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16 Novembre 2001
Notes
par Jean-Claude Empereur
Body of secrets
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Body of secrets
James Bamford
Doubleday, 2001, 721 pages
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James
Bamford, qui s'est spécialisé comme auteur-enquêteur
dans le déchiffrage des secrets de la puissante et
mystérieuse Agence Nationale de Sécurité
NSA (livre précédent: The Puzzle Palace),
nous livre un nouvel ouvrage de plus de 600 pages sur ce
même sujet.
La NSA est décrite dans un style très vivant,
presque romanesque, mais qui s'appuie sur des sources apparemment
très sûres (près de 200 pages de notes
documentaires). L'histoire de l'Agence est décrite
depuis les temps héroïques de la guerre froide,
jusqu'à nos jours. Il y apparaît clairement
qu'Internet est devenu l'outil favori du renseignement pour
ce type d'organisme et de missions.
L'auteur laisse même entendre que le réseau
mondial a été conçu à cette
fin par les autorités américaines. L'avenir
est également sans ambiguïté. Grâce
à un Internet de plus en plus ramifié et fréquenté,
grâce aux systèmes d'écoutes dont le
plus connu est Echelon, grâce aussi aux robots hyper-intelligents
existants ou en cours de développement afin de transformer
en informations exploitables les milliards de communications
interceptées, la domination du cerveau américain
sur le monde - et sur les acteurs de la mondialisation -
ne fera que se renforcer.
Pour en savoir
plus
Tout sur le livre : http://www.randomhouse.com/features/bamford/home.html
Le site de la NSA : http://www.nsa.gov
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LA NATIONAL SECURITY AGENCY (NSA)
Vers le " monitoring " de la mondialisation ?
" In God, we trust, all others we monitor ". Cette
phrase est placée en exergue du livre très intéressant
et très documenté de James Bamford - "Body of Secrets"
- Anatomy of the ultra secret National Security Agency, from the
cold war through the dawn of a new century -
Rendre compte d'un livre consacré au renseignement,
à l'espionnage électronique, ses moyens, ses méthodes,
ses objectifs implique nécessairement prudence et circonspection,
tant le risque est grand de manipulation et de désinformation.
S'agissant de la NSA, la plus secrète, la plus
puissante, la plus technique, la plus mystérieuse aussi des
agences de renseignement, la circonspection s'impose d'autant plus.
Toutefois, malgré ces réserves, le livre
de J. Bamford - une véritable "somme" - mérite la
plus grande attention(1).
Lorsqu'on imagine, que, pour d'évidentes raisons,
il ne concerne sans doute que "les dix pour cent émergés
de l'iceberg", l'on ne sait ce qui doit l'emporter de l'inquiétude
ou de la stupéfaction. En effet, l'histoire déjà
longue de la NSA illustre et confirme la détermination et
la volonté des ETATS-UNIS de contrôler "informationnellement"
le monde.
La NSA est à la fois la toile et l'araignée
du Web. On savait la NSA puissante et tentaculaire, on ne l'imaginait
pas à ce point.
Dans la perspective qui est la nôtre, qui consiste
à détecter, par l'analyse des conséquences
de l'utilisation massive des technologies de l'information (ordinateurs,
logiciels et réseaux), ce qui, dans la conduite des sociétés,
fait appel aux processus "d'automatisation", le livre de J. Bamford
est particulièrement éclairant.
Un système planétaire d'acquisition
de l'information
L'auteur montre tout d'abord comment, dès la
Seconde guerre mondiale, puis tout au long de la guerre froide,
enfin après l'effondrement de l'Union Soviétique,
se construit année après année, pièce
par pièce, un système global, intégré
d'écoute (eavesdropping) à l'échelle de la
planète au seul profit du monde anglo-saxon.
Le système comprend des ordinateurs, des réseaux,
des satellites, des stations d'écoute, des dizaines de milliers
d'agents : mathématiciens, linguistes, concepteurs ou casseurs
de codes, informaticiens, physiciens, militaires, civils, etc
recrutés au moyen des méthodes les plus sophistiquées
qui soient, pour la plupart d'entre eux formés dans une université
" maison ", pratiquant au quotidien une véritable culture
du secret et vivant au cur de ce que Bambord appel "Crypto-City".
Le livre fourmille d'anecdotes, de réflexions,
d'interrogations, toutes plus intéressantes les unes que
les autres.
Sur un point qui a récemment frappé l'opinion
ainsi que le Parlement Européen - le Système
ECHELON - l'auteur lève le voile sur l'ampleur et les
objectifs de ce projet dont on est sans doute encore loin, aujourd'hui,
d'avoir mis en évidence toutes les potentialités.
Ecoutons l'auteur :
" Depuis la signature du UK/USA Communications
Intelligence Agreement, le 5 mars 1946, le partenariat [UK, USA,
NEW-ZEALAND, CANDA, AUSTRALIA], s'est développé en
permanence. A la fin des années 80, il n'y avait pas un seul
endroit du monde sur terre, qui ne soit couvert par une station
d'écoute appartenant à l'un de ses membres ou par
un satellite américain ".
"Les principales nations anglophones scellèrent
à partir de 1977 un accord ultra-secret leur permettant d'écouter,
de par le monde, leurs amis comme leurs ennemis."
"Le partenariat UK/USA devint
ainsi une entité supranationale, avec ses propres lois, ses
codes, ses prestations de serment, ses langages, tous ultra-secrets
et cachés du public".
" L'UK/USA se comporte en
" nation virtuelle " avec CRYPTO-CITY comme capitale et FORT MEADE
comme quartier général. Le logiciel faisant fonctionner
le système reçut le nom d'ECHELON " (pp 403-404).
Grâce à ces quelques citations, on mesure
bien l'enjeu géopolitique : mettre sur écoute le monde
non anglo-saxon. En cinquante ans, le réseau s'est très
fortement développé et diversifié. Il continue
dans cette voie.
Voilà pour la dimension "horizontale" du système
: couvrir la planète. Qu'en est-il de la dimension "verticale"
: accéder le plus instantanément possible au plus
grand nombre de données. Sur ce plan également, l'ouvrage
est très éclairant.
Le renseignement, moteur de l'industrie des technologies
de l'information
On mesure à un point qu'on ne soupçonnait
pas combien la NSA a joué un rôle essentiel depuis
les origines dans la conception et le développement des ordinateurs
aux Etats-Unis, et en particulier des supercalculateurs ainsi bien
entendu que de leur logiciel.
Du STRETCH dont les services américains d'IBM
disaient, à l'époque, en 1955, qu'il ne pouvait avoir
que deux clients, la NSA et l'Atomic Energy Commission (AEC) au
CRAY 2 trente ans plus tard, dont l'auteur qui tout au long de son
livre développe une conception anthropomorphique de la NSA
(1), dit qu'il ressemblait à un être humain, parcouru
par une sorte de "plasma sanguin" (blood plasma) rouge et pétillant,
irriguant l'ensemble de la machine, elle-même constellée
de lumières clignotantes, l'agence pilote tous les projets,
etc
Non sans humour, J. Bamford écrit : "SEYMOUR
CRAY's latest masterpiece, looked more like bordello furniture than
a super number cruncher in a code breaking factory " (p.592).
Plus tard, dans les années 1980, lorsque les
Américains, libéralisme oblige, choisiront de recourir
presque exclusivement aux composants japonais, la NSA, consciente
du danger que représentait cette politique, décide
de fabriquer elle-même avec l'aide de National Semi Conductor,
les composants nécessaires à ses propres ordinateurs.
Au cours des années 90, la NSA est toujours présente,
en 1992 est conçu le CRAY 3 Super Scalable System, destiné
à devenir le cerveau de ce qui est déjà surnommé
"the world's ultimate spying machine" .
Aujourd'hui, avec l'appui des centres de recherche internes de la
NSA (Communication and Computing Center, ex-NSA Research Institute
; Laboratory for Physical Sciences, LPS, etc.) les recherches se
développent sur les supercalculateurs et se poursuivent avec
la mise en chantier du CRAY T3 E - 1200(2)
disposant de 1088 processeurs, et pouvant atteindre ainsi une vitesse
de pointe de traitement de 1,3 teraflops, soit 1,3 trillions d'opérations
par seconde
Le "data mining" quant à lui, qui est la raison
d'être de la NSA, se poursuivra avec d'autant plus d'efficacité
qu'on lui fournit dès aujourd'hui, selon l'auteur, l'assistance
d'un système de stockage des données capable d'engranger
l'équivalent de 1.500.000 années du Wall Street Journal
ou d'un mur de livres empilés par 11 sur une distance allant
de New-York à Los Angeles.
En addition à ces moyens de stockage a été
mis en place un nouveau système fonctionnant en réseau
reliant plusieurs ordinateurs de la taille d'un portable et capables
de stocker 5 trillions de pages, accessibles simultanément,
soit l'équivalent en quantité d'informations d'une
pile de feuilles de papier de 240 km de haut !
Aujourd'hui, les chercheurs de la NSA utilisent les
techniques de " portes logiques ", moléculaires, ou atomiques,
développant les recherches, alliant l'électronique
au biologique, travaillent sur des projets de calculateurs plusieurs
milliers de fois plus rapides que ceux qui existent actuellement.
L'objectif avoué étant d'aller explorer tous les recoins
d'Internet en moins d'une ½ heure ("
a search engine that could examine every nook and cranny of the
INTERNET in half an hour
[a kind] of brute force decoder"
p. 610).
Par ailleurs, la NSA utilise pour ses besoins et ceux
de se principaux clients un super Internet ultra protégé
et ultra sécurisé INTERLINK.
Quand on sait que la Defense Advanced Research Project
Agency (DARPA) qui a conçu il y a trente ans Internet, est
le partenaire habituel de la NSA, on mesure à quel point
le "renseignement" est au "coeur du cur" du complexe militaro-industriel
américain.
Vers le "Monitoring" de la planète
Je pense qu'il fallait s'étendre un peu sur
ces rappels technologiques, pour prendre conscience du rôle
stratégique de la NSA dans la mise en uvre d'une véritable
politique de "control and command" de la planète pour reprendre
l'expression militaire américaine.
L'axe central de cette stratégie, c'est sinon l'automatisation
de la mondialisation, du moins, pour reprendre la phrase citée
en exergue, son " monitoring ".
L'automatisation, voire la "cérébralisation", viendront
plus tard
La NSA est l'un des centres, peut-être même
le "centre", de la puissance américaine. Elle observe, photographie
(satellites, avions espions, drones), écoute, décrypte,
extrait (data mining), analyse, commente et délivre l'information
à ses "clients", les principaux d'entre eux étant
le Gouvernement Fédéral (NSC, CIA, etc
) mais
aussi selon toute vraisemblance, l'ensemble du "complexe". A leur
tour, ces "clients" exploitent, informent, désinforment,
déstabilisent, manipulent l'opinion, les médias, l'industrie
culturelle. Les résultats de cette information/désinformation/manipulation
sont ensuite mesurés, analysés, réinjectés
dans le système par voie d'enquêtes, de sondages, transformés
en discours, prises de position, actes diplomatiques ou militaires,
etc.
La boucle est bouclée. Une sorte de "couplage
sociétal" s'établit et finit par se développer
de lui-même, avec à la limite le risque d'échapper
à tout contrôle.
Présentation simpliste direz-vous, par trop
mécaniste, certes, mais la tendance est là, la dérive
est positive(3).
Petit à petit, c'est ainsi que s'édifie la cyberplanète
et que s'élabore à l'échelle mondiale une intelligence
collective (en l'occurrence au double sens du terme).
Il ne sert à rien, me semble-t-il, de critiquer cette politique
américaine du renseignement. Il est normal que les USA cherchent
à se protéger et à influencer à leur
profit le reste du monde. C'est une logique de puissance bien naturelle.
Toute récrimination à cet égard me paraît
sans objet et semble inspirée par le dépit et le reflet
d'un complexe d'infériorité.
Ce qui est en revanche anormal, c'est que les Européens dûment
avertis (cf. le rapport du Parlement Européen) ne cherchent
pas de leur côté à bâtir leur propre système.
Les événements du 11 septembre conduisent
à ce que la dimension protection/renseignement/recherche
militaire devienne dans les mois et les années à venir,
l'un des axes majeurs de la construction européenne. De ce
point de vue, il est essentiel pour les Européens de comprendre
que cette dimension trop négligée jusqu'à maintenant
implique un effort aussi important que celui qu'ils ont engagé
jadis dans l'aérospatial ou le nucléaire. Au-delà
de l'indépendance qu'il leur fait défaut, de la souveraineté
qu'il leur faut retrouver, c'est bien de leur survie qu'il s'agit.
Il faut lire "Body of Secrets": ce livre fourmille
d'informations qui seront très utiles à ceux qui pensent
que le monde multipolaire de demain sera le théâtre
d'une âpre compétition sinon entre "grands automates
sociétaux", mais, à tout le moins, entre grands systèmes
d'information stratégiques avec tout ce que ceci comporte
en termes de recherche fondamentale et appliquée, de technoscience,
de créativité industrielle, d'investissement public,
d'effort financier et budgétaire et, finalement, de volonté
politique. En sommes-nous réellement conscients, en sommes-nous
capables ?.
Du "Grand Jeu" au "Grand Echiquier", si les données
n'ont pas changé, les méthodes se sont sophistiquées
et les moyens multipliés de manière inimaginable,
l'information - son acquisition, son traitement, son analyse, son
exploitation - est au cur de la mondialisation.
Dans ce domaine comme dans d'autres, il faut à la GRANDE
EUROPE une grande politique.
(1)
Body of Secrets se compose de 14 chapitres intitulés Memory,
Sweat, Nerves, Fists, Eyes, Ears, Blood, Spine, Adrenaline, Fat,
Muscle, Heart, Soul, Brain. Il n'y a chez Bamford une perception
"hobbesienne" de la NSA. LEVIATHAN, voire ALIEN ne sont pas loin
! 
(2) Bien que
Seymour Cray soit mort dans un accident d'automobile, ces super
calculateurs portent toujours son nom. 
(3) Il est vrai qu'il y a des failles. Les
événements du 11 septembre l'on montré. L'histoire
dira peut-être un jour si ce sont les systèmes de renseignement
qui ont fait défaut, ou si c'est l'exploitation de leurs
informations au plus haut niveau qui a échoué. C'est
tout le problème de ce que les experts du renseignement appellent
le "basic missing link".
Automates Intelligents © 2001
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