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25 Novembre 2002 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
L'écologiste,
n°5
Sciences
et techniques.
Les raisons de la contestation
OGM, Clonage, Nucléaire. Nouvelles technologies
L'Ecologiste
est la version française de The Ecologist (http://www.theecologist.org/).
Il dispose également d'un site Internet http://www.ecologiste.org/.
La parution est trimestrielle. 8 numéros ont déjà
été édités.
Le dernier, l'Etat de la Planète, est daté d'Octobre
2002. Les articles sont signés soit par des représentants
permanents ou temporaires de la rédaction française,
soit par des auteurs étrangers se situant en général
dans la mouvance écologique anti-mondialisation libérale.
D'autres versions existent dans les principales langues. La
lecture et la discussion des articles de l'Ecologiste en français
s'impose à tous ceux voulant se tenir au courant des
débats et arguments concernant l'écologie politique.
Elle n'exclut pas la lecture du périodique anglais,
qui donne des aperçus intéressants sur l'international,
ne figurant pas toujours dans la version française.
Nous vous proposons, dans cette recension, d'examiner le contenu
du n° 5, "Sciences et techniques. Les raisons de la contestation
: OGM, clonage, nucléaire, nouvelles technologies ",
en date d'octobre 2001 (dont on trouvera le sommaire sur http://www.ecologiste.org/sommaire5.htm).
Ces thèmes concernent particulièrement notre
revue. Il est donc intéressant de voir comment en traite
un organe influent de l'écologie politique internationale.
Nos lecteurs savent sans doute que nous partageons la plupart
des points de vue de ceux qui contestent la marchandisation
du monde au profit des transnationales et des empires politiques.
Mais ce faisant, nous visons plutôt le processus du
libéralisme dérégulé que les sciences
et les techniques elles-mêmes. Il faut évidemment
discuter des choix de sociétés que supposent
celles-ci, notamment aux mains de financiers perdant de vue
le long terme au profit de la course à un profit immédiat.
Mais il nous paraît malsain de les diaboliser systématiquement,
malsain et irréaliste car nul n'envisagerait de revenir
à l'époque heureuse du néolithique, où
l'homme, qui ne souffrait pas encore de l'emprise des méga-machines
technologiques, fusionnait si harmonieusement avec les rats
et les microbes.
On
trouvera à la fin de cette chronique quelques propositions,
dans l'esprit de notre revue, qui permettraient peut-être
de donner plus de poids à la démarche écologique.
Plutôt
que de faire de longs discours, nous nous bornerons à présenter
et commenter rapidement quelques articles significatifs de ce numéro
5. Les propos et le ton, comme le constatent ceux qui lisent régulièrement
ce périodique, ne sont pas très différents
de ceux adoptés dans les autres numéros. Aujourd'hui,
nous n'examinerons que la moitié des articles de ce numéro
5. La suite dans notre prochain numéro.
Editorial du rédacteur en chef,
Thierry Jaccaud :
Lettre ouverte au ministre de la recherche.
Cette lettre a été écrite avant le changement
de majorité. Elle constate que le ministre de l'époque,
malgré le dialogue qu'il avait annoncé, n'a pas encore
consulté les Français sur les développements
du nucléaire, des OGM, du clonage, des pesticides et même
des nanotechnologies. Il conteste la priorité donnée
par le budget d'alors (2002) aux sciences du vivant et parmi elles
au réseau Génoplante. Mieux aurait valu procéder
d'abord à une "consultation démocratique", dans la
perspective d'un moratoire D'une façon générale,
la consultation "en amont" du public sur les choix de recherche
devrait être faite systématiquement.
Observation. Loin de nous l'idée qu'il ne faut pas
accepter des débats sur les choix de recherche ou leurs conséquences.
Mais Bruno Latour,
qui n'est pas suspect de technicisme, a montré la difficulté
d'organiser de telles consultations, où tout le monde doit
pouvoir parler. Dans l'état actuel des institutions, on ne
voit pas comment consulter systématiquement le citoyen. Par
référendum, par des sondages ? De plus, il faut s'interroger
en profondeur sur le principe même de ces consultations. Qui
prendra la parole ? Les scientifiques ? Mais ils risquent d'être
décrédibilisés d'office par les innombrables
personnes qui pensent pouvoir se faire connaître par des oppositions
systématiques. On n'entendra, comme souvent dans ces circonstances,
que des esprits ou des intérêts conservateurs, pour
qui il ne faut rien changer à ce qui est, parce qu'ils y
trouvent leur compte.
L'exemple de l'Internet, d'ailleurs présenté comme
dangereux par d'autres articles du même numéro, a été
significatif. Ces dernières années, d'innombrables
prophètes de mauvaise augure, sociologues ou philosophes
qu'il vaut mieux ne pas nommer, ont pronostiqué les pires
catastrophes sur toutes les tribunes complaisamment offertes par
les médias - alors que généralement ils n'avaient
jamais touché un ordinateur eux-mêmes. Aujourd'hui
l'Internet montre tout son intérêt, mais le retard
français (ce concept de "retard français" est d'ailleurs
à proscrire selon l'Ecologiste) n'a fait que s'accroître
du fait des mauvais conseils de ces faux prophètes - auxquels,
comme nous le verrons dans la prochaine chronique, l'Ecologiste
fait un large écho.
Serait-ce alors faire de la polémique que s'étonner
de ne pas entendre l'éditorialiste de l'Ecologiste réclamer
la consultation des citoyens sur les dangers bien réels de
l'automobile, du tabac, de l'alcool et des drogues, dont les victimes
se comptent par centaines de milliers ?
Cette année en tous cas, Thierry Jaccaud sera un peu soulagé.
Le budget de la recherche est en réduction sensible et les
menaces que font peser les chercheurs sur la nation pourront peut-être
s'alléger.
Grande industrie, nucléaire, les
risques majeurs (par Maryse Arditi)
Cet article fait valoir les risques considérables que présentent
pour les populations les sites industriels du type de celui de Toulouse.
Il rappelle également que les centrales nucléaires
ne sont pas protégées contre l'écrasement d'un
avion de ligne, et qu'en ce cas, les pertes humaines seraient infiniment
plus grandes qu'à Tchernobyl. L'auteur recommande de "défragiliser"
la société, notamment en construisant des usines plus
petites, en ne s'engageant pas dans la production inutile d'innombrables
molécules chimiques plus dangereuses qu'utiles, et finalement
d'abandonner le nucléaire.
Observation : Les risques énumérés
sont incontestables. Il est certain par ailleurs que leur augmentation
due notamment au terrorisme imposerait des investissements publics
et privés considérables. Malheureusement, nul, les
contribuables les premiers, n'en reconnaîtra l'utilité
avant que ne survienne une méga-catastrophe. Mais il faut
voir aussi que tout est fragile face au terrorisme ou à des
accidents majeurs dans nos sociétés. Il suffit d'emprunter
vers 18h les couloirs souterrains de la Défense ou ceux du
métro de Londres, pour imaginer ce que feraient du gaz ou
des virus dans ces enceintes.
Quel est alors le réalisme des propositions de délocalisation
et d'éparpillement ? Il est sans doute possible de supprimer
ou modifier les sites Seveso. Dans ce cas, les citoyens devraient
le réclamer sans désemparer - ce qui est loin d'être
le cas. S'il était possible de protéger les centrales
atomiques en les enterrant ou autrement, il faudrait le faire aussi.
Mais pour le reste, mieux vaudra lutter contre le terrorisme par
des mesures fortes de surveillance du territoire, n'en déplaise
à la Commission Informatique et Libertés, qu'en prétendant
envoyer les villes à la campagne et les citoyens aux champs.
NB: dans son n° de décembre 2002, p. 28, La Recherche
nous informe de travaux intéressants faits aux Etats-Unis
et en France pour simuler le choc d'un avion suicide sur un réacteur
nucléaire. Nous ne disons pas pour autant que tous les risques
disparaissent de ce fait.
La privatisation de l'eau (par Agnès
Bertrand et Laurence Kalafatidès)
L'article dénonce les efforts permanents faits par les
transnationales, appuyées par les grands pays du Nord, notamment
à l'OMC, pour inclure dans le secteur marchand les services
d'éducation, de santé et d'environnement. Le cas de
l'eau, abordé récemment, leur paraît emblématique.
Alors que l'accès à l'eau potable et d'irrigation
devient de plus en plus improbable pour au moins un milliard de
personnes, le "marché de l'eau" atteint aujourd'hui 400 milliards
de dollars. Les entreprises privées en espèrent bien
davantage, quand les Etats et les collectivités locales renonceront
à leurs responsabilités traditionnelles dans ce domaine.
Mais le service public serait-il assuré alors ? Les plus
pauvres, ne pouvant payer l'accès à l'eau, en seraient
de plus en plus privés, comme quelques expériences
malheureuses l'ont montré. Le même risque pèse
sur tous les autres services publics jusqu'alors fournis, plus ou
moins bien, par les Etats et les collectivités locales :
protection de la nature et des forêts, études d'impact
sur l'environnement, recherches scientifiques, etc.
Observation : On ne peut qu'approuver la volonté
de laisser dans la compétence des Etats ou des institutions
internationales la responsabilité des grands services publics
traditionnels. Mais ce qu'il faut dire alors est que les Etats doivent
se voir reconnaître, par l'impôt et par le recrutement
de personnels compétents, des ressources que tout le monde,
même dans les partis de gauche, leur dénie actuellement.
Il sera nécessaire aussi que la gestion publique s'exerce
dans la transparence, ce qui est loin d'être le cas, la corruption
se faisant sentir là aussi. Plus difficile encore, il faudra
que les Etats ou les services publics du Sud, actuellement exsangues,
bénéficient de ressources (ne pouvant venir que du
Nord) pour assumer des responsabilités devant lesquelles
ils ont jusqu'ici démissionné, laissant le champ libre
aux grandes compagnies. Ce serait dont une réforme mondiale
et profonde de la gouvernance mondiale qui sera nécessaire
- perspective que pour notre part, nous ne pourrions que recommander,
bien que nous en mesurions les difficultés.
Un pesticide exemplaire, la bromodialone
(par Mireille Gendrier)
L'article montre comment la lutte contre les campagnols menée
périodiquement dans l'Est de la France avec ce produit hautement
toxique a des effets néfastes sur l'ensemble des chaînes
du vivant. L'auteur déconseille cependant, contre les espèces
classées traditionnellement comme nuisibles par des réglementations
hors d'âge, le recours à des méthodes "naturelles"
comme le piégeage ou la chasse. Ce sont en effet des irresponsables
ou des incompétents qui s'en chargent, aussi irresponsables
que la plupart des chasseurs... Pour l'auteur, la meilleure solution
serait de ne rien faire contre les nuisibles, qui n'ont de nuisible
que le nom.
Observation : Nous sommes là dans le domaine d'excellence
des écologistes, protéger la biodiversité et
éviter les interventions intéressées des hommes,
dont les conséquences sont généralement mal
étudiées et dévastatrices. On ne peut qu'approuver.
Mais nous aimerions entendre aussi fortement les environnementalistes
français lutter contre la pollution des mers. Le récent
naufrage du bien mal nommé Prestige mériterait que
l'on fasse le siège des ministères nationaux et administrations
de Bruxelles, afin que les pollueurs soient désormais et
tout de suite bannis des mers comme ont plus ou moins réussi
à le faire les Américains dans leurs propres zones
maritimes.
L'échappée technique (par
Teddy Goldsmith)
Edouard, dit Teddy Goldsmith, est l'auteur bien connu de plusieurs
livres qu'il faut avoir lu : 1000 jours pour sauver la planète,
1990, Le défi du 21e siècle, 1994, Le procès
de la mondialisation, 2001. Il a fondé The Ecologist.
Il est généralement rangé parmi les écologistes
radicaux, mais il demeure mesuré et convaincant dans ses
analyses, ce qui n'est pas le cas de tous. Il possède la
double nationalité britannique et française.
L'article développe la thèse, devenue un leitmotiv
des écologistes, selon laquelle la technique, dans les sociétés
traditionnelles, était en harmonie avec la société
toute entière, comme avec la nature qu'elle respectait. Les
techniques dites rudimentaires étaient parfaitement efficaces.
Au contraire, les techniques ou technologies modernes, poussées
par les sciences, elles-mêmes poussées par la volonté
de puissance de pouvoirs s'exerçant dorénavant au
niveau mondial, échappent à tout contrôle et
menacent la survie de l'humanité tout entière.
Discussion : Nous nous méfions de toutes les vues
optimistes concernant les sociétés du passé.
Celles-ci, dès les premiers hominiens, se sont comportées
en prédatrices des milieux naturels, anéantissant
des milliers d'espèces sauvages. Par ailleurs, les paléontologues
sont à peu près certains aujourd'hui que les groupes
humains passaient plus de temps à s'entre-exterminer qu'à
jouir paisiblement d'une nature généreuse. Enfin,
il ne faut pas oublier que les captifs, les serfs, les femmes et
les enfants payaient un lourd tribut à l'absence d'outils
économisant la peine. L'article suivant évoque le
fait que les Indiens méso-américains, depuis 300 ans
avant JC, avaient découvert la roue, mais ne l'avaient utilisée
que pour faire rouler de petits jouets. Ils n'ont pas cherché
à développer cette technique en l'appliquant aux transports
lourds. Certes, mais qui portait les colis ? Généralement
les femmes et les enfants, parmi lesquels la tuberculose faisait
des ravages.
Il est certain que l'émergence des technologies modernes
a bouleversé les sociétés traditionnelles.
Il est certain aussi que les méga-machines technologiques,
pour reprendre le terme de Lewis Mumford, se développent
apparemment sans contrôle humain conscient. Elles ont provoqué
notamment l'expansion démographique de l'humanité
récente (la bombe démographique), tout en posant autant
de problèmes qu'elles n'en résolvaient. Pourtant,
que faire ? Revenir en arrière ? Ce serait impossible. Mieux
contrôler et discuter les techniques, les humaniser davantage?
Certes.
Mais au-delà, un certain nombre d'individus, parmi lesquels
nous nous rangeons, pensent que l'évolution des sociétés
humaines et de leurs techniques s'inscrit dans une évolution
beaucoup plus globale de super-organismes dont l'humanité
n'est qu'un élément. Nul ne sait où mène
cette évolution, nul sans doute ne peut l'influencer consciemment
et c'est, dans une certaine mesure, tant mieux. Certes un risque
non négligeable existe d'auto-anéantissement. Mais
ce risque ne doit pas justifier d'ériger des finalités
conservatrices en obstacle à des changements qui seront bien
plus enthousiasmants que la pérennisation d'un univers plat
aux cultures figées dans un éternel recommencement.
Les intelligences artificielles, leur expansion dans le cosmos,
ouvrent bien plus de perspectives que le retour à la charrue
de branchage des Indiens Hopis. Ceux-ci, comme les paysans de la
France d'avant 1914, sont aussi éloignés de nous désormais
que ne le sont les espèces disparues de l'explosion Cambrienne
retrouvées dans les schistes du Burgess (voir à ce
sujet notre éditorial : L'intelligence
universelle). Voir cependant sur cette question quelques recommandations
proposées en fin de la présente chronique.
L'illusion de la fatalité technique
(par Alain Gras)
Alain Gras est professeur à Paris 1 Sorbonne en anthropologie
des techniques. Il dirige le Centre d'Etudes des techniques, des
connaissances et des pratiques. Son article est, nous semble-t-il,
plus subtil que le précédent, bien qu'il en reprenne
les considérations relatives à l'harmonie entre les
sociétés primitives et leurs techniques. Il montre
d'abord que l'homme moderne, branché, est complètement
dépendant de réseaux techniques et de pouvoirs qui
le dépassent totalement. Il insiste ensuite sur le caractère
non fondé de l'idée d'un progrès inéluctable
permettant, grâce aux gains d'efficacité des techniques,
un accomplissement physique et moral de l'humanité. Il montre
également que les techniques n'évoluent pas en lignées
harmonieuses, des plus primitives au plus modernes. Certes, leur
efficacité s'accroît, mais ce n'est pas elle qui compte,
ce sont les usages qui en sont faits au sein des relations sociales.
Et ces dernières sont dominées par des luttes de pouvoir.
"On ne choisit pas une technique parce qu'elle est efficace, mais
c'est parce qu'on la choisit qu'elle devient efficace". L'explosion
des techniques en Occident a été la conséquence
de l'affirmation d'une volonté de puissance sur le monde
qu'aucune autre civilisation n'avait alors envisagée. Aujourd'hui,
ce sont les volontés de puissance des multinationales (ajoutons
: dans l'orbite de l'Empire de la super-puissance américaine)
qui poussent à l'expansion de méga-techniques et entraînent
dans leur suite de méga-risques. Que doit faire le citoyen
qui veut échapper à ces pouvoirs et à ses risques
? Renoncer à la croissance de ses besoins et de ses consommations,
d'abord, se déconnecter du réseau, ensuite.
Observation : On ne peut qu'approuver l'idée que
le progrès n'a pas de sens dans l'absolu, puisqu'on ne sait
pas vers quoi l'on progresse. Il est certain aussi que si la condition
des favorisés de la planète s'améliore, celle
des défavorisés semblent empirer en proportion. Nul
ne niera non plus le rôle des luttes de pouvoirs dans l'évolution
globale de l'humanité. Si enfin, on veut échapper
à l'emprise de ces pouvoirs, la meilleure façon est
de réduire sa dépendance à l'égard des
réseaux économiques. On peut penser cependant qu'il
ne faut pas prendre l'idéal de débranchement comme
un impératif absolu. Très bien de se débrancher
de la voracité du monstre automobile. Mais ce serait un crime
contre l'esprit de se débrancher des réseaux de traitement
de l'information, sans lesquels par exemple nous n'aurions pas écrit
ce texte, et sans lesquels vous ne l'auriez pas lu...
Mais plus en profondeur, nous ferons à l'article d'Alain
Gras un peu le même reproche qu'au précédent
de Teddy Goldsmith. Opposer le déterminisme évolutif
des technologies et le déterminisme résultant des
enjeux de pouvoirs, en affirmant que seul le dernier est réellement
créateur d'histoire, n'a pas de sens si on considère
que ces deux facteurs, les luttes darwiniennes entre technologies
et les luttes darwiniennes entre détenteurs de pouvoirs sont
deux aspects d'un même phénomène global qui
est l'évolution d'un super - organisme intégrant les
hommes, leurs techniques (qui leur échappent comme d'ailleurs
leurs pensées) mais aussi tous les êtres vivants, y
compris les bactéries, vivant en parasites ou en symbiose
avec nous. Ce qui pose problème et ce qui est intéressant,
c'est de mettre en évidence, si on peut, les règles
sous-jacentes qui détermine l'évolution globale de
ce super-organisme au sein d'un cosmos lui-même évolutif.
Nous nous éloignerons peut-être alors de considérations
certes justes mais anodines sur les interactions, présentées
comme catastrophiques, des techniques et de ceux qui s'en servent.
Loin de vouloir revenir à un temps sans techniques, à
un débranchement généralisé, on souhaitera
peut-être accélérer la marche vers les super-technosciences
qui nous emmèneront au cur de la gravité quantique
ou à un prochain débarquement sur la planète
Mars. Ceci supposera des investissements importants dans le domaine
de ce que l'on appelle désormais les super-intelligences.
Proposition
pour l'écologie politique
Nous
voudrions, sans attendre la lecture commentée de la
suite du n° 5 de l'Ecologiste, que nous poursuivrons
dans notre prochaine livraison, proposer quelques idées
susceptibles d'améliorer l'efficacité du discours
et de la pratique écologiste ou environnementaliste.
1.
Il ne faut pas être contre tout, tout le temps. Cela
lasse et, plus grave, révèle une sénescence
de la pensée qui repoussera tous ceux qui veulent construire
quelque chose au cours de leur vie. Si l'on est toujours contre
tout, que reste-t-il ? La méditation bouddhiste ou
conventuelle ? Je refuse, pour ma part, de m'élever
a priori, un peu comme le taureau fonce sur la muleta, contre
les nanotechnologies, Internet, le transgénique et
autres sciences. Il y a là un discours obligé
à coups d'anathèmes, un politiquement correct
inadmissible.
2.
Devant l'évolution effectivement rapide et même,
sauf catastrophe, accélérée des sciences
et des techniques, il faut évidemment qu'existent des
mouvements, sur le modèle des écologistes, qui
ne prennent pas tout ce que disent les industriels, les gouvernants
et les scientifiques comme argent comptant. Mais il faut proportionner
la réaction à la nature des risques.
3.
Pour ceci, trois attitudes différentes sont envisageables,
selon la gravité des risques :
La première et la plus générale
consiste à rester alerte (awareness) et s'informer
de tout ce qui se passe. Ceci suppose lire beaucoup, échanger
tout autant, et réfléchir un peu. La réflexion
ne doit pas être à sens unique. Il est bon de
toujours se demander quels sont les intérêts
souvent cachés qui veulent freiner ou suspendre les
avancées scientifiques. Tous ne sont pas honorables.
La seconde s'impose dès qu'un problème
prend de l'ampleur et parait mal cerné : il faut débattre
et discuter, si possible avec toutes les parties prenantes,
comme le rappelle Bruno Latour précité. Mais
la discussion ne s'improvise pas si facilement. Nous indiquerons
ci-dessous que l'écologie politique devrait impérativement
aujourd'hui élaborer des approches scientifiques de
la complexité, en mettant en place des systèmes
d'observation auto-adaptatifs.
La troisième attitude enfin consiste à
s'opposer, par toutes les voies que la démocratie tolère,
dès qu'il apparaîtra, suite aux travaux précédents,
que des irresponsables mettent en danger la planète,
l'éco-système et tous les biens que l'on estime
devoir préserver. C'est dans cet esprit que nous suggérions
qu'il serait utile d'aller faire le siège des autorités
en charge de la sécurité maritime pour que soient
appliquées les mesures, tout à fait faciles
à mettre en uvre, qui permettront d'éliminer
les navires poubelles et les trafics qui se font autour. Rappelons
que, quand on veut agir, il vaut mieux s'en prendre à
ceux qui ont la décision entre leurs mains qu'à
des exécutants.
4.
Vient enfin le problème difficile, le Hard Problem.
Que suppose une écologie politique rationnelle ? Elle
suppose de comprendre la complexité du monde, qu'il
s'agisse du monde physique (par exemple les échanges
thermiques ou de CO2 entre les océans et l'atmosphère)
mais aussi la complexité globale. Celle-ci met en jeu,
comme le montre la mondialisation, des hommes multiples et
divers, avec des intérêts différents.
Ces hommes sont imbriqués étroitement avec d'autres
agents évolutionnaires (que Bruno Latour appelle les
" non-humains ") et constituent le super-organisme auquel
nous faisions allusion précédemment.
De
plus, on ne cherche pas à comprendre la complexité
pour le plaisir d'élaborer une thèse. On cherche
à comprendre pour agir. Or, pour agir, en démocratie,
il faut s'appuyer sur les gens. Il faut d'abord les amener
à exprimer ce qu'ils ont à dire et tenter d'en
saisir le sens. Il faut ensuite ou, en même temps, leur
communiquer les informations ou les savoirs dont on dispose.
De ce tissu d'échanges, émergeront inévitablement
des amorces de solutions aux problèmes, c'est-à-dire
des comportements collectifs et individuels qui seront plus
proches de répondre aux besoins de survie que la somme
des comportements individuels isolés.
Mais
alors, comme nous l'indiquions, il faudra que les écologistes,
et tous ceux qui s'intéressent aux choix démocratiques
plutôt qu'aux diktats imposés par les pouvoirs,
investissent dans l'outil révolutionnaire qui s'impose
pour cette approche opérationnelle du complexe. Il
s'agit de ce que nous avons nommé un système
d'observation auto-adaptatif. Un tel système repose
sur le principe que le monde n'est pas observable scientifiquement
de façon exhaustive et définitive. Il est donc
inutile d'élaborer des modèles scientifiques
lourds qui seront dépassés dès qu'ils
auront vu le jour, car le monde aura changé dans l'intervalle.
Plus
généralement, il faut abandonner l'idée
qu'il y a des observateurs (les scientifiques, les politiques,
tous ceux qui ont des idées sur ce que doit être
le monde) et des sujets ou plutôt des objets, les autres
hommes, tous les animaux, tous les êtres vivants même,
que l'on peut traiter comme des objets matériels, en
les disséquant afin de les manipuler ou les contrôler.
.Dès
que je me place dans la position de l'observateur ou du discoureur,
l'entité vivante que j'observe ou sur laquelle je discoure
m'observe à son tour, discoure sur moi de son côté,
et je ne peux pas ne pas m'en apercevoir. Elle est immédiatement
modifiée par mon observation ou mon discours, mais
moi en retour je suis modifié par ses observations
et ses discours.
On
se trouve donc au sein d'un système multi-agents adaptatif
dont le comportement global est le seul intéressant,
car c'est lui qui agit effectivement sur le monde. Malheureusement,
les méthodes de modélisation de tels systèmes
n'existent pas, car ils ne relèvent pas de la description
scientifique traditionnelle. Il n'y a plus d'observateur externe
neutre. Il n'y a plus que des gens s'influençant les
uns les autres en permanence et sans le savoir.
Il
faut donc mettre en oeuvre de nouveaux outils adaptés
à la représentation de tels systèmes.
Le premier est le réseau. On ne modélisera un
système multi-agents, pour le plus grand bénéfice
de ces agents eux-mêmes, que s'ils sont capables d'échanger
des informations interactives en temps presque réel,
sur le modèle des neurones du cerveau. Internet ou,
ultérieurement, le système des réseaux
en grilles (grid) pourra servir à cela.
Mais
le deuxième outil relèvera de l'intelligence
artificielle. Aucun cerveau humain, tout seul, ne pourra analyser
les flux, voir apparaître les émergences, proposer
des conclusions globales et réagir à ces conclusions
pour les modifier avant même qu'elles aient pris tournure...
C'est là que la conscience artificielle proposée
par Alain Cardon , à la promotion de laquelle nous
travaillons dans cette revue, trouvera son emploi le plus
immédiat, le plus démocratique.