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Super-intelligences et développement durable : discussion
des propositions de Hans Moravec Retour
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Hans
Moravec
Robot.
Mere Machine to Transcendent Mind
Oxford University Press, 1998
Hans
Moravec est un des leaders mondiaux en matière de recherche
robotique, qu'il a pratiquée depuis 1970. Il dirige
actuellement un programme sur 10 ans à la Carnegie
Mellon University, visant à réaliser avant 2010
la production industrielle de robots universels utilitaires.
Il
est aussi l'auteur de M.I.N.D. Children, The Future of Robots
and Human Intelligence, Harvard University Press, Cambridge,
Massachusetts, October 1988 - Version française : Une
Vie Après la Vie, Odile Jacob, 1992, ainsi que d'un
très grand nombre de rapports et d'articles traduits
dans de nombreuses langues.
Dans la chronique
de notre précédent numéro consacrée
à la discussion du livre très stimulant de Hans Moravec
"Robot, Mere Machine to transcendent Mind", nous
avions réservé l'examen des deux derniers chapitres
de l'ouvrage à un article ultérieur. Compte tenu de
l'actualité représentée par le déroulement
du sommet de la Terre qui s'est tenu à Johannesburg à
la fin du mois d'août dernier, il semble judicieux de poser
la question de savoir si les super-intelligences et super-robots envisagés
par Hans Moravec, Ray Kurzweil et autres "visionnaires" de l'intelligence
artificielle "forte" contribueront ou non à diminuer les tensions
du monde actuelles. En d'autres termes, joueront-ils, et à
quelles conditions, un rôle déterminant en faveur de
ce que l'on nomme désormais le développement durable
? Rappelons que, sous le terme de développement durable, se
conjuguent aujourd'hui les exigences des environnementalistes, visant
à sauver l'écosystème mis en danger par les modalités
actuelles du développement, et celles plus politiques des adversaires
de la mondialisation libérale. Selon ces derniers, il faut
modifier en urgence, par des interventions régulatrices internationales,
le fonctionnement du système capitaliste dit néo-libéral.
C'est en effet ce système qui génère les inégalités
entre le Nord et le Sud, d'où découlent la destruction
de l'environnement physique et biologique, la poursuite de l'explosion
démographique et l'aggravation des tensions belliqueuses.
Beaucoup de scientifiques et d'experts considèrent
que seul un progrès accéléré des technologies
et sciences dites douces ou non polluantes pourrait sauver la planète
de la contradiction entre croissance et effondrement écologique
dans laquelle elle est aujourd'hui enfermée. Parmi ces sciences
et technologies, il faut évidemment compter tout ce qu'apportera
le développement exponentiel prévu des systèmes
intelligents et super-intelligents, qu'il s'agisse des robots proprement
dits ou d'entités et réseaux à base d'informations
et d'intelligence artificielle.
Les deux derniers chapitres de Robot, l'âge
des robots et l'âge de l'esprit, esquissent ce
que sera une société où les machines intelligentes,
associées aux hommes selon des modalités qui, selon
Hans Moravec, devraient se préciser sans conflits, pourraient
changer le monde terrestre et son environnement cosmique, mais aussi
- plus fondamentalement - nos connaissances scientifiques du monde,
encore enfermées dans les concepts vieux de bientôt
un siècle des relativistes et des physiciens quantiques.
Moravec va très loin dans la prédiction,
à la limite de la science-fiction, puisqu'il consacre de
longues et d'ailleurs passionnantes pages à discuter ce que
sera l'expansion de l'humanité dans le cosmos (qui selon
lui devrait se révéler dans quelques décennies
beaucoup plus accessible qu'il ne semble l'être au vu de nos
représentations scientifiques actuelles). Ceux qui quitteront
la Terre de façon temporaire puis définitive ne seront
plus exactement des hommes. Il les appelle les Ex (ex-humains).
Mais peu importe. Ils porteront aux confins de l'univers les sciences,
les technologies et les formes d'intelligence s'esquissant actuellement
sur Terre dans les laboratoires de robotique et d'intelligence artificielle.
Ils évolueront et se perfectionneront comme les entités
biologiques et cosmologiques(1)que
nous connaissons, c'est-à-dire dans le cadre d'une compétition
darwinienne permettant l'émergence continue de solutions
de plus en plus néguentropiques (complexes) et adaptées.
Usines sans ouvriers
Le lecteur devra lire ces chapitres. Pour notre part,
nous voudrions ici nous limiter à discuter de la première
phase d'un tel développement, caractérisé par
la généralisation de modes de production de plus en
plus robotisés. Par ce terme, on désignera non seulement
l'utilisation de robots industriels ou de gestion adaptatifs ou
intelligents, mais plus généralement le recours aux
technologies dites encore du futur aujourd'hui, telles que les nanotechnologies,
les biotechnologies et les technologies spatiales.
Depuis le milieu du 20e siècle, l'automatisation
s'est généralisée dans le monde entier, suite
à la révolution industrielle apparue au début
du 19e siècle. Ceci s'est d'abord traduit par la mécanisation
et l'informatisation des processus primaires, en permettant d'innombrables
progrès de productivité. D'indéniables améliorations
du niveau de vie des populations en ont découlé. Mais
s'étant exercée dans le cadre du capitalisme libéral,
afin d'apporter prioritairement un profit immédiat à
l'entreprise, l'automatisation a produit aussi ce que certains ont
appelé l'horreur économique : chômage et délocalisations
industrielles, exploitation des pays sous-développés
et de leurs habitants les plus pauvres, etc. Aujourd'hui, sans en
revenir au Luddisme (mouvement de destruction des métiers
à tisser apparu en Angleterre au début du 19e siècle),
beaucoup de gens seraient tentés de freiner la robotisation
et plus généralement la recherche de nouvelles techniques
de production , de peur de voir des technologies nouvelles mal maîtrisées
démocratiquement accélérer la domination des
entreprises transnationales sur le monde en ruinant les efforts
en faveur du développement durable.
Hans Moravec est bien conscient du risque. Il esquisse
donc un projet de politique économique inspiré d'une
sorte de néo-keynesianisme sympathique. Il part du postulat
que l'essentiel de la production à valeur ajoutée
proviendra prochainement d'usines ou processus robotisés
ou pilotés par des dispositifs automatiques intelligents.
Ces usines et processus tourneront presque sans hommes. Ils ne rémunéreront
donc directement qu'un très petit nombre de personnels. Dans
une certaine mesure, par ailleurs, leurs coûts d'investissement
et de production diminueront régulièrement (du fait
de la baisse continue des coûts technologiques), réduisant
les besoins d'investissement en capital et donc les distributions
de dividendes. Si rien n'est fait, c'est-à-dire si le système
d'ensemble demeure régi par les règles du capitalisme
libéral, on assistera à la mise sur le marché
de biens de plus en plus nombreux, mais dépourvus de clients
pour les acheter. Le monde se réduira à l'affrontement
de minorités de capitalistes et de scientifiques disposant
de tout le savoir productif du monde, face à une immense
majorité de gens sans ressources pour se procurer les biens
potentiellement disponibles. Il s'agirait d'une situation aussi
absurde que sans issue.
Certains lecteurs objecteront que la situation ainsi
décrite est purement théorique. C'est pourtant ce
qui se passe depuis les débuts de la mécanisation
et de l'automatisation, y compris en agriculture: le nombre et la
rémunération des salariés de production diminuent,
si bien que les biens produits ont de moins en moins de débouchés
et vont emplir les entrepôts de stockage, alors que les besoins
potentiels ne cessent de s'accroître. On se souvient que dans
les années 1930, avant l'apparition de la sécurité
sociale en Europe, Henry Ford en était arrivé à
consentir des prêts à ses ouvriers pour qu'ils achètent
des voitures.
Pour éviter cela, Hans Moravec propose que les
entreprises robotisées soient taxées et que le produit
de ces taxes soit redistribué aux populations dans le besoin
afin que celles-ci puissent continuer à entretenir par
leurs achats la production et le progrès technologique. Peu
importerait alors qu'il y ait des chômeurs, en occident ou
dans le tiers-monde, si ceux-ci recevaient des allocations correspondant
grossièrement au salaire qu'ils auraient perçus dans
leurs anciennes entreprises. Ils pourraient pratiquement vivre à
ne rien faire, ou développer leur personnalité par
la culture et les loisirs, pendant que les robots travailleraient
à leur place. Ce système reposerait cependant sur
de petites minorités de cadres et ingénieurs très
qualifiés qui le feraient fonctionner et se développer
- ou plutôt qui géreraient les bonnes idées
que les robots intelligents pilotant les processus automatisés
pourraient leur suggérer.
Hans Moravec est averti des problèmes que pose
la mondialisation libérale en permettant aux entreprises
de fuir dans des paradis fiscaux et réglementaires tout effort
de régulation. Aussi suggère-t-il, dans le droit fil
de la revendication actuelle des adversaires de la mondialisation
libérale, que des systèmes politiques transnationaux,
sur le modèle des organisations internationales et de certains
traités multilatéraux, mondialisent les taxations
et les protections réglementaires, de façon à
ce que nul ne puisse y échapper. Il compte sur la compétition
inter-entreprises pour que celles d'entre elles ne respectant pas
les nouveaux codes de la moralité globale soient éliminées
par les autres.
Les économistes et sociologues avertis reprocheront
sans doute à ces vues d'être un peu simplistes, et
d'évacuer d'innombrables problèmes soit transitoires
soit durables. Nous pouvons quand même trouver là un
écho intéressant des préoccupations que se
posent, comme nous l'avons dit plus haut, les gens soucieux de conjuguer
l'accélération du progrès technologique, l'amélioration
des niveaux de vie des plus démunis et finalement la protection
de l'environnement. Mais il faudrait développer ces perspectives
dans un ouvrage beaucoup plus fouillé et argumenté
que Robot.
Bornons-nous ici à reprendre la question posée
par Moravec, d'une autre façon. Le problème est simple
à formuler, mais il appelle des solutions qui demeurent confuses
pour de nombreux esprits, même disposant d'une culture économique
minimum.
Trois priorités
Posons en principe que la science permet aujourd'hui
à l'humanité de s'engager dans l'utilisation de technologies
de plus en plus innovantes, faisant largement appel aux ressources
des moyens intelligents de computation. Ceci permettra la robotisation
progressive des processus de fabrication-distribution-recherche.
L'industrie, l'agriculture et les services seront à divers
titres concernés Mais ceci permettra aussi l'apparition de
nouvelles méthodes encore aujourd'hui dans l'enfance pour
la satisfaction des besoins primaires de l'humanité tout
en protégeant l'environnement : généralisation
des énergies renouvelables, recyclage des déchets
et eaux usées, fabrication d'aliments et de produits pharmaceutiques
de synthèse, méthodes nouvelles de reconstitution
des biotopes, etc. On y ajoutera évidemment la mise en place
de réseaux de formation et de connaissances distribuées
permettant à chacun d'accéder aux contenus culturels
et scientifiques, comme d'y apporter sa contribution.
La première priorité consistera à
amorcer le système de production intelligent ainsi défini,
puis à assurer son développement vers des technologies
de plus en plus productives et de moins en moins nuisibles.. Il
s'agira de réaliser des investissements scientifiques et
technologiques qui seront toujours à la marge de la rentabilité
à court terme, et qui de toutes façons imposeront
au début un effort de financement considérable, dont
les bénéfices n'apparaîtront qu'à terme.
On sera loin des budgets actuellement consentis par le Nord pour
le développement du Sud, ni même des budgets de recherche
militaire et scientifiques occidentaux. Seuls les Etats ou de futurs
organismes publics de financement (non-profit) pourront s'en charger
à une échelle suffisante. A supposer que de tels organismes
voient le jour, où trouveront-ils l'argent nécessaire
s'ils ne disposent pas de contribuables ou de préteurs potentiels
? C'est la question principale, sur laquelle nous reviendrons.
La deuxième priorité, une fois le système
mis en route et pouvant fabriquer des biens de plus en plus abondants
et de moins en moins chers, sera de résoudre le problème
du consommateur solvable. Les nouveaux laboratoires de recherche,
les nouvelles technologies de fabrication emploieront du monde,
certes bien payés, mais ne pourront donner de l'emploi rémunéré
à tous. En fait elles nécessiteront une large participation
des populations bénéficiaires, mais celles-ci, surtout
dans le tiers-monde, devront, initialement du moins, y travailler
presque gratuitement, sauf à surcharger les coûts de
façon insupportable. On en voit déjà l'exemple
avec les expériences d'agriculture en milieu aride ou d'énergie
solaire menées par certaines ONG en zone tropicale. Ce ne
sera qu'au bout de plusieurs décennies qu'il sera possible
d'obtenir de nouveaux emplois bénéficiaires, mais
là encore en très petit nombre par rapport à
ce que permettent les usines traditionnelles.
Il faudra donc que les pauvres et les très pauvres,
à qui une grande partie des nouvelles productions douces
devrait être finalement destinée (afin de réduire
les inégalités génératrices des tensions
catastrophiques actuelles) puissent y accéder quasi gratuitement.
En contre-partie de quoi, comme nous venons de le voir, ils devront
être associés à l'insertion sociale des nouveaux
produits et des nouvelles méthodes de production. Le travail
ne manquera pas, mais nécessitera une imagination dans la
recherche de moyens d'animation et de participation qui ne pourront
reposer sur les méthodes anciennes de l'autoritarisme politique
sur le mode stalinien.
La troisième priorité, au moins aussi
importante que les deux précédentes, sera de fournir
des occupations intelligentes aux gens qui ne seront pas requis
par les activités de production et de recherche proprement
dites. La logique du développement des processus robotisés
fera en principe que les besoins élémentaires ou même
certains besoins plus sophistiqués pourront être satisfaits
avec une quantité de travail humain de moins en moins importante.
Ceci étant, peut-on penser que l'emploi global diminuera
forcément ? Il y aura, comme nous l'avons vu, d'innombrables
activités induites qui correspondront à l'insertion
de détail des nouvelles technologies dans des sociétés
restant encore largement traditionnelles. Mais ces activités
ne pourront être directement rémunérées.
Elles représenteront une contribution en nature des bénéficiaires
des nouvelles technologies.
Une autre source d'activité viendra du fait
que les nouveaux processus de production, même largement robotisés,
créeront par leur développement même de nouveaux
emplois. C'est ce que l'on a vu d'ailleurs depuis cinquante ans
en ce qui concerne le secteur de l'informatique et des télécommunications.
Mais ces emplois n'apparaîtront que progressivement.
On peut cependant penser que globalement, le temps
de travail diminuera, ce qui pose la question des loisirs. Tout
le monde en fait sera concerné, car il ne serait pas envisageable
qu'une petite minorité de gens continuent à travailler
à plein temps (sauf à la faire à titre bénévole),
les autres vivant dans le loisir comme paraît-il le faisaient
les naturels des îles tropicales une fois leur nourriture
assurée par quelques heures de cueillette au sein d'une nature
généreuse. Il faudra donc partager le travail utile
et surtout utiliser les loisirs nouveaux. Considérera-t-on
que chacun devra faire ce qu'il voudra de son temps libre ? Voudra-t-on
organiser des loisirs intelligents en multipliant les occasions
de formation, de recherche et d'investissements personnels et collectifs
dans diverses activités culturelles et scientifiques ? Faudra-t-il
faire plus encore, par exemple sous la forme d'un encouragement
collectif intense en faveur de grands programmes d'exploration des
mondes inconnus, sur la Terre et dans l'univers extra-terrestre
? C'est cette dernière perspective que nous propose Moravec,
en décrivant des projets futuristes comme celui de l'"ascenseur
spatial". Nous ne pouvons que le suivre dans cette dernière
perspective.
Dans tous ces cas, qui paiera ou qui fournira les ressources
humaines nécessaires ? Comme il s'agira d'activités
reposant sur le volontariat et le bénévolat, beaucoup
de celles-ci seront prises en charge par les acteurs eux-mêmes.
Mais il restera des investissements importants à financer
au plan collectif.
C'est pour répondre à cette question
lancinante des sources de financement qu'il faut faire un effort
d'imagination politique. La production disponible proviendra pour
l'essentiel de la valeur ajoutée par la production robotisée
et par les technologies émergentes utilisant de plus en plus
d'intelligence et de moins en moins de biens rares et coûteux.
Ainsi, ce seront moins finalement les ressources en argent qui seront
nécessaires que les ressources en intelligence. Or celles-ci
pourraient être obtenues de façon presque gratuite,
si grâce aux réseaux et aux différents moyens
du travail coopératif (éventuellement bénévole)
on ajoutait ou associait les super-intelligences artificielles de
demain à celles des quelques 8 à 10 milliards d'habitants
de la Terre.
Il reste cependant, nous l'avons vu, que des investissements
considérables devront, au moins initialement, être
apportés par les sociétés riches au profit
de l'humanité toute entière. Les entreprises, même
les plus florissantes, ne pourront seules assumer cette charge.
Les Etats en sont encore moins capables. La seule façon de
faire, comme il est dit aujourd'hui par les défenseurs du
développement durable, consistera à détourner
des consommations (et productions) somptuaires des ressources qu'il
faudra affecter aux secteurs en mal de ressources. C'est la croissance
zéro ou même négative des processus de consommation-gaspillage
du Nord qu'il faut commencer à envisager. Concrètement,
par exemple, on ne pourra continuer à investir dans le "progrès"
de l'industrie automobile ou des infrastructures de transport individuel,
si on veut créer des sources d'énergie ou de production
non polluantes dans le tiers-monde. Il s'ensuit que certains aspects
du niveau de vie des pays riches s'en trouveront affectés,
marginalement d'ailleurs. En contre-partie, l'avenir du monde paraîtra
un peu plus rassurant, ce qui profitera à chacun, même
aux favorisés des pays riches.
Nous conclurons là ces considérations
en soulignant qu'il faudra certes étudier les méthodes
de taxation et de transfert de revenus envisagées par Hans
Moravec pour faire bénéficier l'humanité entière
des produits et de la valeur ajoutée découlant des
processus robotisés. Mais Moravec sous-estime largement les
changements institutionnels qui seront nécessaires pour mettre
tout ceci en uvre. Il compte encore beaucoup, conformément
à la doctrine politique dominante aux Etats-Unis, sur l'initiative
des entreprises et la concurrence favorisant les meilleurs, les
gouvernements se bornant à quelques corrections réglementaires
et fiscales. Il évoque très superficiellement les
institutions internationales à mettre en place, qui n'existent
évidemment pas actuellement, et que les Etats-Unis en tout
premier lieu persistent à refuser. (2)
Une révolution institutionnelle
et politique
C'est en fait une véritable révolution
institutionnelle et politique qu'il faudrait commencer à
étudier, pour tirer le plein parti des possibilités
émergentes des systèmes et technologies super-intelligentes.
Il ne s'agira pas de s'en remettre uniquement au jeu du capitalisme
libéral et à l'initiative des entreprises privées
pour faire changer les vieilles habitudes économiques. Mais
on ne pourra pas non plus réactiver les vieilles recettes
de l'intervention publique, qu'il s'agisse de celle des Etats ou
d'organisations internationales telles que l'ONU. Les dernières
décennies ont montré les erreurs sinon les crimes
de dirigeants s'estimant, comme le firent les soviétiques,
en mesure de dicter son avenir à l'humanité.
Il faut commencer à étudier un monde
faisant largement appel au volontariat non directement rémunéré,
à la coopération entre initiatives provenant de secteurs
et de zones géographiques éloignées, à
l'intervention d'organismes collectifs publics d'une nouvelle sorte.
Ceux-ci feront appel à la partie du pouvoir régalien
qui demeurera indispensable pour faire accepter les sacrifices et
éviter les désordres. Mais elles devront encourager
et valoriser les initiatives associatives ou individuelles en réseau,
d'où qu'elles proviennent, et notamment des régions
du monde actuellement les moins favorisées.
La vraie réponse, celle qui sauvera l'humanité
de demain des dangers d'une robotisation purement mécanique
des processus économiques, consistera à créer
les infrastructures techniques et sociales permettant aux citoyens
du Nord et à ceux du Sud de travailler "intelligemment" ensemble,
en se répartissant les fruits attendus des évolutions
technologiques et en préparant sereinement les grandes aventures
futures de l'exploration spatiale. S'agit-il là d'une utopie?
(1) Nous faisons là
allusion à l'hypothèse de Lee Smolin, sur laquelle
nous reviendrons dans un prochain numéro, selon laquelle
les univers tels que le nôtre résultent d'une évolution
darwinienne analogue à celle qui affronte sur Terre les êtres
vivants. (2) Le
cas de l'agriculture, évoqué régulièrement
par les adversaires de la mondialisation libérale, illustre
bien la façon contemporaine selon laquelle se pose le problème.
On reproche à juste titre à l'Occident, notamment aux
USA et à la France, de subventionner leurs agriculteurs (pour
un montant annuel de 350 milliards de dollars, semble-t-il) afin de
leur permettre d'exporter leurs produits notamment dans le tiers-monde,
ce qui ruine les agricultures locales (auxquelles par ailleurs on
refuse l'accès des marchés occidentaux dans les domaines
où elles pourraient être compétitives). C'est
le protectionnisme vert. On pourrait admettre que les zones géographiques
climatiquement favorisées nourrissent en partie les populations
des zones désertiques, mais il faudrait alors revoir entièrement
les relations entre populations et producteurs, pour ne pas faire
du tiers-monde une population d'assistés. Pour commencer, selon
la suggestion de Moravec, il faudrait taxer, et non pas subventionner,
les agriculteurs des pays riches. Cette taxe permettrait de développer
des activités productives dans d'autres domaines économiques,
au sein des pays défavorisés par le climat.