Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Jean-Pierre Changeux est professeur au Collège de France
et à l'Institut Pasteur, membre de l'Académie
des Sciences.
Il a écrit notamment l'Homme neuronal, Matière
à penser (avec le mathématicien Alain Connes),
Raison et plaisir, La nature et la règle, ce qui nous
fait penser (dialogues avec Paul Ricoeur).
Pour
en savoir plus : Sur
Jean-Pierre Changeux Il existe de nombreuses pages web
au nom de ce scientifique. Il manque malheureusement ce qui
est devenu une habitude incontournable pour les scientifiques
étrangers, une Page personnelle, présentée
par son auteur, donnant en quelques mots le cursus et les
oeuvres... ainsi qu'une photo! : voir à défaut
J.P.Changeux http://www.college-de-france.fr/college/bibliographies/Changeux.html
Le dernier livre de Jean-Pierre Changeux, comme la
plupart de ses autres ouvrages, se situe entre la communication
scientifique proprement dite et la réflexion philosophique.
Doù son caractère à nos yeux particulièrement
intéressant. Les scientifiques qui se donnent le mal de faire
connaître létat des recherches dans leur domaine,
en laccompagnant des considérations permettant de situer
celles-ci dans lévolution générale des
sciences et de la pensée, sont trop rares en France pour
que lon ne salue pas celui qui donne le bon exemple. Rappelons
que nous avons déjà consacré une critique aux
entretiens de Jean-Pierre
Changeux avec Paul Ricoeur, La nature et la règle, Odile
Jacob, 2000.
LHomme de vérité a été composé,
nous apprend J.P. Changeux en introduction, suite à une invitation
des responsables du programme interdisciplinaire de lUniversité
Harvard Mind, Brain and Behaviour. Lorganisatrice Anne Harrington avait
choisit le domaine des neurosciences et le thème de lapport
de celles-ci à la «vérité». J.P. Changeux
fut invité à donner son point de vue personnel sur cette question
difficile, à travers une série de conférences qui furent
reprises et mises en forme ultérieurement par lauteur pour donner
naissance à ce gros livre de plus de 400 pages. Précisons tout
de suite quil sagit dun ouvrage de lecture très
agréable, nexigeant pas de connaissances scientifiques trop
pointues, sauf peut-être les passages consacrés (page 250 et
suivantes) au rôle des gènes dans la régulation non
linéaire du développement de lembryon et notamment de
son système nerveux.
Le livre est trop riche pour que nous puissions en faire ici une analyse
détaillée. Il faut évidemment le lire in extenso pour
en saisir toute la portée. Essayons pourtant de résumer (au
risque de nous tromper) ce que nous avons cru retenir de la pensée
de lauteur. Puis nous formulerons quelques observations ou questions,
dans lesprit qui anime en général les articles de notre
revue.
Présentation
On peut lire LHomme de vérité comme la profession
de foi dun scientifique matérialiste convaincu que lesprit
humain, dans ses manifestations les plus hautes, procède tout simplement
de lévolution de la matière, à travers une histoire
dont les sciences de la vie, appuyées par les simulations informatiques,
éclaircissent chaque jour davantage les péripéties.
J.P. Changeux refuse toute explication métaphysique. Non seulement,
bien entendu, il refuse le dualisme mais, lorsquil aborde la question
particulièrement illusoire de la vérité, il a le courage
de dire que pour lui, la seule vérité digne dêtre
mentionnée, cest celle, toujours relative et toujours remise
en question, qui résulte du travail en commun de la communauté
scientifique. On ne peut que lui savoir gré de cette clarté,
à une époque où de plus en plus de scientifiques
nosent pas parler de la science sans évoquer dobscures
révélations susceptibles de faire douter de sa
légitimité. Ce nest pas parce que les 4/5 de
lhumanité rejettent l'approche rationaliste quil faut
les suivre.
La métaphysique est partout, et pas seulement chez ceux qui se veulent
spiritualistes. On la trouve également chez ceux qui prétendent
défendre lautonomie de la culture, et qui accusent de
réductionnisme tout effort pour expliquer celle-ci avec des arguments
épigénétiques (nous reviendrons ci-dessous sur ce terme).
J.P. Changeux na pas échappé, tout au long de son
uvre, à ce genre de critique facile, bien dans lesprit
français. On en trouve un nouvel exemple dans le commentaire dun
certain J.P. Thomas, à propos de lHomme de
vérité, paru dans le supplément littéraire
du Monde début avril 2002 : il est reproché à J.P. Changeux
de privilégier létude du fonctionnement cérébral
des individus en vue de comprendre leurs uvres collectives
«comme si par crainte de voir les explications
par les forces surnaturelles simmiscer dans la recherche scientifique,
il était nécessaire de réduire les phénomènes
culturels à leurs fondements naturels». A quels autres
fondements faudrait-il faire appel ? On doute que ce Mr. Thomas ait bien
lu le livre. Tout le travail de J.P. Changeux, ainsi que de ceux refusant
de voir en la culture une entité tombée du ciel dont seuls
dailleurs les gens cultivés pourraient parler, vise à
comprendre comment, depuis les origines les plus lointaines de la vie, ladite
culture a pu émerger de linteraction en réseau
dindividus dotés, entre autres, dun système nerveux
apte à léchange des représentations.
Lapproche de J.P. Changeux, que nous retrouvons chez tous les
évolutionnistes, et plus généralement chez tout un chacun
refusant le «sky hook» selon lexpression de Daniel Dennett,
cest-à-dire lintervention divine, consiste effectivement
à montrer comment les premières cellules ont pu donner naissance
de proche en proche à des sociétés dhumains capables
dunir leurs forces à travers les sciences et les techniques
pour concrétiser des représentations du monde nées de
leurs interactions avec ce même monde. Pour commencer à
lexpliquer, il faut évidemment se débarrasser de
lidée simpliste que lhomme a le monopole de lesprit
(idée simpliste ayant succédé à celle encore
plus simpliste que la divinité avait le monopole de lesprit).
Il faut admettre que les premières cellules, pour ne pas mentionner
les premières molécules réplicatives, sétaient
dotées de représentations du monde, par le biais de la
capacité de leurs membranes, sur le modèle de la clef qui ouvre
une serrure, à sadapter au milieu extérieur pour en tirer
les nutriments et pour en fuir les poisons. Dès ces premières
formes de vie, puis dans la suite de lévolution, on retrouve
de grandes catégories dorganes, et de grandes catégories
de fonctions qui peuvent éclairer, sinon toujours expliquer dans le
détail, la genèse et le rôle des instances
cérébrales chez lhumain.
Il est impossible de comprendre par quel miracle le cerveau de lhomme
peut aujourdhui, notamment grâce à la science, se
représenter la complexité du monde si on ne remonte pas aux
origines. Il apparaît alors quau fil de lévolution,
les seuls organismes biologiques survivant aux mécanismes de
variation/sélection ont été ceux qui suite à
des essais réussis comportaient une représentation du monde
ou un interface avec le monde cohérent avec les exigences de la survie
au sein de ce dernier. En dautres termes, plus le cerveau des espèces
complexes pouvait proposer, notamment par les «jeux cognitifs»
dont parle J.P. Changeux, de nouveaux modèles du monde susceptibles
dêtre validés par lexpérience, plus ces
espèces se sont dotées datouts leur permettant
détendre leur action dans le monde. Lorganisme
daujourdhui, doté dun système nerveux,
nest pas autre chose finalement quune représentation du
monde réussie, «acceptée» par le monde. La
termitière est une représentation du monde réussie,
dont les termites sont les porteurs. Il en est de même de la science,
pour ce qui concerne les humains qui coopèrent à cette uvre
collective. Comme ces affirmations ne sont cependant en fait que des
hypothèses, il est important de vérifier quelles sont
confirmées par lanalyse de détail, notamment en ce qui
concerne les processus de morphogenèse du cerveau. Cette
vérification, multipliant les références aux travaux
de laboratoires, constitue pour l'essentiel l'objet du livre.
Dans une première partie, "La matière consciente", J.P. Changeux
reprend et met à jour le travail qui avait fait de lHomme neuronal,
il y a 20 ans, le grand succès que lon sait. A partir des briques
et processus élémentaires de la «matière
pensante», il aboutit au cerveau, quil pourrait qualifier (mais
il ne le fait pas, nous reviendrons sur ce point) de «machine
pensante» et même de «machine consciente», un système
organisé ouvert et motivé, cest-à-dire projetant
sans cesse sur le monde extérieur et soumettant à la sanction
de lexpérience des représentations de celui-ci quil
se forge par une activité dissipative en équilibre loin de
léquilibre.
La seconde partie, "Jeux cognitifs" et sélection des connaissances,
montre comment, chez lanimal mais aussi chez lhomme, dès
lembryon et a fortiori dès les premières années,
se forment les premiers contenus neuronaux sémantiques, et comment
ils sont constamment soumis à la sélection par
lapprentissage et lexpérience au contact de la
réalité. Nous avons là un processus caractéristique
de la vie sous ses formes les plus simples, par lequel un générateur
de diversité (on pourrait aussi dire une machine à inventer)
produit des hypothèses qui sont évaluées au contact
de la réalité, confirmées et donc récompensées
ou au contraire éliminées. Il sagit dun processus
darwinien, mais le mécanisme, dans le domaine neuronal, nest
pas celui, classique en génétique, du cycle reproduction, mutation,
sélection. Ce sont les jeux cognitifs résultant de
lactivité projective du système cérébral,
qui tiennent lieu de mutation. J.P. Changeux illustre ce phénomène
en montrant comment, suite aux décharges spontanées permanentes
des neurones, des émissions de neurotransmetteurs ou neuromodulateurs
renforcent par récompense ou inhibent telles ou telles liaisons, en
conséquence de linteraction sélective avec le monde
extérieur.
Ces deux premières parties napportent sans doute pas, nous a-t-il
semblé, déléments radicalement nouveaux, sauf
sur des points bien particuliers qui nintéresseront que les
chercheurs (comme par exemple ce qui concerne laction des neuroleptiques
et drogues). Mais elles sont parfaitement claires et font apparaître
clairement la logique évolutive.
Une troisième partie, "Etats de conscience",
change de registre. Elle tente de faire le lien entre la description
du cerveau, machine pensante, et le vaste domaine des recherches
sur la conscience, objet de science de plus en plus à lordre
du jour, pour des raisons stratégiques évidentes.
On sait que dans ce domaine les progrès constants de limagerie
cérébrale permettent de démonter beaucoup didées
fausses sur ce que lon imaginait se passer dans le cerveau
lors des états de conscience. On évoque maintenant
la toute récente magnéto-encéphalographie intra-cranienne
qui permet dinhiber momentanément et sans suites fâcheuses
(?) le fonctionnement de zones cérébrales très
petites. Ceci étant, cette troisième partie nous a
un peu déçus. Il ne nous a pas semblé que J.P.
Changeux innovait beaucoup, par rapport aux descriptions de la conscience
faites par Damasio ou
par Edelman, que nous
avons déjà présentées ici. Il évoque
un «milieu conscient», un «espace de travail neuronal»
où des neurones seraient momentanément co-activés
et qui serait le siège de la conscience ou plutôt des
faits de conscience, mais tout ceci reste assez hypothétique.
On pourrait comparer le «milieu conscient» à l«éther»
chère aux physiciens de la fin du 19e siècle. Nous
reviendrons sur ce point dans nos observations.
La quatrième partie, "Connaissance et vie sociale", est
ou devrait être la suite logique de la précédente, car
il est difficile de parler de la conscience sans évoquer les échanges
sociétaux qui, pour certains scientifiques, permettent lémergence
de la conscience individuelle. Nous rapprocherons cette quatrième partie
de la cinquième , "Des gènes au cerveau", et de la sixième,
"Epigénese neuronale et évolution culturelle". Ces 3 parties
forment un ensemble, fournissant à ceux qui en douteraient encore les
bases biologiques précises de ce que lon devrait désormais
systématiquement appeler lévolution épigénétique.
Ces trois parties nous ont paru nettement plus originales que celles consacrées
à la conscience, car elles font état de travaux récents
sur linfluence des sites codants des gènes dans le développement.
Par ailleurs, elle ont le mérite de poser avec clarté et autorité
le concept de développement épigénétique.
Rappelons que ce terme dépigénétique, encore mal
connu en France, que nous avons plusieurs fois eu loccasion
demployer dans nos articles, désigne ce qui sajoute à
la génétique (épi signifiant au-dessus) pour
co-déterminer lévolution. En réaction à
la croyance simpliste que tout, chez lanimal et même chez
lhomme, relève de la «programmation»
génétique, mais en réaction aussi à la croyance
non moins simpliste que lévolution culturelle obéit à
des lois propres (le marxisme, le structuralisme, le freudisme, la
compétition mimétique de René Girard ont tous proposé
de telles lois), la presque totalité des chercheurs en biologie et
en sciences humaines (sauf peut-être une nouvelle fois en France)
reconnaissent aujourdhui que les gènes et que des facteurs
évolutifs culturels se conjuguent pour produire des organisations
corporelles et des comportements collectifs et individuels, animaux et humains
étroitement co-variants. De ces co-variations complexes découlent
les sociétés.
Mais il ne suffit pas de le dire, il faut le démontrer dans le
détail. Sur un certain nombre de points concernant lorigine
du langage et de lécriture, le rôle des gènes dans
la formation du cerveau et des contenus cognitifs, le développement
des synapses et aussi leur régression suite à
lexpérience, le livre fournit de nombreux arguments appuyés
sur des expérimentations récentes que J.P. Changeux présente
avec prudence, mais néanmoins avec conviction. Nous nous
représentons mieux en le lisant les grandes lignes de la façon
dont au sein des espèces sélaborent et se spécifient
les individus, tous différents bien que relevant de gènes
identiques espèce par espèce. Mais nous nous représentons
également mieux les grandes lignes de la façon dont apparaissent
et se précisent les contenus de connaissance, et les liens de ceux-ci
avec les substrats neuronaux. Lauteur ne cache pas, nous lavons
dit, le caractère encore hypothétique de certaines assertions
et, surtout, limmense domaine qui reste encore à découvrir,
notamment en ce qui concerne ce quil nomme les réseaux non
linéaires de régulation génétique, aboutissant
via les retours dexpérience à la neurogenèse,
à la synapsogenèse et finalement à lacquisition
du savoir. Il y a là encore, nous dit-il, et nous en convenons bien
volontiers, de passionnantes choses à découvrir.
Les septième et huitièmes parties sont consacrées
à la "pensée en réseau", sur le modèle de lAgora
(que souhaitent faire revivre aujourdhui les promoteurs de lInternet
citoyen) et de la science présentée, à juste titre selon
nous, comme la seule et unique forme de vérité universelle susceptible
dêtre reconnue par les hommes. Ceci ne veut pas dire, nous prévient-il
que la science ne doive pas être soumise à la critique de léthique,
mais cette critique pourrait être considérée comme sintégrant
dans la démarche scientifique. Si une éthique ne peut pas puiser
ses sources dans des croyances religieuses, elle ne peut que faire appel à
la méthode scientifique. Pour ceux qui ont une bonne pratique du fonctionnement
des sociétés en réseau, ces deux dernières parties
paraîtront peu originales. Mais elles ont le mérite de justifier,
pour des lecteurs peu entraînés à la pensée systémique
et symbiotique, laffirmation finale de lauteur quil nest
de vérité que de science, affirmation à laquelle répétons-le,
nous donnons toute notre adhésion.
Observations
Nous avions déjà esquissé certaines
de ces observations dans la fiche de lecture consacrée à
La nature et la règle,
entretiens de J.P. Changeux avec Paul Ricoeur qui avait été
publié en 1998. Un livre écrit en 2001/2002 nous semble
les justifier plus encore.
Une première série dobservations tient au fait que, bien
que comportant 400 pages, le livre de J.P. Changeux est encore trop mince
à notre goût en ce sens quil névoque pas
de nombreux domaines de recherche ou de conjecture qui nous paraissent
indispensables aujourdhui pour mieux situer, et souvent pour enrichir,
le propos dun livre comme lHomme de vérité. On
ne peut pas tout dire en un seul ouvrage, c'est évident, mais quelques
allusions complémentaires auraient été utiles, sans
bouleverser léconomie densemble de loeuvre.
On peut en donner quelques exemples. Pourquoi, à
propos de la conscience, ne pas avoir discuté plus sérieusement
les thèses, déjà citées ci-dessus, de
Damasio et Edelman. Pourquoi ne pas évoquer ne fut-ce que
dune phrase, les travaux sur les champs électromagnétiques
de Freeman et, plus
récemment, de JohnJoe MacFadden, dont nous publions dans
ce même numéro un court article
(il sagit dexpliquer lunité de la conscience
par la mise en cohérence de neurones dispersées dans
le cerveau au travers des champs électromagnétiques
résultant de leur activité électrique). Pourquoi
non plus ne pas avoir fait une revue rapide dautres hypothèses
intéressant le conscience, comme en présentent diverses
revues scientifiques consacrées à ce thème
(par exemple le Journal of Consciousness Studies http://www.imprint.co.uk/jcs/)
?
Pourquoi, à propos des origines du langage,
ne pas avoir rappelé les hypothèses dont Jean-Louis
Dessalles sest fait le champion français très
remarqué et convainquant : le besoin dune nouvelle
cohésion sociale chez les préhominiens abandonnant
la forêt pour la savane et le rôle à cette fin
du geste afficheur, puis du langage afficheur. Si le leader se donne
linitiative du geste afficheur, dans cette hypothèse,
cest la mise à lépreuve des affirmations
du leader par le groupe tout entier qui a fondé les langages,
premiers pas vers la rationalité scientifique ? De telles
hypothèses ne paraissent pas contradictoires avec celles
de J.P. Changeux relatives aux origines du langage.
Pourquoi non plus ne pas avoir mentionné, à
propos de la formation des contenus cognitifs, via la neurogénèse
et la synapsogenèse, en co-action avec les déterminations
génétiques, linfluence de linvasion des
contenus neuronaux par les mèmes, que nul ne devrait ignorer
depuis les travaux de Susan Blackmore
et des méméticiens anglo-saxons ?
Pourquoi enfin, et nous nous arrêterons là,
ne pas avoir évoqué à propos de la formation
des entités culturelles et des groupes sociaux, les propositions
très riches de Howard Bloom,
montrant notamment comment la sélection de groupe, où
les mèmes jouent un rôle important, contribue à
façonner les individus. Il semble également que les
considérations de Howard Bloom et des systémiciens
évolutionnistes relativement à lémergence
dun super-organisme ou mieux dun cerveau global ne devraient
pas être rejetées par J.P. Changeux , au moins comme
arrière-plan généraliste ou philosophique aux
recherches des neurobiologistes.
Mais nous avons une deuxième série dobservations
à formuler, relatives à ce que lon désigne
aujourdhui par le terme dévolution artificielle.
Une première observation concerne les recherches relatives
à la conscience artificielle. J.P. Changeux ne fait pratiquement
aucune allusion à la possibilité de construire des
automates conscients, possibilité qui est aujourdhui
le grand enjeu de lintelligence artificielle évolutionnaire.
Différentes voies semblent ouvertes pour atteindre ce but,
dont celle, souvent évoquée ici, proposée par
Alain Cardon. Quel intérêt
dira-t-on, peuvent présenter ces recherches pour un neurologue,
puisque elles utilisent des composants et des architectures de traitement
qui ne sont pas ceux retenus par lévolution dans la
construction de la machine biologique consciente ? La réponse
a depuis longtemps été apportée, concernant
les formes plus simples de la vie artificielle. Réaliser
un système artificiel disposant de propriétés
globalement voisines de celles dun système vivant encore
mal connu, sinon tout à fait mystérieux, permet de
faire des hypothèses utiles concernant lorganisation
de ce dernier, qui pourront donner lieu à des expérimentations
non encore tentées. En contrepartie, l'étude de la
biologie apporte aux développeurs des références
précieuses en vue de faire évoluer les systèmes
artificiels .
Les techniques de la vie artificielle, bien qu'en progrès rapides,
ne peuvent certes aujourd'hui prétendre se substituer aux mécanismes
de la vie. Ceci est encore plus vrai pour ce qui concerne la conscience
artificielle. Mais elles progresseront d'autant plus vite qu'elles s'attaqueront
à des problèmes plus difficiles, celle de la simulation ou
du "débordement" par le calcul évolutionnaire des solutions
du vivant apparemment les plus indécidables aujourd'hui.
Par ailleurs, on ne doit pas oublier que ceux qui les pratiquent ne viseront
pas nécessairement à copier exactement les solutions du vivant.
Il nest pas exclu de réaliser des solutions plus ou moins
différentes, qui permettront de jeter sur le vivant et sur les contenus
de connaissance en général un tout autre regard.
Si nous prenons lhypothèse de recherches sur la conscience
artificielle, rien nexclut que celles-ci puissent déboucher
(en laissant jouer les algorithmes évolutionnaires, par exemple) sur
des formes ou des états de conscience dont nous navons pas encore
idée, existant ou non dans le monde daujourdhui, mais
quil serait fort instructif détudier et comparer avec
ce que nous appelons notre propre conscience.
Ceci nous conduit à une seconde observation relative aux positions
philosophiques de lauteur de lHomme de vérité.
J.P. Changeux sest attaché à décrire, avec brio
nous lavons souligné, le mécanisme évolutif qui
des premières cellules vivantes a conduit aux cerveaux humains et
aux contenus cognitifs collectifs de type scientifique. Il nous a montré
que la science était, de ce fait, la seule Vérité
susceptible dêtre reconnue, avec les limitations que lon
sait, résultant notamment de son caractère constamment
révisable. La science nest vraie que parce quelle est,
en permanence, sanctionnée par linteraction des objets scientifiques
avec le monde extérieur.
Mais ne convient-il pas de sinterroger sur ce quest ce monde
extérieur aujourdhui. Il sagit dune construction
ayant co-évolué depuis longtemps avec lhomme, notamment
sous leffet précisément des sciences et des techniques.
Le monde de lhumanité daujourdhui nest plus
celui des premiers hominiens. Devons nous considérer que ce soit le
seul possible, ou le seul acceptable. On sait que lun des mot dordre
des anti-mondialisateurs est de dire : un autre monde est possible. Est-ce
seulement là une figure de style ?
Prenons le cas des termites, évoqués ci-dessus.
Leur monde est celui qua façonné et que représente
finalement assez bien la termitière. La termitière et ses interactions
avec lenvironnement immédiat constitue la vérité
des termites. Il leur a donné satisfaction jusqu'à ce jour,
cest tant mieux pour eux. Mais si subitement, ce monde très local
se révélait brutalement inadéquat, les termites pour
survivre devraient en imaginer un autre. Ils devraient se projeter si lon
peut dire dans une autre dimension. En seraient-ils capables ? Nul ne le sait.
Mais sils devaient vraiment évoluer rapidement et utilement,
les services de termites compétents en intelligence artificielle leurs
seraient précieux. A condition du moins que ces termites sachent faire
appel à des systèmes autonomes ou auto-adaptatifs capables de
développer des solutions loin des équilibres acquis jusque là
par la science termitière. On pourrait imaginer alors que nos termites
découvrent des algorithmes algébriques simples leur permettant
de construire de nouveaux types dhabitats mieux adaptés à
de nouveaux enjeux de survie.
Ces considérations relatives aux termites peuvent nous aider à
réaliser que le monde auquel les cerveaux humains se confrontent
quotidiennement et qui façonne leur développement est aussi,
au moins en partie, un monde produit par ces mêmes cerveaux. En
dautres termes, il est, ne fut-ce que dune façon infime,
le résultat des processus épigénétiques dont
ces cerveaux sont le résultat. Il fait partie du «phénotype
étendu» dont parlait Dawkins, à la fois résultat
et facteur de ces mêmes processus épigénétiques.
Si par lintelligence artificielle évolutionnaire il devenait
possible de faire apparaître dautres types de cerveaux, cerveaux
artificiels ou cerveaux bio-électroniques conjuguant des artefacts
et des neurones éventuellement génétiquement modifiés,
ce seraient dautres modèles du monde qui pourraient être
générés par de tels cerveaux. Dautres types de
monde pourraient peut-être même en résulter, dans la
foulée dévolutions artificielles non programmée
à lavance.
Peut-être le lecteur ne pouvait-il pas demander à J.P.Changeux
de sengager dans de telles spéculations, à loccasion
dun ouvrage sur le cerveau. Il nous paraît cependant difficile
aujourdhui, quand on traite de ce dernier, et des
«vérités» que sa contribution à la
découverte scientifique fait apparaître, de nen pas parler
du tout. Changez le cerveau, et la vérité changera. En
dautres termes, on est dautant mieux fondé à
décrire l «Homme de vérité» que lon
nomet pas dévoquer la «Vérité de
lHomme».