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Traduit de Leonardo's Mountain of Clams and the Diet of Worm
- Harmony books, N.Y. 1998
Seuil ; Science ouverte 2001
Stephen
Jay Gould, né en 1941, est entre autres titres professeur
de zoologie et professeur de géologie à l'université
Harvard, ainsi que conservateur pour la paléontologie
des invertébrés au musée de zoologie
comparé de cette université.
Il a toujours été un darwinien évolutionniste
convaincu, bien qu'il ait tenu à nuancer les vues parfois
simplistes de ses collègues sur ces sujets. Sa théorie
des équilibres ponctués lui a permis notamment
de montrer que l'hypothèse des changements graduels
continus n'était pas toujours pertinente.
Ecrivain élégant,
disert, humaniste, il a été et demeure, malgré
une santé fragile, de tous les combats intellectuels
pour une science plus accessible et plus ouverte à
l'interdisciplinarité. Cela ne l'a pas empêché
d'être parfois férocement attaqué.
Cela fait longtemps que nous aurions du présenter un des
nombreux ouvrage de Stephen Jay Gould, naturaliste et écrivain
mondialement connu. Notre excuse tient au fait qu'il est si connu
justement qu'il n'a guère besoin d'être mis en valeur.
Chacun de ses nouveaux écrits est abondamment commenté,
tant par les scientifiques que par la presse de vulgarisation.
Les coquillages de Léonard (Leonardo's Mountain of Clams
and the Diet of Worms ) est le dernier représentant publié
en France, de sa collection de nouvelles et réflexions scientifiques,
entreprise depuis une vingtaine d'années. Ce livre vient
seulement malheureusement d'être traduit en français,
mais il a été publié aux Etats-Unis en 1998.
Depuis cette date, les évènements scientifiques n'ont
sans doute pas manqué pour entretenir la verve de notre biologiste.
Mais il faudra attendre un peu pour y accéder dans notre
langue. La série constitue une des plus longues collections
d'essais scientifiques, sous le patronage du "Natural History
magazine". L'auteur a annoncé qu'elle devrait se terminer
avec l'arrivée du nouveau siècle.
Ces essais sont non seulement très agréables et vivants
à lire, mais le fruit d'un travail considérable portant
sur l'environnement humain et historique des connaissances scientifiques.
Ils montrent aussi l'inlassable imagination de l'auteur, qui lui
permet de soulever des questions ou d'envisager des solutions dont
le lecteur s'aperçoit à sa honte qu'il était
à cent lieues. Grâce à ces lectures, on découvre
des écrivains et scientifiques du passé, quelques
uns injustement méconnus, d'autres mal compris. Stephen Jay
Gould porte généralement sur eux un regard compréhensif
et savant qui leur redonne vie. Dans le même temps, les problèmes
de la science et de la philosophie d'aujourd'hui se trouvent éclairés
par des intuitions pénétrantes, donnant amplement
à réfléchir.
Ce dernier ouvrage ne fait pas exception à la règle.
Nous ne nous aventurerons pas à en résumer le contenu.
Par contre, en hommage si l'on veut à la confiance que l'auteur
fait à son lecteur, nous nous hasarderons à broder
sur quelques propos du livre pour commenter un thème qui
devrait espérons-le intéresser les chercheurs en intelligence
artificielle.
Stephen Jay Gould, la
girafe et la place de la science humaine dans l'univers.
Stephen Jay Gould est un fervent adapte du Darwinisme, ou plutôt
de ce que Daniel Dennett a appelé la
dangereuse idée de Darwin : tout ce qui advient dans
le monde résulte d'une évolution sur le mode hasard-sélection,
sans qu'aucune direction ou aucun produit de l'évolution
ne soit favorisé a priori. Il milite donc constamment contre
toutes les formes, passées ou encore actuelles, de l'anthropocentrisme.
Constamment, les hommes que nous sommes tentent de remettre l'homme
sur, selon son expression, le piédestal dont les scientifiques
évolutionnistes l'ont déboulonné. Constamment,
il faut se battre pour rappeler, y compris à beaucoup d'évolutionnistes
naïfs, qu'ils ne doivent pas remettre l'homme en selle.
Les
contresens faits à propos de l'évolution ne se limitent
pas à la place qui tient l'homme. Stephen Jay Gould, dans
"Les coquillages de Léonard", prend l'exemple de
la girafe, en rappelant que contrairement aux assertions des évolutionnistes
naïfs, si celle-ci est dotée d'un long cou, ce n'est
pas parce que l'espèce a progressivement conquis la niche
écologique offerte par le feuillage intact du sommet des
arbres. Son cou a été acquis au cours d'un processus
très différent, qui lui a permis, par l'effet d'une
retombée indirecte et inattendue, de brouter le sommet des
arbres. Pourquoi alors ce cou et toutes les réorganisations
anatomiques l'accompagnant ? Simplement parce que l'évolution
se fait au hasard des mutations. Si l'une de celle-ci a engagé,
de façon purement contingente, chez les ancêtres de
la girafe, un processus de transformation allongeant le cou, et
que ce processus ne s'est pas heurté à des obstacles
qui l'auraient éliminé dès le départ,
il s'est poursuivi jusqu'à nos jours, et se poursuivra encore,
même si le milieu où vit la girafe disparaît
et si la survie dans les zoos n'exige pas d'aller quérir
de la nourriture en altitude. Certains observateurs , nous indique
Stephen Jay Gould, pensent que le cou de la girafe, apparu par hasard,
s'est maintenu comme instrument des combats entre mâles et
de séduction entre sexes - comme beaucoup d'ornements animaux
qui paraissent à première vue plus handicapants qu'utiles
(Stephen Jay Gould dans le même livre cite les cornes excessives
de l'élan Megaloceros giganteus, disparu d'ailleurs au début
du quaternaire).
Remarquons ici modestement d'ailleurs que la girafe ne fut pas
la première, par dérive génétique, à
développer un cou anormalement long. De nombreux dinosaures
herbivores firent de même. Il s'agit donc d'une séquence
de transformation au hasard qui est peut-être apparue très
haut dans l'histoire des espèces, sous forme de gènes
codant qui s'expriment de temps en temps quand les circonstances
deviennent favorables.
Ceci étant, il est clair pour Stephen Jay Gould et les darwiniens
que la girafe aurait très bien pu ne pas être, et qu'elle
pourra tout aussi bien disparaître sans autres formes de procès.
Il en est exactement de même pour l'homme. Aucune filière
évolutive antérieure, aucune course à la complexité
et à la cérébralisation, n'obligeait l'homme
à apparaître, sous la forme d'un primate doté
d'un cerveau capable de se donner des représentations de
l'environnement et de prendre conscience de son existence au sein
de celui-ci. Il est donc impossible de parler d'une lente marche
vers la complexité et vers l'intelligence. L'intelligence
dont l'homme s'est trouvé doté est aussi contingente
et, peut-être, aussi inutile et dangereuse pour l'espèce,
que le cou des girafes ou des brontosaures et les cornes du Megaloceros.
L'évolution des espèces vivantes se serait parfaitement
bien passé de l'arrivée d'homo sapiens, surtout si
l'on considère le nombre d'espèces que ce dernier
contribue à faire disparaître. Si l'homme à
son tour disparaissait, l'évolution se poursuivrait, jusqu'à
ce qu'à son tour la vie sur terre soit anéantie par
le vieillissement du soleil.
Cela pose évidemment la question du statut de la science,
production du cerveau contingent de l'homo sapiens. Nous attribuons
à celle-ci, englués que nous sommes dans les aveuglements
propres à notre espèce, une espèce de mission
ineffable: révéler en quelque sorte l'univers à
lui-même, en dévoiler les lois profondes pour peut-être
un jour en changer l'organisation même. Mais s'il ne s'agissait
que d'une illusion? Si la science n'était qu'une excroissance
d'homo sapiens, guère plus influente et certainement moins
durable que le cou de la girafe ou les cornes du Megaloceros?
Il est clair que cette conception est si déprimante que,
sans cesse, de nouvelles tentatives sont faites pour redonner à
l'homme une place plus importante, sinon transcendante, dans l'histoire
du monde. Mais Stephen Jay Gould a raison de veiller à ce
que de telles tentatives ne soient pas acceptées par le discours
scientifique. Il nous rappelle une boutade de Freud selon laquelle
la scientificité d'une théorie se mesure à
la perte d'importance du rôle et de la place de l'homme qu'elle
postule.
L'homme existe cependant, ainsi que la science par laquelle il
prétend donner une représentation de l'univers. Mais
Stephen Jay Gould est de ceux qui soupçonnent le caractère
exceptionnel, sinon unique, de ce phénomène. Il admet
tout à fait que la vie soit très répandue dans
l'univers, dont elle constituerait une forme d'évolution
très probable, à partir des transformations de la
matière inanimée subies dans certains environnements
favorables. Mais cette vie, selon lui, doit se limiter à
la présence de bactéries (qui constituent d'ailleurs
sur terre, nous rappelle-t-il régulièrement, l'essentiel
de la biomasse). Il considère que ce n'est pas le passage
des molécules prébiotiques aux molécules réplicatives
et aux organismes mono-cellulaires qui pose problème à
l'évolution, mais le passage aux pluri-cellulaires et à
plus forte raison aux organismes pensants et soi-disant scientifiques
que nous sommes. Ceci conduit l'auteur, comme beaucoup de ses confrères,
à envisager que l'homme, ou toute forme de vie et d'intelligence
ayant atteint des niveaux d'autonomie comparable, constitue un phénomène
exceptionnel, sinon unique, dans l'univers.
Nous nous trouvons ainsi conduits, en suivant l'imagination féconde
de notre auteur, à discuter de deux questions: quelle est
la place de la vie que nous appelons intelligente dans l'univers?
Quelle est le statut de la science, qui a aidé très
probablement l'homme à obtenir, momentanément du moins,
quelques avantages évolutifs dans la compétition darwinienne?
Concernant la première question, qui n'a rien d'original,
rappelons que Marceau Felden avait consacré un ouvrage très
intéressant au thème de l'homme seul dans l'univers,
sur lequel nous reviendrons prochainement, car il nous parait injustement
oublié (Et si l'homme était seul dans l'univers ?,
Bernard Grasset, 1994). A supposer que l'homme ne soit pas seul,
on admet aujourd'hui que les distances spatio-temporelles avec d'autres
civilisations sont telles, tout au moins dans les topologies du
cosmos actuellement en vigueur, que tout se passera comme s'il l'était.
Des civilisations naîtront et disparaîtront sans jamais
pouvoir se joindre, infiniment éloignées les unes
des autres, dans un immense espace en expansion livré aux
seules forces cosmiques.
La prise de conscience de cette situation devrait imposer une première
conclusion à tous les hommes : s'ils se persuadaient qu'ils
sont arrivés là par hasard et que leur éventuelle
disparition n'aurait aucune conséquence ni aucun intérêt
pour le reste de l'univers, ils devraient faire le maximum pour
durer, protéger leur environnement et faire taire leurs guerres
intestines.
Sur la seconde question, c'est-à-dire le statut de la science,
notamment la valeur de sa prétention à, en quelque
sorte, révéler le coeur, pour ne pas dire l'ontologie
de l'univers, le débat est beaucoup plus difficile. L'homme,
et consécutivement la science, auraient pu ne pas apparaître.
Il a tenu à un cheveu qu'ils ne le fissent pas. Il est probable
que la science n'existe nulle part ailleurs. D'accord. C'est la
science qui le dit. Mais qu'est-ce que la science?
On aimerait pousser un scientifique aussi imaginatif que Stephen
Jay Gould à poursuivre ce raisonnement un peu plus loin.
Pourquoi ne nous entraînerait-il pas sur un débat relatif
au statut de la science elle-même, vis-à-vis de l'univers.
L'homme aurait pu ne pas apparaître. Cependant, sauf erreur
de notre part, il est là et il produit des descriptions scientifiques
de l'univers, l'incluant lui- même en temps qu'agent évolutif.
Mais alors ces descriptions scientifiques, qui se veulent objectives,
ne devraient-elles pas considérer que l'homme est un évènement
contingent dont il vaudrait mieux ne pas parler, puisque cet évènement
ne s'est produit qu'une fois, par un hasard qui ne se reproduira
pas ? Dans ce cas, les descriptions scientifiques ne devraient-elles
pas se considérer elles-mêmes comme contingentes, et
finalement sans importance. Ne serait-il pas plus objectif de viser
à un discours scientifique excluant de plus en plus toute
référence, non seulement à l'homme mais à
la science en tant que discours visant à décrypter
l'univers? Nous nous trouverions alors dans une espèce de
situation schizophrène où nous nous obligerions à
nier notre propre parole, ou son importance, tout en continuant
à tenter d'en étendre sans cesse la portée.
L'homme doit-il être plus prétentieux que la girafe
? Des scientifiques girafes seraient ridicules à nos yeux
s'ils organisaient leurs modèles de l'univers autour du fait
que la girafe, une fois par hasard, s'est trouvée dotée
d'un long cou, que l'évolution a progressivement amélioré
pour un faire l'instrument d'un langage-girafe de plus en plus performant.
Certes la portée des modèles descriptifs de l'univers
dont se dotent les girafes grâce à ce cou et à
leurs autres acquits évolutifs est limitée par la
faible diffusion géographique de cette espèce, mais
l'homme est loin encore de pouvoir prendre du monde une vue suffisante
pour en parler avec pertinence, surtout s'il ne fait pas l'effort
de rendre la science encore plus objective qu'elle ne l'est actuellement.
Les scientifiques, dans le monde entier, et Stephen Jay Gould lui-même,
n'accepteraient sans doute pas de considérer que le travail
qu'ils font n'est guère plus efficace pour comprendre le
monde que les manifestations de la girafe jouant de son long coup
ou du mégaloceros s'empêtrant dans ses cornes immenses.
Ils estiment que, même si l'homme est survenu par hasard dans
l'évolution, il a en quelque sorte touché le jack-pot
en découvrant une méthode, la science, lui permettant
d'approcher du coeur de l'univers, donnant de l'univers une image
de plus en plus précise et opérationnelle (c'est-à-dire
capable d'utiliser les lois du monde pour le modifier). Si la plupart
des scientifiques dignes de ce nom considèrent que la science
est la seule valeur à préserver et à approfondir,
si besoin au-delà même des intérêts immédiats
de l'espèce humaine, c'est parce qu'ils se pensent capables
(potentiellement et non sans d'innombrables difficultés et
délais) d'apporter la conscience de soi à l'univers
tout entier - c'est-à-dire peut-être d'en changer les
modalités évolutives, sinon le destin.
Cette conviction justifierait alors que l'homme, en dehors de tout
égoïsme à court terme, s'efforce de survivre
et de s'étendre dans l'univers. Si grâce aux hasards
de l'évolution sur terre une lumière s'est allumée
quelque part au sein de l'univers, permettant aux forces qui l'animent
de se voir elles-mêmes plus ou moins confusément, serait-il
indifférent que cette lumière s'éteigne à
peine apparue, et que l'obscurité reprennent le dessus, aucun
témoin n'étant plus susceptible de modéliser
et éventuellement de modifier le cours des évènements
cosmologiques.
Certains répondront, dans la logique de la démarche
consistant, pour faire progresser la science, à poursuivre
la démolition du piédestal sur lequel l'homme (du
moins l'homme occidental) s'était hissé, que si certains
hommes (pas tous les hommes, les contemplatifs s'en gardant bien)
peuvent se soucier légitimement, aux regards d'avantages
compétitifs immédiats, d'intensifier à travers
les siècles voire à travers les galaxies, le regard
scientifique qu'ils portent sur l'univers, l'univers, en ce qui
le concerne, est et restera indifférent à leurs gesticulations.
Sauf si Sauf si on admettait qu'il existe une réalité
scientifique "archaïque" du monde, peut-être
la même que la mathématique "archaïque"
à laquelle certains mathématiciens font allusion*.
On pourrait évoquer aussi la thèse célèbre
de l'astrophysicien Bernard d'Espagnat, concernant le "réel
voilé". Cette réalité archaïque prendrait
forme et force, de façon d'ailleurs toujours fragmentaire
et perfectible, chaque fois que des évènements survenus
par hasard ici et maintenant dans l'univers lui donneraient l'occasion
de s'incarner dans des constructions et pratiques scientifiques
objectives..
On peut supposer que Stephen Jay Gould se méfierait de cette
dernière supposition, qu'il rangerait parmi les efforts désespérés
des humains pour nier l'idée dangereuse de Darwin et continuer
à se donner de l'importance. Une grande partie de son uvre
vise en effet à montrer comment les progrès de la
connaissance scientifique telle que nous la connaissons sont liés
aux égarements des sociétés et des personnes
humaines. Ceci dit, il n'a pas jusqu'à présent dénoncé
le processus scientifique lui-même, dont il est un brillant
représentant.
Nous aimerions pour terminer savoir, au regard de son opinion sur
l'homme et la science dans l'évolution, comment il considère
les perspectives de développement de l'intelligence artificielle
évolutionnaire.
Que se passera-t-il quand, dans un futur plus ou moins lointain,
l'humanité sera capable de générer des robots
dotés de cerveaux artificiels qui apprendront seuls à
se débrouiller dans l'univers? En s'éloignant de plus
en plus de la tutelle et des prescriptions scientifiques des humains,
et à force de reconfigurer leurs composants et leurs concepts
au contact du réel (réel archaïque ou voilé?),
ces robots n'élaboreront-ils pas des modèles de l'univers
s'approchant progressivement de la logique (mathématique?)
de ce dernier. Cette perspective serait d'autant plus intéressante
que, contrairement aux hommes, ces robots seront de moins en moins
liés aux contraintes de vie et de survie de l'humanité,
de plus en plus aptes à s'adapter à d'autres mondes
et à d'autres acteurs, et finalement de plus en plus aptes
à favoriser l'apparition de formes d'univers jusqu'ici pour
nous inimaginables.
* Nous pensons aux idées présentées par le
mathématicien français Alain Connes, concernant la
réalité, la "dureté" de la mathématique,
au dévoilement de laquelle s'attachent les mathématiciens.