| |
03 Mai 2001
Note
par Christophe Jacquemin
Jacques Bolo
|
|
Jacques Bolo
Philosophie contre intelligence artificielle
(Editions Lingua Franca, novembre1996)
|
|
NB : cet encadré
est habituellement réservé à des éléments
de biographie de l'auteur.
Ayant contacté Jacques Bolo après avoir écrit
cette note de lecture, afin de l'informer de sa parution,
celui -ci n'a pas souhaité voir apparaître
ici d'éléments biographiques.
Dont acte.
Christophe Jacquemin
|
Doit-on réserver l'intelligence à l'humain au point
de considérer l'intelligence artificielle (IA) comme
une contradiction dans les termes ?
C'est en réaction à ce style d'assertion souvent servie
par les tenants d'une philosophie phénoménologique(1),
que Jacques Bolo a écrit ce livre.
Prévenons tout de suite le lecteur : cet essai touffu n'est
pas des plus facile à lire et mériterait certainement
plus d'effort dans la présentation didactique. Mis à
part cette imperfection, saluons ici l'entreprise de l'auteur qui
consiste à mettre en lumière, et de manière
systématique, les principaux procédés et arguments
-employés le plus souvent à la limite de l'honnêteté
intellectuelle- par les adversaires de l'IA.
Au fil des pages Jacques Bolo répond point par point aux
critiques et dénigrements les plus souvent formulés.
Pour cela, il a choisi cinq auteurs, ou plus précisément
quatre livre qui, à ses yeux, condensent l'ensemble des contradictions
ayant pu être apportées à l'IA, chacune relevant
de domaines précis. Citons, par ordre d'apparition :
- What computers can't do, The limits of articial intelligence
(Intelligence artificielle, mythes et limites), Hubert Dreyfus,
1972, 1979 et 1992.
Ce philosophe, professeur à Berkeley, incarne le champion
de l'opposition à l'intelligence artificielle, sa critique
phénoménologique ayant rencontré de nombreux
échos dans le public, chez les informaticiens eux-mêmes,
influencés, selon Jacques Bolo, "par leur formation scolaire
ou par la mode de cette tendance philosophique".
- Computer Power and Human Reason (Puissance de l'ordinateur
et raison de l'homme), Joseph Weizenbaum, livre paru en 1976.
Rappelons qu'avant d'écrire cet ouvrage, Joseph Weizenbaum,
chercheur en intelligence artificielle aujourd'hui passé
dans "le camp de l'opposition", s'est rendu célèbre
dans le milieu des années 60 au MIT en créant le
programme ELIZA, capable de simuler une consultation avec un psychothérapeute.
Ses objections à l'IA sont morales, et anti-techno-scientifiques.
- Minds, Brains and Science (Esprit, cerveau et science),
John Searle, Conférence Reith 1984 de la BBC. Ce philosophe
du langage reprend sur le plan de la philosophie, la plupart des
résistances des linguistes à l'intelligence
artificielle : celles-ci consistent principalement à transformer
les difficultés effectives de la formalisation du langage
en impossibilités ontologiques.
- Understanding Computer and Cognition (L'intelligence
artificielle en question), Terry Winograd et Fernando Flores,
1986.
Terry Winograd, un des chercheurs des origines de l'IA, s'est
rendu célèbre en créant le programme SHRDLU,
qui permettait de communiquer avec la machine pour lui faire déplacer
des blocs dans un environnement. Il a rejoint le clan des "contre
l'IA" au nom de convictions philosophiques. Fernando Flores, ancien
ministre du gouvernement de Salvador Allende, développant
dans le livre une discussion des systèmes d'information,
conteste quant à lui la possibilité de l'informatisation
du monde humain au nom des mêmes conception philosophiques
post-heideggeriennes.
Citons ici, au hasard, quelques assertions servies par ces auteurs
:
- Dreyfus : "la compréhension stricto sensu implique tout
un sens commun. Et comme l'on ne sait pas cerner de façon
adéquate cette question, les programmes d'IA relèvent
de la contrefaçon"(2)...
- Weizenbaum : "Des débats sur de telles idées
- comme par exemple : les ordinateurs dépasseront l'homme
en intelligence ? sont voués à la stérilité."
ou encore "un ensemble de règles syntaxiques, aussi détaillées
soient-elles, toute vitesse de calcul et tout grand dictionnaire
suffiraient-ils pour créer des traductions de qualité
? Les chercheurs sérieux s'accordent à dire que la
réponse à cette question est tout simplement non".
- Searle : "Par définition, l'ordinateur est incapable
de dupliquer ces caractéristiques [de conscience] quelle
que soit sa capacité de simulation"... ou encore "les
symboles digitaux n'ont pas de signification, pas de contenu sémantique"...
- Winograd et Flores : "L'ordinateur n'est pas intelligent parce
qu'il est seulement rationnel, sans être responsable [...]
car il n'est pas un sujet, dépourvu qu'il est d'autonomie"...
Il serait vain ici de donner ici un résumé complet
des critiques formulées et des réponses apportées
par Jacques Bolo. Le panorama est vaste, allant de la critique des
postulats, en passant par l'évocation de la philosophie du
corps (homme-machine, incarnation, sommes-nous programmés),
le traitement de l'information, la formalisation et le langage,
les critère de validité...
L'auteur souligne que les limites attribuées par les adversaires
de l'intelligence artificielle à l'ordinateur peuvent se
voir opposées celle de tout être humain. La position
philosophique consiste à considérer comme ontologiquement
liées à la machine ces limitations. Cette opposition
de l'humain et de la machine ressemble à une simple modernisation
de l'opposition traditionnelle de la divinité avec l'humanité,
où l'humain serait la nouvelle divinité. La nouveauté
consiste à inverser le cartésianisme : la machine
serait trop abstraite, et la richesse de l'humain serait sa matérialité.
On semble exiger des êtres humains partisans de l'IA une absence
d'ambiguïté qu'on considère ailleurs comme leur
spécificité - et comme une limitation de la compréhension
pour les ordinateurs.
Si les prédictions optimistes ou les extrapolations des partisans
de l'IA peuvent -à juste titre - être prises avec beaucoup
de circonspection, l'hypothèse phénoménologique,
en évoquant la non-finitude de nos pensées, décrit
en fait très précisément ce programme intellectuel
humain qui permet d'extrapoler, ou de comprendre les extrapolations,
les projets. Pour Jacques Bolo, citant Jacques Pitrat, partisan
de l'IA, "les critiquer au nom d'un principe qui affirme justement
cette compréhension, correspond à la mauvaise foi
dogmatique qui refuse les conclusions dérangeantes. Le fait
que les informaticiens la maîtrisent mieux que les philosophes
peut d'ailleurs supposer qu'elle est automatisable. Si les prédictions
trop optimistes sont le lot de toute recherche, cela permet au moins
de ne pas se sentir écrasé par les difficultés.
Inversement, l'interrogation philosophique semble consister à
effrayer les pauvres humains par l'exhibition des obstacles qu'ils
doivent affronter".
Finalement, pour l'auteur, le débat de l'IA possède
l'intérêt de représenter une formalisation des
questions que se posent certains membres de la communauté
universitaire. Ainsi, au contraire de ce à quoi on pourrait
s'attendre, le fondement de ce livre (que je pourrais qualifier
de "robot-ratif") est finalement une démystification de l'IA
elle-même.
Et puis, que les philosophes me pardonnent (car ils ne sont certainement
pas tous à mettre dans le même panier), mais lorsqu'on
lit des phrases telles que celle-ci : "Au fond, un des problèmes
qui a motivé cet ouvrage était de savoir comment les
intellectuels pouvaient produire des sottises qui passent pour de
la pensée", on ne peut qu'avoir une certaine sympathie
pour Jacques Bolo.
Voici en quelque sorte une démarche que l'on peut situer
d'une certaine manière dans la veine de celle de Sokal
et Bricmont(3) (ou plutôt
le contraire puisque le livre de Jacques Bolo est antérieur).
Mais signalons qu'à la différence de ces derniers,
Jacques Bolo - pour le thème qui l'intéresse ici -
s'attaque au fond plutôt qu'à la forme et résout
au passage nombre problèmes posés par ses contradicteurs.
(1)
Méthode qui se propose, par la
description des choses elle-mêmes, en dehors de toute construction
conceptuelle, de découvrir les structures transcendantes
de la conscience.
(2)
Rappelons ce que Daniel C. Dennett
- autre philosophe
dont nous avons parlé dans nos colonnes - dit de
Dreyfus : "il a eu parfaitement raison de dénoncer diverses
insuffisances. Mais il a commis une erreur (une erreur courante,
d'ailleurs, chez les philosophes), lorsqu'il a transformé
une accusation correcte - «il est difficile de...» - en
une accusation incorrecte - « il est impossible de... »
. Le projet de l'IA est un projet techniquement difficile, et même
très difficile ; mais il n'existe aucune raison métaphysique
pour qu'il soit impossible de le mener à bien. Et c'est pourquoi,
même si certaines critiques de Dreyfus étaient justifiées,
nous avons eu raison de lui résister sur le fond.
(3) Au
printemps 1996, une revue américaine fort respectée
- Social Text - publiait un article au titre étrange: «Transgresser
les frontières : vers une herméneutique transformative
de la gravitation quantique.» Son auteur, Alan Sokal, étayait
ses divagations par des citations d'intellectuels célèbres,
français et américains. Peu après, il révélait
qu'il s'agissait d'une parodie. Son but était de s'attaquer,
par la satire, à l'usage intempestif de terminologie scientifique
et aux extrapolations abusives des sciences exactes aux sciences
humaines. Plus généralement, il voulait dénoncer
le relativisme postmoderne pour lequel l'objectivité est
une simple convention sociale. Ce canular a déclenché
un vif débat dans les milieux intellectuels, en France et
à l'étranger. La suite a donné lieu à
la publication du livre "Impostures intellectuelles", par Alan Sokal
et Jean Bricmont (Editions Odile Jacob, Paris, 1997) dans lequel
les auteurs ont rassemblé et commenté des textes illustrant
les mystifications physico-mathématiques de Jacques Lacan,
Julia Kristeva, Luce Irigaray, Bruno Latour, Jean Baudrillard, Gilles
Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio, auteurs jouissant
tous d'une grande notoriété aux Etats-Unis.
Automates Intelligents © 2001
|
|