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Jean-Pierre Luminet
L'Univers chiffonné.
Fayard. Le temps des sciences 2001
Jean-Pierre Luminet est astrophysicien à
l'observatoire de Meudon, et directeur de recherches au
CNRS. Ses travaux scientifiques lui ont conféré
une renommé internationale. Il a publié notamment
Les trous noirs (Belfond 1987, L'invention du Big bang (Seuil
1997), les Figures du ciel (Seuil 1998)
Jean-Pierre Luminet, que l'on présente souvent à
la fois comme astrophysicien et poète, est l'auteur d'un
nombre impressionnant d'ouvrages et publications, notamment sur
les trous noirs et le Big bang. Son dernier livre est consacré
à la présentation d'une approche qu'il a défendue
seul pendant quelques temps, malgré l'opinion de ses collègues
anglo-saxons, mais qui est devenue dans les années récentes
un must de la pensée cosmologique, celle de la topologie
cosmique, avec l'une de ses conclusions possibles, qui donne le
titre de son ouvrage, celle l'univers chiffonné, univers
plus petit que celui estimé par l'observation des objets
célestes supposés les plus lointains dans le temps,
et où une partie de ces objets ne seraient que des fantômes
se réverbérant si l'on peut dire aux limites d'un
univers fermé sur lui-même.
A la fin du livre, pages 351 et suivantes, il nous résume
cette aventure intellectuelle et scientifique, en illustrant à
cette occasion la difficulté qu'éprouvent à
se faire entendre les scientifiques européens, notamment
français, quand ils ne suivent pas la pente tracée
par la recherche nord-américaine - qui peut pourtant se tromper
massivement, comme c'est la loi en sciences. Dans le cours de l'ouvrage,
la constatation de la difficulté à se faire entendre
des scientifiques francophones est également faite plusieurs
fois à propos du sort injuste réservé aux travaux
du physicien belge Georges Lemaître, le vrai auteur de l'hypothèse
du Big bang, qui avait eu au contraire des vues prémonitoires
occultées en partie par l'autorité des physiciens
américains.
Nous ne sommes pas suffisamment compétents pour résumer
ici les présentations topologiques de l'auteur. Il faut renvoyer
le lecteur au livre. Disons seulement, en reprenant l'exposé
du dernier chapitre, topos et cosmos, que la topologie cosmique
conduit à relire en détail les hypothèses d'espace
utilisées par les physiciens et cosmologistes depuis les
philosophes grecs, puis par les premiers astronomes de la Renaissance,
jusqu'à la révolution newtonienne d'abord suivie de
la révolution relativiste au début du 20e siècle.
Avec Newton s'imposa l'hypothèse d'un espace infini sans
frontière, l'espace Euclidien. Au 19e siècle, des
mathématiciens, suivant Riemann, introduisirent l'espace
fini sans frontière, tel que l'hyper tore, espace euclidien
recourbé sur lui-même. Einstein et de Sitter adoptèrent
l'hyper sphère dans leur modèle cosmologiste de 1917,
espace fini tridimensionnel de courbure positive. Ce choix fait
un peu au hasard fut critiqué, Einstein lui-même, selon
J.P. Luminet, ne s'intéressant que médiocrement à
la topologie et au caractère fini ou infini de l'espace.
De Sitter et d'autres proposèrent ultérieurement l'espace
elliptique pour modéliser l'espace fini.
En fait, pendant soixante ans, nous dit J.P. Luminet, la topologie
cosmique ne progressa pas au même rythme que l'observation,
faute d'instruments mathématiques adéquats, d'une
part, et faute aussi de moyens expérimentaux pour mesurer
la topologie de l'univers. On se contenta d'essayer de préciser,
une fois généralement admise l'hypothèse du
Big bang, le type d'expansion et la courbure de l'espace, en fonction
de la masse estimée de l'univers. On sait que le débat
fait encore rage, portant notamment sur l'importance de la matière
noire, qui courberait plus ou moins l'univers.
En revanche, à partir des années 1990, les outils
mathématiques correspondant à de nouveaux développements
de la topologie, comme des moyens d'observation profondément
renouvelés, notamment par l'observation satellitaire, relancèrent
l'intérêt pour la topologie cosmique. Après
plusieurs refus de ses pairs, l'auteur réussit à faire
reconnaître et publier sa méthode de cristallographie
cosmique, proposant d'appliquer à l'observation de l'espace
des concepts inspirés par la topologie des cristaux. La cosmologie
quantique, en plein développement, qui cherche à définir
la topologie de l'espace au niveau microscopique, notamment pour
explorer l'avant Big bang, s'était dans le même temps
très intéressée à ces travaux.
En simplifiant beaucoup, que dire ici du concept d'espace chiffonné
? Nous pourrions imaginer, comme l'auteur nous y invite, que nous
sommes enfermés dans une chambre dont les 6 parois seraient
pavées de miroirs. Il s'agirait d'un espace fermé,
fini, à 3 dimensions. L'image d'une lampe allumée
dans cette chambre nous reviendrait de toute part sous forme d'images
fantômes de plus en plus faiblement discernables. Regarder
les plus faibles d'entre elles pourrait donner l'impression de sonder
un espace infini. Si nous ajoutions une dimension temps à
cette espace, l'illusion ne changerait pas. Les images traduisant
un déplacement de la source dans l'espace-temps nous apparaîtraient
également multipliées sous forme d'images fantômes.
Si la théorie topologique, complétée par
des résultats observationnels indiscutables encore à
obtenir, nous permettait de penser que notre espace-temps est du
type multiconnexe (soudé sur lui-même par de nombreux
points), autrement dit courbe et fini, il en résulterait
que les images de l'univers lointain, que nous croyons situés
dans un espace infini ouvert, à plus de 14 milliards d'années-lumière,
seraient en réalité des images fantômes correspondant
à un même objet situé beaucoup plus près
dans l'espace temps. Toute l'histoire supposée de l'univers
à partir du Big bang devrait être revue. On voit la
révolution conceptuelle par rapport aux conceptions encore
dominantes, non seulement dans le grand public, mais chez les astrophysiciens,
concernant la fuite des objets galactiques, l'expansion de l'univers,
l'estimation de la masse de celui-ci, etc.
Les outils topologiques existent désormais en grande partie.
J.P. Luminet nous en donne des démonstrations, compréhensibles
même par des non-mathématiciens. Par contre, il ne
nous cache pas que les preuves observationnelles manquent encore.
En d'autres termes, il n'a pas encore été possible
de montrer indiscutablement que tel objet céleste était
le fantôme d'un autre situé plus près de nous.
L'auteur évoque différentes méthodes et instruments
qui devraient permettre à l'avenir d'opérer cette
discrimination, et de résoudre du même coup d'innombrables
questions théoriques sur le cosmos, mais la question reste
pour le moment ouverte.
En fait, il faut voir que ladite question, comme toujours en physique,
se pose différemment selon les échelles. L'auteur
distingue 4 niveaux de la géométrie de l'espace, supposant
des outils de représentation différents (p. 31) :
le niveau cosmique, où l'espace serait fermé et courbé,
mais pourrait prendre les formes les plus diverses ; l'espace de
la relativité générale, s'appliquant à
l'univers visible, plus ou moins courbé selon les masses
; l'espace de la mécanique newtonienne et de la relativité
restreinte, qui est plat et à courbure nulle ; et enfin l'espace
de la gravitation quantique, encore à découvrir, qui
se fractionnerait selon les fluctuations de masse et de charge des
particules en formes chaotiques pouvant receler des dimensions supplémentaires.
Ce sont le premier et le dernier de ces espaces qui sont évidemment
les plus intéressants, puisque c'est là qu'il y aura
le plus de choses à découvrir, comme à mathématiser,
avec la possibilité de nouvelles révolutions conceptuelles
qui modifieraient profondément et notre connaissance, et
notre philosophie du monde.
Une réserve s'impose évidemment ? L'hypothèse
de l'univers chiffonné n'est encore qu'une hypothèse,
encore récente. L'auteur ne le cache pas. On sait que, dans
le domaine de la cosmologie notamment, les divergences d'interprétation
de rares et difficiles observations sont multiples. On peut rappeler
par exemple le refus persistant de certains astrophysiciens comme
J.P. Petit pour admettre l'existence des trous noirs *. On sait
d'autre part les débats autour d'éventuelles dimensions
cachées de l'univers, et du rôle de la gravitation
dans un espace à 5 dimensions.
Pourquoi, direz-vous, aborder ces questions dans cette revue
?
Elles sont certes intéressantes, mais assez loin des préoccupations
de gens s'intéressant à l'intelligence artificielle.
Nous avions déjà en partie répondu à
cette objection en présentant l'ouvrage de Michel
Cassé, éminent connaisseur de la nucléosynthèse
stellaire comme des théories du vide. Il nous semble au contraire
que de telles questions sont, ou seront prochainement, au cur
de la réflexion à venir sur l'intelligence artificielle.
Nous pouvons pour préciser cette impression faire un petit
effort d'imagination qui nous éloignera de la science mais
nous rapprochera peut-être de la philosophie, sinon de la
poésie chère tant à M. Cassé qu'à
J.P. Luminet. On peut pour ce faire évoquer plusieurs questions
:
- quel statut donner aux mathématiques, dans une approche
évolutionniste de la pensée et du cerveau humain ?
Le problème n'est pas spécifique à la physique
ou à la cosmologie, mais il s'y pose avec une acuité
particulière, à l'instar de ce qui se passe en mécanique
quantique. La topologie nous en donne un nouvel exemple. J.P. Luminet
évoque plusieurs fois le fait que le manque d'instruments
mathématiques adéquats dans cette discipline a longtemps
paralysé les développements de la cosmologie, quand
il ne l'a pas orienté vers des impasses. Il est rare semble-t-il
que des scientifiques posent avec une telle insistance le problème
de l'insuffisance de développement d'une branche donnée
des mathématiques. Ils déplorent plus volontiers l'absence
d'instruments d'observations suffisamment performants. Or, aujourd'hui
encore, nous dit l'auteur, certains outils fins manquent, notamment
pour explorer les arcanes de la cosmologie quantique. Or sans mathématiques,
pas de résultats expérimentaux interprétables
et pas d'hypothèses à tester expérimentalement.
Mais alors, que sont vraiment ces mathématiques ? S'agit-il
d'un langage de description acquis par l'humanité et conditionné
par les modes d'organisation et de fonctionnement du cerveau ? En
ce cas, d'autres formes d'intelligence pourraient décrire
le réel en termes différents. La topologie pourrait
n'avoir aucun sens pour elles, même si ces intelligences se
heurtaient aux mêmes structures de l'espace que nous. S'agit-il
au contraire d'une réalité de la nature que l'esprit
humain, suite à celui des grands singes et des espèces
ayant précédé dans l'évolution, découvrirait
progressivement, et péniblement, comme il découvre
le caractère dangereux de certaines plantes ou animaux ?
La traduction en symboles et formules que l'humanité en donnerait
serait évidemment fonction de l'aptitude neuronale à
coder les représentations, mais en deçà, il
existerait un réel mathématique, fondamentalement
lié aux structures profondes de l'univers, qui serait encore
à découvrir dans toute son extension. C'est, sauf
erreur de notre part, un argument présenté par Alain
Connes dans Triangle de pensées (Odile Jacob 2000).
- Dans cette dernière hypothèse, quel mécanisme
peut accélérer notre prise de conscience de la réalité
mathématique première? Faut-il attendre les aléas
de la découverte par essais et erreurs, suite à l'évolution,
notamment, de notre instrumentation. Peut-on, par une espèce
de recourbement de l'intelligence humaine sur elle-même, accélérer
l'émergence de nouvelles formulations mathématiques,
plus conforme aux " réalités " de l'univers? Dans
ce cas, que faudrait-il faire : mettre davantage d'argent dans les
travaux de mathématique fondamentale, par exemple pour gagner
10 ans, ou 50 ans, dans l'apparition des nouvelles topologies attendues
par J.P. Luminet. ? Plus radicalement, si nous admettions que l'univers
" en soi " est, d'une certaine façon, mathématique,
et que notre cerveau n'est pas encore en état de comprendre
totalement ses lois, ne pourrait-on pas espérer que des intelligences
artificielles puissent nous aider à le faire ? Il faudrait
évidemment alors que ces intelligences ne soient pas calquées
ou décalquées de la nôtre, mais se soient construites
d'elles-mêmes, par évolution darwinienne, sur le modèle
des algorithmes et hardware évolutifs dont les générations
successives finissent par produire des résultats non attendus
par l'ingénieur. Logiquement, ces intelligences artificielles
devraient d'une certaine façon être couplées
à des instruments d'observations du cosmique de nouvelle
génération, de façon à ce que la co-évolution
des deux puisse modifier radicalement notre regard.
Nous sommes là loin des réalités de l'astronomie
quotidienne, mais il nous semble que les progrès de cette
dernière ne devraient pas se passer de réflexions
sur l'évolution vers des formes de super-intelligence artificielle.
Si celles-ci devaient trouver matière à s'employer,
ce serait bien là.