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Spécialiste
des comportements de masse, Howard Bloom est un des pères
de la mémétique. Il est, entre autre, le fondateur
du Group Selection Squad", cercle académique
visant à une radicale réévalution du
néodarwinisme à l'intérieur de la communauté
scientifique.
Touche à tout - il a été le conseiller
image de Michael Jackson-, Bloom est notamment membre de la
New York Academy of Sciences, de la National Association for
the Advancement of Science, de l'American Psychological Society,
de la "Human Behavior and Evolution Society", de
l'"American Sociological Association and the Academy
of Political Science".
Outre de très nombreux articles, il est aussi l'auteur
de l'ouvrage "Global Brain: the Evolution of Mass Mind
from the Big Bang to the 21st Century" (Harcover, août
2000). Pour en savoir plus
Sur The Lucifer principle : http://www.bookworld.com/lucifer/about.html
Sur Howard Bloom : http://www.bookworld.com/lucifer/author.html
;
voir aussi : http://www.howardbloom.net/bloombio.htm
et Howard Bloom Net :http://howardbloom.net/
Le paléopsychology project fondé par Howard
Bloom : http://www.paleopsych.org/
Articles divers de l'auteur (attention vertige!) : http://www.heise.de/tp/english/special/glob/
Le Principe de Lucifer (The Lucifer Principle),
livre au titre insolite, lui vaut de se retrouver dans le rayon
"ésotérisme" du magasin Virgin, trônant au milieu
de traités de méditation transcendantale, du énième
"secret des pyramides" ou autres "Mystères de Rennes-le-Château"
!
Dans ces conditions, on se demande qui pourra bien le lire : les
ésotéristes n'en voudront certainement pas, les politologues
ou analystes politiques n'auront jamais l'idée d'aller le
chercher dans ce type de rayon. Décidément, ce Lucifer
a le génie de la dissimulation.
Il s'agit pourtant d'un livre fondamental, voire
fondateur. Il est en effet à la mémétique(1) ce que fut en son temps à
la mimétique le livre de René Girard "Des choses
cachées depuis la fondation du monde", éditions
Grasset, 1978).
Le Principe de Lucifer est un ouvrage déroutant,
à la fois très scientifique dans son approche (très
nombreuses références) mais aussi plein d'humour,
voire d'espièglerie Les raccourcis sont saisissants,
la densité extrême, les intuitions fulgurantes, les
raisonnements implacables, le champ de connaissance immense.
L'étrange personnalité de l'auteur, son style et son
comportement parfois primesautier mais toujours très rigoureux
lui valent les éloges d'une large partie de la communauté
universitaire américaine de Stanford à Harvard, en
passant par UCLA et l'université John Hopkins. La très
officieuse revue, Foreign Affairs, lui rend également un
hommage appuyé. Mais ce n'est pas tout : Le principe de Lucifer
est devenu le livre culte des groupes de rock de Broocklyn qui "samplent"
des passages entiers de son livre pour l'intégrer dans leur
musique !
Si l'auteur est universitaire, signalons que ce livre a été
refusé par trente-deux éditeurs new-yorkais avant
d'être finalement publié.
"Nous avons besoin de l'histoire dans son intégralité,
mais pas pour retomber dedans mais pour lui échapper "
: cette citation d'Ortega Y Gasset placée en début
d'ouvrage, vient comme un avertissement de l'auteur, conscient des
hypothèses dévastatrices qu'il développe, voire
de leur aspect désespérant. Et Bloom d'ajouter : "
Les systèmes que je vais décrire ne sont pas mon idée
de ce que devrait être le monde, ils sont les conclusions
auxquelles j'ai abouti à regret, concernant ce qu'il est
vraiment. ". "Il traite de la façon dont, par notre
intérêt pour le sexe, notre soumission à des
dieux et à des dirigeants, notre attachement parfois suicidaire
à des idées, des religions et de vulgaires détails
de type culturel, nous devenons les instigateurs inconscients des
exploits de l'organisme social."
Avant d'analyser d'un peu plus près les aspects
qui concernent le plus directement ceux développés
sur le site Automates Intelligents, reprenons avec cet auteur les
cinq concepts qui constituent le fondement du Principe de Lucifer
et, par conséquent, sa philosophie de la société
et de l'histoire. Car c'est bien ce dont il s'agit. Ce livre est
à notre connaissance le premier livre qui tente d'esquisser
une interprétation "mémétique" de l'histoire.
Le principe des systèmes auto-organisateurs, c'est-à-dire
des "réplicateurs" qui fonctionnent comme des mini-usines
fabricant des "produits jetables " comme vous et moi
Le super organisme : nous ne sommes que des pièces de remplacement
d'un être beaucoup plus important que nous.
Le mème : un noyau d'idées auto-répliquant
qui devient le ciment qui rassemble les civilisations.
Le réseau neuronal qui nous transforme en composants d'une
immense machine à apprendre.
L'ordre de préséance, principe majeur de l'histoire
-dont le mouvement est incessant- assurant l'ascension des uns et
le déclin des autres, dans une gigantesque compétition
darwinienne dont les mèmes sont les infatigables moteurs.
Sous cet angle, l'auteur précise que ce qui est vrai pour
les hommes, les singes ou les abeilles, l'est également pour
les nations (c'est ici que la référence précitée
de Foreign Affairs, revue officieuse du Département d'Etat
prend toute sa saveur ).
Toutefois, disons-le d'emblée, l'ouvrage d'Howard
Bloom ne sombre jamais dans le déterminisme sociobiologique.
Il est un appel à la lucidité, pour mieux maîtriser
l'avenir, assurer la paix entre les hommes en démontant les
mécanismes de compétition et de sélection des
groupes sociaux. In fine, il se situe beaucoup plus dans une perspective
"personnaliste" que purement individualiste. Le deuxième
tome (annoncé) de l'ouvrage, mettra sans doute cet aspect
en évidence. En ce sens, Le Principe de Lucifer est une critique
implicite de "l'individualisme grégaire" qui caractérise
notre époque et s'incarne dans le concept désincarné
de "société civile" qui aboutit à sous-estimer
la nécessité des relations entre individus, entre
ceux-ci et la société et finalement entre les sociétés
elles-mêmes, ces relations étant à la fois des
relations de solidarité et de compétition.
Analyse
Concentrons-nous maintenant sur ce qui rejoint
le plus nos propres préoccupations ; le superorganisme, les
mèmes et le réseau neuronal. Si Howard Bloom commence
sa réflexion par une description du rôle et de la nature
de ce qu'il appelle le "superorganisme", c'est parce que ce concept
lui paraît illustrer concrètement le monde tel qu'il
fonctionne sous nos yeux.
Au-delà des sociobiologistes ou des spécialistes de
psychologie ou de psychiatrie sociale, si les géopolitologues
et spécialistes des relations internationales au moins certains
d'entre eux) paraissent s'intéresser aux conceptions de l'auteur,
c'est parce que le concept de "superorganisme" en conflit permanent
avec un voisinage lui-même composé d'autres "superorganismes"
convient très bien à la conception d'un monde multipolaire,
à la fois chaotique et dangereux.
Cette conception "d'un monde sans maître"
pour reprendre l'expression de Gabriel Robin, Ambassadeur de France,
prédomine en effet aujourd'hui notamment chez les géopolitologues
américains, comme dans les chancelleries.
C'est dans cette logique que Stanley Hoffmann méditait récemment
sur le "triste état du monde" (Le Monde, 24 janvier 2002).
Seuls quelques irresponsables politiques ou médiatiques diffusent
encore une conception irénique de la mondialisation. Il suffit
de lire le récent livre de John J. Mearsheimer, "The Tragedy
of Great Power Politics" pour s'en convaincre.
Mais le cur de la réflexion d'Howard
Bloom repose en fait sur l'analyse du rôle des mèmes
dans l'histoire et dans le monde actuel.
Pour l'auteur, l'évolution des mèmes et leurs mutations,
par essai, échec, copie et propagation, sont le véritable
moteur de l'histoire humaine. Les mèmes font vivre les superorganismes
tandis que les réseaux neuronaux les structurent.
Attardons-nous sur trois aspects développés
par Howard Bloom : les aléas de la propagation mémétique,
le processus historique de dissociation des mèmes avec les
gènes, enfin, le rôle des réseaux neuronaux.
1) Rôle et origine des mèmes
L'auteur fait sienne la description de Dawkins, qui ne manque pas
de vigueur : "les gènes nageaient
dans la soupe protoplasmique de la Terre, se nourrissaient de boue
organique. Les mèmes flottaient dans une autre sorte de mer
: une mer de cerveaux humains. Les mêmes sont des idées,
les fragments de néant qui vont d'esprit en esprit "
Howard Bloom complète cette description : "chaque
même [mélodie, concept scientifique, croyance, idée
politique] saute d'un cerveau à un autre, se copiant frénétiquement
dans le nouvel environnement. Mais les mèmes qui comptent
le plus sont ceux qui assemblent de grandes quantités de
ressources pour en faire de nouvelles formes stupéfiantes.
Ce sont les mèmes qui construisent les superorganismes sociaux
Les mèmes sont aux superorganismes ce que les gènes
sont à l'organisme Les mèmes étirent
leurs vrilles dans le tissu de chaque cerveau humain, nous amenant
ainsi à nous coaguler en ces masses coopératives que
sont les familles, les tribus et les nations. Et les mèmes,
travaillant ensemble dans les théories, les visions du monde
et les cultures, peuvent rendre un superorganisme tres affamé".
Ce thème de la "gloutonnerie" et de l'avidité
des superorganismes est un thème récurrent ici, expliquant
ainsi l'âpreté et la violence de la compétition
entre superorganismes. Le mème est la base du "régime
alimentaire" du superorganisme : iil vit, se développe, résiste,
conquiert, domine grâce à lui.
Les mèmes : une propagation
très aléatoires
Pour l'auteur, la supériorité des mèmes sur
les gènes, c'est leur capacité, et surtout leur rapidité
de propagation, infiniment supérieure à celle des
gènes qui est plus lente, plus régulière mais
à terme assurée d'aboutir. Il n'en va pas ainsi des
mèmes qui peuvent, bien que parfaitement conçus et
élaborés dans un cerveau isolé, ne jamais émerger,
ou, à tout le moins, le faire avec une extrême difficulté
et de très longs délais de maturation. Mais, à
la différence du gène, une fois l'émergence
assurée, la propagation peut être fulgurante.
Un exemple de propagation
mémétique difficile : l'expansion du marxisme
Le résumé qui suit, traduit mal, et la rigueur de
l'analyse de Bloom et son humour dévastateur.
Ecoutons l'auteur : "De 1852 à 1864, Karl Marx passe presque
chaque jour assis dans un coin de la bibliothèque du British
Museum Il ne s'en rendait pas compte, mais l'écrivain
barbu était tout simplement l'outil de mèmes fragmentaires
Ces mèmes flottaient librement dans le "zeitgeist", attendaient
qu'un esprit humain réceptif vienne et fonctionne, comme
une enzyme dans le métabolisme humain, en collant ensemble
des molécules destinées les unes aux autres".
Malheureusement, pour des raisons de caractère,
Karl Marx. n'aurait jamais dû être le bon inséminateur
de mèmes. "Il avait un tel caractère
de chien, il était si hargneux qu'il avait peu d'amis
et presque aucun disciple il n'est guère étonnant
que pendant les cinquante années qui suivirent, les mèmes
qui s'étaient assemblés dans le cerveau de Marx se
soient à peine maintenus en vie".
Le Capital, le livre dans lequel il exprime ses
idées, était tellement incompréhensible que
les censeurs russes, pourtant très sourcilleux, "
autorisèrent avec insouciance l'importation de l'obscur ouvrage
dans leur pays". "Puis, la création mentale de Marx
reçoit un petit coup de pouce. Elle trouve son chemin dans
la substance cérébrale d'une poignée d'humains
capables de ce dont Marx n'était pas capable : l'organisation
et le recrutement d'une poignée de partisans. Ces hommes
étaient STALINE, Lénine et leurs amis". "Au milieu des années quatre-vingt,
les idées nouvelles rassemblées par le cerveau d'un
homme dans le coin d'une bibliothèque isolée, des
idées dont la disparition devenait année après
année de plus en plus inévitable, étaient passées
du contrôle d'un homme de quatre-vingt kilos à celui
de milliers de tonnes de matière sur la planète. Ces
mèmes vivaient dans les esprits et les mécanismes
sociaux de plus de 1,8 milliard d'hommes, étendaient leur
influence sur les terres, les minéraux, les machines et les
animaux domestiques contrôlés par les êtres humains."
On voit, par ce raccourci historique, que les gènes
et les mèmes ne se déplacent pas de la même
manière. Les premiers glissent de l'un à l'autre sans
grande difficulté mais avec la lenteur commandée par
le mode de reproduction, tandis que les seconds évoluent
comme s'ils étaient sur un glacier et doivent apprendre à
sauter en évitant les crevasses. Les gènes "glissent",
les mèmes "sautent".
2) L'histoire : une dissociation progressive
des gènes et des mèmes
Si comme le dit Dawkins, les gènes sont "égoïstes"
(selfish genes), les mèmes, eux, sont "sûrs d'eux-mêmes"
et capables de couper les liens quasi biologiques qui les unissent
aux gènes. Progressivement, "conscients" de la suprématie
que leur apportent leur extrême complexité, leur entraînement
à toutes les formes de combat, ils finissent par trouver
les gènes trop "encombrants", ils s'en séparent.
A un moment de l'histoire de l'humanité,
les mèmes se séparent des gènes. A l'origine
en effet, il existe une forte coïncidence, entre ces communautés
génétiques de base que sont la famille ou la tribu,
et l'ensemble des mèmes qui expriment leur identité
par des "marqueurs" socio-génétiques : attitudes,
signes de reconnaissance, langages, habitudes vestimentaires, pratiques
de solidarité et d'échange, sentiment religieux et
vénération d'un dieu ou d'une divinité particulière.
Howard Bloom montre que ces grands conquérants militaires
et spirituels que furent Bouddha, Alexandre, Paul de Tarse... n'ont
eu de cesse en investissant les esprits, en propageant leurs
idées de permettre aux mèmes de quitter leurs niches
génétiques d'origine pour se développer, s'enrichir,
se transformer et tenter de conquérir le vaste monde
En 500 avant notre ère, Bouddah fut sans
doute l'un des premiers à engager ce processus de séparation
entre génétique et mémétique.
Deux siècles plus tard, Alexandre emmène les idées
hellénistiques dans les anciens empires de Perse, d'Egypte
et d'Inde, sautant par dessus les barrières génétiques.
Mais c'est l'exemple de Paul qui frappe le plus. En effet, l'environnement
mémétique de Saint Paul est complètement différent
de celui des apôtres. C'est un urbain, fils de citoyen romain,
ayant fait de hautes études et s'exprimant dans la langue
de l'élite internationale : le Grec. Dès le début,
il rencontre des difficultés avec le monde galiléen
traditionnel auquel appartiennent Jésus et ses disciples
restés très proches de leur communauté d'origine.
Confronté à cette situation, "il
entame une campagne mémétique vigoureuse pour rallier
les "gentils", des Grecs, des Romains, des Anatoliens, des Siciliens,
des Espagnols. Au cours de cette campagne, Paul fut l'un des créateurs
d'un nouveau concept : la religion transmissible. Il la libère
de l'ancienne notion selon laquelle un dieu était un emblème
de l'héritage tribal et tranche les liens qui attachent la
divinité aux gènes. "Grâce
à Paul, le mème chrétien allait rassembler
un mélange incroyable de gènes. Les gènes grecs
et romains aux cheveux foncés, les gènes scandinaves
aux yeux bleus et aux cheveux blonds, les gènes africains
à la peau noire, et même quelques gènes chinois
et japonais. Des gènes dont les hélices génétiques
étaient tellement différentes se retrouvèrent
réunis par un fil commun. Ce lien impalpable était
un nouveau même ".
Ainsi l'évolution de la culture judéo-chrétienne
de l'Ancien Testament (pour lequel les filiations génétiques
ont une grande importance) au Nouveau, et ce jusqu'à nos
jours, se traduit par un enrichissement mémétique
continu(
2).
Cette incursion dans l'histoire et la sociologie des religions,
du bouddhisme au judéo-christianisme, montre à quel
point la mémétique peut devenir un système
très puissant de compréhension des sociétés
et de leur évolution.
La compréhension mémétique des facteurs religieux
et culturels est certainement l'un des grands enjeux de notre époque,
et le moyen d'éviter que le "choc des civilisations" annoncé
non sans raison par Huntington comme caractérisant les temps
à venir, ne dégénère pas en conflit
planétaire. Là encore, l'exigence de lucidité
appuyée sur une rigoureuse analyse scientifique doit précéder
et préparer toute recherche et tout discours crédible
sur la paix et l'évolution du monde.
Nous venons de voir à quel point les gènes
et surtout les mèmes constituent la substance des superorganismes,
et l'énergie nécessaire à leur survie et à
leur expansion. Suivons maintenant Howard Bloom dans la description
de l'architecture en réseau qui permet au superorganisme
de se construire et de maîtriser en son sein l'agitation permanente
et parfois brouillonne des mèmes.
3) Le réseau neuronal
Ce qui permet au superorganisme de réguler cette agitation
incessante des mèmes, c'est le développement en son
sein d'un réseau neuronal. Ce réseau, comme le cerveau
humain nous dit Bloom, peut interférer avec un monde invisible
à partir de parcelles d'information visibles. "Ce sont
en fait les mécanismes imprécis qui nous donnent parfois
le contrôle de la réalité".
C'est le réseau neuronal qui donne aux hommes
la capacité de maîtriser le flou et l'incertain qui
dessinent l'horizon des sociétés humaines. H. Bloom
conçoit la société comme un réseau neuronal
: "une société
est un cerveau, un outil d'apprentissage qui fonctionne selon les
principes qui dirigent un réseau neuronal .(...)
Les interactions qui donnent au groupe social ses formes, la toile
invisible de connexions qui réunit une société,
le réseau de structures qui crée une culture, sont
des formes dont le pouvoir transcende l'existence de chaque individu.
Elles forment l'âme du superorganisme social. L'évolution n'est pas seulement
une compétition entre individus. C'est une compétition
entre réseaux, entre toiles, entre les âmes des groupes
". Lorsque le Japon et les Etats-Unis luttent
pour la suprématie économique, lorsque les Croisés
partent défier l'Empire Islamique, ou même lorsque
des groupes rivaux de Gardes Rouges s'affrontent, la lutte n'est
pas une lutte d'hommes mais un lutte de réseaux de machines
à apprendre liées par des mèmes, testant leurs
formes les unes contre les autres. En se basant sur une histoire
pleine de ce type de conflits, les vastes toiles et les réseaux
invisibles se dressent encore plus haut dans une immense stratosphère
de formes, précipitant le monde vers sa destination, un avenir
toujours plus complexe".
Cette montée vers la complexité ne se
fait pas sans luttes incessantes pour assurer une préséance
toujours temporaire car menacée à peine acquise. Ce
combat sans fin assure la montée vers la complexité.
"Le superorganisme, les idées et l'ordre de préséance
: telles sont les principales forces qui résident derrière
la créativité humaine. Elles sont la seule trinité
du Principe de Lucifer"
Commentaires
Le livre de Howard Bloom est inépuisable,
il n'est certes pas exempt de simplifications hâtives, de
raccourcis hasardeux, voire de contradictions ; c'est le propre
de toute pensée pionnière de cette ampleur. Il a le
grand mérite en se rattachant en permanence à l'histoire
des hommes, de leurs idées, de leur croyances, de leurs techniques,
de montrer que celle-ci tend à une véritable "cérébralisation"
du monde. Cette montée vers la cérébralisation,
le "Global Brain", ne se fait pas sans douleur.
Il ne faut pas interpréter le pessimisme
de sa vision comme la soumission au déterminisme encore moins
au nihilisme. Howard Bloom est un pessimiste actif. Il exprime le
pessimisme de la lucidité mais il croit en la nécessité
de la volonté politique, qui précisément distingue
les sociétés humaines des sociétés animales
: l'auteur fait toujours la différence entre les deux et
n'utilise les secondes que comme schéma de compréhension
et modèle simplifié de simulation des premières.
Les dernières pages, qui semblent annoncer
le second tome de son ouvrage, sont au contraire un appel à
la "régulation" de la compétition sauvage entre superorganismes
par mèmes interposés. La connaissance scientifique,
qu'il s'agisse des mécanismes du cerveau, des sciences cognitives,
de l'application concrète des théories de la complexité,
des réseaux ou de l'utilisation systématique des immenses
possibilités offertes par les technologies de l'information
et de la communication doivent jouer un rôle essentiel pour
approfondir, intensifier et surtout rendre enfin possible le débat
d'idées entre les hommes, et donc la pacification des rapports
sociaux
Howard Bloom nous fait comprendre que l'humanité
est encore menée par des réflexes, relativement primitifs
"les incessants chuchotements de notre cerveau animal", mais que
la connaissance scientifique ne peut que nous libérer de
ces réflexes primitifs et faire progresser l'humanité.
C'est à nous maintenant d'interpréter de manière
positive son message décapant.
Il apparaît en tout cas évident à
la lecture du livre que l'analyse mémétique devrait
pouvoir être utilisée de façon plus systématique,
certes avec de grandes précautions, pour aider au décryptage
du monde contemporain.
On pourrait déjà, à titre d'exercice pratique,
l'appliquer à ce combat de mèmes que reflète
le concept de mondialisation. En simplifiant beaucoup, on peut dire
que le même de Davos, longtemps seul en piste, à trouvé
maintenant un concurrent avec le mème de Porte Alegre, l'un
et l'autre cherchant les idées et les voies qui permettent
de lutter contre celui du Nihilisme globalisateur qui petit à
petit s'incarne dans la figure hideuse de l'hyperterrorisme mondialisé
tel qu'il s'est exprimé le 11 septembre dernier.
Il serait également très intéressant
de vérifier comment les difficultés, les contradictions,
les hésitations de la construction européenne pourraient
trouver leur explication dans une analyse mémétique
qui prendrait en compte la compétition entres les concepts
apparemment irréductibles qui agitent les opinions européennes
et paralysent la seule chose qui compte réellement, laquelle
est l'émergence d'une authentique indépendance européenne,
voire même d'une souveraineté pleine et entière.
Seule l'expression de celle-ci pourrait être en mesure de
donner à l'Europe la possibilité de s'affirmer positivement
dans cette lutte pour la préséance qui, selon Howard
Bloom, est le vrai moteur de l'histoire.
L'apport de l'Europe à ce nouveau "grand
jeu" devrait être, en mobilisant ses mémes hérités
d'une longue histoire, de civiliser cette lutte en empêchant
ses débordements agressifs. Sans l'expression de cette volonté
européenne de "préséance" au sens que Bloom
donne à cette idée qui devrait s'appuyer sur une puissance
effectivement retrouvée, notamment dans le domaine scientifique
et technologique, il est à craindre que le monde multipolaire
qui peu à peu s'édifie, soit infiniment plus conflictuel
que celui qui a disparu avec la chute du mur de Berlin.
Ainsi apparaît-il qu'il est temps aujourd'hui
d'intégrer la dimension mémétique dans la réflexion
sociologique, politique et surtout géopolitique en montrant
qu'elle est à même de séparer ce qui revient
aux automatismes sociaux de ce qui relève de l'intelligence
humaine individuelle et collective dans les mouvements qui animent
cette gigantesque "meute sociale" (pour reprendre l'expression de
l'auteur) qu'est devenue notre planète livrée en même
temps à des forces d'unification et de dislocation.
(1) Voir
le billet de Pascal Jouxtel : "Comment
devient-on Méméticien ?"
(2)
De ce point de vue, le raisonnement rigoureux de Bloom, incontestable
pour les agnostiques, ne contredit en rien la foi des croyants, bel
exemple de la puissance intégratrice de la mémétique.
Dans cette perspective, le concept teilhardien de "noosphère"
n'est pas très éloigné de celui d'infosphère
ou de global brain".
Je trouve que l'article de Jean Claude Empereur, très
bon par ailleurs, accorde une place importante aux mèmes
et au cerveau global (qui est le thème central de 'Global
Brain'), et passe un peu sous silence une des questions centrales
de 'Lucifer Principle', qui est la question de Lucifer justement,
et de ce que l'on entend habituellement par le Mal.
A travers une profusion d'exemples, dont certains sont empruntés
à l'éthologie, d'autres à l'histoire,
d'autre enfin à la psychologie ou à l'actualité,
Bloom essaie de montrer que toute la construction mentale
que les hommes (et notamment les grandes religions révélées)
ont édifiée autour de la notion de Mal, est
en fait une projection de certains mouvements intérieurs
que nous avons en nous depuis l'aube des temps et que nous
refusons de voir. Ce sont des appétits, des pulsions,
des règles de préséance et des jeux de
pouvoir, ou encore, ce que la critique de Jean-Caude Empereur
souligne bien, des conflits mémétiques entre
sous-cultures se battant pour le contrôle d'un ou plusieurs
groupes humains. Ces monstres cachés sont pourtant
inhérents au fonctionnement intime du monde biologique
et du monde social.
Ainsi, Bloom montre comment on fabrique un ennemi pour l'accuser
de tous les vices que l'on ne veut pas regarder au fond de
soi. L'ennemi ultime qui nous dédouane de toutes nos
culpabilités, c'est Lucifer. Le mème de Lucifer
trouve sa ressource de propagation et de conquête des
esprits dans la dissimulation, résultant (c'est moi
qui le rajoute), de l'empilement des mèmes culturels
qui visent depuis longtemps à nous distinguer de l'animal.
L'actualité récente donne une lumière
toute particulière à la pensée de Howard
Bloom, car on ne peut que s'interroger dans son sens en entendant
un Président d'une grande nation civilisée définir
un groupe d'Etats (critiquables à souhait) comme des
'Nations du Mal'. On nous a déjà fait le coup
avec les communistes, et maintenant ce sont nos amis, n'est-ce
pas ?
Il y a dans le livre de Bloom une demande de réconciliation
avec Lucifer, celui-ci n'étant qu'une face cachée
de nous-mêmes. C'est donc une réconciliation
de l'homme avec sa nature ancienne que Bloom propose, une
acceptation de nous-mêmes.
D'après moi, la réflexion qui consiste à
repositionner l'homme et sa conscience à mi-chemin
entre le règne biologique et le règne social
est un des apports les plus profonds de la science mémétique.