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Faut-il présenter Michel Serres?
Né en 1930, membre de l'Académie Française,
professeur à Stanford University, marin, chercheur,
philosophe, il a publié environ 35 ouvrages, sous
forme d'essais philosophiques et d'histoire des sciences,
ainsi qu'un nombre encore plus grand d'articles, d'interviews
ou d'interventions.
Contrairement à beaucoup de philosophe français,
il s'est intéressé depuis son apparition à
Internet, notamment sous l'angle de ses possibilités
pour rapprocher les hommes et faciliter la formation et
l'éducation.
Signalons aux Editions
Le Pommier que les nouveautés de leur catalogue en
ligne s'arrêtent à 2000. Excellent pour la
vente ! http://www.editions-fayard.fr/pommier/
Ceux qui connaissent Michel Serres savent qu'autant
son langage parlé est clair, autant son écriture est
d'accès difficile. Nous regrettons vraiment d'avoir à
le dire, mais la forme du dernier livre de ce philosophe remarquable
le rend malheureusement, selon nous, pratiquement inabordable à
tout lecteur ne disposant pas du temps nécessaire pour consacrer
à la lecture de chaque page au moins dix minutes, ceci si
possible dans une ambiance particulièrement feutrée
et, pour certains, crayon en main.
Comme le livre comporte 339 pages Il n'est pas envisageable
non plus de se livrer à une lecture rapide, les titres des
chapitres étant énigmatiques et ceux-ci ne comportant
aucun résumé. On ne comprend pas qu'un homme aussi
soucieux de communication et d'ouverture au grand public ne fasse
pas plus d'efforts d'accessibilité.
Entendons-nous bien. Le livre, pour qui prend la peine
de le comprendre, est empli d'idées percutantes, de formulations
innovantes. Le style lui-même est d'un excellent français,
précieux, voire poétique. Mais il suppose une telle
culture d'arrière-plan qu'il sera de fait réservé
à quelques représentants de l'élite intellectuelle
francophone (je ne l'imagine pas traduit, ou à quel prix ).
Cependant, que cette introduction ne vous rebute pas : l'ouvrage,
de très belle facture, ne vous coûtera que 19,70 euro
et vous en retirerez certainement une suffisante value for money,
même si vous ne lisez pas tout.
Venons-en à l'argument de fond lui-même.
Il ne surprendra pas les lecteurs et abonnés de notre magazine,
car il reprend l'idée, plusieurs fois évoquée
ici, de la transformation du processus d'hominisation en quelque
chose de nouveau, dont nous serions en train de vivre l'émergence,
puis l'adolescence, voire même le passage à l'âge
adulte, l'hominescence.
Pour beaucoup d'auteurs, comme en particulier pour Michel Serres,
qui a forgé le mot, l'hominescence résulte principalement
de la mise en réseau des hommes et de leurs connaissances,
dont certaines sciences qui contribuent directement au phénomène
d'émergence, comme la génétique.
Si Michel Serres n'étudie pas en détail, comme nous
le faisons, le rôle éminent de l'intelligence artificielle
évolutionnaire comme facteur de transformation et de méta-mutation,
l'idée est la même. Une nouvelle humanité est
en train d'apparaître.
Quelques jours après l'attentat du 11 septembre,
on ne peut lire un tel livre sans s'interroger, plus encore que
ne le fait l'auteur, sur les formes et les résultats de ce
processus difficilement discutable d'émergence. De nouvelles
entités apparaissent et modifient les anciennes catégories
et anciens équilibres. Sont-elles compatibles ou non avec
l'idée que l'on peut encore se faire de l'humanisme ? Sont-elles
même analysables et plus encore prévisibles avec les
anciens outils des sciences humaines et de la philosophie ? Nous
ne le pensons pas mais pour Michel Serres, semble-t-il, l'hominescence
peut se décrire sans s'obliger à rechercher de nouveaux
concepts inspirés de la mathématique des systèmes
complexes adaptatifs.
On peut comprendre, selon lui, les phénomènes
d'émergence actuelle en se référant au passé.
Le livre est empli de retours sur l'histoire du développement
humain, dans les sociétés primitives puis dans les
sociétés occidentales, qui sont très enrichissants,
bien que souvent trop allusifs pour ceux ne disposant pas d'une
forte culture historique et philosophique. Les rapports anciens
et nouveaux à la mort, au corps, aux animaux, au savoir y
sont éclairés de fulgurants aperçus. Mais Michel
Serres n'est pas seulement un historien. Il veut aussi être
un philosophe des réseaux et de la mondialisation que ces
réseaux entraînent dans tous les champs de la société
contemporaine. Dans un des chapitres terminaux, sous le titre de
"La fin des réseaux, la maison universelle", il propose une
vision optimiste de ce à quoi pourrait correspondre l'hominescence
- vision, disons plutôt, relativement optimiste, si les dangers
de perversion qu'il évoque sont évités.
Ceci dit, les tenants du darwinisme évolutionnaire
restent un peu sur leur faim, quant aux capacités explicatives
du phénomène de la mise en réseau qu'évoque
Michel Serres. Nous regrettons de ne pas trouver dans l'ouvrage
un effort beaucoup plus scientifique, disons le mot, et interdisciplinaire,
permettant d'essayer de comprendre d'où viennent ces réseaux,
vers quoi ils conduisent, et comment se fera l'interaction gènes/culture
ou gènes/mèmes qui en résulte. Nous avons à
cet égard trouvé dans le dernier ouvrage de E.O.Wilson,
Consilience, analysé précédemment, beaucoup
plus de pistes de recherche que dans celui-ci (sans parler du fait
que, même non traduit, Consilience se lit d'une traite, ce
qui n'est pas le cas, nous l'avons dit, de Hominescence).
Pour compléter cette présentation malheureusement
trop rapide, voici quelques propos de Michel Serres, répondant
sur France Inter le 14 septembre 2001 à une interview de
Patricia Martin. Il s'agissait de commenter l'actualité de
l'attentat aux Etats-Unis, mais les principaux thèmes évoqués
se retrouvent dans Hominescence. Certaines formulations paraîtront
simplistes, mais ne faisons pas reproche à notre philosophe
de s'exprimer clairement :
- "Les cinquante dernières années
résument l'essentiel du bouleversement subi par l'humanité,
à partir d'un état antérieur qui s'est étiré
sur des millénaires"
- "L'anthropologie montre que tous les hommes se ressemblent"
- "L'intégrisme, c'est dire " Je suis le bien, tu es le mal
"".
- "La violence entraîne la violence".
- "Avant Hiroshima, l'humanité connaissait deux mort,
la mort individuelle et celle de telle ou telle civilisation. Depuis
Hiroshima, c'est de plus la mort de l'humanité qu'il faut
envisager, par éradication de l'espèce humaine".
- "Le tiers monde se double chez nous d'un quart monde qui pose
les mêmes questions. Dans les deux cas, on parlera de guerre
des riches contre les pauvres. Il faudra partager, sinon ce sera
la bombe démographique et le terrorisme contre la bombe atomique.
Seul le partage des richesses permettra d'atténuer les oppositions
entre les riches et les pauvres. En cas de guerre, les pauvres n'ont
qu'un modèle auquel se raccrocher, le modèle terroriste.
Or celui-ci n'a pas lui-même un modèle, hors tuer".
- "La philosophie doit anticiper le monde futur".
- "La société occidentale dispose de beaucoup de
moyens et de peu de projets".
- "Pour éviter le choc des civilisations (Huntington)
il faut réaliser le partage des civilisations par la connaissance
de l'autre et l'échange des cultures".
- "L'émergence de la nouvelle humanité n'a concerné
que 10% de l'humanité. La divergence s'est produite principalement
à partir de 1960".
- "Plutôt que guerre du 21e siècle, il faut parler
de police internationale. Pour cela, il faut substituer les espaces
de droit international aux espaces de non-droit".
- "La société occidentale (la science) doit proposer
une analyse pouvant être entendue par tout homme. Les scientifiques
qui participent à l'avènement du monde nouveau n'ont
pas peur de l'avenir. Les enfants, l'évolution, tout se poursuivra
malgré les péripéties actuelles".