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Walter J. Freeman
How brains make up their minds
Weidenfeld and Nicholson 1999
Le Professeur Walter Freeman,
MD, a enseigné pendant 40 ans les sciences du cerveau
à la Graduate School de l'Université de Californie,
Berkeley. Il y dirige actuellement le Laboratoire de Neurophysiologie
de l'Université. - Neurophysiology Lab 129 Life
Science Addition University of California at Berkeley Berkeley,
CA 94720-3200 USA http://sulcus.berkeley.edu/
- Page personnelle http://mcb.berkeley.edu/faculty/NEU/freemanw.html
Les recherches du laboratoire portent
sur la mesure et la description de l'activité encéphalographique
(EEG) du cortex survenant durant des comportements orientés
vers un but. L'information relative au comportement est
portée par des patterns spatiaux de modulation d'amplitude
dans la gamme des ondes gamma (35-80 Hz) provoqués
par les entrées des récepteurs et du système
limbique. Ces patterns spatiaux invariants, fonctions
des perceptions et activités, ont été
identifiés comme correspondant, non directement
au stimuli, mais à leur signification pour l'animal.
La dynamique correspondante du cortex a été
modélisée par des réseaux d'équations
différentielles non linéaires. Les solutions
à ces équations montrent l'existence de points
d'équilibre, de cycles limites et d'attracteurs chaotiques,
mis en évidence par des graphiques interactifs (trad.
JPB).
Les principaux ouvrages
et publications de Walter Freeman sont :
Neurodynamics;
An Exploration of Mesoscopic Brain Dynamics. [W. J.
Freeman (2000) London UK: Springer-Verlag]
Reclaiming Cognition.
[Núñez and W. J. Freeman (1999) Thorverton
UK; Academic Imprint]
How Brains Make
Up Their Minds. [W. J. Freeman (1999) London UK: Weidenfeld,
Nicolson]
Stabilization
of aperiodic attractors by noise. [W. J. Freeman, H-J.
Chang, B. C. Burke, P. A. Rose, and J. M. Badler (1997)
IEEE Transactions on Circuits and Systems 44, 989-996]
Nonlinear dynamics
of intentionality. [W. J. Freeman (1997) Journal of
Mind and Behavior 18, 291-304]
Random activity
at the microscopic neural level in cortex ("noise")
sustains and is regulated by low-dimensional dynamics
of macroscopic cortical activity ("chaos"). [W. J. Freeman
(1996) International Journal of Neural Systems 7, 473-480]
Modulation by
discriminative training of spatial patterns of gamma
EEG amplitude and phase in neocortex of rabbits. [J.
M. Barrie, W. J. Freeman and M. Lenhart. (1996) Journal
of Neurophysiology 76, 520-539]
Societies of Brains.
A Study in the Neuroscience of Love and Hate. [W. J.
Freeman (1995) Mahwah NJ, Lawrence Erlbaum Associates]
Nous ne sommes pas neurologues, comme nul ne l'ignore. Nous ne
pouvons donc ici que formuler des points de vue prudents sur ces
questions difficiles. Il nous a semblé pourtant que l'approche
des activités cérébrales par la neurodynamique
cérébrale non-linéaire (non linear brain dynamics),
conjuguée avec l'imagerie cérébrale, y compris
dans le domaine de la pensée et du libre arbitre, apportent
des perspectives tout à fait révolutionnaires, si
celles-ci sont confirmées par la communauté scientifique.
L'avant dernier livre du Pr Freeman, pionnier et vaillant combattant
de cette approche, How Brains make up their minds (que l'on pourrait
traduire par Comment les cerveaux prennent des décisions
- le jeu de mot sur mind n'étant guère traduisible)
nous a paru mériter une attention poussée. Ce livre
et les travaux qu'il présente paraissent en effet susceptibles
d'éclairer, non seulement les faits de conscience encore
les plus mal élucidés, mais aussi des phénomènes
multiples liés aux comportements de groupe, par exemple dans
la prise de décision au sein des sociétés humaines.
Le Pr Freeman aborde la question du cerveau par le plus difficile,
c'est-à-dire par le problème de la conscience, des
qualia et de la décision dite volontaire. Il refuse d'emblée
ce qu'il considère comme des faux-fuyants constituant à
évacuer la question: faire appel à un déterminisme
génétique ou culturel derrière lequel disparaît
la volonté individuelle, renoncer purement et simplement
à expliquer le caractère subjectif et incommunicable
de l'expérience personnelle, ou même prétendre
que la conscience est un épiphénomène ou une
illusion. Il ne fait évidemment pas non plus appel aux hypothèses
néo-dualistes comme celles de Eccles et Penrose, imaginant
de mystérieuses interactions quantiques entre l'esprit et
la matière. Il reconnaît par contre pleinement la capacité
de l'individu à l'auto-détermination, mais il veut
en trouver l'explication dans le cur du fonctionnement du
neurone et des assemblées plus ou moins larges de neurones,
décrits par leur activité électrique.
Ce faisant, il va plus loin que les neurologues et philosophes
dont nous avons déjà présenté les travaux
(Edelman, Damasio, Dennet). Ceux-ci, nous l'avions vu, proposent
des modèles séduisants du cerveau conscient, mais
qui nous laissent un peu sur notre faim. Contrairement à
ce qu'affirmait Dennett, la conscience est loin de s'en trouver
"expliquée". Tout au plus ces modèles permettent-ils
d'envisager la construction d'artefacts simulant d'assez loin des
comportements intelligents et conscients, sans que le cur
du système ait paru décrypté.
Freeman est beaucoup plus ambitieux, et plus révolutionnaire.
On peut seulement se demander pourquoi ses thèses sont aussi
peu connues du grand public, sinon de ses confrères eux-mêmes.
Il affirme que ce qui était encore impossible il y a 10 ans
le devient, par la conjugaison d'une imagerie cérébrale
au pouvoir de définition de plus en plus grand, et par l'analyse
du fonctionnement électrique des neurones et assemblées
de neurones. Il recourt sur ce dernier point à des techniques
s'inspirant de la traditionnelle électro-encéphalographie,
mais capables, elles-aussi, de descendre aussi bien au niveau du
neurone que de parties plus ou moins étendues du tissu cérébral.
Mais l'aspect le plus innovant de sa démarche repose moins
dans l'observation de l'activité électrique des cellules
que dans l'appel aux mathématiques de la dynamique non-linéaire
pour interpréter les états électriques observés.
Ceux qui comme nous avaient déjà du mal à
nous retrouver dans les mathématiques classiques considérons
avec sans doute des espoirs excessifs, dus à l'ignorance,
les possibilités explicatives de l'auto-organisation et de
l'émergence dans les systèmes complexes, donnant naissance
en permanence à de nouveaux patterns*. Ces patterns sont
identifiés comme la manifestation du chaos, donnant l'impression
d'être du bruit, mais cachant un ordre sous-jacent et la capacité
de changements rapides et étendus, comme ceux de la pensée
humaine. Ce sont là des horizons à prendre tout à
fait au sérieux, même lorsque l'on n'est pas mathématicien.
Il n'avait jamais été possible avant l'apparition
de la dynamique non linéaire de distinguer entre le bruit
et le chaos. Dorénavant au contraire d'innombrables phénomènes
relèvent de cette nouvelle mathématique, depuis la
dynamique des fluides (météorologie, hydrologie),
l'analyse des flux circulatoires, l'économie et la finance,
la sociologie et la politique. Pourquoi pas le fonctionnement de
la pensée?
Le problème qui se pose est qu'il ne suffit pas de dire
"chaos, chaos" pour expliquer la conscience et surtout
la décision volontaire. On peut intuitivement sentir une
analogie prometteuse entre ce qui se passe au sein de populations
de milliards de neurones et au sein de l'atmosphère, par
exemple. Il ne parait pas absurde de comparer la naissance et la
dérive d'une pensée au sein du cerveau, se manifestant
par des modifications de l'état électrique des neurones
impliqués, avec la création et la dérive d'une
dépression sur le front polaire en météorologie.
Reste quand même d'une part à justifier expérimentalement
que de telles comparaisons ont un sens et, d'autre part, à
poser de nouveau la question du libre-arbitre. Le Pr Freeman veut
encourager, nous dit-il, les gens à se convaincre qu'ils
ont la possibilité de faire des choix. Pour cela, il veut
renouveler la définition de la causalité volontaire.
Loin que celle-ci soit réservée aux humains, il la
fonde dans le concept d'action orientée vers un but (goal-oriented
action) appelée aussi "intentionnalité".
Ce terme employé par Thomas d'Aquin dès 1272, est
très à la mode aujourd'hui. Il décrit l'engagement
total d'un acteur, corps et cerveau, vers une action correspondant
à un but choisi par cet acteur. Il se distingue du motif
et du désir qui sont des sous-produits de cette intention
ou intentionnalité.
Dans la mesure où le cerveau s'implique dans le processus
d'intentionnalité, des significations se créent, exprimées
sous forme de symboles, gestes et mots. Elles résultent du
fait que le cerveau crée des comportements intentionnels,
puis se modifie en fonction des conséquences sur le monde,
perçues par les sens, de ces comportements (processus appelé
"assimilation" par d'Aquin et Piaget): le soi arrive à
comprendre le monde en s'adaptant à lui. Pour l'homme, animal
social et verbalisé, c'est plus particulièrement l'impact
de l'action de l'individu sur les autres, qui crée le soi,
en lui bâtissant progressivement une expérience et
une histoire. Le contenu des significations est très largement
social (résultant du contact avec la culture), mais les mécanismes
doivent en être étudiés en terme de dynamique
cérébrale.
Les significations, pour l'auteur, sont des structures vivantes
qui croissent et changent, tout en persévérant. Elles
s'expliquent par des phénomènes relevant de la dynamique
non-linéaire. Pour mieux les situer, et préciser comment
du chaos peut venir l'auto-détermination, il nous invite
à comprendre l'organisation hiérarchique des neurones
en deux niveaux de taille et d'échelle. Il présente
les concepts d'état du neurone individuel et d'une population
de neurones, sa variable d'état et son espace d'état,
la stabilité des états et les transitions d'état
entre états à l'occasion d'une déstabilisation.
Il applique ensuite ces concepts de la dynamique aux premiers effets
de la perception de l'environnement par les sens. Le cerveau répond
au changement du monde en déstabilisant ses cortex sensoriels
primaires. Ainsi se construisent des patterns d'activité
neurale constituant une nouvelle signification. Ces patterns, en
atteignant d'autres zones du cerveau sont "digérés"
de façon spécifique à chaque personne, en fonction
du contenu préexistant propre à cette personne.
A un niveau hiérarchique supérieur, les différents
patterns émis par les cortex sensoriels sont fusionnés
dans les structures profondes du cerveau, en donnant naissance à
de nouveaux patterns d'activité. Aucune structure n'assure
de coordination spécifique. Celle-ci naît, comme Gérald
Edelman l'a fait remarquer, de l'existence de voies massivement
réentrantes permettant à chaque sous-ensemble d'informer
les autres des produits de son activité, et de tenir compte
de l'activité des autres sous-ensembles.
A un niveau encore supérieur, le Pr Freeman fait intervenir
l'attention ou état de veille (awareness) en relation avec
la formation et la conservation des significations. L'attention
n'est pas indispensable à la mise en oeuvre de comportements
intentionnels, mais elle intervient quand le cerveau a besoin de
penser ses intentions et de se les représenter en mots -
ceci notamment à l'occasion de la communication avec les
autres par les langages. Ceci nous conduit au cur de ce que
l'on appelle la conscience.
Je traduis ici ce qu'en dit Walter Freeman: "Nous approcherons
la biologie de la conscience en examinant les concepts de causalité
linéaire et circulaire. La façon dont nous nous représentons
les causes peut être expliquée en termes neurobiologiques
comme dérivant de celle dont nous sommes conscients de notre
expérience et de notre intentionnalité. Ceci montre
les limites de la causalité linéaire, et nous aide
à comprendre la causalité circulaire, qui est une
espèce d'abri à mi-chemin entre la confortable certitude
de la causalité et l'effrayant désert, ne laissant
pas de place à l'humain, découlant de processus sans
cause. Ma conclusion s'accorde avec une hypothèse proposée
par le psychologue William James en 1878, selon laquelle la conscience
est interactive avec les processus cérébraux, en n'étant
ni un épiphénomène ni une cause. La conscience
ne contrôle pas les actions comportementales, au moins directement.
En terme de dynamique, c'est un opérateur, parce qu'elle
module les dynamiques cérébrales dont ont découlé
les actions passées. Résidant nulle part et partout,
elle reforme les contenus qui sont fournis par les différentes
parties du cerveau. C'est la croissance considérable des
lobes frontaux et temporaux chez l'homme qui a permis ceci".
Dans la suite du livre, l'auteur montre comment l'interaction des
individus au sein de la société humaine forme et consolide
les significations individuelles, à travers des comportements
sociaux complexes, liés à l'éducation, voire
à des états de conscience altérés et
de transe. Il appelle ce processus "unlearning" que l'on
pourrait traduire par socialisation (sinon lavage de cerveau).
Nous ne rentrerons pas plus avant dans le détail des argumentations
proposé par les 7 chapitres de l'ouvrage. Trois questions
cependant, que nous avons effleurées dans ce bref commentaire,
méritent quelques précisions.
Quels sont les concepts de neurodynamique cérébrale
utilisés?
Ceux-ci sont énumérés p. 48. Citons les 5
premiers des 10 proposés par l'auteur:
la transition d'état d'une population excitée d'un
point attracteur à activité zéro à un
point attracteur non-zéro avec une activité d'état
d'équilibre par feed-back positif
l'émergence d'oscillation à travers un feed-back négatif
entre des populations neuronales excitatrices et inhibitrices.
la transition d'état d'un point attracteur à un attracteur
de cycle limite qui régule l'oscillation d'état d'équilibre
d'une population corticale mixte excitatrice-inhibitrice.
la genèse de chaos en activité de fond par des feed-back
combinés positif et négatif parmi trois ou plus populations
mixtes excitatrices-inhibitrices
une onde distribuée d'activité dendritique chaotique
qui porte un pattern spatial de modulation d'amplitude résultant
des hauteurs locales de l'onde.
Nous vous renvoyons au texte pour la suite et les démonstrations.
Quelle est la base expérimentale de telles propositions?
Celle-ci résulte, sauf erreur de notre part, d'expérimentations
sur lapins vivants, utilisant de micro-capteurs d'activités
électriques implantés dans certains zones du cerveau
de ces animaux. On peut se demander si cette expérimentation
n'est pas un peu fragile. Peut-on aisément la transposer
à l'homme? Selon l'auteur, les mécanismes de la dynamique
neuronale sont les mêmes, ce qui n'aurait rien de surprenant,
vu que les neurones sont très semblables.
A-t-on enfin compris, grâce à de tels travaux, la
nature exacte du libre choix chez l'homme?
Ce serait sans doute trop beau d'espérer une réponse
claire et définitive. Cela d'ailleurs serait su de tous.
Disons qu'un début d'intuition de la façon dont on
pourrait se représenter la volonté consciente commence
à émerger, grâce à cette espèce
de rupture épistémologique que permet la mathématique
du chaos et le concept de causalité circulaire, combinés
avec ces autres concepts que sont l'intentionnalité et la
création par le langage du moi social. Dit en termes simplistes,
ceci pourrait s'exprimer ainsi: l'individu que je suis, impliqué
tout entier dans un projet, en relation permanente avec ses homologues
et le reste du monde, construit sa décision en temps réel,
par le comportement de tout son corps. Son cerveau n'en est informé
au plan conscient qu'avec un léger retard. La volonté
perçu comme consciente n'a pas décidé du comportement
en cours, mais elle intervient pour en lisser les différents
aspects, le moduler et finalement, le légitimer au regard
de l'ensemble des significations constituant la personnalité
profonde du sujet.
Quoiqu'il en soit, il parait indiscutable que les mathématiques
de la dynamique non-linéaire appliquées à de
grandes populations, atomes et molécules, cellules, neurones,
individus, groupes, sont encore loin d'avoir épuisé
leurs possibilités explicatives, face à des phénomènes
qui nous paraissaient jusqu'à présent incompréhensibles,
ou devoir relever d'analyses purement philosophiques. Les travaux
relatifs à la vie artificielle n'ont d'ailleurs pas attendu
pour exploiter ces ouvertures. C'est là finalement, selon
nous, même si d'innombrables points restent certainement encore
à préciser, le grand apport du Pr. Freeman et de son
équipe.
* On peut traduire le terme de pattern par mode d'organisation
ou de distribution, mais nous préférons l'utiliser
tel que en français.