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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

24 Avril 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast

L'homme de vérité

Couverture de "L


Jean-Pierre Changeux
Editions Odile Jacob, 2002


Jean-Pierre ChangeuxJean-Pierre Changeux est professeur au Collège de France et à l'Institut Pasteur, membre de l'Académie des Sciences.
Il a écrit notamment l'Homme neuronal, Matière à penser (avec le mathématicien Alain Connes), Raison et plaisir, La nature et la règle, ce qui nous fait penser (dialogues avec Paul Ricoeur).

Pour en savoir plus :
Sur Jean-Pierre Changeux

Il existe de nombreuses pages web au nom de ce scientifique. Il manque malheureusement ce qui est devenu une habitude incontournable pour les scientifiques étrangers, une Page personnelle, présentée par son auteur, donnant en quelques mots le cursus et les oeuvres... ainsi qu'une photo! : voir à défaut J.P.Changeux http://www.college-de-france.fr/college/bibliographies/Changeux.html


Sur Stanilas Dehaene, plusieurs fois cité dans l'ouvrage
Voir http://www.automatesintelligents.com/actu/011004_actu.html
.

Le dernier livre de Jean-Pierre Changeux, comme la plupart de ses autres ouvrages, se situe entre la communication scientifique proprement dite et la réflexion philosophique. D’où son caractère à nos yeux particulièrement intéressant. Les scientifiques qui se donnent le mal de faire connaître l’état des recherches dans leur domaine, en l’accompagnant des considérations permettant de situer celles-ci dans l’évolution générale des sciences et de la pensée, sont trop rares en France pour que l’on ne salue pas celui qui donne le bon exemple. Rappelons que nous avons déjà consacré une critique aux entretiens de Jean-Pierre Changeux avec Paul Ricoeur, La nature et la règle, Odile Jacob, 2000.

L’Homme de vérité a été composé, nous apprend J.P. Changeux en introduction, suite à une invitation des responsables du programme interdisciplinaire de l’Université Harvard Mind, Brain and Behaviour. L’organisatrice Anne Harrington avait choisit le domaine des neurosciences et le thème de l’apport de celles-ci à la «vérité». J.P. Changeux fut invité à donner son point de vue personnel sur cette question difficile, à travers une série de conférences qui furent reprises et mises en forme ultérieurement par l’auteur pour donner naissance à ce gros livre de plus de 400 pages. Précisons tout de suite qu’il s’agit d’un ouvrage de lecture très agréable, n’exigeant pas de connaissances scientifiques trop pointues, sauf peut-être les passages consacrés (page 250 et suivantes) au rôle des gènes dans la régulation non linéaire du développement de l’embryon et notamment de son système nerveux.

Le livre est trop riche pour que nous puissions en faire ici une analyse détaillée. Il faut évidemment le lire in extenso pour en saisir toute la portée. Essayons pourtant de résumer (au risque de nous tromper) ce que nous avons cru retenir de la pensée de l’auteur. Puis nous formulerons quelques observations ou questions, dans l’esprit qui anime en général les articles de notre revue.

Présentation

On peut lire L’Homme de vérité comme la profession de foi d’un scientifique matérialiste convaincu que l’esprit humain, dans ses manifestations les plus hautes, procède tout simplement de l’évolution de la matière, à travers une histoire dont les sciences de la vie, appuyées par les simulations informatiques, éclaircissent chaque jour davantage les péripéties. J.P. Changeux refuse toute explication métaphysique. Non seulement, bien entendu, il refuse le dualisme mais, lorsqu’il aborde la question particulièrement illusoire de la vérité, il a le courage de dire que pour lui, la seule vérité digne d’être mentionnée, c’est celle, toujours relative et toujours remise en question, qui résulte du travail en commun de la communauté scientifique. On ne peut que lui savoir gré de cette clarté, à une époque où de plus en plus de scientifiques n’osent pas parler de la science sans évoquer d’obscures révélations susceptibles de faire douter de sa légitimité. Ce n’est pas parce que les 4/5 de l’humanité rejettent l'approche rationaliste qu’il faut les suivre.

La métaphysique est partout, et pas seulement chez ceux qui se veulent spiritualistes. On la trouve également chez ceux qui prétendent défendre l’autonomie de la culture, et qui accusent de réductionnisme tout effort pour expliquer celle-ci avec des arguments épigénétiques (nous reviendrons ci-dessous sur ce terme). J.P. Changeux n’a pas échappé, tout au long de son œuvre, à ce genre de critique facile, bien dans l’esprit français. On en trouve un nouvel exemple dans le commentaire d’un certain J.P. Thomas, à propos de l’Homme de vérité, paru dans le supplément littéraire du Monde début avril 2002 : il est reproché à J.P. Changeux de privilégier l’étude du fonctionnement cérébral des individus en vue de comprendre leurs œuvres collectives «comme si par crainte de voir les explications par les forces surnaturelles s’immiscer dans la recherche scientifique, il était nécessaire de réduire les phénomènes culturels à leurs fondements naturels». A quels autres fondements faudrait-il faire appel ? On doute que ce Mr. Thomas ait bien lu le livre. Tout le travail de J.P. Changeux, ainsi que de ceux refusant de voir en la culture une entité tombée du ciel dont seuls d’ailleurs les gens cultivés pourraient parler, vise à comprendre comment, depuis les origines les plus lointaines de la vie, ladite culture a pu émerger de l’interaction en réseau d’individus dotés, entre autres, d’un système nerveux apte à l’échange des représentations.

L’approche de J.P. Changeux, que nous retrouvons chez tous les évolutionnistes, et plus généralement chez tout un chacun refusant le «sky hook» selon l’expression de Daniel Dennett, c’est-à-dire l’intervention divine, consiste effectivement à montrer comment les premières cellules ont pu donner naissance de proche en proche à des sociétés d’humains capables d’unir leurs forces à travers les sciences et les techniques pour concrétiser des représentations du monde nées de leurs interactions avec ce même monde. Pour commencer à l’expliquer, il faut évidemment se débarrasser de l’idée simpliste que l’homme a le monopole de l’esprit (idée simpliste ayant succédé à celle encore plus simpliste que la divinité avait le monopole de l’esprit). Il faut admettre que les premières cellules, pour ne pas mentionner les premières molécules réplicatives, s’étaient dotées de représentations du monde, par le biais de la capacité de leurs membranes, sur le modèle de la clef qui ouvre une serrure, à s’adapter au milieu extérieur pour en tirer les nutriments et pour en fuir les poisons. Dès ces premières formes de vie, puis dans la suite de l’évolution, on retrouve de grandes catégories d’organes, et de grandes catégories de fonctions qui peuvent éclairer, sinon toujours expliquer dans le détail, la genèse et le rôle des instances cérébrales chez l’humain.

Il est impossible de comprendre par quel miracle le cerveau de l’homme peut aujourd’hui, notamment grâce à la science, se représenter la complexité du monde si on ne remonte pas aux origines. Il apparaît alors qu’au fil de l’évolution, les seuls organismes biologiques survivant aux mécanismes de variation/sélection ont été ceux qui suite à des essais réussis comportaient une représentation du monde ou un interface avec le monde cohérent avec les exigences de la survie au sein de ce dernier. En d’autres termes, plus le cerveau des espèces complexes pouvait proposer, notamment par les «jeux cognitifs» dont parle J.P. Changeux, de nouveaux modèles du monde susceptibles d’être validés par l’expérience, plus ces espèces se sont dotées d’atouts leur permettant d’étendre leur action dans le monde. L’organisme d’aujourd’hui, doté d’un système nerveux, n’est pas autre chose finalement qu’une représentation du monde réussie, «acceptée» par le monde. La termitière est une représentation du monde réussie, dont les termites sont les porteurs. Il en est de même de la science, pour ce qui concerne les humains qui coopèrent à cette œuvre collective. Comme ces affirmations ne sont cependant en fait que des hypothèses, il est important de vérifier qu’elles sont confirmées par l’analyse de détail, notamment en ce qui concerne les processus de morphogenèse du cerveau. Cette vérification, multipliant les références aux travaux de laboratoires, constitue pour l'essentiel l'objet du livre.

Dans une première partie, "La matière consciente", J.P. Changeux reprend et met à jour le travail qui avait fait de l’Homme neuronal, il y a 20 ans, le grand succès que l’on sait. A partir des briques et processus élémentaires de la «matière pensante», il aboutit au cerveau, qu’il pourrait qualifier (mais il ne le fait pas, nous reviendrons sur ce point) de «machine pensante» et même de «machine consciente», un système organisé ouvert et motivé, c’est-à-dire projetant sans cesse sur le monde extérieur et soumettant à la sanction de l’expérience des représentations de celui-ci qu’il se forge par une activité dissipative en équilibre loin de l’équilibre.

La seconde partie, "Jeux cognitifs" et sélection des connaissances, montre comment, chez l’animal mais aussi chez l’homme, dès l’embryon et a fortiori dès les premières années, se forment les premiers contenus neuronaux sémantiques, et comment ils sont constamment soumis à la sélection par l’apprentissage et l’expérience au contact de la réalité. Nous avons là un processus caractéristique de la vie sous ses formes les plus simples, par lequel un générateur de diversité (on pourrait aussi dire une machine à inventer) produit des hypothèses qui sont évaluées au contact de la réalité, confirmées et donc récompensées ou au contraire éliminées. Il s’agit d’un processus darwinien, mais le mécanisme, dans le domaine neuronal, n’est pas celui, classique en génétique, du cycle reproduction, mutation, sélection. Ce sont les jeux cognitifs résultant de l’activité projective du système cérébral, qui tiennent lieu de mutation. J.P. Changeux illustre ce phénomène en montrant comment, suite aux décharges spontanées permanentes des neurones, des émissions de neurotransmetteurs ou neuromodulateurs renforcent par récompense ou inhibent telles ou telles liaisons, en conséquence de l’interaction sélective avec le monde extérieur.

Ces deux premières parties n’apportent sans doute pas, nous a-t-il semblé, d’éléments radicalement nouveaux, sauf sur des points bien particuliers qui n’intéresseront que les chercheurs (comme par exemple ce qui concerne l’action des neuroleptiques et drogues). Mais elles sont parfaitement claires et font apparaître clairement la logique évolutive.

Une troisième partie, "Etats de conscience", change de registre. Elle tente de faire le lien entre la description du cerveau, machine pensante, et le vaste domaine des recherches sur la conscience, objet de science de plus en plus à l’ordre du jour, pour des raisons stratégiques évidentes. On sait que dans ce domaine les progrès constants de l’imagerie cérébrale permettent de démonter beaucoup d’idées fausses sur ce que l’on imaginait se passer dans le cerveau lors des états de conscience. On évoque maintenant la toute récente magnéto-encéphalographie intra-cranienne qui permet d’inhiber momentanément et sans suites fâcheuses (?) le fonctionnement de zones cérébrales très petites. Ceci étant, cette troisième partie nous a un peu déçus. Il ne nous a pas semblé que J.P. Changeux innovait beaucoup, par rapport aux descriptions de la conscience faites par Damasio ou par Edelman, que nous avons déjà présentées ici. Il évoque un «milieu conscient», un «espace de travail neuronal» où des neurones seraient momentanément co-activés et qui serait le siège de la conscience ou plutôt des faits de conscience, mais tout ceci reste assez hypothétique. On pourrait comparer le «milieu conscient» à l’«éther» chère aux physiciens de la fin du 19e siècle. Nous reviendrons sur ce point dans nos observations.

La quatrième partie, "Connaissance et vie sociale", est ou devrait être la suite logique de la précédente, car il est difficile de parler de la conscience sans évoquer les échanges sociétaux qui, pour certains scientifiques, permettent l’émergence de la conscience individuelle. Nous rapprocherons cette quatrième partie de la cinquième , "Des gènes au cerveau", et de la sixième, "Epigénese neuronale et évolution culturelle". Ces 3 parties forment un ensemble, fournissant à ceux qui en douteraient encore les bases biologiques précises de ce que l’on devrait désormais systématiquement appeler l’évolution épigénétique. Ces trois parties nous ont paru nettement plus originales que celles consacrées à la conscience, car elles font état de travaux récents sur l’influence des sites codants des gènes dans le développement. Par ailleurs, elle ont le mérite de poser avec clarté et autorité le concept de développement épigénétique.

Rappelons que ce terme d’épigénétique, encore mal connu en France, que nous avons plusieurs fois eu l’occasion d’employer dans nos articles, désigne ce qui s’ajoute à la génétique (épi signifiant au-dessus) pour co-déterminer l’évolution. En réaction à la croyance simpliste que tout, chez l’animal et même chez l’homme, relève de la «programmation» génétique, mais en réaction aussi à la croyance non moins simpliste que l’évolution culturelle obéit à des lois propres (le marxisme, le structuralisme, le freudisme, la compétition mimétique de René Girard ont tous proposé de telles lois), la presque totalité des chercheurs en biologie et en sciences humaines (sauf peut-être une nouvelle fois en France) reconnaissent aujourd’hui que les gènes et que des facteurs évolutifs culturels se conjuguent pour produire des organisations corporelles et des comportements collectifs et individuels, animaux et humains étroitement co-variants. De ces co-variations complexes découlent les sociétés.

Mais il ne suffit pas de le dire, il faut le démontrer dans le détail. Sur un certain nombre de points concernant l’origine du langage et de l’écriture, le rôle des gènes dans la formation du cerveau et des contenus cognitifs, le développement des synapses et aussi leur régression suite à l’expérience, le livre fournit de nombreux arguments appuyés sur des expérimentations récentes que J.P. Changeux présente avec prudence, mais néanmoins avec conviction. Nous nous représentons mieux en le lisant les grandes lignes de la façon dont au sein des espèces s’élaborent et se spécifient les individus, tous différents bien que relevant de gènes identiques espèce par espèce. Mais nous nous représentons également mieux les grandes lignes de la façon dont apparaissent et se précisent les contenus de connaissance, et les liens de ceux-ci avec les substrats neuronaux. L’auteur ne cache pas, nous l’avons dit, le caractère encore hypothétique de certaines assertions et, surtout, l’immense domaine qui reste encore à découvrir, notamment en ce qui concerne ce qu’il nomme les réseaux non linéaires de régulation génétique, aboutissant via les retours d’expérience à la neurogenèse, à la synapsogenèse et finalement à l’acquisition du savoir. Il y a là encore, nous dit-il, et nous en convenons bien volontiers, de passionnantes choses à découvrir.

Les septième et huitièmes parties sont consacrées à la "pensée en réseau", sur le modèle de l’Agora (que souhaitent faire revivre aujourd’hui les promoteurs de l’Internet citoyen) et de la science présentée, à juste titre selon nous, comme la seule et unique forme de vérité universelle susceptible d’être reconnue par les hommes. Ceci ne veut pas dire, nous prévient-il que la science ne doive pas être soumise à la critique de l’éthique, mais cette critique pourrait être considérée comme s’intégrant dans la démarche scientifique. Si une éthique ne peut pas puiser ses sources dans des croyances religieuses, elle ne peut que faire appel à la méthode scientifique. Pour ceux qui ont une bonne pratique du fonctionnement des sociétés en réseau, ces deux dernières parties paraîtront peu originales. Mais elles ont le mérite de justifier, pour des lecteurs peu entraînés à la pensée systémique et symbiotique, l’affirmation finale de l’auteur qu’il n’est de vérité que de science, affirmation à laquelle répétons-le, nous donnons toute notre adhésion.

Observations

Nous avions déjà esquissé certaines de ces observations dans la fiche de lecture consacrée à La nature et la règle, entretiens de J.P. Changeux avec Paul Ricoeur qui avait été publié en 1998. Un livre écrit en 2001/2002 nous semble les justifier plus encore.

Une première série d’observations tient au fait que, bien que comportant 400 pages, le livre de J.P. Changeux est encore trop mince à notre goût en ce sens qu’il n’évoque pas de nombreux domaines de recherche ou de conjecture qui nous paraissent indispensables aujourd’hui pour mieux situer, et souvent pour enrichir, le propos d’un livre comme l’Homme de vérité. On ne peut pas tout dire en un seul ouvrage, c'est évident, mais quelques allusions complémentaires auraient été utiles, sans bouleverser l’économie d’ensemble de l’oeuvre.

On peut en donner quelques exemples. Pourquoi, à propos de la conscience, ne pas avoir discuté plus sérieusement les thèses, déjà citées ci-dessus, de Damasio et Edelman. Pourquoi ne pas évoquer ne fut-ce que d’une phrase, les travaux sur les champs électromagnétiques de Freeman et, plus récemment, de JohnJoe MacFadden, dont nous publions dans ce même numéro un court article (il s’agit d’expliquer l’unité de la conscience par la mise en cohérence de neurones dispersées dans le cerveau au travers des champs électromagnétiques résultant de leur activité électrique). Pourquoi non plus ne pas avoir fait une revue rapide d’autres hypothèses intéressant le conscience, comme en présentent diverses revues scientifiques consacrées à ce thème (par exemple le Journal of Consciousness Studies http://www.imprint.co.uk/jcs/) ?

Pourquoi, à propos des origines du langage, ne pas avoir rappelé les hypothèses dont Jean-Louis Dessalles s’est fait le champion français très remarqué et convainquant : le besoin d’une nouvelle cohésion sociale chez les préhominiens abandonnant la forêt pour la savane et le rôle à cette fin du geste afficheur, puis du langage afficheur. Si le leader se donne l’initiative du geste afficheur, dans cette hypothèse, c’est la mise à l’épreuve des affirmations du leader par le groupe tout entier qui a fondé les langages, premiers pas vers la rationalité scientifique ? De telles hypothèses ne paraissent pas contradictoires avec celles de J.P. Changeux relatives aux origines du langage.

Pourquoi non plus ne pas avoir mentionné, à propos de la formation des contenus cognitifs, via la neurogénèse et la synapsogenèse, en co-action avec les déterminations génétiques, l’influence de l’invasion des contenus neuronaux par les mèmes, que nul ne devrait ignorer depuis les travaux de Susan Blackmore et des méméticiens anglo-saxons ?

Pourquoi enfin, et nous nous arrêterons là, ne pas avoir évoqué à propos de la formation des entités culturelles et des groupes sociaux, les propositions très riches de Howard Bloom, montrant notamment comment la sélection de groupe, où les mèmes jouent un rôle important, contribue à façonner les individus. Il semble également que les considérations de Howard Bloom et des systémiciens évolutionnistes relativement à l’émergence d’un super-organisme ou mieux d’un cerveau global ne devraient pas être rejetées par J.P. Changeux , au moins comme arrière-plan généraliste ou philosophique aux recherches des neurobiologistes.

Mais nous avons une deuxième série d’observations à formuler, relatives à ce que l’on désigne aujourd’hui par le terme d’évolution artificielle. Une première observation concerne les recherches relatives à la conscience artificielle. J.P. Changeux ne fait pratiquement aucune allusion à la possibilité de construire des automates conscients, possibilité qui est aujourd’hui le grand enjeu de l’intelligence artificielle évolutionnaire. Différentes voies semblent ouvertes pour atteindre ce but, dont celle, souvent évoquée ici, proposée par Alain Cardon. Quel intérêt dira-t-on, peuvent présenter ces recherches pour un neurologue, puisque elles utilisent des composants et des architectures de traitement qui ne sont pas ceux retenus par l’évolution dans la construction de la machine biologique consciente ? La réponse a depuis longtemps été apportée, concernant les formes plus simples de la vie artificielle. Réaliser un système artificiel disposant de propriétés globalement voisines de celles d’un système vivant encore mal connu, sinon tout à fait mystérieux, permet de faire des hypothèses utiles concernant l’organisation de ce dernier, qui pourront donner lieu à des expérimentations non encore tentées. En contrepartie, l'étude de la biologie apporte aux développeurs des références précieuses en vue de faire évoluer les systèmes artificiels .

Les techniques de la vie artificielle, bien qu'en progrès rapides, ne peuvent certes aujourd'hui prétendre se substituer aux mécanismes de la vie. Ceci est encore plus vrai pour ce qui concerne la conscience artificielle. Mais elles progresseront d'autant plus vite qu'elles s'attaqueront à des problèmes plus difficiles, celle de la simulation ou du "débordement" par le calcul évolutionnaire des solutions du vivant apparemment les plus indécidables aujourd'hui.

Par ailleurs, on ne doit pas oublier que ceux qui les pratiquent ne viseront pas nécessairement à copier exactement les solutions du vivant. Il n’est pas exclu de réaliser des solutions plus ou moins différentes, qui permettront de jeter sur le vivant et sur les contenus de connaissance en général un tout autre regard.

Si nous prenons l’hypothèse de recherches sur la conscience artificielle, rien n’exclut que celles-ci puissent déboucher (en laissant jouer les algorithmes évolutionnaires, par exemple) sur des formes ou des états de conscience dont nous n’avons pas encore idée, existant ou non dans le monde d’aujourd’hui, mais qu’il serait fort instructif d’étudier et comparer avec ce que nous appelons notre propre conscience.

Ceci nous conduit à une seconde observation relative aux positions philosophiques de l’auteur de l’Homme de vérité. J.P. Changeux s’est attaché à décrire, avec brio nous l’avons souligné, le mécanisme évolutif qui des premières cellules vivantes a conduit aux cerveaux humains et aux contenus cognitifs collectifs de type scientifique. Il nous a montré que la science était, de ce fait, la seule Vérité susceptible d’être reconnue, avec les limitations que l’on sait, résultant notamment de son caractère constamment révisable. La science n’est vraie que parce qu’elle est, en permanence, sanctionnée par l’interaction des objets scientifiques avec le monde extérieur.

Mais ne convient-il pas de s’interroger sur ce qu’est ce monde extérieur aujourd’hui. Il s’agit d’une construction ayant co-évolué depuis longtemps avec l’homme, notamment sous l’effet précisément des sciences et des techniques. Le monde de l’humanité d’aujourd’hui n’est plus celui des premiers hominiens. Devons nous considérer que ce soit le seul possible, ou le seul acceptable. On sait que l’un des mot d’ordre des anti-mondialisateurs est de dire : un autre monde est possible. Est-ce seulement là une figure de style ?

Prenons le cas des termites, évoqués ci-dessus. Leur monde est celui qu’a façonné et que représente finalement assez bien la termitière. La termitière et ses interactions avec l’environnement immédiat constitue la vérité des termites. Il leur a donné satisfaction jusqu'à ce jour, c’est tant mieux pour eux. Mais si subitement, ce monde très local se révélait brutalement inadéquat, les termites pour survivre devraient en imaginer un autre. Ils devraient se projeter si l’on peut dire dans une autre dimension. En seraient-ils capables ? Nul ne le sait. Mais s’ils devaient vraiment évoluer rapidement et utilement, les services de termites compétents en intelligence artificielle leurs seraient précieux. A condition du moins que ces termites sachent faire appel à des systèmes autonomes ou auto-adaptatifs capables de développer des solutions loin des équilibres acquis jusque là par la science termitière. On pourrait imaginer alors que nos termites découvrent des algorithmes algébriques simples leur permettant de construire de nouveaux types d’habitats mieux adaptés à de nouveaux enjeux de survie.

Ces considérations relatives aux termites peuvent nous aider à réaliser que le monde auquel les cerveaux humains se confrontent quotidiennement et qui façonne leur développement est aussi, au moins en partie, un monde produit par ces mêmes cerveaux. En d’autres termes, il est, ne fut-ce que d’une façon infime, le résultat des processus épigénétiques dont ces cerveaux sont le résultat. Il fait partie du «phénotype étendu» dont parlait Dawkins, à la fois résultat et facteur de ces mêmes processus épigénétiques.

Si par l’intelligence artificielle évolutionnaire il devenait possible de faire apparaître d’autres types de cerveaux, cerveaux artificiels ou cerveaux bio-électroniques conjuguant des artefacts et des neurones éventuellement génétiquement modifiés, ce seraient d’autres modèles du monde qui pourraient être générés par de tels cerveaux. D’autres types de monde pourraient peut-être même en résulter, dans la foulée d’évolutions artificielles non programmée à l’avance.

Peut-être le lecteur ne pouvait-il pas demander à J.P.Changeux de s’engager dans de telles spéculations, à l’occasion d’un ouvrage sur le cerveau. Il nous paraît cependant difficile aujourd’hui, quand on traite de ce dernier, et des «vérités» que sa contribution à la découverte scientifique fait apparaître, de n’en pas parler du tout. Changez le cerveau, et la vérité changera. En d’autres termes, on est d’autant mieux fondé à décrire l’ «Homme de vérité» que l’on n’omet pas d’évoquer la «Vérité de l’Homme».

Automates Intelligents © 2002

 




 

 

 

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