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Consilience
par Edwards O. Wilson
(Little,
Brown and Cie 1998, Abacus 1999)
Edwards
O.Wilson est souvent présenté comme l'un des
plus grands scientifiques vivants. Mais il est aussi vilipendé
dans certains cercles intellectuels ou religieux comme un
matérialiste réductionniste, père de
la sociobiologie, caricaturée comme la volonté
d'expliquer la nature ou la culture humaine par les gènes,
eux-mêmes produits de simples interactions physico-chimiques.
Il est né en 1929 et a commencé sa carrière
comme entomologiste en 1947.
Ses études sur les insectes sociaux (fourmis, abeilles)
l'ont conduit à découvrir le rôle des
phéromones dans la communication et la vie collective
de ces insectes. Il s'est tourné ensuite vers la
génétique, en devenant un fervent défenseur
de la génétique évolutionniste, c'est-à-dire
du rôle déterminant des gènes dans l'évolution
des espèces, ceci incluant l'homme.
Après avoir pris quelques positions extrémistes,
qui ont fait du tort à la génétique
évolutionniste ou sociobiologie, il a voulu ces dernières
années plaider la cause de la coopération
entre les sciences biologiques et les sciences humaines,
en évitant les excès du réductionnisme.
Néanmoins, il maintient intacte sa foi dans le matérialisme
scientifique, face aux excès des idéologies
spiritualistes, d'un côté, relativistes (post-modernes)
et communautaristes d'un autre, de plus en plus actives
aux Etats-Unis. D'où cet ouvrage, Consilience, qui
se veut la synthèse de toute une vie de recherches
et de réflexions.
Les
principaux ouvrages de E.O.Wilson, outre le dernier en date,
Consilience, sont Naturalist, The Diversity of Life, The
Ants (Prix Pulitzer 1990), Biophilia, On Human Nature, et
surtout Sociobiology the New Synthesis.
La Diversité de la Vie a été publié
en français en 1993 chez Odile Jacob Aujourd'hui,
E.O. Wilson milite pour la protection de l'environnement
et la conservation de la diversité des espèces.
Edwards O. Wilson a consacré les 40 ans de sa carrière
active à la biologie, comme enseignant à Harvard,
mais aussi comme écrivain et conférencier très
influent. Il a exploré différents domaines où
il s'est acquis une réputation mondiale : les fourmis et
les insectes sociaux, où il a découvert notamment
la communication par phéromones, la biodiversité et
la "biophilia" présentée comme une affinité
innée de l'homme pour la nature, et surtout la sociobiologie,
appelée aussi psychologie évolutionniste, qui met
l'accent sur l'influence des gènes et de la compétition
darwinienne sur la construction des sociétés et des
cultures humaines. Les gènes eux-mêmes ont été
présentés par la sociobiologie sous leur aspect le
plus réducteur, c'est-à-dire des composants physico-chimiques.
Ces thèses, sous leurs aspects les plus radicaux, ont été
défendues par Wilson dans l'ouvrage : Sociobiologie, la nouvelle
synthèse (1975) qui a fait de lui dans les milieux anglo-saxons
une espèce de diable à abattre. Il va sans dire qu'aujourd'hui,
les généticiens darwiniens les plus convaincus sont
beaucoup plus nuancés dans leurs analyses de la phylogenèse
et de l'endogenèse, ainsi que de la nature et du rôle
des gènes en général.
Inutile de
dire que les idéalistes et esprits religieux de toutes confessions
ont mené une guerre droitière à E.O.Wilson,
particulièrement virulente. Ceci nous le rendrait plutôt
sympathique. Mais la sociobiologie a aussi été attaquée
de toutes parts sur son flanc gauche dans les années 1970,
comme réduisant au "tout-génétique" l'explication
de la nature humaine, et surtout comme prétendant non-modifiables
les déterminations génétiques. On a rappelé
au contraire le caractère socialement construit de celle-ci,
et l'impossibilité d'en donner une explication purement biologique.
Ces critiques, justifiées, sont souvent tombées dans
l'excès contraire, en voulant donner des explications aux
constructions sociales et aux individus reposant sur des approches
relevant des sciences humaines seules, c'est-à-dire en fait
souvent sur de bases philosophiques ou subjectives rendant impossible
une approche scientifique. Les plus extrémistes ont même
poussé le relativisme aux extrêmes, en refusant tout
simplement la légitimité de tout discours général
appliqué à l'homme.
Dans Consilience,
E.O.Wilson a voulu manifestement prendre du recul par rapport à
ces débats, en cherchant à réconcilier les
oppositions, en éliminant leurs radicalismes et en les appelant
à travailler ensemble. Ce néologisme de Consilience
peut être traduit comme " aire ensemble des bonds en avant
- jump together-" ou plus classiquement "Interdisciplinarité
constructive". Wilson est désormais persuadé du fait
que les progrès de la connaissance dans les décennies
ou le siècle qui commencent, viendront d'un travail en commun
des biologistes évolutionnistes et des représentants
de ce qu'il appelle les sciences sociales (lesquelles nous appelons
plus volontiers sciences humaines, en y incluant aussi bien l'économie
et les sciences politiques que la philosophie).
Relativement
à la sociobiologie, E.O.Wilson admet désormais le
co-développement ou la co-évolution de la détermination
génétique et de la détermination environnementale,
celle-ci résultant de plus en plus de l'évolution
complexe des émergences culturelles, lesquelles supposent
d'être étudiées avec des outils différents
de ceux de la biologie. Il propose le concept difficilement discutable
de "règles épigénétiques" c'est-à-dire
de prédispositions héréditaires dans l'organisation
du cerveau et dans le développement cognitif qui rendent
certains comportements plus probables que d'autres. Il est difficilement
discutable également que ces comportements ont eu une valeur
adaptative, ce qui justifie leur survie jusqu'à ce jour -
ce qui ne garantit pas leur valeur adaptative aujourd'hui, du fait
précisément de l'explosion actuelle du poids des constructions
sociales modernes.
Les exemples
qu'ils donnent de telles règles épigénétiques
sont cependant discutables. L'auteur consacre de longs développements
à la supposée phobie héréditaire de
l'homme vis-à-vis du serpent, inscrite dans les cultures
amérindiennes. Il examine également la prohibition
de l'inceste, qu'il présente comme une mesure de sauvegarde
programmée génétiquement afin de prévenir
les mutations résultant de la consanguinité (effet
Westermark). Il en profite à cette occasion pour dénier
au freudisme tout caractère scientifique, Freud ayant comme
on le sait basé sur le refoulement d'une tendance primordiale
à l'inceste la construction du moi et du sur-moi.
Il nous paraît
que des domaines plus complexes mériteraient davantage l'analyse
épigénétique, comme le maintien dans les sociétés
modernes de l'attachement au sol et au groupe, générateur
des excès du racisme, du territorialisme, du fanatisme religieux.
De même, il serait bon de s'interroger sur le rôle génétique
de l'attirance pour les drogues diverses et les rituels de groupe
les accompagnant, présentées par certains anthropologues
comme indispensables à l'intégration du jeune dans
le groupe au sein des cultures dites primitives. Même si ces
divers comportements sont ensuite modelés par l'insertion
dans la problématique culturelle moderne, il sera indispensable
de ne pas se limiter aux simples analyses sociologiques ou politiques
pour essayer d'en donner une explication ou d'y apporter des remèdes.
Le livre
reste cependant marqué d'un esprit militant tout à
fait sympathique, mais qui conduit l'auteur à porter de vives
critiques aux sciences humaines actuelles, qu'il juge encore trop
enfermées dans leurs propres spécificités,
incapables de coopérer entre elles et surtout de s'ouvrir
à la génétique et aux neurosciences. C'est
certainement vrai encore en grande partie mais il ne faut pas attaquer
de front, sous peine de durcir les oppositions. En bon américain,
par ailleurs, l'auteur part en guerre contre le post-modernisme,
qu'il assimile volontiers, dans une phrase assassine, à un
esprit brouillon d'origine gauloise (gallic). L'hyper-relativisme
est sûrement excessif. Si nous nous bornons à dire
: " ce n'est pas moi qui parle, mais je suis parlé, et ce
qui parle en moi a toute légitimité à le faire,
quel que soit le contenu du discours ", on empêche en effet
tout travail scientifique à prétention généraliste.
Il y a longtemps
cependant, pensons-nous, que ces excès d'un solipsisme post-moderne
n'ont plus court, tout au moins en Europe. Remarquons cependant,
ce que Wilson, ni aucun scientifique américain ne dit, qu'une
partie des fondements du relativisme sont venus des physiciens quantiques,
notamment américains, qui ont pris la plume, dans les 20
dernières années, pour expliquer, à tort ou
à raison, qu'il n'était pas possible de parler d'un
réel en soi, mais que le discours scientifique n'avait de
valeur qu'au sein du ménage à trois entre observé,
instrument et observateur.
Le livre
mérite donc d'être lu de bout en bout, malgré
certains excès, car la culture scientifique de l'auteur,
et l'ambition de ses vues, sont très stimulantes. Un regret
cependant sur la fin. Nous y trouvons des considérations
un peu trop volontaristes, ou subjectives, relativement aux attitudes
à avoir vis-à-vis de l'environnement, de la bio-diversité,
de la natalité. Par contre, un point essentiel à nos
yeux a été oublié. Ce serait celui d'ajouter
à la volonté de consilience l'objectif de mieux faire
comprendre, tant aux biologistes qu'aux chercheurs en sciences humaines,
l'intérêt des travaux en matière de vie artificielle.
Les chercheurs de ce domaine portent une attention passionnée
à tout ce que font leurs collègues des autres disciplines,
pour essayer d'en tirer des références utilisables
en matière de simulation sur artefacts des différents
mécanismes à l'uvre dans la nature et dans la
société. Mais peu des chercheurs traditionnels ne
paraissent encore avoir compris l'intérêt des travaux
relatifs à la vie artificielle, ni les éclairages
que ceux-ci pourront apporter un jour, face aux murs d'inconnaissables
devant lesquels se heurtent les théoriciens de la vie, du
cerveau ou des structures sociales.
Pour nous,
la cause est entendue : biologie, sciences humaines ou sociales
et sciences de la vie artificielle doivent travailler ensemble.
Il ne suffira pas de le dire, il faudra le faire. Malheureusement,
de nombreuses années s'écouleront sans doute encore
avant que les formations et les programmes échappent à
la spécialisation croissante pour donner naissance à
des recherches horizontales, à cette véritable "consilience"
recommandée à juste titre par E.O.Wilson.