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Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

4 Avril 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast

The Meme Machine

"The Meme Machine", Susan Blacmore


Susan Blackmore
Oxford University Presse - 1999

Lire le premier chapitre


Suzan BlackmoreSusan Blackmore est senior lecturer à l'Université de Bristol où elle enseigne la parapsychologie et l'étude de la conscience. Elle a considérablement publié sur ces sujets, mais c'est l'ouvrage "The Meme Machine" qui l'a rendue célèbre dans le monde entier. Nous nous devions de présenter ce livre, malheureusement non encore traduit en français...d'où la chronique un peu longue ci-dessous, destinée à le faire connaître des non-anglophones.

Pour en savoir plus
Page personnelle:
http://www.memes.org.uk/meme-lab/BLACKMOR.HTM

Autre page personnelle http://www.uwe.ac.uk/fas/staff/sb/
Susan Blackmore et le paranormal. Article http://www.psywww.com/asc/obe/whois_bl.html
.

Le monde des mèmes

Les processus de construction des réseaux biologiques - entre organismes vivants, bactéries, animaux, êtres humains - utilisent des composants de la matière vivante liés à l'organisation cellulaire ou proches d'elle : les gènes, les associations moléculaires. Ces composant dirigent la synthèse de structures corporelles complexes, qui s'organisent elles-mêmes en sociétés se trouvant plus ou moins sous la commande de l'organisation moléculaire profonde, notamment génétique. C'est dans l'ensemble, nous l'avons vu, la sociobiologie, science de l'étude de l'influence de l'innée, c'est-à-dire des gènes sur les organisations sociales,  qui peut le mieux rendre compte des architectures et des comportements de base de ces sociétés.

Cependant, très tôt dans l'évolution animale, sont apparues des ébauches d'encéphales, devenues dans certaines espèces des cerveaux eux-mêmes de plus en plus complexes. Ces cerveaux sont des organes associatifs ressemblant en gros à des serveurs informatiques, capables de gérer des informations symboliques ou représentations résultant de l'activité des organes des sens et des organes de commande. Très liées au départ aux activités sensorielles et aux comportements de survie propres à chaque espèce, ces représentations ont évolué en fonction de l'évolution génétique de ces espèces. Ainsi le cerveau d'un prédateur est capable de se représenter des entités abstraites ou catégories correspondant aux animaux qu'il chasse ou aux circonstances de la chasse, parce que ce cerveau a été génétiquement évolué de façon à rendre de tels services indispensables à la survie. Mais le prédateur restera indifférent, sauf par dressage, à la circulation d'automobiles ou d'avions dans son espace de vie. A proprement parler, il ne les verra pas. Les gènes n'auront pas prévu l'existence de tels objets

Cependant, on sait que l'évolution des espèces animales ne se déroule pas uniquement sous le contrôle du génome. Les individus peuvent acquérir des habitudes comportementales qu'ils se transmettent d'un génération à l'autre, sans modification corrélative du câblage de leur cerveau sous commande génétique. Il s'agit de ce que l'on appelle dorénavant des complexes culturels, acquis par essais et erreurs, ou par la fréquentation du phénotype étendu(1) que sont les constructions sociales résultant de l'activité sous contrôle génétique de certaines espèces. Ces comportements se transmettent par imitation(2). L'exemple toujours cité est celui des mésanges anglaises ayant appris à percer les capsules en aluminium des bouteilles de lait, pour en consommer la crème. Ce comportement inventé par une mésange géniale s'est répandu très vite dans l'ensemble des populations de mésanges britanniques. Une autre forme, bien plus répandue sinon universelle de transmission d'un comportement acquis est l'imprégnation, qui fait qu'un jeune à sa naissance imite fidèlement les modèles que lui proposent ses parents (parents ou toute personne, animal ou objet animé se trouvant là lorsque le jeune cherche en naissant des exemples à reproduire).

Personne ne discutait cela avant la publication du livre de Susan Blackmore. Mais celui-ci a compliqué le panorama. L'auteur a repris et développé une suggestion de Richard Dawkins, selon laquelle la culture, au moins chez l'homme, est principalement le résultat de l'apparition d'une nouvelle sorte de réplicateurs, les mèmes, qui ont envahi tout l'espace disponible dans les cerveaux et les supports externes mis à leur disposition par les échanges entre les hommes. Elle nous propose de créer une nouvelle science, la mémétique, à laquelle elle donne il faut le reconnaître ses lettres de noblesse. Mais ce faisant elle nous incite peut-être un peu trop à voir des mèmes partout, ou plutôt à simplifier sans doute trop les interactions entre mèmes, comportements culturels correspondant au fonctionnement propre des organismes, et comportements sous contrôle génétique étroit. Nous y reviendrons.

Sociobiologie et mémétique
La sociobiologie ne nie pas la culture, c'est-à-dire le fait que les sociétés humaines créent des comportements, des langages, des institutions qui se transmettent d'individus à individus sur le mode Lamarckien ou acquis, c'est-à-dire sans être inscrits dans les gènes. Mais pour elle, d'une part la culture se peut se développer que sur des terrains définis par les gènes, et d'autre part les constructions culturelles ont peu d'autonomie au regard des conditionnements imposés par ceux-ci. Edwards O.Wilson(3), le père de la sociobiologie, affirmait que "les gènes tiennent la culture en laisse". Pour prendre un exemple simple, on dira ainsi que les chants et musiques militaires ne sont apparus et ne se sont développés que parce que les groupes humains sont génétiquement programmés par les gènes pour s'affronter dans la défense du territoire ou l'accès aux ressources.

La sociobiologie propose une explication déterministe, objectiviste et "matérialiste" des comportements sociaux, qui est dans la continuité des sciences sociales américaines du début du 20e siècle. Celles-ci faisaient la chasse aux interprétations subjectivistes et idéalistes de l'homme et de la société inspirées des traditions religieuses et des études historiques. Mais elles s'éloignaient aussi de la sociologie de l'école française, initiée par Durkheim, et repris par le structuralisme, pour qui les structures sociales peuvent s'interpréter en tant que telles, indépendamment des substrats biologiques..

Le conflit entre sociobiologie et sociologie traditionnelle était d'ordre scientifique, plus exactement anthropologique : qu'est-ce que le propre de l'homme ? Mais s'y sont ajoutées ultérieurement des oppositions d'ordre politique. L'explication par les gènes, dite en la caricaturant "sociologie du tout-génétique", suggère que le bon et le moins bon qui caractérisent une société ne peuvent pas être modifiés par des interventions politiques volontaristes, lesquelles sont impuissantes face à des déterminismes génétiques acquis depuis des milliers d'années. S'il y a des dominants et des dominés, par exemple, c'est parce que toutes les sociétés, animales mais aussi humaines, sont génétiquement programmées pour faire apparaître des hiérarchies de dominance, lesquelles ont été, et sont sans doute encore, indispensables à leur survie - ce que l'on appelle le "pecking order". Au contraire, ceux qui veulent changer l'ordre social n'acceptent pas de se faire arrêter par ces explications, qui ne sont disent-ils que des alibis pour le conservatisme. La sociobiologie fut si vivement attaquée aux Etats-Unis même par les représentants de la gauche radicale que le distingué E.O.Wilson reçut un jour un seau d'eau sale à la figure lors d'une conférence.

Aujourd'hui, les divergences se sont atténuées. Les gens de bon sens ont admis que les gènes (ou ce que l'on met sous ce terme, c'est-à-dire une réalité dont la complexité se révèle tous les jours plus grande que les premiers généticiens ne l'imaginaient) jouent en effet un rôle essentiel, auquel il est difficile de s'opposer directement. Mais ils reconnaissent aussi que la culture et les créations culturelles caractérisant les civilisations ont pris depuis quelques siècles, dans l'histoire humaine, une telle importance qu'elles entraînent d'innombrables phénomènes se développant selon des formes et à des vitesses telles que l'explication génétique est bien en peine de répondre. Ce qui s'explique par les gènes dans une société de chasseurs-cueilleurs nécessite d'autres outils dans une société technologique et scientifique développée. Ceci ne veut pas dire que les explications soient faciles et que la recherche de solution soit simple. Idéalement, il faudrait, dans chaque cas posant problème, multiplier les analyses pour mettre en évidence l'entrelacement des causes déterminantes entre inné et acquis, afin de faire apparaître les possibilités évolutives.

Ceci dit, jusqu'à ces derniers temps, les sociologues classiques ne disposaient pas de méthodes très puissantes pour analyser les "êtres" culturels ou sociologiques : idées, images, institutions diverses et variées. Ils n'avaient pas l'outil extrêmement fécond du néo-darwinisme appliqué à l'évolution biologique utilisé par leurs collègues généticiens. L'appel à l'histoire, au droit, à d'innombrables facteurs inventés pour les besoins de la cause (tel les thèmes de la "dialectique infrastructure-superstructure", de la " mystification ", de la "mauvaise foi" ou de la "domination") laissait une grande impression de désordre et d'impuissance, celle que devait ressentir les naturalistes du 18e et du début du 19e siècle avant que l'évolutionnisme darwinien ne commence à proposer des logiques générales à fort pouvoir explicatif.

N'en déplaise à l'école sociologique française, qui a multiplié des observations fort intéressantes mais sans lignes conductrices, ce fut du côté des Britanniques que vint un début de salut, avec Richard Dawkins, immédiatement relayé par les philosophes et scientifiques évolutionnistes américains. La véritable fondatrice de ce qu'il convient désormais d'appeler la science des mèmes ou mémétique, fut Suzan Blackmore avec son livre, devenu une bible (mais, curieusement, non encore traduit en français) "The Meme Machine" que nous présentons ici.

Susan Blackmore raconte en introduction qu'elle a découvert la mémétique à la suite d'une maladie l'ayant tenu quelques mois éloignée de ses travaux universitaires antérieurs. En tant que psychologue spécialisée dans les croyances bizarres, comme les expériences près de la mort (NDE) ou les abductions par des extra-terrestres, il est vrai qu'elle avait déjà eu l'occasion de s'interroger sur la puissance et le caractère contagieux de certaines idées. Son cerveau était donc prêt, pour parler comme elle le ferait sans doute, à se laisser envahir par le mème de la mémétique.

Nous ferons d'abord un rapide résumé de ses thèses , avant de les discuter. Indiquons cependant que rien ne devrait dispenser de la lecture du livre. Ses 250 pages denses constituent un panorama très complet de l'évolution des idées concernant la biologie et les sociétés humaines depuis un siècle. Il est clair et pédagogique. Pratiquement aucune source francophone n'y est citée, mais il faut reconnaître que le sujet n'a guère jusqu'à présent inspiré nos compatriotes.

Le livre est précédé d'une préface de Richard Dawkins, où on retrouve l'esprit ouvert, courtois, légèrement sceptique et si délicieusement britannique de ce scientifique.

Résumé du livre
Un mème est "une idée, un comportement, un style ou un usage qui se propage de personne à personne au sein d'une culture". Les mèmes, affirme Susan Blackmore, ont constitué (et constituent aujourd'hui encore) une force puissante qui a façonné notre évolution culturelle et, par rétroaction, biologique c'est-à-dire finalement génétique. On voit l'importance de l'enjeu : les mèmes pourraient devenir, s'ils ne le sont déjà, responsables de l'avenir de l'homme. Mais il s'agit des mèmes et non pas des hommes. Les hommes, dans cette perspective, ne seraient finalement que des objets passivement manipulés par des entités extérieures à eux. Comment cela peut-il se faire ? Ajoutons : fallait-il que les hommes soient abusés pour que personne ne se soit avisé de cela auparavant . Nous avons tous entendu parler du poids des idées, des propagandes, des images. Mais on y voyait cependant des créations de l'esprit humain, maîtrisables par les personnes disposant d'une éducation ou d'une culture suffisante. Nul ne s'imaginait jusqu'alors que c'était l'esprit humain qui était crée par les idées, les propagandes, les images...

On voit tout de suite que Susan Blackmore s'est engagée dans une démarche intellectuellement fort courageuse, partant d'un pays, la Grande-Bretagne, encore largement imprégné de croyances religieuses confinant à l'intolérance. Son travail s'est positionné d'emblée comme refusant le spiritualisme, l'humanisme et même , nous le verrons, la spécificité de la conscience humaine. Pour elle, le monde est déterminé par des conflits entre agents non humains, les gènes et les mèmes, pour qui les valeurs humaines les plus hautes n'ont aucun intérêt, si elles ne servent pas leur survie. Elle-même en tant que scientifique et auteur d'un ouvrage à succès ne se reconnaît aucune individualité et aucun libre-arbitre particuliers. Nous reviendrons sur ce point en conclusion.

D'où sont venus les mèmes ? Il s'agit d'une question capitale. Pour commencer à y répondre, Susan Blackmore pose une question préalable : pourquoi l'homme dispose-t-il d'un cerveau anormalement important par rapport à celui des animaux proches, ainsi que d'un langage complexe, créateur d'innombrables concepts, phrases, idées ? Rien dans la situation des préhominiens n'exigeait cela. Ils auraient très bien pu survivre comme l'ont fait les autres primates, en exploitant leurs ressources d'origine. On sait en effet que les évolutionnistes ne veulent pas expliquer l'apparition d'un organe nouveau par le fait que cet organe s'est révélé ultérieurement utile. Le génome n'intègre les gènes commandant la phylogenèse d'un organe nouveau, suite à un long processus de mutation/sélection, que si de puissantes raisons initiales permettent la survie des mutations responsables de cet organe. Des animaux qui fonctionnent bien sans un gros cerveau n'ont aucune raison de changer d'encéphale.

C'est pour résoudre cette difficulté que les anthropologues " classiques", non méméticiens, cherchant à expliquer l'apparition du cerveau et du langage, font appel à des modifications radicales dans l'environnement naturel. On évoque régulièrement un changement de climat ayant obligé les premiers hominiens à quitter la forêt pour la savane. Le langage aurait alors remplacé progressivement l'épouillage ou toilettage (grooming) pour assurer la cohésion de groupes plus importants et plus mobiles(4). Pour Susan Blackmore, cette hypothèse est trop spécifique et artificielle.

Elle considère que le fait nouveau fut l'apparition chez les hominiens de la capacité à imiter, vers - 2 millions d'années BP, c'est-à-dire peu avant l'invention des outils. Elle affirme que les animaux ne sont pas capables d'imitation car il s'agit d'une activité complexe. Imiter signifie copier un comportement inédit observé chez un autre animal. L'opération est difficile, exigeant une grande intelligence, rare dans le règne animal. Les oiseaux reproduisent des chants, quelques cétacés imitent des sons et des actions, mais c'est tout. Ce que l'on appelle imitation chez un animal constitue en fait l'adaptation d'un comportement inné à une situation nouvelle, ce que fait par exemple un jeune en imitant sa mère qui lui apprend à chasser. L'imitation généralisée de toutes sortes d'activités non spécifiées est bien plus difficile. Elle constitue une aptitude précieuse, car son détenteur bénéficie ainsi du savoir ou de l'ingéniosité des autres.

L'imitation s'est développée chez les hominiens à partir du moment où certains gestes se révélant propices à la survie, par exemple tailler un silex, ont été reproduits par les autres. L'évolution génétique a certainement favorisé les imitateurs, ceux-ci ayant plus de succès dans le monde et pouvant donc fonder des familles plus prolifiques. Des "gènes de l'imitation" sont donc apparus et se sont répandus. Tout était alors prêt pour que les mèmes prennent naissance. Que signifie en effet l'imitation ? Elle consiste à créer une entité informationnelle (une sorte de recette) qui circule de cerveaux en cerveaux en se modifiant ou s'enrichissant le cas échéant. C'est cette entité qui constitue le mème. Les premiers mèmes ont été des mèmes utiles à la survie, reproduisant des comportements inventés par essais et erreurs qui se sont révélés productifs et qui ont été copiés par les voisins de l'inventeur. Les hominiens ont inventé des savoir-faire nouveaux pour identifier la nourriture, chasser, allumer un feu et cuisiner. En même temps, du fait que ces savoir-faire ont été immédiatement imités, les hominiens ont inventé les mèmes correspondants et de ce fait une culture à base de création, échange, mémorisation, modification de mèmes.

"À mesure que ces premiers mèmes se propageaient, l'aptitude à les acquérir est devenue un élément important pour la survie. Autrement dit, les meilleurs imitateurs ont prospéré, et les gènes responsable de la grosseur de leur cerveaux, nécessaire à l'imitation, ont essaimé dans le pool génétique. Chacun a fini par acquérir de meilleures aptitudes à l'imitation, accentuant la nécessité d'agrandissement du cerveau, dans une sorte de course aux armements cérébraux."

Mais ce faisant, la nouvelle entité, le mème, transportant initialement un savoir immédiatement utile, s'est transformé en réplicateur égoïste. L'espace encore peu rempli offert par les cerveaux s'est très rapidement peuplé de quasi virus informationnels, proliférant compte tenu de leurs propres possibilités réplicatrices et mutantes, sans tenir compte de l'intérêt des hommes qui en étaient les porteurs et véhicules. Les gens, autrement dits, se sont mis à parler sans arrêt mais pour ne rien dire de spécialement utile. Ils étaient en fait "parlés" comme aurait dit Lacan (qui parle ?) par d'innombrables générations de mèmes. Une analogie peut être trouvée quand on regarde la façon dont les virus proprement dits, biologiques, se répandent chez les êtres vivants en profitant des ressources que ceux-ci mettent à leur disposition, soit pour les héberger, soit pour les aider à se transporter. Les mèmes sont d'ailleurs bien, selon l'expression de R. Brodie, des virus de l'esprit(5).

On peut accepter cette hypothèse, bien qu'à notre avis elle recèle une lacune relative à l'origine des mèmes, lacune que Susan Blackmore esquive un peu facilement, semble-t-il. Pourquoi les hominiens, c'est-à-dire les précurseurs des hommes modernes, se sont-ils mis à inventer de nouvelles pratiques puis à imiter les inventeurs (donnant ainsi naissance aux premiers mèmes). Pourquoi d'autres grands singes, voire d'autres animaux , ne l'ont-ils pas fait ? Susan Blackmore nous affirme que les mèmes sont spécifiques aux humains, parce que seuls les humains peuvent imiter. Mais imiter quoi ? S'imiter les uns les autres en boucle ? Imiter des inventions résolument nouvelles, telle la pierre taillée que les grands singes n'ont à ce jour pas encore vraiment découverte. Dans ces divers cas, il fallait qu'ils disposent déjà de capacités cérébrales supérieures à celles de leurs voisins primates. A la suite de quels événements de telles capacités ont-elles été sélectionnées chez eux ? Susan Blackmore ne répond pas vraiment à cette question, ce qui introduit une faiblesse dans la définition qu'elle nous donne des mèmes. Nous y reviendrons dans la discussion générale.

Le concept de mème, nous explique Susan Blackmore, était dans l'air depuis le milieu du 20e siècle, mais ce fut. Richard Dawkins, de l'Université d'Oxford, qui a inventé ce terme dans son best-seller, The Selfish Gene (Le Gène égoïste), paru en 1976. Il applique aux mèmes l'algorithme classique de la réplication génétique dans l'école néo-darwinienne, réplication/variation/sélection/ampliation. Mais Dawkins s'est gardé de pousser l'analogie trop loin en assimilant complètement le même et le gène. Susan Blackmore a consacré de longs développements à ce thème, montrant que ce serait une erreur méthodologique grave qu'assimiler gènes et mèmes, chacun évoluant dans des domaines très différents. Le mécanisme d'ensemble est cependant voisin, c'est un algorithme, c'est-à-dire une sorte de recette qui fonctionne indépendamment des ingrédients. La réplication des mèmes d'une personne à une autre est très fréquente. Elle est imparfaite, à l'instar de la réplication des gènes de parents à enfants : on transforme une information en la reproduisant. Parmi toutes les variantes, certaines seront à leur tour de nombreuses fois répliquées, tandis que d'autres disparaîtront. Les mèmes subissent ainsi les trois processus de l'algorithme darwinien - réplication/variation/sélection - à laquelle ils participent. Mais les mèmes, contrairement aux gènes, prennent d'innombrables formes, utilisant d'innombrables supports, se regroupent en d'innombrables familles (les mèmeplexes) ce qui rend difficile l'établissement de typologies. La mémétique aussi bien est-elle encore dans l'enfance, alimentant de nombreux forums de discussion sur Internet(6).

S'ils sont des réplicateurs, les mèmes entrent en compétition darwinienne les uns avec les autres, de façon encore plus égoïste que celle des gènes. Ceux-ci sont en effet constamment obligés par la sélection de groupe à favoriser la survie du groupe. La disparition de celui-ci entraînerait en général leur propre disparition. Il n'en est pas de même pour les mèmes. Comme ils sautent très facilement d'un cerveau à l'autre, servir l'intérêt de ces cerveaux ne leur apporte pas en général d'avantage particulier. Les mèmes en d'autres termes ne s'intéressent pas à la survie des gènes. Ceci veut dire que si la culture humaine est pour l'essentiel le produit de l'activité des mèmes, cette même culture n'aurait pas pour objectif - ou plutôt pour résultat - de servir l'intérêt des hommes, simples véhicules pour les mèmes. Les mèmes sont des réplicateurs, mais ils servent égoïstement leurs propres objectifs en se répliquant et mutant dès qu'ils en ont la possibilité. Inutile de préciser qu'une telle formulation n'implique pas que les réplicateurs, gènes ou mèmes, soient dotés d'une volonté. Dans la conception darwinienne de l'évolution, les mutations se font au hasard. À mesure qu'ils se perpétuent, les mèmes façonnent notre esprit et notre culture, ce qui peut d'ailleurs créer de nouveaux environnements favorisant des mutations génétiques, telles que celles ayant permis le développement du cerveau, de l'appareil nécessaire au langage et autres traits caractéristiques de l'homo sapiens.

Cette argumentation paraît très vraisemblable, malheureusement pour les défenseurs d'un humanisme tombé du ciel guidant les développements de la culture humaine. Il suffit de voir comment des complexes lourds de mèmes, ou mèmeplexes, se développent dans la civilisation contemporaine au mépris le plus évident de l'intérêt des hommes qui en sont les porteurs : les affrontements idéologiques ou religieux, les produits de consommation plus dangereux qu'utiles, etc. Mais nous le verrons, elle fait aussi un peu trop bon marché des acquis culturels (humains et animaux) nés de la confrontation permanente des espèces et des individus avec leur milieu.

Cependant pour Susan Blackmore, tous les mèmes ne sont pas inutiles à la survie de l'homme, c'est-à-dire à ses gènes. Elle semble considérer que les langues, les systèmes politiques, les institutions financières, l'éducation, la science, la technologie, etc. sont des mèmes (ou des groupes de mèmes). Ces entités se transmettent de personne à personne par imitation et se co-développent, nous dirions symbiotiquement, avec les gènes dans un processus évolutionnaire global où les mèmes sont les réplicateurs évolutifs et où les hommes sont des machines à fabriquer des mèmes tout en étant des machines à reproduire leurs propres gènes. Qui profite de qui dans ces symbioses ? Sans doute l'ensemble. Vers quoi , vers quel avenir se dirige cet ensemble ? Nul ne peut le prédire.

Susan Blackmore n'ignore évidemment pas les technologies de l'information. Elle montre qu'avec ces dernières, et notamment le web, les mèmes ont trouvé de nouveaux terrains infiniment productifs pour se développer. Il s'agit d'une idée devenue banale, qu'a reprise Jean-Michel Truong dans son ouvrage Totalement inhumaine(7) en parlant d'e-gènes (autre mot pour e-mèmes, selon nous) développant un être nouveau virtuel qu'il a nommé le Successeur, successeur de l'humanité actuelle évidemment. Susan Blackmore n'est pas allée jusque là. Elle évoque par contre le fait que, si les roboticiens veulent rendre les robots intelligents, ils doivent en priorité leur apprendre à imiter. Oui, mais comment ? La question n'est pas triviale.

C'est ce co-développement , mis en évidence par cette nouvelle science qu'est la mémétique, qui explique la spécificité de l'histoire humaine par rapport à celle des animaux. Les hommes sont uniques parce qu'ils ont évolué, contrairement aux animaux, sous l'action de deux réplicateurs au lieu d'un: les gènes et les mèmes. Cette évolution les a dotés d'un cerveau surpuissant et d'un langage, indispensable aux mèmes pour se reproduire, ainsi que de toute une série d'aptitudes singulières, notamment la conscience.

On arrive là au point les plus "scandaleux" de l'ouvrage. Pour Susan Blackmore en effet, la conscience est un même, ou plutôt un ensemble de mêmes, un memeplexe qu'elle qualifie de selfplexe. . La conscience est un mème particulièrement élaboré puisqu'il s'agit d'un mème conscient d'être un même, et donc doté d'un pouvoir réplicatif infiniment plus grand que celui dont dispose le mème inconscient de l'être. Cela ne veut pas dire pour autant que la personne humaine, que le Je, entité que Susan Blackmore évacue, puisse reprendre les rênes.

Qui sommes-nous ? Qui est le Je qui parle ? Susan Blackmore n'a pas de mal à démontrer que le dualisme, postulant l'existence d'un esprit séparé du corps, n'a plus guère de défenseurs chez les scientifiques occidentaux . A l'inverse le réductionnisme, réduisant l'esprit au fonctionnement coordonné d'un ensemble de neurones, n'a jamais mis en évidence l'existence ou le siège de tels neurones. Nulle part n'apparaît un moi en charge du contrôle de ma vie. L'organisme que je suis semble fonctionner très bien dans un ensemble d'actions-réactions avec le milieu, certes régulées et coordonnées, mais de façon identique à la façon dont l'est l'organisme animal ou le serait un robot complexe moderne.

Le Je est-il alors simplement une illusion ? Susan Blackmore répond oui, sans trop hésiter - avec une nuance importante. Le Je est en fait un même, ou plutôt un ensemble de mèmes particulièrement envahissants, le selfplexe, qui s'est installé dans nos cerveaux et qui se renforce lui-même sans cesse en protégeant et légitimant les mèmes qui s'y agrègent. Les mèmes isolés (la comparaison est de nous) trouvent une force reproductive accrue en s'associant pour constituer un moi qui décide de tout à leur place, comme des fantassins isolés prennent une force nouvelle en se regroupant au sein d'une armée qu'ils dotent d'un général. Cette nouvelle armée, c'est le selfplexe. Le rôle du Je représenté par le selfplexe n'est pas de défendre un hypothétique moi, mais d'aider les mèmes associés en son sein à se propager. Chacun d'entre est une "machine à mèmes", une "même machine".

Ceci ne veut pas dire que nous ne soyons pas non plus ces machines biologiques aux capacités et intérêts variés que définissent nos gènes ainsi que notre appartenance à une espèce et à des groupes au sein de cette espèce. Il s'agit là de réalités biologiques et sociétales existantes chez les hommes comme dans toutes les autres espèces vivantes. Elles sont le terrain indispensable à la vie des mèmes, et évoluent selon des logiques qui ne recoupent que partiellement celles des mèmes. Ces machines biologiques s'interpénètrent en permanence avec les machines mémétiques que nous sommes par ailleurs. Il faut s'en convaincre, et se laisser vivre ainsi.

Susan Blackmore, à la fin de son livre, propose certaines expériences, proches de la méditation bouddhiste, permettant d'évacuer le Je et devenir sensible à l'évolution spontanée des événements qui se produisent - y compris les événements où le Je supposé paraît à tort reprendre le commandement. Un Je non illusoire, non mémétique, retrouve alors une espèce de consistance, comme point focal de différentes forces qui agissent à tout moments à travers lui. Si j'écris ce livre en ce moment, dit-elle, c'est parce que différentes forces se sont conjuguées pour me permettre de la faire ici et maintenant. Si mon corps mourrait (c'est nous qui ajoutons ce commentaire) ou si mon cerveau était atteint de paralysie, ces forces ne se rencontreraient plus : il n'y aurait plus de Je et il n'y aurait plus non plus de  suite au livre.

Susan Blackmore, en bonne scientifique, propose diverses expériences susceptibles de démontrer la validité de la théorie mémétique, par exemple en mettant en évidence les régions du cerveau affectées par l'activité d'imitation ou en construisant des modèles comparants diverses activités comportant ou non des mèmes. Ces tests ne nous ont pas paru très convaincants. Mais il ne faut pas s'en affecter, la mémétique est encore une science jeune, nous l'avons dit.

Depuis la parution de son livre, Susan Blackmore a tempéré le radicalisme apparent de certaines de ses propositions. C'est ainsi qu'elle a admis que tous les contenus mentaux ne sont pas des mèmes, car certains ne sont pas des copies. L'homme est capable de perceptions, représentations et émotions qu'il n'a pas acquis en imitant quelqu'un d'autre. Mais alors que sont ces perceptions ? Comment les distinguer des mèmes ? Ceci nous conduit à la discussion ou plutôt au commentaire des principaux thèmes du livre.

Discussion
Si Susan Blackmore est reconnue en général comme la grande prêtresse de la mémétique, elle a de nombreux disciples qui ne s'embarrassent pas de respecter à la lettre ses prescriptions. Nous avons vu ici même que Howard Bloom(8), grand illustrateur de la pertinence de la mémétique, associe systématiquement la logique mémétique et d'autres logiques évolutives, notamment la symbiose, dans la construction de ce qu'il appelle le super-organisme ou le cerveau global. Toutes les espèces vivantes sont alors concernées, l'imitation n'étant pas pour lui une capacité réservée à l'homme. Dans ce cadre, il attache beaucoup d'importances aux mèmes favorisant, chez l'homme comme chez l'animal, le sélectionnisme de groupe. Il identifie des mèmes qui se mettent au service de la survie des groupes, en tant que facteurs renforçant la cohérence de ceux-ci ou au contraire comme générateurs d'invention sur le mode aléatoire.

Ces groupes ou entités multi-corporelles sont égoïstes, au sens de Dawkins, en ce sens qu'elles luttent pour survivre au détriment des autres, y compris en formant des alliances ou symbioses lorsque l'exige la survie. Bloom a voulu montrer que la sélection de groupe conduit les groupes à imposer à leurs divers composants, individus et représentations supportées par ceux-ci, notamment les mèmes, un certain nombre de contraintes les mettant au service de la survie du groupe. Dans cette hypothèse, les représentations ne peuvent se répliquer au hasard, de façon égoïste. Le lion ne cherche pas à se représenter le cosmos, il n'en a pas besoin.

Que pouvons-nous penser pour notre part du travail proposé par Susan Blackmore, dont nous avons déjà souligné l'abondante documentation, la puissance intellectuelle et le courage moral ? D'une façon générale, nous le trouvons assez convainquant. Le lecteur dispose là d'un outil qui lui permettra de jeter un regard nouveau sur le monde qui l'entoure, non seulement en ce qui concerne les petites choses de la vie quotidienne mais aussi pour ce qui concerne les constructions les plus abstraites, comme les hypothèses scientifiques (hypothèses et non théories - voir ci-dessous la raison de cette distinction), les constructions philosophiques, les croyances mythologiques ou mystiques, les programmes politiques, etc. Le concept de réplicateur égoïste, trouvant dans les esprits des hommes et dans les réseaux sociaux matière à proliférer en sacrifiant froidement les intérêts de l'humanité, n'est que trop réel. Il suffit de regarder les effets pervers de la mondialisation ou d'une "idéologie de la croissance ou du progrès" sans issues autres que la destruction de l'environnement, pour s'en convaincre.

Mais, ceci admis, comment éventuellement lutter ?  Susan Blackmore ne semble pas penser que cela soit possible, ou plutôt que cela puisse se décider volontairement. Il faudrait que d'autres mèmes, ou mèmeplexes, autour par exemple du thème du développement durable, émergent spontanément dans certains esprits et se répandent dans un nombre de plus en plus grands de cerveaux, afin de mobiliser l'action de millions d'hommes décidés à changer l'ordre du monde. Le mèmeplexe " développement durable " sera aussi égoïste que celui de " croissance néo-libérale ", mais il aura pour l'humanité l'avantage d'être moins dangereux.

Faut-il alors attendre que de "bons" mèmes émergent spontanément dans la soupe intellectuelle qui nous baigne ? Avançons pour notre part l'idée que, si les bonnes intentions ne suffisent pas à faire émerger de bons mèmes, la science pourrait le faire. On nous reprochera évidemment d'avoir de celle-ci une vue optimiste ne correspondant pas à la réalité. Mais discutons. La science (ou les scientifiques) peuvent-ils jouer un rôle pour favoriser la naissance ou l'expansion de "bons" mèmes, c'est-à-dire ceux qu'au terme de processus cognitifs de type " scientifique " on estimera favorables à la survie de l'humanité, aux dépends de mèmes jugés, selon des processus cognitifs également scientifiques, comme " mauvais " parce que risquant de mener l'humanité à sa perte ?

Si nous répondions affirmativement à cette question, ce serait parce que nous nous serions persuadés que la science n'est pas un mème ou un mèmeplexe, tout au moins dans la façon dont elle travaille. La science génère évidemment de nombreux mèmes plus ou moins dévastateurs, mais on peut penser que cependant il s'agit d'un comportement collectif se situant en amont de l'apparition des mèmes. Nous considérerions alors que si la science peut donner naissance à d'innombrables mèmes (par exemple la croyance en un avenir radieux), il s'agirait en fait d'un mécanisme de type constructiviste analogues à bien d'autres développés par toutes les espèces vivantes depuis les origines de la vie.

Dans cette hypothèse, la science des mèmes ou mémétique ne serait pas non plus un mème. Nous pourrions compter sur elle pour nous aider à comprendre comment fonctionnent les mèmes, de même que nous comptons sur la génétique pour nous aider à mieux comprendre comment fonctionnent les gènes. Le Je du scientifique cherchant à comprendre le monde en utilisant la science de la mémétique ne serait pas non plus un mème. Il s'agirait plutôt d'une entité émergente participant avec de nombreuses autres entités biologiques ou informationnelles à la construction d'un méta-organisme ou cerveau global, en cours d'élaboration depuis les origines de la vie terrestre, sinon avant - bien avant que les mèmes ne soient apparus - ce qui ne l'empêcherait pas de donner naissance à des mèmes qui imiteraient pour leur compte propre ce qu'ils trouveraient à reproduire au sein de sa démarche, y compris en renforçant celle-ci.

Nous ne savons pas si Susan Blackmore accepterait ce point de vue, qui pourrait réduire l'importance attachée à l'influence des mèmes dans l'évolution globale du monde. Mais pour mieux justifier une telle hypothèse, nous devrions faire ce que Susan Blackmore n'a pas fait dans The même machine (mais qu'elle fera peut-être un jour) : nous donner une vision englobante situant les mèmes dans une théorie plus générale de la marche vers ce qu'avec Howard Bloom nous pourrions appeler le super-organisme.

Admettons que, dès la construction des premiers molécules organiques(9), les doubles logiques de l'association symbiotique et de l'affrontement darwinien ont donné naissance à des espèces de plus en plus complexes. Ces espèce ont très tôt été capables de résoudre de difficiles problèmes d'adaptation, en utilisant leurs corps et cerveaux sous commande génétique, mais aussi des artefacts produits par l'activité de leurs individus ou groupes. Nous pouvons appeler ces artefacts soit des phénotypes étendus, selon le terme de Dawkins, soit des produits culturels. Il s'agira de constructions "matérielles", comme le sont une termitière, des comportements, des outils, voire des symboles.

Initialement, ces outils ou symboles ne seront pas des mèmes, tels que les définit Susan Blackmore, car ils correspondront, au sein de chaque espèce, à des "représentations" au sens ou l'entendent les neurosciences cognitives. Ces représentations pourront être les résultats d'opérations de "catégorisation" résultant de l'interaction de l'animal avec son milieu. Elles seront encapsulées dans les systèmes nerveux et ne pourront donc pas faire l'objet de transmission par imitation au sens strict.

Par contre ces diverses représentations et catégorisations ne cesseront de prendre de l'importance au fur et à mesure que les animaux se complexifieront, augmenteront leurs répertoires d'activités corporelles et étendront les réseaux qu'ils formeront à travers le monde. Si nous considérons les diverses espèces animales comme des parties d'un cerveau global de plus en plus étendu, nous admettrons que la totalité de leurs représentations constituera une image du monde de plus en plus riche et évolutive.

Mais aussi une image du monde de plus en plus fidèle, c'est-à-dire, osons le mot, de plus en plus scientifique. Chaque espèce, de la fourmi à la baleine en passant par l'homme construira dans son corps, et plus particulièrement dans ses névraxes et cerveaux, des cartes cognitives du monde de plus en plus affinées - ceci parce que chaque espèce, sous la contrainte de la sélection darwinienne, ne cessera d'explorer le monde et de s'y adapter plus finement.

Ce qui manquera pour faire de toutes ces cartes cognitives dispersées une science globale telle que nous l'entendons, avec sa formulation symbolique structurée, communicable, ouverte à tous, sera précisément l'existence d'un langage commun.

Ceci oblige à évoquer de nouveau la construction et la transmission des représentations chez l'animal. S'agit-il ou pas de contenus génétiquement déterminés, de contenus mémétiques ou d'une catégorie intermédiaire voire différente. Quels prolongements ces processus trouvent-ils chez l'homme ? On peut considérer comme indiqué ci-dessus, que chaque espèce se construit progressivement, expérimentalement (par essais et erreurs), un environnement résultant de l'interaction de son (ou ses) corps avec le monde. On peut le qualifier de culture acquise ou phénotype étendu ayant un effet rétroactif lent sur l'évolution génétique. Cet environnement est constitué de productions matérielles (analogues à nos produits techniques) mais aussi de comportements transmis par orientation et imprégnation, à la naissance, puis par imitation (employer ce terme oblige à revoir la définition de ce qu'est l'imitation) dans le long de la vie. Les comportements imités peuvent évoluer dans de faibles marges. Ils peuvent aussi, toujours marginalement, être résumés ou induits par des langages primaires (de type déclaratif). Le groupe animal, sinon l'individu, génère peut-être aussi des faits de conscience passagers.

Lorsque l'homme apparaîtra, et qu'il aura acquis le langage symbolique, suite à des événements que personnellement nous pensons proches de ceux décrits par Jean-Louis Dessalles (op .cit) , l'échanges des contenus cognitifs pourra commencer à se faire au sein des groupes humains. Grâce aux performances du " langage afficheur contesté ", ces contenus cognitifs co-évolueront simultanément avec des activités exploratoires de plus en plus ambitieuses. Une véritable science se construira. Peut-être sommes nous à l'aube du moment où, grâce aux simulations du monde animal permise par la vie artificielle, la science d'origine humaine pourra s'enrichir des contenus cognitifs de nombreuses espèces vivantes avec qui la communication pourra mieux s'établir.

Il se construira ainsi une société scientifique, de plus en plus loin des déterminations imposées par les gènes, mais aussi de plus en plus proches d'un hypothétique super-organisme ou cerveau global qui puisera ses racines dans les réalités tant de la biologie que de la physique.

Science et mèmes d'inspiration scientifique ne s'opposent évidemment pas tout le temps. L'une et les autres proposent des visions ou descriptions "hallucinées" du monde, que l'homme ne peut confronter à un "réel" objectif inaccessible par définition. . Mais la science se veut expérimentale, constructiviste et à ambition inter-individuelles (c'est-à-dire utilisable par tous les hommes adoptant la démarche scientifique). Elle rassemble de fait dans une construction progressive soumise au contrôle de tous, la description d'un monde résultant de la confrontation permanente des corps humains et de leurs prolongations instrumentales à un réel extérieur, dont ces descriptions sont réputées, à tous moments, donner la meilleur représentation possible. Or ce n'est pas le cas des mèmes scientifiques, relatifs à tel ou tel groupe, non sanctionnés par l'expérience des corps et de leurs instruments, non reliés en corpus universels, non constructivistes…La science pourrait au contraire être rapprochée des constructions génétiques ou dirigées par les gènes. On pourrait la considérer comme un phénotype étendu. Elle ne fait que prolonger par le langage et les outils techniques dont l'homme dispose le comportement de chaque espèce, qui se construit progressivement, expérimentalement (par essais et erreurs), un environnement résultant de l'interaction de son (ou ses) corps avec le monde.

A partir du langage symbolique, ne faut-il pas envisager une bifurcation, une voie donnant naissance à tous les comportements pré-scientifiques et scientifiques expérimentaux (instruments, usages, etc. ) et une voie à tous les contenus imaginaires ou mémétiques. Ces deux voies auraient dès le début co-existé chez les mêmes hommes et groupes, s'interpénétrant d'une façon qui mérite en effet d'être étudiée scientifiquement (influence des idéologies ou mèmes sur les sciences et les techniques, ou réciproquement). Notons que les développements empruntant ces deux voies, et leurs interpénétrations, ne résultent pas de processus conscients ou volontaristes, mais de mécanismes évolutifs automatiques inconscients, analogues à ceux qui se sont exercés depuis les débuts de l'évolution. Dans certains cas cependant, des prises de conscience limitées du phénomène pourraient émerger.

Cela veut dire que les mèmes, tels que décrits par les méméticiens, joueront un rôle important dans l'évolution globale. Mais ils joueront leur rôle parmi de nombreux autres agents. Le monde qui se construit peut être représenté comme un système adaptatif massivement multi-agents, agents dont les mèmes font partie. Les interactions entre ces agents ne sont ni descriptibles ni prévisibles en détail, mais elles n'en existent pas moins, et se manifestent finalement par des résultats statistiques globaux, des bassins d'attraction et autres entités observables.

D'où l'intérêt de disposer d'une science telle que la mémétique qui éclaire une catégorie d'agents, les mèmes, jusqu'ici mal identifiés et mal caractérisés. La mémétique éclaire aussi les hommes ou groupes sociaux qui servent d'hôtes et véhicules aux mèmes. En effet, comme un mème doit disposer de conditions favorables pour se répliquer, le fait que tel mème se porte bien chez tel hôte et non chez tel autre, peut renseigner sur les caractères de cet hôte . Dis moi quels mèmes tu véhicule, et je te dirai qui tu es. Ceci étant, la mémétique, pas plus que la génétique ou que d'autres sciences, ne pourra seule apporter toutes les réponses.

C'est ainsi par exemple que, pour fonder une théorie de la conscience (si la chose se peut) nous compterons personnellement davantage sur les travaux intéressant la conscience artificielle que sur les efforts de mémétique introspective proposés par Susan Blackmore. Qui dit au demeurant que les recherches sur la conscience artificielle ne nous aideront pas à mieux comprendre ce qu'est un mème, voire ce qu'est un mème conscient d'être un même ?


Notes
(1) Richard Dawkins. Le phénotype étendu 1882. Voir sur Dawkins et la mémétique notre critique http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/dec/r_dawkins.html  Remonter d'où l'on vient
(2) Pour Susan Blackmore il ne s'agit pas d'imitation, mais seulement de l'adaptation d'un comportement inné à des circonstances particulières. L'imitation, selon elle, est beaucoup plus générale, et n'est donc pas possible chez l'animal. Il s'agit nous le verrons d'une affirmation certainement discutable. Remonter d'où l'on vient
(3) Voir notre critique de  son dernier ouvrage, Consilience http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mar/e_wilson.html Remonter d'où l'on vient
(4) Il s'agit en particulier de la thèse reprise par Jean-Louis Dessales dans son Ouvrage "Aux origines du langage, une histoire naturelle de la parole; Hermes 2000". Jean-Louis Dessalles affine l'explication en proposant l'hypothèse du langage afficheur discuté : le chef signale les points intéressants du monde environnant, et les membres du groupe discutent ses affirmations jusqu'à ce qu'un consensus soit atteint. On peut voir là l'amorce du langage scientifique. Voir notre critique http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/mai/dessalles.html Remonter d'où l'on vient
(5) R. Brodie.Virus of the mind. The new science of the meme ; Integral press 1996 Voir aussi R.Brodie Home page
http://www.memecentral.com/rbrodie.htm Remonter d'où l'on vient
(6) Citons le Journal of Memetics en Grande Bretagne http://www.cpm.mmu.ac.uk/jom-emit/issues.html et le site de la société française de mémétique, en cours de création, en France. Remonter d'où l'on vient
(7) Voir notre critique http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/oct/truong.html  Remonter d'où l'on vient
(8) Voir nos critiques  http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/mar/bloom.html  et  http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/fev/principe.html  Remonter d'où l'on vient
(9) Sur les logiques évolutives à l'origine de l'apparition de la vie et des processus réplicateurs, une petite révolution semble actuellement se produire, redécouvrant la mécanique quantique. Voir notre éditorial à propos du livre Quantum evolution de J. MacFadden Remonter d'où l'on vient


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