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L'homme devant l'incertain
Sous la direction de Ilya Prigogine
Editions Odile Jacob, mai 2001
Ilya Prigogine, Prix Nobel de chimie
en 1977 pour ses travaux en thermodynamique, est né
en 1917.
Après des études en physique-chimie à
l'Université libre de Bruxelles, ce chimiste et philosophe
belge d'origine russe s''intéresse à la thermodynamique.
Il obtient sa thèse d'agrégation à
l'enseignement supérieur en 1945. Etudiant les effets
de l'irréversibilité sur le comportement de
la matière en évolution, il rendra compte
de la valeur créative des phénomènes
aléatoires et élaborera la théorie
des "structures dissipatives".
Ilya Prigogine est l'auteur de nombreux ouvrages de nature
philosophique et épistémologique inspirés
par ses recherches en thermodynamique.
- Ilya Prigogine et
Isabelle Stenghers, La nouvelle Alliance, 1979, Gallimard
- Prigogine, La fin des certitudes, 1996, Editions Odile
Jacob (déconseillé aux non-mathématiciens)
Le grand succès actuel du darwinisme évolutionnaire,
appliqué notamment aux sciences de la vie et aux sciences
humaines et sociales, tend à faire oublier ce qui apparut
dans les années 1980 comme une avancée considérable
dans la compréhension de la logique de la vie, et plus généralement
des divers mécanismes évolutifs, l'introduction de
la flèche du temps et de l'irréversibilité
dans la dynamique des systèmes physiques, la thermodynamique
du non-équilibre. Ce furent Ilya Prigogine, Isabelle Stenghers
et leurs disciples de l'Université libre de Bruxelles et
de l'Université du Texas à Austin qui furent les initiateurs
de cette véritable révolution conceptuelle, abondamment
commentée ou complétée depuis et devenue incontournable.
Mais, comme toujours, le temps passant, le grand public
et certains scientifiques eux-mêmes furent tentés d'oublier
les apports de ce que certains ont appelé "la pensée-Prigogine",
pour des concepts plus récents ou plus facilement intelligibles,
ne fut-ce que ceux du darwinisme évolutionnaire. Il est ainsi
assez surprenant que le numéro spécial de La Recherche
consacré aux diverses théories du Temps, en date d'avril
2001, ne mention pas Prigogine. On peut expliquer ce phénomène
par le fait que la nouvelle théorie, s'attaquant à
tous les domaines des sciences, y compris la relativité et
la mécanique quantique, a été reprise (ou critiquée)
par de nombreux chercheurs, ce qui a dilué le rôle
des précurseurs.
L'évolution de l'Ecole de Bruxelles en petit groupe d'initiés
(qui plus est de langue française) a pu aussi éloigner
certains. Mais on peut aussi mentionner le fait que Prigogine et
ses disciples n'ont sans doute pas perçu la montée
du darwinisme et de l'intelligence artificielle évolutionnaire.
Ils ont donc négligé l'effort qui s'imposait de proposer
une vaste synthèse intégrant l'ensemble des approches
dans une théorie générale de ce que l'on pourrait
appeler l'univers évolutif et imprédictible, qui nous
paraît plus que jamais s'imposer aujourd'hui.
Dans ces conditions, la publication, sous l'autorité
de Prigogine lui-même (âgé aujourd'hui, notons-le
pour lui rendre hommage, de 84 ans) d'une série d'articles
présentant les applications de la thermodynamique des systèmes
ouverts, de l'irréversibilité et de l'incertain à
toute une série de disciplines de la plus haute actualité,
nous paraît présenter un grand intérêt
scientifique. On verra en lisant ce livre que, comme généralement
en science, et bien que ce ne soit pas assez souligné par
les auteurs, les perspectives darwiniennes et prigoginiennes se
complètent et doivent continuer à être conjuguées.
Mais peut-être n'est-il pas inutile, avant d'examiner
quelques-uns uns des articles de L'homme devant l'incertain,
de rappeler en quelques paragraphes l'apport des travaux de l'Ecole
de Bruxelles.
L'introduction du temps et de l'irréversibilité
dans la physique.
La réversibilité du temps fondait à
l'époque classique, depuis Laplace et Newton, toutes les
descriptions de la physique. Les mouvements des corps, considérés
eux-mêmes comme des particules abstraites ne subissant pas
de frictions, étaient présentés par la mécanique
céleste comme se poursuivant indéfiniment, régulièrement
et sans qu'il soit nécessaire d'inscrire le sens de l'écoulement
du temps dans leur description. En d'autres termes, ils pouvaient
se dérouler de façon réversible, en remontant
le temps, sans qu'il soit nécessaire de modifier les équations.
Par ailleurs, dans la mesure où l'on connaissait les données
initiales des mouvements des corps célestes, il était
possible de prévoir sans faute leur avenir. En d'autres termes,
les modèles étaient prédictifs sur le mode
déterministe. Ils excluaient l'apparition du changement.
Le démon de Laplace avait éliminé aussi bien
l'homme que Dieu, mais correspondait cependant à une représentation
quasi mystique de l'éternité de l'ordre du monde.
L'irréversibilité apparente des phénomènes
de la vie terrestre, où les phénomènes naissent,
vivent et meurent, était imputée à des approximations
de l'observation, dont la science (résumée à
la physique) n'avait pas à tenir compte, tant que ses instruments
ne permettaient pas de les éliminer.
Les nouvelles lois de la physique, développées
à partir du début du 20e siècle, avec la relativité
et la mécanique quantique, n'avaient pas changé le
point de vue de la dynamique newtonienne par rapport au temps. Elles
conservaient la réversibilité du temps, ainsi que,
sous la réserve du principe d'indétermination de Heisenberg,
le déterminisme excluant la survenue de l'incertain et du
nouveau. Les équations, une fois définies leurs données
initiales, peuvent se dérouler aussi bien à l'endroit
qu'a l'envers, de façon strictement déterminée
par ces données. Lorsque, dans la mécanique quantique,
l'observateur qui résout la fonction d'onde semble introduire
une irréversibilité, on considère que celle-ci
n'intéresse que la mesure.
L'irruption du darwinisme a sonné une première
alerte. Pour Darwin et des successeurs, le mécanisme dit
du hasard-sélection fait de l'apparition du nouveau dans
le temps, et donc de l'irréversibilité, le ressort
de l'évolution des systèmes vivants. Darwin ne l'a
pas dit avec cette netteté, mais pour lui la flèche
du temps et l'irréversibilité pouvaient s'apparenter
à des lois fondamentales de la nature. Mais pendant longtemps,
ces considérations, d'ailleurs rejetées par les partisans
du fixisme, furent confinées au monde jugé difficilement
descriptible par les sciences exactes et la physique, celui de la
vie, où régnait en force un vitalisme quasi mystique.
Par contre, avec l'avènement au cur de
la physique elle-même de la thermodynamique, au milieu du
19e siècle, les points de vue durent changer. La mise en
évidence de l'irréversibilité dans le fonctionnement
des machines à vapeur permit d'introduire le célèbre
concept d'entropie : une grandeur ou fonction marquant le degré
de désordre d'un système, qui ne peut que croître
avec le temps. Rappelons les deux lois de la thermodynamique : l'énergie
de l'univers est constante - l'entropie de l'univers croît
vers un maximum. Dans les processus réversibles, l'entropie
reste constante. Au contraire, les processus irréversibles
créent de l'entropie. Ceci formulé, il est apparu
que les phénomènes irréversibles consitituaient
l'écrasante majorité, y compris en physique, et que
la réversibilité ne se rencontrait que dans des modèles
théoriques. Il fallait donc introduire l'irréversibilité
dans la physique classique.
Le physicien autrichien Ludwig Boltzmann tenta en 1895
de le faire dans le cadre de la théorie cinétique
des gaz. Selon son théorème, l'évolution vers
l'équilibre d'un gaz constitué de molécules
ne peut être expliquée en suivant les trajectoires
individuelles de chacune de celles-ci. Il faut recourir à
la statistique. Il montre que les collisions entre molécules
constituent le mécanisme conduisant le système à
l'équilibre. L'état d'entropie maximale ou d'équilibre
est ainsi plus probable que l'état de non-équilibre.
Mais Prigogine a décrit ce qu'il a appelé
le drame de Boltzmann. Faisant appel à la probabilité
statistique pour sauver la réversibilité (fondant
ce faisant la thermodynamique statistique), il passait à
côté de l'opportunité d'ériger l'irréversibilité
en nouvelle loi générale des systèmes physiques.
L'irréversibilité pouvait encore être considérée
comme due à l'imprécision des moyens d'observation.
C'est-à-dire que Boltzmann laissait à d'autres la
gloire d'édifier la thermodynamique du non-équilibre.
Ce furent à Prigogine et Stenghers qu'échut
cette gloire, suite il est vrai à de très nombreux
travaux critiquant la possibilité de mettre en place des
modèles prédictifs dans le cas de particules en interaction.
Poincaré notamment avait montré qu'un système
composé de particules sans interaction, donc au repos, pouvait
être décrit mathématiquement, mais non un système
de plus de deux particules en interaction - ce qui est le cas de
tous les systèmes dans la nature. Un tel système n'est
pas intégrable, c'est-à-dire qu'il ne peut être
traité comme un système de particules libres sans
interaction. Ceci oblige, pour prévoir l'évolution
de ce système, de recourir à l'analyse statistique.
De ce fait, on ne peut plus en calculer la réversibilité.
L'irréversibilité entre au cur même des
descriptions mathématiques du monde physique.
Il n'est pas possible ici d'évoquer le cheminement
mathématique suivi après la 2e guerre mondiale par
Prigogine et son école pour, en s'appuyant sur le caractère
chaotique du comportement de chaque système mécanique,
introduire une formulation "essentiellement irréversible"
de la mécanique classique - ceci, raconte notre auteur, face
à l'hostilité générale des physiciens
et tenants des sciences dures. L'origine de la démarche fut
la découverte, dans le milieu du 20e siècle, du concept
de chaos déterministe, caractérisant tout système
mécanique. Une caractéristique du comportement chaotique
est la "sensibilité aux données initiales". Si on
regarde l'évolution de deux systèmes aussi similaires
que l'on veut au départ, on constate qu'ils s'écarteront
en évoluant de façon imprévisible.
Un autre phénomène caractéristique du chaos
est l'apparition des "attracteurs étranges" qui régissent
le comportement des trajectoires des particules dans l'espace à
elles alloué par leurs caractéristiques de mouvement
(l'espace des phases). Il s'agit de points et cycles stables sur
lesquels se retrouvent toutes les trajectoires après un certain
temps. La réversibilité s'y perd, car les trajectoires
ne gardent pas la mémoire des conditions initiales dont elles
procédaient. Les attracteurs étranges représentent
la création d'ordre à une échelle plus grande.
C'est le cas des célèbres "cellules de Bénard"
apparaissant dans un liquide chauffé, où des millions
ou milliards de molécules initialement indépendantes
s'y coordonnent momentanément. Cet ordre résulte du
fait que le système reçoit par chauffage de l'énergie
de l'extérieur. Il y a donc conservation de la 2e
loi de la thermodynamique. Il crée de la néguentropie
en consommant ou "dissipant" de l'entropie. Rappelons que, dans
le vocabulaire de Prigogine, un système dissipatif est un
système qui, loin de son état d'équilibre (le
repos ou l'absence d'organisation), évolue spontanément,
par apport d'énergie, vers plus d'organisation, c'est-à-dire
un état dont l'entropie est inférieure à celle
de l'état initial.
Prigogine et Stenghers, suivis par de nombreux chercheurs
intéressés par l'auto-organisation dans la nature,
eurent immédiatement l'idée de génie qu'il
était possible d'étendre ce paradigme à la
presque totalité, sinon à la totalité, des
systèmes décrits par la science.
L'étude des systèmes chaotique, ou "systèmes
dynamiques" est devenue la grande affaire de très nombreuses
disciplines : physique, biologie, neurologie, sociologie, économie,
art. Ainsi fut fondée une nouvelle approche de l'univers,
sous la forme d'une science du devenir, ou de l'apparition de l'incertain,
avec les concepts de flèche du temps, brisure de symétrie
(notamment temporelle), non-linéarité, création
d'ordre à partir du désordre et de hiérarchies
d'ordre, équilibre loin de l'équilibre, points de
bifurcation marquant l'instabilité d'une situation nouvelle
et l'apparition de nouvelles possibilités, etc. On peut citer
en France l'épistémologue renommé Edgar Morin,
qui joua un grand rôle pour répandre ces concepts dans
une communauté scientifique encore attachée à
des vues moins évolutives.
Les organismes vivants, comme les groupes sociaux qu'ils
constituent, sont l'exemple même de la création d'ordre
à partir du désordre. Sous le contrôle initial
du génome, ils se constituent et maintiennent constants leurs
structures et milieux intérieurs (homéostasie) grâce
à des processus chimiques leur permettant par catalyse, de
rassembler dans le milieu les matières premières et
l'énergie qui est nécessaire à la construction
et à l'entretien de leurs architectures complexes. L'ordre,
c'est-à-dire aussi le retour à l'équilibre
de leurs composants, signifie pour eux la mort. Il leur faut donc
par un effort continu de consommation-dépense, se maintenir
en équilibre loin de l'équilibre, à mi-chemin
entre la mort par retour à l'ordre et de l'explosion (ou
implosion) par excès de dissipation.
Les applications de ces divers concepts sont aujourd'hui
innombrables. Il faut évidemment chaque fois que possible
sortir de l'image poétique pour trouver les algorithmes permettant
de produire des modèles descriptifs des entités que
l'on prétend décrire. Ces algorithmes, compte-tenu
de la complexité des modèles, supposent un large usage
des ordinateurs, voire le recours à la méthode des
algorithmes évolutionnaires. Mais de plus en plus, leur traitement
demande des mathématiques encore insuffisantes aujourd'hui.
C'est le sens des travaux de Gilbert
Chauvet, auxquels nous avons consacré un article dans
nos colonnes, concernant la physiologie intégrative appliquée
à l'organisme vivant. Les mêmes travaux, nous
l'avons suggéré, devront un jour être développés
pour la description des organismes économiques ou sociétaux
fonctionnant loin de l'équilibre (les sociétés
chaudes dont parlait Claude Lévi-Strauss, en opposition aux
sociétés froides).
On voit que Ilya Prigogine et ses disciples ont véritablement
fondé une science de l'univers en devenir ou en émergence,
qui rejoint ainsi l'évolutionnisme darwinien. Certains ont
voulu récupérer la critique radicale du déterminisme
qu'elle implique au profit au profit de conceptions spiritualistes
ou finalistes, mais rien ne les y autorise. Prigogine lui-même
a crée de l'ambiguïté en parlant de "Nouvelle
alliance". Il semblait ici s'en prendre à Jacques
Monod, qui avait écrit dans Le hasard et la nécessité
: "L'ancienne alliance est rompue. L'homme sait qu'il est seul
dans l'immensité de l'univers dont il a émergé
par hasard". Monod raisonnait encore d'une certaine façon
en physicien classique pour qui l'univers physique, contrairement
à la vie, n'est pas évolutif - d'où rupture.
Prigogine a réintroduit le parallélisme entre les
modes évolutifs des systèmes physiques et des systèmes
biologiques, sur le mode finalement du hasard et de la nécessité.
Pour la grande majorité des scientifiques, les systèmes
dissipatifs n'obéissent en effet à aucune finalité,
aucune prétendue "montée vers la vie et la conscience".
Tout peut survenir.
L'homme devant l'incertain
Ce livre, nous l'avons dit, reprend un certain nombre
de communications présentées au cours de deux séminaires
organisés en l'honneur d'Ilya Prigogine en 1997 et 1999 par
l'Université libre de Bruxelles. On le lira avec le plus
grand intérêt, car il couvre une vaste palette des
domaines scientifiques et intellectuels où s'inscrit dorénavant
l'empreinte de la flèche du temps décochée
il y maintenant un demi-siècle par l'Ecole de Bruxelles.
Il montre l'actualité de ce paradigme, et, si l'on en croit
les auteurs, sa pertinence toujours accrue, y compris dans les domaines
difficiles de la cosmologie, de la mécanique quantique, mais
aussi de la neurologie et des sciences du cerveau. Qui dit flèche
du temps dit en effet hasard et imprédictibilité,
ce qui oblige à plus de prudence ceux des scientifiques qui
s'appuieraient sur leurs modèles pour prédire l'avenir
du monde avec trop de précision Un seul regret, découlant
de notre remarque précédente, tient au fait beaucoup
de ces auteurs ne montrent pas suffisamment comment leurs travaux
font le pont avec ceux de la biologie évolutionnaire - sauf
l'entomologiste Jean-Louis Deneubourg, aux recherches duquel nous
avons ici déjà fait allusion. (Information processing
in social insects http://www.automatesintelligents.com/echanges/courrier/2001/mai/ecrire3.html- bas de la page). Ainsi les applications
des probabilités irréductibles au domaine tout nouveau
des systèmes massivement multi-agents de la nouvelle intelligence
artificielle ne sont pas évoquées (Voir
Alain Cardon).
Nous ne pouvons ici prétendre commenter les
propos de plus de 25 auteurs. Retenons seulement à titre
illustratif quelques-uns d'entre eux :
- Le futur n'est pas donné
(par Ilya Prigogine)
Prigogine reprend ici le concept de bifurcation, à la base
de l'événement ou changement impliquant l'idée
de probabilité. Il confirme son point de vue, selon lequel
il est illusoire de décrire l'individu isolé (y compris
l'homme), mais qu'il faut étudier le groupe dans lequel il
vit. Pour cela, s'impose la description en termes d'ensembles (introduite
par Gibbs en thermodynamique il y a cent ans), non du fait de notre
ignorance (avec la possibilité de revenir à l'individu
si les méthodes se perfectionnent), mais parce que les probabilités
irréductibles avec brisement de la symétrie temporelle
constituent les "vraies" façons d'être du réel.
Pour lui, il faut éliminer à tout jamais le démon
de Laplace. Si le réel est "voilé", pour reprendre
le terme d'Espagnat, il est voilé à lui-même.
Autrement dit, il est irréversible, chaotique et donc imprédictible
autrement qu'en termes de probabilités. On trouvera peut-être
la thèse excessive, mais elle mérite le plus grand
intérêt.
- Histoire de l'histoire de
l'origine (par Edgard Gunzing)
Nous avons là ce qui nous a paru être un exposé
magistral de l'extraordinaire tournant qui marque depuis quelques
années la cosmologie, tournant dont le grand public est loin
d'avoir encore pris conscience. Il s'agit de la réintroduction
d'une histoire de l'univers avant le big bang, jusqu'ici considéré
comme marquant sous forme de singularité irréductible
l'anéantissement du temps et de l'espace. Aujourd'hui, pour
tenir compte de nombreuses observations relatives notamment à
une expansion de l'univers beaucoup plus forte que calculée
précédemment, les physiciens ont introduit l'hypothèse
d'une énergie répulsive du vide primordiale, ou plutôt
de fluctuations quantiques de cette énergie, ayant donné
naissance à notre univers via le big bang. Ainsi les hypothèses
de Prigogine relatives à l'irréversibilité,
notamment à l'inévitabilité du big bang, se
trouveraient-elles confirmées, y compris par la perspective
d'un temps en deçà du temps, celui de la mystérieuse
Quintessence. L'auteur ne cache pas que les problèmes conceptuels
découlant de ce qu'il appelle la catastrophe du vide sont
encore loin d'être résolus. Les théoriciens,
comme on le sait, attendent toujours la quantification de la gravitation,
c'est-à-dire une interpénétration de la relativité
générale et de la mécanique quantique dans
le sein d'une théorie unifiée de toutes les interactions
fondamentales.
- Plan d'organisation et population
dans les sociétés d'insectes (par Jean-Louis
Deneubourg & al)
Cet article reprend, comme nous l'avons indiqué, de nombreux
exemples d'émergence de structures complexes et d'adaptations
d'une grande flexibilité à partir d'algorithmes simples,
tels que l'émission de phéromones.
- L'incertain et le libre-arbitre
(par Robert Kane)
Nous terminerons par cet article qui nous a paru remarquable, sinon
trancher définitivement l'apparemment insoluble problème
du libre-arbitre.
Plutôt qu'évacuer la question comme relevant d'une
illusion, ou ressusciter les hypothèses disons-le farfelues
proposées il y a quelques années par Eccles et Penrose
pour sauver le spiritualisme par les mystères de la mécanique
quantique appliquée aux neurones, l'auteur propose une solution
simple que nous résumons ici, en espérant ne pas la
trahir. L'impression subjective de libre-arbitre, que nous ressentons
face à deux possibilités dont nous choisissons l'une
au dépend de l'autre (se lever au lieu de rester couché,
tirer sur le président ou remettre son pistolet dans sa poche)
tient au fait que les deux branches de l'alternative correspondent
à deux versions de notre histoire quasiment équi-probables.
J'ai autant de raisons valables de me lever que de rester couché.
Sinon d'ailleurs j'aurais choisi l'une de ces possibilités
sans même m'interroger. Il y a donc un petit quelque chose
au niveau du hasard et de l'incertain dans nos neurones qui fait
basculer notre choix en faveur de telle ou telle solution. A ce
moment, comme une moitié de moi était déjà
préparée à adhérer à ce choix,
cette moitié, dans laquelle je me reconnais tout entier (d'où
mon impression de libre choix) adhère au choix et en assume
la responsabilité. L'hypothèse, on le voit, est dans
la droite ligne de la pensée-Prigogine, selon laquelle une
brisure de symétrie liée au hasard introduit une bifurcation,
et l'émergence d'une structure dissipative nouvelle.
Cette thèse a été développée
dans un ouvrage de Robert Kane, The significance of free will,
Oxford University press, 1996 (voir http://uts.cc.utexas.edu/~rkane/)
Pour finir, voici une question
d'école suggérée par un jeune physicien amateur:
la toupie en mouvement constitue-t-elle un
système dissipatif ? Si oui, quelqu'un peut-il proposer les
équations de ce mouvement ?