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Are we spitirual machines
The critics of strong AI
Edited by Jay W. Richards pour le Discovery Institute
2002
Avec
The age of intelligent machines, paru en 1990, Ray
Kurzweil, inventeur et entrepreneur dans la branche particulièrement
ardue de l'IA dédiée à la reconnaissance
des formes (reconnaissance des caractères, des sons
et du langage) a voulu faire partager sa conviction relative
à l'avenir de la technologie informatique. Contrairement
aux prévisions de l'époque qui proposaient des
courbes de développement généralement
linéaires, il a montré que l'extrapolation de
courbes de développement déjà signalées
mais non encore bien comprises, telles que la loi dite de
Moore (doublement tous les deux ans du nombre des transistors
dans une puce) permettait de prévoir la croissance
exponentielle des capacités de calcul et des usages
qui en seraient fait. Il prédisait ainsi l'apparition
à échéance de quelques dizaines d'années
de machines disposant de capacités intelligentes jusqu'ici
considérées comme réservées aux
hommes. Incidemment il a pu ainsi prévoir à
quelques mois près, dans le domaine des échecs,
le succès de Deeper Blue contre Kasparov en 1997.
Les travaux d'ingénieur de Ray Kurzweil, ainsi que
son premier livre, lui ont valu de nombreuses distinctions
et la considération de beaucoup de ses pairs, ainsi
que la reconnaissance des médias. Dès 1990 cependant,
on a pu noter que, s'il était suivi par de nombreux
lecteurs enthousiastes, d'autres étaient effrayés
par la perspective de voir apparaître à relativement
brève échéance des machines intelligentes.
Une partie de l'opinion conservatrice a présenté
Ray Kurzweil comme un visionnaire ou même une sorte
d'escroc intellectuel, tentant de se bâtir une réputation
en se situant à contre-courant de l'opinion générale
relative à l'importance et au rythme de développement
des technologies.
Ray Kurzweil n'en a pas moins persévéré.
Il a repris et mis à jour ses calculs, multiplié
ses observations relatives aux projets en cours de développement
dans les laboratoires, approfondi ses réflexions et
s'est convaincu, plus fortement que jamais, de l'imminence
de l'apparition sur terre de machines, non seulement intelligentes,
mais également spirituelles (c'est-à-dire dotées
comme l'homme de capacités de conscience).
Ses nouvelles réflexions et prévisions ont été
livrées au public dans son second grand livre, The
age of spiritual machines, accompagné, il faut
le noter car la chose est rare, du moins en Europe, par la
mise en place d'un site Web consacré à la vulgarisation
et à la discussion de ses idées, le Kurzweilai.net
(http://www.kurzweilai.net/).
Notons d'emblée que le courant prospectiviste à
la fois audacieux et optimiste représenté par
Ray Kurzweil comporte d'autres représentants éminents.
Il faudrait citer plusieurs scientifiques bien informés
des questions de l'intelligence artificielle, parce qu'ayant
beaucoup travaillé ces questions, soit dès les
origines soit plus récemment. Mentionnons seulement
ici Hans Moravec, au dernier livre duquel (Robot, 1999) nous
consacrons une
présentation) et Marvin Minsky, qui prépare
un ouvrage sur les affects dans les machines, dont nous parlerons
ultérieurement.
The
age of spiritual machines est un ouvrage de facture originale,
se présentant un peu comme un pot-pourri de 350 pages.
Il comporte à la fois des chapitres de fond (dictés
nous dit l'auteur sur la machine à reconnaître
la parole de son invention), de nombreux encarts sous forme
de dialogues destinés au grand public, des encarts
plus techniques, de nombreuses notes explicatives, bibliographies
et liens Internet qui fournissent des années de travail
au personnes désireuses d'approfondir les questions
présentées. On retrouve là les éminentes
qualités pédagogiques et de communication de
l'auteur.
Are we spiritual machines
? est de forme différente.
Il s'agit de la transcription d'un colloque tenu en 1999 à
l'initiative du Discovery Institute (http://www.discovery.org/),
fondation privée typiquement américaine présidée
par Bruce Chapman et animée dans le domaine des TIC
par George Gilder et Jay W. Richards. Son but est de favoriser
la discussion des questions et enjeux scientifiques ou de
culture générale. Les thèses de Ray Kurzweil
y ont été soumises à la critique de scientifiques
et philosophes ne partageant pas son point de vue sur ce que
l'on appelle l'IA forte (strong AI), c'est-à-dire la
possibilité de voir un jour apparaître des machines
aussi intelligentes, et conscientes, sinon plus, que ne le
sont les hommes. Ces discussions sont éclairantes,
mais n'ajoutent pas grand chose au contenu des thèses
de Kurzweil. Il faut noter que les débats du livre,
compte-tenu des délais d'édition, s'ils sont
publiés en 2002, remontent pour l'ensemble à
des échanges survenus entre 1999 et 2000. Ce sera donc
de préférence sur le site web de Ray Kurzweil
que le lecteur pourra trouver les derniers avatars de sa pensée.
Les principales propositions
de Ray Kurzweil
Il n'est pas possible de résumer tous les points
de vue et argumentations de détail présentés
dans ces deux livres. Nous nous en tiendrons aux principaux. Par
ailleurs, nous n'essaierons pas de les discuter de façon
approfondie, car ce serait l'affaire d'un ouvrage aussi substantiel
que les livres eux-mêmes. Nous nous bornerons ici à
évoquer un certain nombre de questions qui pourront faire
l'objet de commentaires et débats ultérieurs dans
notre revue.
Les 3 lois du développement
accéléré
L'argument principal de l'auteur est qu'en étudiant
l'évolution de l'espèce humaine dans le passé,
au regard notamment de la capacité des moyens de calcul (calcul
au sens large, entendu comme le traitement numérique et analogique
des données), on peut en déduire que dans un très
petit nombre de décades dorénavant, l'espèce
humaine aura développé des automates dont les capacités
d'intelligence et de conscience dépasseront la sienne. Il
propose 3 lois pour justifier cette affirmation stupéfiante,
lois qui ne sont pas aussi rigides que les lois physiques (telle
que la loi de la chute des corps) mais qui dessinent des tendances
pour lui inévitables, sauf accident toujours prévisible
mais de caractère extérieur. Ces lois sont les suivantes
:
La
Loi de la croissance exponentielle des technologies informatiques: Il s'agit d'une extrapolation de la loi originale, dite de
Moore, bien connue des informaticiens, laquelle prédisait
un doublement tous les deux ans du nombre des transistors dans une
puce. Vérifiée en ce qui concerne les composants électroniques,
elle peut être observée dans les autres domaines des
technologies de l'information, et se traduit par une croissance
exponentielle de la puissance de calcul en général
(vitesse en MIPs, capacité des mémoires en bits, miniaturisation
des tailles des composants, densité des réseaux, prix
des unités de traitement, etc.).
La
Loi des retours accélérés (accelerating returns)
:
plus les sciences et technologies disposent de moyens informatiques
efficaces et bon marché, plus elles font de découvertes
qui, à leur tour, consomment de nouveaux moyens de calcul.
La technologie ne consiste pas seulement à fabriquer des
outils mais à fabriquer de quoi concevoir de nouveaux outils.
De plus, le progrès est contagieux. Tout progrès dans
un secteur entraîne des progrès dans les autres. La
technologie génère de la technologie, là encore
selon une courbe de croissance accélérée. La
technologie devient alors le facteur générateur de
l'évolution dans l'évolution que nous vivons actuellement.
La
Loi de l'ordre et du chaos (order and chaos) :
Cette "loi", telle que formulée par Kurzweil, est plus obscure.
Elle fait appel au 2e principe de la thermodynamique. Plus les systèmes,
systèmes vivants d'abord, puis systèmes vivants relayés
par les technologies de l'intelligence, créent de la néguentropie
(de l'ordre) plus l'entropie d'ensemble ou chaos, augmente en contrepartie.
Mais ce chaos constitue la " ressource " à partir de laquelle
il devient possible de construire des ordres plus étendus.
On pourrait dire, d'une autre façon, que plus la science
avance, appuyée sur les systèmes technologiques, plus
le monde se révèle riche en domaines à découvrir
et transformer. Loin de provoquer la "fin de la science", autre
version de la "fin de l'histoire", la technologie repousse sans
cesse l'horizon du connu, en découvrant de nouveaux espaces
à conquérir par la connaissance. Kurzweil présente
un corollaire de cette loi de l'ordre et du chaos en montrant que,
plus l'ordre augmente, plus la vitesse de cette augmentation s'accroît.
En d'autres termes, les progrès de l'ordre, longs d'abord
(sauf dans les premières millionièmes de seconde ayant
suivi le big bang ) sont en train de se faire de plus en plus
rapides. D'où à nouveau la perspective aujourd'hui
de voir, après des millénaires de développement
lent, apparaître à horizon d'une génération
les machines super-intelligentes.
On notera que ces différentes lois ne sont pas
déduites de l'observation de l'évolution récente,
celle engagée par exemple après la première
révolution industrielle. Pour Kurzweil, elles remontent très
loin dans l'histoire : aux origines de la vie ou, en tous cas, aux
origines de l'hominisation, au moment où les premières
technologies (associées sans doute à l'apparition
des proto-langages) ont permis à l'évolution des hominiens
de diverger de celle des autres animaux.
Le ressort des développements exponentiels exprimés
par ces lois se trouve dans le caractère particulier des
technologies utilisées par l'homme. Celles-ci, contrairement
aux outils des animaux, s'inscrivent dans les capacités de
communication symbolique permises par le langage. Elles constituent
autant des modes d'emploi ou de savoir-faire que des outils. Elles
peuvent donc faire l'objet de mémorisation, enrichissement,
transfert. Il s'agit en fait de réplicants d'un nouveau genre,
qui prennent le relais des gènes pour assurer le développement
darwinien exponentiel de l'évolution de l'espèce humaine
et, en son sein, des solutions intelligentes.
Questions
Il paraît difficile de contester ce qui précède.
Néanmoins, quelques questions doivent être posées
:
Si
ces lois sont globalement vérifiées aujourd'hui, quels
phénomènes pourront dans l'avenir proche ou lointain,
freiner ou accélérer leur développement, avec
la conséquence de modifier les délais annoncés
pour l'apparition de super-intelligences ?
Très
concrètement, le développement des technologies du
calcul est présenté par Kurzweil comme l'heureux résultat
du libéralisme intellectuel et économique et de la
vive concurrence entre acteurs caractérisant la société
occidentale et plus particulièrement celle des Etats-Unis.
Si pour des raisons diverses, les politiques estimaient devoir mettre
un frein à certains types de consommation ou de gaspillage,
par exemple pour assurer un développement plus ménager
de l'éco-système (développement durable), les
croissances technologiques seront-elles remises en cause, et l'apparition
des super-intelligences retardée ? Nous serions tentés
de répondre par la négative, et voir dans de telles
mesures en faveur du développement durable, qui auront besoin
de technologies très avancées, l'occasion d'un nouveau
bond en avant de l'intelligence globale. Mais ce point doit être
discuté.
Peut-on considérer les technologies comme l'homologue des
réplicants dorénavant bien connus que sont les gènes,
dans le monde biologique, et les mèmes, dans le domaine culturel
animal et humain. Pourrait-on parler par exemple de techno-gènes,
identifier des techno-génotypes et des techno-phénotypes
?
Concernant la technologie, si nous admettons que la croissance de
celle-ci est le moteur du développement des sociétés
humaines qui en disposent, devons-nous admettre qu'elle est aussi
le moteur de l'avancement des sciences et des connaissances ? Beaucoup
de bons esprits voudraient se persuader que l'esprit humain peut
progresser indépendamment du progrès des technologies.
Mais les informaticiens et les gens de l'instrumentation scientifique
s'étaient persuadé depuis longtemps du contraire.
Malgré les rodomontades des sociétés savantes,
c'est leur travail et non celui des beaux esprits mandarinaux qui,
selon eux, fait avancer la recherche fondamentale. Encore faut-il
cependant des esprits inventifs pour formuler des hypothèses
audacieuses transcendant les technologies du moment.
Les méthodes et le
rôle du prévisionniste.
Considérant comme établies les 3 lois
du développement exponentiel présentées par
lui, Ray Kurzweil pose à juste titre la question du prévisionniste
ou prospectiviste. Il a beau jeu de montrer que tous ceux faisant
métier de la chose se sont jusqu'ici régulièrement
trompés, en sous-estimant le rythme des développements
technologiques et de leurs conséquences sociales. Il voit
à cela plusieurs raisons. La plus évidente est que
par peur de tomber dans l'ubris des auteurs de science-fiction,
les prévisionnistes préfèrent s'en tenir à
la partie basse des hypothèses. Ils courent ainsi moins de
risques et soulèvent moins de contradictions, la société
étant fondamentalement conservatrice et refusant les changements
pouvant bouleverser l'ordre des pouvoirs établis. Mais il
y a une autre raison plus grave, qu'il met en évidence dans
ses discussions avec ses contradicteurs, pourtant philosophes et
scientifiques émérites, rapportées dans Are
we spirituals machines ? C'est le fait que beaucoup d'experts appelés
à se prononcer sur l'avenir des sciences connaissent en général
fort mal les technologies de l'informatique, celles des réseaux
et de l'intelligence artificielle - tout en s'imaginant au contraire
les connaître fort bien. Ils pensent encore par exemple que
les ordinateurs sont des machines analogues à des machines-outils,
incapables de faire émerger du complexe à partir de
règles simples. Ils ont alors beau jeu d'affirmer que l'expansion
des moyens de calcul ne permettra pas - ne permettre jamais - de
simuler la vie ou l'intelligence.
De plus, ces mêmes experts sont mal informés
de ce qui se passe aujourd'hui même dans les laboratoires
où, précisément, la vie et l'intelligence sont
de plus en plus simulées, soit sur des artefacts purement
matériels (électroniques, nanotechnologiques) soit
sur des systèmes hybrides associant le vivant et l'artificiel.
Questions.
Il paraît difficile, à nouveau, de contester
ce qui précède. Mais il devient urgent, le décalage
des prévisionnistes face aux faits étant constaté,
de proposer des solutions permettant d'éviter de tels aveuglements,
dont les conséquences sur le gouvernement des sociétés
humaines seront catastrophiques. Quelles mesures envisager ?
Tenir à jour le recensement de tous les travaux des laboratoires
universitaires et des entreprises (à condition que la protection
du secret ne s'y oppose pas) contribuant de près ou de loin
à l'émergence des super-intelligences. Notre revue,
avec de très faibles moyens, s'efforce pour sa part de le
faire. Mais nous sommes bien placés pour savoir combien la
chose est difficile et combien d'éléments déterminants
nous échappent.
Mettre en place des Instituts du futur mieux informés, des
Think tanks associant les chercheurs impliqués dans les technologies
émergentes?
Revoir entièrement les méthodes de formation initiale
et continue, ainsi que celles de la communication scientifique,
dans tous les domaines des sciences et des techniques, comme dans
ceux de la gestion et de l'administration, pour prendre en compte
les perspectives découlant du développement exponentiel
des moyens de calcul et de l'émergence imminente des super-intelligences?
Les méthodes permettant
de créer des super-intelligences.
En bon ingénieur, appuyé par son expérience
dans le domaine des processus de reconnaissance de forme (patterns
recognition) utilisant les réseaux neuronaux et les algorithmes
évolutionnaires - toutes solutions de type analogique, rappelons-le,
par lesquelles l'informatique moderne est loin de ressembler au
modèle de la machine de Turing numérique à
laquelle les esprits attardés veulent encore la comparer),
Ray Kurzweil décrit les grandes filières de développement
par lesquelles il estime qu'apparaîtront dans les prochaines
années les systèmes super-intelligents :
Copier le hardware du vivant, et plus particulièrement le
corps et le cerveau de l'homme. On sait que c'était là
l'ambition initiale de l'IA, relayée plus récemment
par la bionique. La nature s'est donnée le mal de nous proposer
des modèles relativement efficaces d'organisation et de processus,
y compris en ce qui concerne le domaine encore difficile à
comprendre du fonctionnement du cerveau. Le plus simple est de copier
ce que nous voyons. Mais on sait qu'en fait, sans instruments ni
modèles technologiques, on ne voit rien de significatif.
C'est ce qui a fait que, depuis les Anciens jusqu'aux premiers spécialistes
de l'IA, en passant par Léonard de Vinci, la démarche
n'avait pas abouti. Aujourd'hui, le présupposé de
Kurzweil est qu'avec la pléthore de moyens de calcul et d'observation
qui seront disponibles, suite au développement exponentiel
des technologies et des connaissances découlant du jeu des
lois qu'il nous a présentées, l'impossible deviendra
possible. Il propose ainsi d'observer puis de "scanner" le vivant,
en pratiquant, quand le détail des mécanismes ne nous
apparaît pas clairement, l'ingénierie inverse, abondamment
pratiquée dans le domaine de la contrefaçon industrielle,
pour retrouver les "secrets de fabrication" de la nature. L'ambition
d'un tel projet, débouchant sur la reconstitution en ingénierie
inverse d'un cerveau humain sur laquelle il deviendrait possible
de télécharger un esprit humain, est justifiée
selon Kurzweil par les progrès (une fois de plus exponentiels)
des méthodes d'analyse du vivant. On sait ce qu'il en est
dans le domaine de l'observation anatomique et fonctionnelle du
cerveau. Mais d'autres méthodes moins invasives et allant
plus en profondeur dans la complexité du vivant sont toutes
proches, découlant des progrès des nanotechnologies.
On devrait pouvoir par exemple, sans provoquer de dégâts,
envoyer dans le corps des myriades de nanorobots ou nanobots de
taille moléculaire, qui rapporteraient à l'observateur
le détail de l'organisation et des processus de la vie (par
exemple, en ce qui concerne le développement du phénotype,
le maintien de l'homéostasie) et de la pensée.
Copier le software du vivant, et plus particulièrement celui
générant la pensée intelligente. Par software,
il faut entendre les mécanismes de la pensée - ce
que Kurzweil appelle les machines pensantes à base de carbone
que nous sommes (opposées aux machines à base de silicium,
de photons ou de bits quantiques de l'avenir que sont les ordinateurs).
Ces mécanismes relèvent à la fois de l'organisation
physique des circuits neuronaux ou autres, analysée par les
méthodes de scanning exposées ci-dessus, mais aussi
des contenus cognitifs acquis par les individus en société,
tout au long de leurs développements. Ces contenus se traduisent
par des câblages neuronaux et synaptiques correspondant à
des représentations permanentes ou temporaires.
Mais le software comporte aussi l'immense réservoir
des informations générales, aujourd'hui disponible
dans les mémoires culturelles telles que les bibliothèques,
les médiathèques, le web. Ce sont ces informations
qui permettent aux individus et aux sociétés de se
constituer en tant qu'entités pensantes et conscientes. Si
les futurs systèmes super-intelligents ne disposaient pas
de tels contenus, il serait vain d'espérer qu'ils puissent
présenter la moindre richesse, relative à ce que les
psychologues appellent le moi biographique. Il faut donc prévoir
dès maintenant la façon de transférer sur des
mémoires et systèmes artificiels ces contenus d'expérience
collective et individuelle, afin de les rendre disponibles lorsque
les futurs systèmes intelligents en auront besoin pour construire
leur personnalité et leurs références. Comme
on le sait, la tâche n'est pas simple. Il ne suffit pas de
disposer d'une bonne encyclopédie pour devenir intelligent.
La méthode la plus simple conceptuellement, consistant à
transférer les connaissances sous forme de milliards de règles
dans des mémoires accessibles aux robots, n'est peut-être
pas la meilleure. On préférera sans doute la recherche
par des agents intelligents évolutionnaires, donnant au robot
une information optimisée au regard de ses actions dans le
monde.
Enrichir
progressivement les corps et les cerveaux humains de façon
à ce que l'extension des capacités corporelles et
cérébrales des hommes se fasse au même rythme
que celle des machines intelligentes, et que des alliances symbiotiques
se réalisent au mieux des intérêts respectifs
des artefacts et des humains. Ceci pose la question, en cours d'expérimentation
aujourd'hui, de la coopération entre les corps biologiques
(éventuellement adaptés par ingénierie génétique)
et les corps artificiels. Sur ce point, riche en controverses philosophiques,
Ray Kurzweil, contrairement aux prophètes pessimistes prévoyant
des guerres entre automates super-intelligents et humains restés
attardés, estime que tout naturellement et s'en même
s'en rendre compte, les humains des prochaines décennies
s'habitueront à utiliser des technologies étendant
de façon plus ou moins considérable leurs capacités
individuelles et collectives. C'est d'ailleurs bien ce qui s'est
passé depuis le début de la révolution industrielle.
L'homme moderne bardé d'électronique et branché
sur Internet n'a plus grand chose à voir avec celui de l'Ancien
Régime. Il n'a pas cependant l'impression d'avoir perdu ce
qu'il estime être le propre de l'humain.
Questions
Nous entrons évidemment, avec de telles perspectives,
dans le domaine de la conjecture. De nombreuses questions se posent,
et risquent de demeurer un certain temps encore sans réponse.
Nous n'allons pas essayer de les énumérer toutes ici.
Kurzweil en évoque un grand nombre et y répond de
manière globalement satisfaisante, tout au moins du point
de vue de lecteurs qui, comme nous, ne demandons qu'à nous
laisser convaincre. Mais cela ne suffira pas pour entraîner
l'adhésion générale. Dans l'ensemble, on peut
distinguer les questions relatives à la faisabilité
technologique, celles relatives aux délais de mise en uvre,
celles relatives à l'opportunité économique
et politique et finalement celles relatives à l'acceptabilité
d'ensemble de tels projets.
La faisabilité technologique de projets visant à réaliser
des systèmes super-intelligents s'interfaçant avec
l'homme, tels que Kurzweil les envisage, paraît à ses
yeux incontestable. Il cite un certain nombre de projets encore
très modestes aujourd'hui, mais allant dans son sens et susceptibles
de donner naissance à des réalisations autrement plus
ambitieuses et spectaculaires. L'expérience semble confirmer
cet acte de foi. C'est ainsi, petit exemple mais significatif, qu'en
juin 2002 l'équipe de biologie moléculaire du Pr.
Eckard Wimmer annonçait avoir réalisé in vitro
la synthèse
du virus de la poliomyélite. On est loin de la synthèse
d'un organisme entier, fut-il monocellulaire, mais il s'agit cependant
d'un premier pas pouvant y conduire. Dans les cas où la faisabilité
ne paraît pas assurée, ni aujourd'hui ni à terme,
Kurzweil se dit convaincu que l'accès des scientifiques,
dans quelques années, à des moyens de calcul et de
simulation infiniment plus puissants que ceux d'aujourd'hui résoudront
les difficultés. Il compte beaucoup pour ce faire sur les
nanotechnologies.
Il reste que passer d'opérations ponctuelles à la
construction sur une grande échelle par rétro-ingénierie
d'organismes intelligents ou super intelligents inspirés
du modèle humain supposera des millions de pas dont chacun
posera problème. Kurzweil ne fournit pas de scénarios
très explicites montrant comment une telle démarche
pourra se faire, dans le monde de la recherche et de l'industrie
que nous connaissons. Manifestement, il compte sur les turbulences
que provoqueront dans un milieu chaotique le développement
exponentiel des moyens de calcul pour voir émerger les solutions,
là sans doute d'ailleurs où on ne les attendra pas.
Peut-on partager cette foi ?
Les délais de réalisation annoncés par Kurzweil
posent des questions d'une autre nature. Il est certain qu'avec
le temps, tout ou presque sera à la portée de la science,
en théorie du moins. Mais les dates annoncées pour
l'apparition de systèmes intelligents équivalents
ou supérieurs aux performances de l'homme actuel paraissent
extraordinairement courts. Il s'agit en effet selon Kurzweil de
quelques décennies, c'est-à-dire à peine une
génération. Dans une dizaine d'années, nous
devrions déjà contempler des automates intelligents
inimaginables aujourd'hui. Peut-on le croire ? Kurzweil s'appuyant
sur les courbes de croissance exponentielle qu'il a mises en lumière,
nous affirme que nous devons le faire, à moins d'accepter
de fermer les yeux volontairement sur une évolution en train
de s'accélérer exponentiellement. Il cite à
juste titre le programme Génome humain, qui devait prendre
des dizaines d'années et qui s'est trouvé presque
terminé, dans sa phase du séquençage tout au
moins, en moins de 5 ans. Grâce à cette accélération,
les scientifiques disposent dorénavant de génomes
complètement numérisés pour une dizaine d'espèces
vivantes, à partir desquels l'ingénierie génétique
et la rétro-ingénierie peuvent être entreprises.
L'opportunité économique et politique de tels projets,
telle qu'appréciée dans les années et décennies
prochaines, sera-t-elle garantie? La croissance économique
indispensable à ces projets, enregistrée dans les
trente à quarante dernières années en Occident,
se poursuivra-t-elle? L'actuelle baisse des valeurs de l'électronique
peut générer des doutes à cet égard,
qui ne devraient pas être durables, mais que l'on ne peut
évacuer par un simple acte de foi. Par ailleurs, l'organisation
générale du monde actuel, au plan économique
et politique, se maintiendra-t-elle? La super-puissance américaine,
moteur d'ensemble de l'évolution, conservera-t-elle sa prédominance?
Qu'en sera-t-il des autres pôles géopolitiques de développement
? Verra-t-on par ailleurs d'éventuels changements dans la
répartition des pouvoirs entre dominants et dominés
au plan mondial, entraînant soit une croissance relativement
harmonieuse rendant les grands projets scientifiques plus désirables,
ou bien au contraire une radicalisation des fractures, avec durcissement
des oppositions, menant à des guerres ou explosions terroristes
de grande envergure? Devra-ton enfin compter avec d'éventuels
changements dans le poids respectif des investissements scientifiques
civils et de ceux consacrés à la défense? Les
programmes de défense, qu'ils soient ou non utilisé
sur des théâtres d'opérations, ont eu jusqu'à
présent, un rôle d'accélération des évolutions
technologiques. Mais à défaut des programmes civils
de même ampleur assureront-ils les retombées des recherches
militaires au profit de la société toute entière?
Sinon, comment encourager les recherches fondamentales que le secteur
privé hésitera à entreprendre?
Reste la question de l'acceptabilité d'ensemble de travaux
conduisant à l'émergence de super-intelligences non
humaines, associées ou non avec l'homme. Ceux-ci ne peuvent
se faire sans un large consensus sociologique. Il suffit de voir
les obstacles qu'entraînent, y compris à l'ONU, les
perspectives pourtant anodines, au regard des perspectives évoquées
par Kurzweil, du clonage reproductif, pour craindre les oppositions
les plus vives des milieux conservateurs. Il appartiendra alors
aux chercheurs de montrer que, loin de jouer les apprentis sorciers,
ils proposent des voies illustrant les valeurs les plus hautes de
l'évolution et de la vie. Comme nous l'indiquons dans notre
éditorial, Kurzweil a peut-être eu tort de consacrer
de longs développements à des perspectives certes
spectaculaires mais qui relèvent sans doute encore d'un futur
à 50 ans et plus, telles que le téléchargement
du contenu d'un cerveau humain dans une machine. Il lui suffirait
d'envisager ce qui sera déjà en soi une révolution
d'ampleur considérable : la construction de systèmes
conscients et intelligents - systèmes auxquels ces hommes
pourront d'ailleurs, nous l'avons indiqué, s'associer symbiotiquement
de façon plus ou moins étendue.
Questions philosophiques.
Ray Kurzweil, dans ses diverses publications, n'a pas
voulu éviter la question des "valeurs" sous-jacentes à
l'émergence des super-intelligences qu'il estime en train
de se mettre en place, et qu'il nous propose d'aider à émerger.
Il se situe, non sans courage dans l'Amérique actuelle en
proie à un retour en force des fondamentalismes religieux,
dans la catégorie des matérialistes. C'est-à-dire
qu'il ne croit pas à un au-delà du réel physique
et biologique. Mais la nature, et plus généralement
l'univers, lui paraissent assez riches pour que leur dévoilement
dans des systèmes de connaissance scientifique représente
la valeur la plus haute que puisse se donner l'évolution.
L'évolution, dans cette optique, est un processus
sans finalité qui dépasse l'homme. L'intelligence
humaine n'en est pas le produit final. Le processus devrait continuer
à se développer vers de nouvelles formes d'intelligence.
Une intelligence hautement technologique évoluant à
partir de l'intelligence humaine, laquelle a résulté
d'un mécanisme évolutif non-intelligent, représente
donc une valeur évolutive supérieure.
Quant à la question de la conscience (savoir
si telle entité est ou non consciente), elle ne peut recevoir
de réponse objective. La conscience est probablement beaucoup
plus répandue que les hommes ne l'imaginent, notamment chez
les animaux. Il n'y a pas de raison de penser qu'elle ne puisse
apparaître sur des entités électroniques présentant
des caractères voisins de ceux des systèmes nerveux
centraux des animaux et des hommes.
Finalement, à quoi serviront les super-intelligences,
associées ou non symbiotiquement avec les hommes ? Sans doute
à étendre la place de l'ordre ou néguentropie
dans un cosmos qui sans cela s'effondrerait à terme dans
l'entropie généralisée. Mais ceci nous conduit
aux réflexions présentées par Hans Moravec
dans Robot, que Kurzweil n'a pas pour sa part beaucoup développées.
Questions
C'est ici à chacun de questionner ces considérations
philosophique que, pour notre part, nous acceptons sans difficultés.
* * * * * * * * * *
Pour en savoir plus: Il convient d'explorer le site KurzweilAI qui donne les dernières
nouvelles concernant les projets susceptibles de faire progresser
l'intelligence. Comme les auteurs l'indiquent en effet, le AI figurant
dans le sigle du site ne renvoie pas seulement à l'intelligence
artificielle, mais à l'accélération de l'intelligence
(Accelerating Intelligence). Un site susceptible de nous faire penser
qu'après tout, les prévisions les plus optimistes
de Ray Kurzweil sont peut-être encore en dessous de
ce qui se passera vraiment, rebus sic stantibus. http://www.kurzweilai.net/about/frame.html