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L'entreprise neuronale
Alan Fustec et
Jacques Fradin Editions d'organisation, 2001, 250 pages
Alan Fustec est conseil en stratégie
d'entreprise. Il préside le directoire de Sys-com,
groupe de conseil en organisation et systèmes d'informations.
Jacques Fradin est docteur en médecine, comportementaliste
et cognitiviste. Il a fondé l'Institut de Médecine
Expérimentale (IME) qui étudie les effets
du travail sur la santé des individus.
Le livre veut renouveler l'approche de l'entreprise, en la présentant
comme un réseau biologique, comparable au cerveau, dont les
neurones seraient les hommes. L'idée n'est pas nouvelle,
puisqu'on la retrouve dans tous les travaux portant sur ce que l'on
appelle aussi l'entreprise ou le groupe intelligent (smart community).
Mais dans ces derniers, c'est généralement le rôle
des nouveaux réseaux, Internet, intranet, extranet, qui fait
l'objet de l'observation principale : comment, avec ces réseaux,
rendre les hommes plus informés, plus réactifs, plus
créateurs ?
L'approche de A. Fustec et J. Fradin est différente. Ils
évoquent bien les défis qu'apporte à l'entreprise
son insertion dans la société de l'information, mais
leur propos n'est pas là. Ils s'efforcent de caractériser
les comportements des acteurs de l'entreprise (patrons, cadres,
salariés, actionnaires, acheteurs, fournisseurs) en les classant
dans deux grandes catégories : le mode limbique et le mode
préfrontal.
On a reconnu là une distinction qui eut un grand succès
dans les années 1970, la stratification du cerveau introduite
par Paul MacLean, en trois couches superposées : cerveau
reptilien, cerveau limbique et cerveau néo-cortical ou préfrontal.
Chacun de ces cerveaux est supposé commander des comportements
de logique différente, qui transparaissent dans toutes les
activités individuelles, en entrant souvent en conflit les
uns avec les autres. Il n'est pas possible de hiérarchiser
la valeur de l'un de ces cerveaux par rapport aux autres. Chacun
commande des réactions qui peuvent, selon les circonstances,
s'avérer les mieux adaptées. Encore faut-il les distinguer.
Il ne servira à rien, par exemple, de répondre à
un réflexe de survie (mode reptilien) ou émotionnel
(mode limbique) par des appels au raisonnement, inspiré du
mode préfrontal.
Sur cette base, et en reprenant d'autres travaux sur le conditionnement,
tel que ceux de Laborit, ou sur les diverses formes d'intelligence
(identifiées par Howard Gardner), nos deux auteurs proposent
toute une typologie de comportements plus ou moins basiques susceptibles
d'être rencontrés dans l'entreprise, et suggèrent
les meilleures attitudes à avoir face à ces comportements.
L'ouvrage s'adresse donc, comme nous l'indiquions, à chacun
des acteurs de l'entreprise, qui pourra, selon son statut et les
problèmes qu'il rencontre, trouver là d'utiles conseils.
Ainsi des personnes imbriquées dans des conflits ou situations
de stress pourront-elles mieux s'analyser et, peut-être, mieux
réagir à leur entourage.
Nous ne voudrions pas sous-estimer cet apport. Les auteurs ont
une connaissance de terrain très précieuse, relativement
à ce qui se passe dans ces endroits secrets et mal connus
que sont les entreprises. Leurs cas d'école et leurs conseils
seront donc utiles à méditer. Dire qu'ils fourniront
des recettes faciles à utiliser, tant par les individus que
par les organismes, serait plus optimiste. Face à un patron
ou un syndicaliste reptilien, que faire exactement, bouquin en mains,
sinon réagir en reptilien soi-même ?
Plus généralement, il ne faut pas chercher dans
le livre de véritables approches scientifiques susceptibles
de renouveler la connaissance des organisations humaines à
la lumière des travaux récents de la neurologie ou
des automates. Les références scientifiques fournies
sont en général dépassées (les auteurs
ne le dissimulent pas) sauf pour des approximations relevant de
la psychologie quotidienne. Des auteurs plus récents, tels
Damasio, sont cités, mais, dirions-nous, uniquement à
titre cosmétique. Aucune référence n'est faite
à ce que les sociobiologistes appellent les déterminants
épigénétiques, correspondant, dans un vocabulaire
plus simple, aux survivances dans les groupes modernes, de comportements
sociaux (sociaux et non individuels) acquis par nos ancêtres
chasseurs-cueilleurs et même primates. Le titre du livre lui-même,
l'entreprise neuronale, est un peu trompeur. Ce n'est pas l'entreprise
qui est présentée, mais un certain nombre de comportements
quotidiens au sein de celle-ci.
Le véritable effort pour comprendre l'entreprise, pensons-nous,
relèverait plutôt aujourd'hui, comme nous l'indiquions
en introduction, d'une approche holiste, insistant sur la conjugaison
nécessairement chaotique des individus considérés
eux-mêmes comme des unités de traitement de l'information,
reliés par des réseaux horizontaux et verticaux plus
ou moins durables. Il serait alors possible d'étudier les
individus et les sous-groupes comme des neurones et groupes de neurones,
en analysant les différentes dynamiques qui les activent.
Mais nous serions loin alors des conseils simples que les personnes
soumises à la dure loi de l'entreprise souhaitent sans doute
trouver dans un livre d'organisation comme celui qui nous est proposé
ici.