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25 Octobre 2001 Présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast
Un avion
de tourisme serait tombé sur la zone industrielle...*
Interprétation adaptative du discours dans
une situation multiparticipants : modélisation par agents
Thèse de Franck Lesage
Laboratoire d'informatique - Université du Havre,
2000 Lire la thèse ( 200 pages, pdf, 977
Ko )
* ce complément de titre est de nous
Qu'on le dise ou pas officiellement, nos sociétés
industrielles et technologiques sont fragiles. Les risques
majeurs "normaux" sont considérables. S'y ajoutent
maintenant les risques terroristes. Si des changements radicaux
dans les méthodes et moyens de prévention
ne sont pas mis en place, les catastrophes deviendront plus
nombreuses. Les autorités publiques qui n'auront
pas "su prévoir" seront de plus en plus gravement
accusées par les populations, d'une façon
pouvant aller jusqu'à une remise en cause du système
démocratique.
Que faire ? Il se trouve qu'au moins deux thèses
ont été soutenues pour l'obtention du grade
de Docteur à l'Université du Havre dans les
années 1999 et 2000, sous la direction du professeur
Alain Cardon. Il s'agissait de montrer comment l'Intelligence
Artificielle Distribuée (IAD) peut offrir des
pistes permettant d'aider les responsables à gérer
les situations de crise. L'objet visé était
très rustique : montrer comment interpréter
les discours divers et parfois contradictoires des autorités
intervenant lors de la survenance d'un accident. Des logiciels
peuvent-ils faire apparaître les divergences, proposer
des solutions de conciliation, le tout en temps réel
?
Une lecture attentive de la thèse (difficile)
de Franck Lesage montre que des pistes existent, diffuses
mais prometteuses. Mieux, la formalisation de la situation
et de sa complexité, l'identification des acteurs
et de leurs rôles oblige à une vision systémique
qui devrait être profitable à tous, quels que
soient les choix organisationnels ou technologiques qui
seront retenus.
Il aurait donc fallu que cette thèse
eut des suites, dans le cadre d'un projet d'ampleur suffisante
pour mobiliser tous les acteurs. Il aurait fallu parallèlement
que soient mis en place des équipements de surveillance
et d'intervention modernes, seuls capables de permettre
le déploiement de l'IAD. Il aurait fallu enfin que
le commandement humain, plus que jamais indispensable, fut
réaffirmé et renforcé, autour des autorités
adéquates, le Préfet, assisté des services
de la Sécurité Civile et des autres chefs
de service concernés.
Certaines améliorations dans la prévention
et l'intervention sont à l'étude actuellement,
suite aux attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, l'accident
de l'Usine AZF à Toulouse et les menaces terroristes.
On peut craindre cependant que, comme toujours, les moyens
et les réorganisations nécessaires soient
chichement alloués aux demandes des services. On
peut craindre aussi que la collaboration avec les scientifiques,
les associations et les citoyens, indispensable dans la
perspective systémique, soit négligée
ou même refusée. D'où l'exercice que
nous vous proposons, redécouvrir la thèse
de Franck Lesage dans une véritable approche de défense
civile.
Le décor
Nous sommes dans les zones industrielles du Havre et
de la basse Seine. Il s'agit d'un vaste ensemble où s'interpénètrent
les entreprises à haut risque (Seveso), les stockages de
liquides les plus divers, les entrepôts multiples, les navires
à quai ou en route dans le chenal, les véhicules routiers
et convois ferroviaires souvent porteurs de matières dangereuses
et finalement les voies routières et les habitations, écoles,
implantations urbaines multiples. A portée de vent, selon
la direction de celui-ci, les villes du Havre, de Rouen et des côtes
de la haute et basse Normandie.
Pour assurer la sécurité de tout ceci,
on trouve des autorités multiples aux cultures et aux intérêts
différents, sinon contradictoires. La thèse en donne
une description qui sans être détaillée, montre
cependant l'enchevêtrement des responsabilités. Il
y a d'abord les entreprises elles-mêmes, qui sont en premier
lieu responsables de leur sécurité, en application
de réglementations administratives souvent d'ailleurs anciennes.
Il ne faut pas se cacher qu'elles en font le moins possible, par
souci d'économie et aussi par routine. Les personnels eux-mêmes
sont partagés entre la demande de conditions de travail plus
sécurisées et la peur de mettre en difficulté
leur employeur, dont la plupart sont dans des situations économiques
critiques.
Viennent ensuite les services techniques de l'Etat
et des collectivités locales, chargées de réglementer
les situations de détail et de contrôler l'application
des textes et des normes de sécurité. Ces services,
bien que compétents, manquent d'outils de surveillance et
de contrôle, mais aussi et surtout d'effectifs. Les estimations
faites à propos de l'accident de Toulouse ont montré
que les DRIRE (Direction régionale de l'industrie, de la
recherche et de l'environnement) manquent globalement d'au moins
1000 inspecteurs. Ceux-ci sont des techniciens ou ingénieurs
de bon niveau, qu'il faut recruter, former et motiver dans des conditions
difficiles.
Sur un plan plus général interviennent
de nombreuses autres administrations, dépendant de ministères
ou de collectivités locales différents, dont les attributions,
les zones de compétence, les modes d'intervention ne se recoupent
pas nécessairement. Nous n'en donnerons pas la liste ici.
Mentionnons seulement ceux auxquels on fait le plus souvent appel
: gendarmerie, sapeurs-pompiers, SAMU. Mais, selon l'ampleur de
la crise, ce sont pratiquement tous les services de l'Etat et des
grandes entreprises publiques (EDF/GDF, SNCF, etc.) qui se trouvent
mobilisées.
La coordination d'ensemble est assurée par le
préfet de département et le préfet de région,
quand la catastrophe ne dépasse pas les limites du département.
Au delà interviennent les autorités civiles et militaires
en charge de la zone de défense, voire évidemment
l'Etat lui-même en cas de catastrophe d'ampleur nationale.
Le préfet dispose d'outils réglementaires lui permettant
de mobiliser les moyens civils et militaires, prévus par
la loi du 22 juillet 1987 : plan Orsec (organisation des secours)
et plans d'urgence, adaptés à la nature de celle-ci
: plan d'opération interne (POI), plan particulier d'intervention
(PPI), plan de secours spécialisé (PSS) et finalement
plan rouge, déclenché au delà d'un certain
nombre de victimes.
Tout ceci montre que le décor est planté
pour préparer un drame, celui découlant d'une communication
ambiguë sinon contradictoire entre autorités peu ou
mal équipées pour travailler de façon rapide
et coordonnée.
L'accident
Nous sommes dans des conditions difficiles. L'accident
se produit toujours dans de telles conditions. Il fait nuit, le
brouillard couvre la zone industrielle et l'estuaire, les vigilances
sont assoupies, malgré les consignes. Soudain, des coups
de téléphone ou des appels VHF s'échangent
: un avion de tourisme serait tombé sur la zone. Les premières
minutes et quart d'heure, avant toute intervention (alors que les
minutes peuvent être décisives) se passent à
essayer de se comprendre : qui parle? Quel type d'avion? Où?
quels sont les dommages? quels sont les risques? Qui fait quoi?
Très vite, l'accident précisé,
des incohérences se manifestent. Telle autorité interdit
l'accès à la zone, pour éviter de nouveaux
accidents en chaîne ou pour permettre un début d'enquête
de police. Telle autre chargé de l'urgence sanitaire ne comprend
pas pourquoi elle ne peut intervenir. Telle autre autorité
enfin, chargée du commandement (le préfet assisté
du directeur de la sécurité civile, mais aussi tel
maire), veut commencer à mettre un peu d'ordre et déclencher
d'autres interventions. Mais les liaisons sont confuses, saturées,
les messages difficilement compréhensibles. Un temps précieux
est perdu. Le nuage toxique, si toxicité il y a, commence
à dériver vers les quartiers habités. Mais
quels quartiers au juste ? Le service météorologique
commence seulement à dresser des cartes de contamination
possible.
La thèse ne dit pas tout cela, d'autant plus
que les autorités en charge de la sécurité
et du commandement n'ont participé à l'étude
que de façon très légère. Par contre,
elle le montre si l'on peut dire de façon cryptée,
grâce au pouvoir de représentation systémique
qu'offre la modélisation par systèmes d'information
et de communication (SIC) et systèmes multiparticipants.
L'identification des acteurs, de leurs compétences administratives,
de leurs cultures, des messages qu'ils peuvent échanger s'impose
pour construire des modèles pertinents. A ce premier apport
de la modélisation s'ajoute celui de l'IAD, qui met ces acteurs
en situation dans des espaces évolutifs de connaissances
et décisions partagées nécessairement flous.
On voit que les méthodes dites classiques de résolutions
de problèmes bien spécifiés (du type des systèmes
experts :si, et si, alors ) ne s'appliquent plus ou, en tous
cas, ne suffisent plus. Des situations non prévisibles se
développent sur un mode chaotique. Il faut les détecter
avant qu'elle ne deviennent catastrophiques. Il faut ensuite réagir
de façon adaptée.
La thèse ne répond pas à toutes
les questions posées. Elle se limite à "développer
un prototype de système multiagents basé sur un modèle
d'interprétation artificielle des messages échangés
entre les acteurs d'un SIC ". C'est-à-dire qu'elle se situe
au tout début du développement de la situation de
crise, avec un nombre d'acteurs très limité. Mais
elle trace la voie. Malheureusement, elle reste très théorique,
formulée dans un langage systémique qui la rendra
incompréhensible aux " autorités " qu'il s'agirait
précisément d'amener à se représenter
elles-mêmes dans des situations complexes. Mais l'objet de
la thèse n'était pas, on peut le supposer, de produire
un outil opérationnel. Il s'agissait de tester des hypothèses
de travail faisant appel à ces méthodologies nouvelles
de l'IAD. On en pressentait la puissance, mais celle-ci restait
à démontrer. Une étude de faisabilité
et d'opportunité (la solution est-elle préférable
à celles existantes) s'imposait.
Nous n'entrerons pas ici dans la description des solutions
de l'IAD ou de la modélisation par systèmes multiagents
adaptatifs. La thèse fournit de nombreux éléments
théoriques, et renvoie à la bibliographie, notamment
aux travaux sur les Systèmes multiagents (SMA) et à
ceux d'Alain
Cardon sur la conscience artificielle. Ce que nous pouvons retenir
est que le système marche, comme le montre les quelques douze
messages échangés entre les 4 acteurs du cas n°
2 et interprétés par le système (La thèse
propose deux autres cas, que nous n'évoqueront pas ici).
La faisabilité paraît donc démontrée,
encore que d'innombrables précisions et perfectionnements
seraient nécessaires. L'opportunité d'un tel système,
par contre, ne se justifiera que dans une approche beaucoup plus
globale de la prévention et de la gestion des risques majeurs.
Une approche globale
pour un projet d'ampleur national
Nous n'en proposerons ici qu'une description sommaire,
en rappelant qu'un premier modèle avait été
établi et mis en uvre de façon opérationnelle
lors des Jeux olympiques d'hiver d'Albertville en 1992. Divers sous-ensembles
ont été réalisés tant par les administrations
civiles (Sécurité civile, lutte contre les feux de
forêts) ) que par les armées. Mais rien de systématique
n'existe encore aujourd'hui.
Le système global comportera plusieurs couches
indépendantes mais intégrées, à développer
sur des zones géographiques plus ou moins étendues.
En fait, la bonne solution consistera à mettre en place de
tels systèmes dans les zones à risques, en assurant
les coordinations nationales et européennes nécessaires
en cas de débordement du risque ou de la catastrophe. Ces
couches sont les suivantes :
- une couche cartographique. On déploiera
un système d'information géographique (SIG) complet,
du type de celui existant à Rotterdam. Rappelons qu'il s'agit,
sur une trame cartographique numérique, de mettre en place
et maintenir, chaque fois que possible en temps réel, les
différentes échelles et les différents objets
nécessaires à la gestion de la situation. Un SIG est
un instrument de gestion et d'aide à la décision mutualisé.
Les différents acteurs (entreprises, services publics )
sont identifiés et apportent leurs éléments
aux autres, sans pour autant se dessaisir de leur responsabilités.
- une couche de capteurs et systèmes d'information.
Le SIG est alimenté par des données fournies par les
acteurs, ou résultant de calculs de synthèse assurés
au niveau central. D'innombrables capteurs existent aujourd'hui,
par exemple en matière de surveillance électronique,
suivi de pollution, etc. Mais il faut qu'ils soient intégrés,
pour prendre toute leur valeur. Ainsi, le déplacement d'un
nuage toxique sera suivi par des observations au sol mais aussi
par des simulations météorologiques.
- un réseau de communication, coordination
et commandement sécurisé à haut débit
(radio-satellitaire crypté) permettant aux acteurs de s'informer
réciproquement de façon aussi normalisée que
possible, ainsi que de se coordonner pour agir, le cas échéant
sous la responsabilité d'une autorité supérieure.
- Une salle de commandement ou salle-opération,
à la fois réelle (sécurisée), distribuée
et virtuelle, permettant aux différentes autorités
d'assurer le rôle d'Etat-Major. Des logiciels adéquats
permettent au commandement d'échapper à la complexité
des situations réelles en disposant d'interfaces à
taille humaine, un peu comme le pilote d'un Airbus peut en général
faire confiance à un joy-stick et quelques visuels intégrant
tous les paramètres indispensables au vol. Cette fonction
est évidemment indispensable, au service de responsables
humains dotés des qualités techniques et de commandement
adéquates. Elle permet aux différents acteurs de se
déployer au meilleur moment et lieux possible, sans se gêner
les uns les autres et en entrant si nécessaire en synergie.
La préfecture, dans le domaine des risques civils, est évidemment
le lieu auquel rattacher cette salle, dans l'état actuel
de la législation.
Sur cette base, qui comporte on l'a vu de nombreuses
technologies mais qui repose pour l'essentiel sur l'action des hommes,
pourront venir s'ajouter des aides à la décisions
faisant appel à l'IA. On trouvera d'abord les nombreux
systèmes experts ou méthodes d'interprétation
des connaissances (data-mining) relevant d'une approche traditionnelle
de l'IA, qui ont toujours un rôle à jouer dans les
situations bien expertisées. Mais s'ajouteront les assistances
offertes par l'IAD, sur le modèle proposé par la thèse
que nous examinons. On sait que le renseignement en général
et l'action de terrain en particulier se heurtent à l'afflux
d'informations floues, contradictoires, parfois malveillantes. Il
ne s'agit pas de désarmer l' "intelligence" humaine (la fameuse
Human intelligence ou Humint), mais d'y ajouter des interprétations
suggérées par des systèmes artificiels capables
de se représenter eux-mêmes, avec leurs objectifs et
leurs cultures. Parallèlement aux simulations classiques,
qui ne peuvent s'extraire des données et des hypothèses
de départ, des agents artificiels capables de produire des
hypothèses, rechercher des solutions optimales par compétition
interne, se remettre en cause en fonction des résultats et
finalement, apprendre par apprentissage, apporteront des modes de
raisonnements proches de celui de l'homme, avec une puissance et
une régularité très appréciable dans
des circonstances où précisément, les hommes
seront très occupés par des urgences plus immédiates.
Ultérieurement, dans de nombreux cas, les mêmes
techniques d'IAD pourront être implantées sur des robots
autonomes véritables, capables d'intervenir isolément
ou en groupe dans des théâtres interdits à l'homme,
contaminés ou virtuellement explosifs. On voit donc que les
applications de ces technologies seraient donc très actuelles
et très utiles.
Malheureusement, de tels systèmes, associant
matériels, intelligence artificielle et humains sont, on
le devine, loin d'être encore des réalités,
tout au moins en France. Il serait donc urgent que des projets d'ampleur
permettent leur développement, en associant les scientifiques,
les techniciens et les équipes d'intervention.