérents peuvent émerger
de situations présentant un nombre gigantesque de possibilités.
Ceci nous conduit, selon moi, aux solutions d'avenir, la métagénétique
artificielle et l'exploration du champ des possibles, débouchant
sur la création originale. La mise au point des automates
hyper-intelligents, ou "intelligents autrement" est certainement
dans la ligne de ces recherches, mais nous aimerions que sur ces
points l'auteur nous présente une édition actualisée
de son ouvrage, tenant compte des progrès récents.
Dans tout ceci, Jean-Louis Dessalles se présente
comme un évolutionniste convaincu, mais aussi comme un évolutionniste
de l'école de la sociobiologie (si ce mot n'est pas ressenti
comme une insulte!), celle qui recherche, avant toute exploration
des déterminants culturels de nos comportements, les déterminants
génétiques ou épigénétiques,
favorisant la reproduction des individus bénéficiaires
de combinaisons génétiques meilleures que celles de
leurs concurrents. Mais avant de lui faire le reproche de réductionniste,
il faut voir avec quelle maestria il démonte les arguments
culturels relatifs à son principal sujet d'étude,
l'évolution du langage.
Ceci est l'objet du second livre : Aux origines du langage.
Aux origines du langage, une histoire naturelle
de la parole, est un ouvrage d'une ambition et d'une portée
sans commune mesure avec celles de l'ordinateur génétique.
Il s'agit pourtant d'une application de la méthode des AG
pour modéliser les hypothèses relatives à l'origine
et à l'évolution du langage, méthode qui donne
là, aux mains de Jean-Louis Dessalles, une illustration éclatante
de sa pertinence et de sa puissance.
Les origines du langage constituent un domaine de recherche
très ancien, car il est généralement considéré
comme au cur du processus d'hominisation, tant concernant
l'évolution des caractéristiques physiques ayant permis
son développement, que pour l'élaboration des processus
de la communication et du raisonnement caractérisant les
hommes. Mais, jusqu'à ces dernières années,
on observait une distance quasi infranchissable entre les linguistes,
qui étudiaient les langues comme des structures informationnelles
de type socio-culturel (sans nier cependant l'existence des structures
neuronales permettant le langage), et les biologistes, qui s'efforçaient
de replacer l'apparition du langage dans l'apparente continuité
d'une marche ascendante vers la complexité et l'intelligence
caractérisant les espèces supérieures. Les
uns comme les autres n'échappaient pas à l'anthropomorphisme,
faisant des langues d'aujourd'hui une sorte d'accomplissement, débouchant
sur les sciences, les techniques et la maîtrise de la nature
par l'homme. Les archéologues ou préhistoriens du
langage se sont alors affrontés dans des querelles quasi
insolubles, pour savoir quels facteurs avait été déterminants
dans l'apparition et le développement du phénomène
: facteurs anatomiques, comportementaux, culturels.
Les explications évolutionnistes du langage
se sont, par ailleurs et comme nul n'en ignore, rangées dans
deux camps : le camp de ceux pour qui, avec Chomsky, le langage
a correspondu à l'apparition d'une mutation brutale dotant
le cerveau de la capacité de manier hors pratiquement de
tout apprentissage les composants du langage, et ceux pour qui il
ne s'est agi que d'une acquisition et d'un apprentissage comme les
autres, essentiellement culturel, puisque aussi bien il n'a jamais
été possible d'identifier les gènes du langage.
Un triple mérite
Le triple mérite de Jean-Louis Dessalles est
d'aborder cette question en darwinien pur et dur, en fonctionnaliste
et en praticien des modèles à base d'algorithmes évolutionnaires.
Comme darwinien, il rappelle en permanence le fait que l'évolution
n'est pas dirigée, qu'elle résulte du simple jeu du
hasard et de la nécessité, et qu'en l'espèce,
aucune fonction du langage ne peut apparaître que si elle
correspond à un avantage de survie. Si le langage humain
s'est développé, avec l'ouverture qu'il paraît
offrir sur l'intelligence et la connaissance scientifique du monde,
c'est à la suite d'un simple hasard évolutif. Le langage
n'avait rien de "naturel" ou d'obligatoire. Il aurait pu ne rien
se passer du tout, mais parallèlement, des langages auraient
pu apparaître d'autres formes bien différentes, en
termes de moyens de communication et même de contenus de connaissance.
J'ajouterai qu'alors rien ne garantit la pertinence du langage,
ni celle de l'intelligence ou de la science en découlant
pour comprendre le monde en soi. Ceci relativise beaucoup la portée
de cette dernière, notamment au regard de ce que d'autres
formes d'intelligences (pourquoi pas des intelligences artificielles
?) pourraient produire.
Comme Darwinien également, Jean-Louis Dessalles
est conduit à remettre à leur place respective les
oppositions entre les partisans du gradualisme et ceux des mutations
par saut séparées par de longues phases de latence
évolutive (les équilibres ponctués), dont Stephen
Jay Gould s'est fait le héraut.
Les deux camps selon lui ont raison. Tout dépend de la durée
évolutive que l'on prend en considération. Les mutations
par sauts résultent de phénomènes rares liés
à l'apparition de nouvelles espèces. Elles se produisent
totalement au hasard. Elles peuvent ne pas être de grande
ampleur, l'important est qu'elles induisent de nouvelles fonctions
s'exerçant au sein de ces nouvelles espèces vivant
dans des niches différentes. Elles sont séparées
par des périodes ou, au sein d'une espèce apparemment
stabilisée s'exercent en continu des micromutations pouvant
entraîner, sous la pression de la sélection fonctionnelle,
des changements importants dans des délais relativement courts
(par exemple en ce qui concerne les modifications de l'appareil
phonateur ou des structures des aires cérébrales dédiées
au langage chez les hominiens). Ces mutations, contrairement aux
précédentes, sont sélectionnées par
la nécessité, et donnent donc l'impression d'une direction.
A la fin du livre, l'auteur donne de ceci une image intéressante
en évoquant ce qui s'est passé avec l'apparition d'Internet.
L'émergence (ou invention quasi involontaire) de l'hyper-texte
n'était qu'une petite chose, qui aurait pu ne pas se produire
(toutes choses égales d'ailleurs) mais une fois apparue elle
a entraîné en quelques années, après
des siècles de latence, l'apparition d'une nouvelle espèce
de locuteur-auteur, l'internaute, aux fonctionnalités potentiellement
radicalement différentes de celles de ses prédécesseurs.
Cette "espèce" une fois apparue évolue ensuite par
de petites mutations quotidiennes sous la pression de la compétition
sur le web, qui en quelques années risque de changer du tout
au tout les caractéristiques des internautes.
Comme fonctionnaliste, l'auteur s'intéresse
au rôle que pouvaient jouer les différentes formes
de pré et protolangages au service des espèces apparues
suite à la différenciation spécifique (australopithèques,
habilis, erectus, sapiens). Il élimine impitoyablement la
plupart des justifications données par ses prédécesseurs
concernant le rôle adaptatif des modalités de plus
en plus complexes du langage. Il nous oblige chaque fois à
chercher derrière les apparences une justification encore
cachée, qu'il nous découvrira à la fin de l'ouvrage.
Pour ce faire enfin, Jean-Louis Dessalles utilise le
plus souvent possible la modélisation par AG, que lui et
ses élèves de l'Ecole nationale supérieure
des télécommunications réalisent chaque fois
que nécessaire. Et miracle, si l'on peut dire, la puissance
de cette méthodologie est telle que ce sont chaque fois de
nouvelles hypothèses qui sont suggérées, nous
rapprochant progressivement du but de notre recherche : justifier
de la façon la plus simple et la plus pertinente possible
les raisons de l'apparition de langage sous sa forme moderne, qui
sont aussi finalement les raisons de l'apparition de l'homme et
de l'intelligence.
Il est dommage, remarquons-le à cette occasion,
que l'auteur n'approfondisse pas l'évolution des bases neurologiques
de l'intelligence, de la conscience et des modes de représentation,
d'association et d'expression permises par cette évolution.
C'est sans doute à ce niveau, par l'apparition de nouveaux
liens ou nouvelles fibres neuronales assurant la liaison réentrante
horizontale que se sont séparées les espèces
successives ayant abouti au sapiens sapiens. Lorsque l'on voudra
donner à des automates ou consciences artificielles la possibilité
de parler comme les hommes, ce sera également là qu'il
faudra prévoir la mise en place de réseaux d'agents
susceptibles d'élaborer les structures neuronales adéquates.
On pourra se rapporter sur ces points aux analyses que nous avons
donné des travaux de Edelman,
Damasio et Freeman.
Un jeu de piste passionnant
Malgré cette lacune, le livre se présente donc comme
un jeu de piste passionnant, ou un roman de découverte, grâce
auquel nous progressons vers un but qui se dévoile progressivement.
Il maintient le suspens jusqu'à la fin, fin qui ne laisse
pas de surprendre. Parfaitement écrit et clair (même
dans les quelques incidentes de linguistiques qui ne sont jamais
agréables à assimiler pour les non-linguistes, et
que le lecteur non-spécialiste pourra sauter) le livre se
lit en effet comme un roman.
Vous voudriez peut-être maintenant que je vous
résume toute l'histoire. Je suis tenté de la faire,
afin de la commenter ou la discuter - au moins pour ceux qui la
connaissent déjà en ayant lu quelques-uns uns des
articles précédents de Jean-Louis Dessalles. Mais
je ne voudrais pas dissuader d'éventuels lecteurs de se procurer
le livre et d'entrer dans tous les détails du raisonnement.
Ils se priveraient ainsi d'une véritable leçon de
choses à partir de laquelle le regard que l'on jette sur
l'évolution en général se trouve enrichi.
Si je voulais reconstruire cependant le début
de l'aventure et en m'efforçant je l'espère de rester
fidèle à l'esprit du livre, je dirais sans doute ceci
:
"Tout à commencé au sein d'espèces
préhominiennes disposant déjà d'une vive curiosité
à l'égard de leur environnement, pouvant se représenter
celui-ci (concept de représentation), pouvant par conséquent
identifier les faits saillants nouveaux, et finalement les signaler
aux autres par le geste et l'accompagnement de cris variés
adaptés à chaque situation (comme le font et le faisaient
sans doute déjà d'autres espèces animales)."
"Le fait générateur a été
une mutation au hasard, au sein des faisceaux associatifs cérébraux,
dans des cerveaux déjà proches des architectures complexes
décrites par Damasio et Edelman pour définir le proto-soi.
Elle aurait permis de lier systématiquement telle représentation
à tel geste ou cris de sorte que celui-ci devienne un symbole
de la représentation. Cette mutation a pu être très
minime au plan neuronal (peut-être même ne s'est-il
s'agit que d'un simple pont associatif transmis par imitation culturelle),
mais elle s'est implantée parce que, parallèlement
ou préalablement, un autre événement accidentel
(par exemple un changement forcé d'habitat entraînant
isolement, et imposant de trouver dans un milieu plus ouvert et
au sein de groupes plus importants d'autres modes de cohésion
sociale que le traditionnel épouillage) a permis la création
d'une nouvelle espèce. Au sein de cette nouvelle espèce,
l'utilisation de l'échange de symboles rendue possible par
la mutation neurologique a joué un rôle plus efficace
pour la cohésion sociale que l'épouillage ou autres
pratiques antérieures. Des leaders experts en signalement
langagier sont apparus, contestés en permanence par des subordonnés
se faisant un devoir de tester la pertinence de leurs signalements
puis de leurs raisonnements inférentiels. Toutes les nuances
du langage moderne se sont alors spécifiées progressivement,
accompagnées de toutes les modifications corporelles et comportementales
(culturelles) permettant cet usage permanent de la conversation
qui est devenue le propre des hominiens, habilis, erectus et suivants.
Ces modifications se sont faites par petites touches continues,
en peu de temps, et dans le cadre de mutations cette fois-ci dirigées
ou sélectionnées par la nécessité."
On conçoit qu'il est indispensable de retenir
un scénario de début, de ce type ou de tout autre,
pour apprécier deux points essentiels aujourd'hui : pourrait-on
imaginer d'autres scénarios suite auxquels, dans d'autres
espèces, des capacités de reconstruction symboliques
du monde pourraient ou auraient pu émerger, sur la Terre
ou ailleurs ? De quels scénarios s'efforcera-t-on de favoriser
l'émergence, à partir d'AG ou autrement, lorsque l'on
voudra doter des automates pré-conscients de l'aptitude à
la parole - ce qui leur permettra sans doute de franchir un pas
décisif vers la conscience ?
Je souhaiterais aussi poser une autre question à
l'auteur : "Juge-t-il ou non compatible avec le rôle qu'il
donne au langage l'hypothèse des mèmes, supports de
contenus cognitifs inventés par Richard Dawkins, relativement
impersonnels, circulant dans les réseaux de la communication
interhumaine, soumis aux processus de la sélection darwinienne,
dont ils constituent si l'on peut dire, en matière de langage,
des agents intelligents très actifs ?". Je dirais qu'elle
l'est, mais j'aimerais avoir sur ce point l'opinion de Jean-Louis
Dessalles - peut-être dans une nouvelle édition de
son ouvrage que nous attendrons avec impatience.
On trouvera dans le Bulletin de l'Association Française
pour l'Intelligence Artificielle, n° 44 de Janvier 2001 une
critique de Aux origines du langage, plus documentée que
la mienne, sous la signature de Gérard Sabah.
Concernant les algorithmes évolutionnaires, on pourra
se reporter à notre interview "Pierre
Collet, spécialiste des algorithmes évolutionnaires".
Automates Intelligents © 2001
|
|