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Docteur
en sciences, physicien nucléaire, professeur à
l'Université de Paris XI (Orsay) et à l'ESE,
Marceau FELDEN est le fondateur et directeur du laboratoire
de physique des milieux ionisés (LPMI-Université
de Nancy I) de 1963 à 1984. Il entretient de nombreuses
collaborations avec différents laboratoires étrangers,
notamment sur les technologies nucléaires spatiales.
Auteur de 8 ouvrages (dont sept de réflexion scientifique
et technologique et un de réflexion politique, "La
démocratie au XXIè siècle"), mais
aussi de nombreuses conférences et émissions
de télévision.
Nous ferons prochainement une analyse
de son dernier ouvrage: "La physique et l'énigme
du réel", Albin Michel, 2000
Voici un livre plutôt ancien, au rythme auquel
se développent les connaissances, dont il a été
assez peu parlé, et qui méconnaît totalement
les possibilités de l'intelligence artificielle moderne.
Nous n'aurions donc que peu de raison de vous le présenter,
sauf un argument de poids, selon nous. L'auteur propose dans une
langue remarquable de clarté, une histoire de l'évolution,
depuis le Big bang jusqu'à l'homme, qui constitue un condensé
de tout ce qu'il est important de savoir dans ce domaine. Beaucoup
de vulgarisateurs ont écrit récemment sur ce sujet,
mais il nous semble que Marceau Felden se situe parmi les meilleurs,
tant par la scientificité de ses propos que par l'étendue
assez stupéfiante de ses connaissances dans toutes les disciplines
concernées de près ou de loin par cette histoire.
Il respecte ce faisant un darwinisme évolutionnaire orthodoxe
qui le rend très moderne aujourd'hui encore, rappelant à
toutes occasions que l'évolution n'a pas de but.
Par ailleurs et surtout, l'ouvrage ne se limite pas à cela.
Il propose des hypothèses générales qui demeurent
d'une grande actualité aujourd'hui pour tous ceux qui s'intéressent
à l'avenir de l'humanité et de ses créations
intelligentes. Sa lecture ou sa relecture ne devrait donc pas laisser
indifférents les spécialistes de la vie artificielle
et de la robotique, sous la réserve concernant l'IA, signalée
ci-dessus, mais qui n'enlève que peu aux mérites de
l'ouvrage.
Résumons rapidement ce qui nous a paru particulièrement
digne de réflexion, dans un livre répétons-le
dont chaque page mérite l'attention.
Un utile rappel initial de ce qu'est
la connaissance scientifique
Il est plus que jamais nécessaire de préciser ce
qui distingue la rationalité pré-scientifique, faisant
par exemple appel aux explications mythologiques (dont les animaux
ne semblent pas capables, faute de disposer du langage) et la rationalité
scientifique. N'y revenons pas. Marceau Felden prend soin de noter
cependant que les déductions et hypothèses de la science
partent d'un corps de prémisses invérifiables, puisque
marqués par l'auto-référence. Il faut donc
admettre la barrière de l'indécidabilité, dans
tout ce qui concerne les grandes questions frontières entre
la science et la métaphysique. L'auteur rappelle cependant
qu'il ne faut pas se hâter trop vite de proclamer l'indécidabilité
de telle ou telle question. Il cite l'exemple du cerveau. Le développement
des études (dont l'IA qu'il ne cite pas) portant sur cet
organe, permet de reculer constamment la limite de l'indécidabilité,
face à cette question fondamentale : le cerveau peut-il se
comprendre lui-même.
Une hypothèse très riche
concernant le développement du cerveau chez homo sapiens
On explique généralement l'accroissement rapide des
aires du langage et du cortex associatif chez l'homo sapiens par
l'explosion des activités langagières symboliques
ayant marqué le passage en savane des hominiens arboricoles.
Mais pourquoi un accroissement si rapide, supposant sans doute un
certain nombre de mutations géniques coordonnées ?
Marceau Felden propose le concept de méta-mutation, qu'il
désigne d'un néologisme inventé qui n'eut pas
de succès, l'ecpédèse (saut hors de...). Selon
cette hypothèse, les cerveaux des préhominiens se
sont trouvés brutalement, avec l'enrichissement constant
des entrées informationnelles sensorielles, et surtout avec
le développement des contenus langagiers symboliques, hors
d'état de traiter de façon cohérente les flux
nouveaux. Ils devenaient donc, en termes systémiques, "instables".
N'ont pu survivre que ceux ayant développé rapidement
les fibres associatives réentrantes faisant l'essentiel du
cerveau intelligent de l'homme moderne. Une méta-mutation
de cette ampleur s'est alors traduite par une réorganisation
d'ensemble de l'organisme individuel, de la vie des groupes et plus
généralement du rôle de l'homme dans la nature.
Le concept de méta-mutation, appelé aujourd'hui aussi
par certain méta-transition (voir
notre éditorial du présent numéro), ou
discontinuité par effet de seuil, est hautement intéressant.
Marceau Felden l'applique à de nombreuses mutations, tant
physiques que biologiques, survenues brutalement au cours de l'évolution.
Mais le concept pourrait trouver prochainement une application dans
le domaine des réseaux informationnels modernes. La multiplication
anarchique des sources et des données échangées
conduit au développement d'un nombre croissant d'agents dits
intelligents visant à analyser et interpréter les
flux (moteurs de recherche et d'indexation ). Mais ces agents
eux-mêmes deviennent inintelligibles, du fait de leur grand
nombre. Il est clair qu'une méta-mutation, soit du réseau,
soit du réseau et de ceux qui l'utilisent, serait la bienvenue
pour éviter que le système d'ensemble ne devienne
instable. Se produira-t-elle spontanément ou à l'initiative
de certains pouvoirs politiques, et sous quelles formes, il s'agit
d'une autre question, tout à fait d'actualité.
En termes évolutionnistes, la méta-mutation ou ecpédèse
de Marceau Felden laisse certains points obscurs. Comment la pression
de sélection a-t-elle pu favoriser si vite, face à
l'instabilité grandissante des névraxes primitifs,
des mutations géniques suffisamment coordonnées pour
produire en grande quantité les fibres associatives d'un
nouveau cerveau coordonnateur ? Il faudrait presque imaginer une
transmission des caractères acquis lors de l'usage culturel.
Les liaisons nouvelles établies par la nécessité
de la survie, suite à l'usage du langage, dans l'encéphale
des hominiens adultes, auraient constitué un environnement
culturel sélectif capable de sélectionner rapidement
les gènes commandant la pérennisation de ces liaisons
au niveau des génomes. On retrouvera les mêmes questions
concernant d'éventuelles méta-transitions modernes.
Par quoi et comment se feront les nouveaux câblages, au plan
des hardware, à celui des logiciels, ou aux deux?
Le concept anthropocosmique
Au terme d'une longue et intéressante discussion concernant
la question donnant son titre à l'ouvrage, l'éventualité
d'autres formes d'intelligences dans l'univers, Marceau Felden conclut
provisoirement par la très forte probabilité de la
solitude humaine à horizon cosmique constant (c'est-à-dire
sans modifications, toujours possibles, de la façon dont
nous nous représentons le cosmos). On sait que la plupart
des cosmologistes ont une opinion différente, estimant statistiquement
probable l'existence d'un grand nombre de civilisations avancées,
il est vrai hors de notre portée. Mais le point le plus intéressant
de cette discussion est la réflexion à laquelle il
se livre concernant l'avenir de cette intelligence humaine, vraisemblablement
seule et pour longtemps dans un univers appelé à disparaître
relativement prochainement après l'apparition de ladite intelligence
(si l'on considère que l'évolution biologique a commencé
voici 4 milliards d'années).
On pouvait craindre à cet égard que Marceau Felden,
comme beaucoup de physiciens abordant la métaphysique, réintroduise
quelque anthropocentrisme salvateur. Il n'en est rien. Il se refuse
cependant à considérer que l'intelligence humaine,
et plus particulièrement le cerveau humain, soit d'aussi
peu de conséquence sur l'évolution que par exemple
les cornes du mégacéros évoquées récemment
par Stephen Jay Gould. Ceci le conduit,
afin de rester dans les limites du darwinisme orthodoxe (ce dont
nous lui savons gré), à réfléchir sur
la notion de hasard, notamment à la source des méta-mutations
ou transitions par effet de seuil.
Si le hasard intervient à tous moments pour permettre l'émergence,
dans les systèmes complexes que sont les organisations physiques
ou biologiques, de nouvelles formes soumises à la sélection
darwinienne, il se construit néanmoins du fait de la réussite
de certaines solutions, un arrière-plan environnemental qui
représente le nouveau milieu sélectif au regard duquel
le hasard propose de nouvelles mutations créatrices. Il n'y
a donc pas à chaque fois retour à zéro, si
l'on peut dire.
Ceci paraît une évidence, car comment expliquer en
termes darwinistes l'apparente continuité finalisée
se traduisant par l'apparition de cerveau humain ? Ceci dit, pour
nous qui sommes des hommes dotés d'un tel cerveau, et non
des virus ou bactéries, nous nous trouvons aujourd'hui dotés
par cette branche particulière de l'évolution ayant
conduit à l'encéphalisation puis à la science,
d'un outil tout à fait respectable pour influencer un tant
soit peu l'évolution de l'univers.
C'est ce que Marceau Felden qualifie de principe anthropocosmique.
Si l'homme est seul dans l'univers proche, si à la suite
des développements futurs de la science et d'une sagesse
collective qui lui manque encore, il est capable dans les siècles
prochains de s'étendre dans le système solaire puis
dans la galaxie, en les modifiant nécessairement, il deviendra
un acteur non négligeable dans l'histoire chaotique du cosmos.
Comme nous l'avons indiqué, Marceau Felden, à l'époque
où ce livre fut écrit, n'avait aucune confiance en
l'IA, qui relevait de ce que l'on appelle aujourd'hui la vieille
IA (GOFAI). Il n'envisage donc pas les symbioses possibles entre
le cerveau et de super-intelligences artificielles auto-adaptatives.
Par contre, il soupçonne en conclusion du livre que la science,
assistée par les super-ordinateurs, pourra mettre à
jour (c'est-à-dire en fait créer par matérialisation)
une espèce d'univers de l'information qui constituerait un
composant primaire du cosmos, auquel le cerveau de l'homme finirait
par s'accorder. D'où ce concept d'anthropocosmos. L'idée
bien qu'un peu mythique est intéressante, et nous invite
à réfléchir sur ce que certains physiciens
appellent le réel voilé, et certains mathématiciens
la mathématique archaïque.
Elle est en tous cas très encourageante pour ceux qui croient
en l'avenir de la science, notamment de la recherche fondamentale,
trop décriée aujourd'hui.