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Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

17 Janvier 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast

La vie, mystère et raison

JP Escande. La vie, mystère et raison

La vie, mystère et raison

Jean-Paul Escande

Les empêcheurs de penser en rond 1999

 


Jean-Paul EscandeDiplomé d'immunologie (Institut Pasteur), Jean-Paul Escande est aujourd'hui professeur de dermato-vénérologie à l'hôpital Cochin-Tarnier. Il a été l'élève du biologiste René Dubos et du physicien Pierre Auger.
Jean-Paul Escande est aussi un spécialiste de la médecine du sport. Il milite pour diverses causes d'intérêt général, notamment la lutte contre le dopage et la lutte contre le sida. Depuis quelques mois, il travaille avec Gilbert Chauvet (notre interview) pour développer un modèle de physiologie intégrative susceptible de trouver une première application dans la compréhension des mécanismes du cancer.

Le professeur Escande s'est fait connaître du grand public et des médias par son talent de vulgarisateur dans le domaine des sciences médicales, talent n'excluant pas celui tout aussi difficile de polémiste, face à ce qu'il estimait devoir dénoncer, tant dans le domaine des préjugés que des renommées non justifiées. Ces qualités ne doivent pas cacher les apports de sa réflexion et de ses travaux personnels, marqués par la volonté, propre au véritable scientifique, de jeter sur sa discipline un regard affranchi des certitudes de la profession afin de faire apparaître des questions et des solutions là où un esprit moins curieux se satisfait des théories et pratiques en vigueur.

"La vie, mystère et raison, Comprendre l'infection, comprendre le cancer", livre guère plus gros qu'un poche publié en 1999, illustre bien le regard qu'il porte sur la recherche dans le domaine des sciences du vivant. La taille de l'ouvrage ne doit pas cacher l'ambition du propos, que résume d'ailleurs bien le titre. Ce travail nous intéresse particulièrement car on y trouve résumée et illustrée, en quelques chapitres d'accès très facile, une philosophie de l'invention scientifique qui nous paraît de plus en plus indispensable, aux frontières notamment entre la biologie et les autres sciences, en particulier l'intelligence et la vie artificielle.

Pourquoi ce livre?

Dans une première version du livre, publiée en 1997 sous le titre "Biologies", Jean-Paul Escande exposait déjà son insatisfaction devant le piétinement des recherches sur le cancer. Cent fois annoncées, les découvertes devant éradiquer ce mal se sont révélées incertaines sinon impuissantes. Les malades continuent trop souvent à mourir.

Une nouvelle édition, celle que nous commentons ici, reprend le texte initial, mais le complète d'une préface qui précise les raisons concrètes pour lesquelles ce livre fut écrit : dénoncer la suffisance des scientifiques établis dans un paradigme donné, et qui refusent toute crédibilité à ceux cherchant de nouvelles voies de recherche, même s'il apparaît que ce paradigme ne permet plus à la science d'avancer.

Rappelons en quelques mots de quoi il s'agit. Jean-Paul Escande avait eu, il y a déjà plus de quinze ans, l'intuition, vérifiée par les travaux de son laboratoire de bactériologie sur certaines tumeurs animales, que le paradigme dominant, celui de la biologie moléculaire (pour qui l'ADN est le seul moteur du développement cellulaire), ne permettait pas de voir que le cancer était aussi un tissu survenant au sein d'un organe lui-même constitué de tissus.

Pour comprendre le développement du tissu cancéreux, notamment sa vascularisation dramatique (la néoangiogenèse), il fallait développer une biologie tissulaire qui manque encore - biologie tissulaire qui pourrait également mieux faire comprendre le vieillissement artériel et d'autres phénomènes affectant l'organisme vu d'une façon plus holistique. Dans cette approche, la biologie tissulaire ne devait pas se substituer à la biologie moléculaire, mais représenter le deuxième moteur, interagissant avec celle-ci pour expliquer les développements normaux et pathologiques.

La cellule cancéreuse, issue de l'hôte, transformée pour diverses et nombreuses raisons, n'est pas encore le cancer, nous explique-t-il. Elle n'est encore, selon l'expression de l'auteur, qu'un "clone cancéro-compétent". Elle ne devient dangereuse qu'au moment  où elle entre en symbiose avec les cellules du tissu sain (cellules endothéliales), acquiert ce faisant de nouvelles propriétés et donne un nouveau tissu qui, lui, est le cancer.

Le cancer est un tissu "réductible à deux populations de cellules vivant en symbiose. Pour lutter contre celle-ci, il faut imaginer des anti-symbiotiques". Pour trouver l'antisymbiotique adéquat, il faut le chercher dans le milieu néo-conjonctif fabriqué par les cellules en symbiose. Dans son laboratoire, Jean-Paul Escande avait identifié un produit fabriqué par la tumeur EHS de la souris, le "matrigel" comme matériel intercellulaire de la cellule qu'il fallait "fausser" pour freiner sinon arrêter le processus cancéreux. D'une bouillie de bactéries provenant de son laboratoire de bactériologie, l'équipe put isoler un champignon paraissant générer des "activités de type anti-cancéreux". Il fallait isoler les molécules correspondantes pour en obtenir la formule chimique précise et commencer des essais animaux.

Or c'est là que Jean-Paul Escande nourrit une colère que l'on peut facilement partager. Les quelques crédits nécessaires pour recruter un chimiste et un informaticien lui furent refusés par la communauté des spécialistes du cancer, qui eurent vite fait de décourager d'éventuels sponsors en expliquant, sans chercher à la comprendre, que la voie proposée était sans issue - sans doute parce qu'elle les aurait obligés à remettre en cause leurs certitudes. Les molécules susceptibles d'avoir un effet de frein sur le développement des tissus cancéreux ne furent donc pas analysées, et les essais ne purent donc pas commencer.

Nous n'avons aucune compétence médicale pour juger de la pertinence de l'hypothèse de Jean-Paul Escande. Nous n'avons pas vu non plus quelles étaient les possibilités de remontée explicative en amont de cette hypothèse. En d'autres termes, c'est fort bien de vouloir freiner une symbiose entre cellules potentiellement cancéreuses et tissus de l'hôte, mais l'hypothèse permettra-t-elle de savoir quel facteur déclenche cette symbiose, dans cet hôte particulier et à ce moment particulier. S'agirait-il d'une contamination externe, d'un accident réplicatif de telle ou telle cellule ?

Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'indigner de voir que, dans une situation où, comme il dit, les malades continuent à mourir, toutes les voies possibles n'aient pas été explorées. On comprend bien que la communauté médicale refuse des solutions-miracles proposées par tel charlatan, mais ce n'est pas le cas ici. Jean-Paul Escande fait partie de l'élite médicale. Son seul tort, semble-t-il, est de se mêler de cancérologie, sans s'abriter sous le parapluie de la biologie moléculaire, alors qu'il vient de l'immunologie et de la dermatologie. Voici un effet parmi d'autres du cloisonnement, non seulement des disciplines, mais surtout des esprits, que l'on retrouve en médecine comme ailleurs.

Aujourd'hui, l'auteur nous a confié que les recherches sur les molécules précédemment isolées par lui allaient pouvoir repartir. Souhaitons-le, mais ce seront quand même quatre années de perdues, avec peut-être l'opportunité pour la recherche médicale étrangère de prendre l'initiative dans un domaine particulièrement décisif.

Pasteur et Dubos

Ceci dit, le livre explore l'histoire de la médecine, en mettant en lumière des événements propres à encourager l'auteur dans la recherche d'un autre regard, face à la confrérie de ceux qui prétendent avoir tout découvert et refusent les perturbateurs. Il débute par un rappel historique d'un grand intérêt méthodologique. Le livre montre comment des découvertes fondamentales ayant bouleversé les modalités d'exercice de la lutte contre les maladies contagieuses (découverte des germes par Pasteur puis des antibiotiques par Florey et Waksman) ont été permises, non par des médecins proprement dits, mais par des biologistes portant sur les phénomènes et mystères de la vie un regard généraliste et interdisciplinaire. Pasteur avait su s'opposer aux explications faciles de la médecine traditionnelle qui, en s'en tenant au principe de la génération spontanée, n'offraient aucune perspective de lutte contre les facteurs de contagiosité. Au contraire, instruit par l'expérience de l'utilisation des levures pour provoquer la fermentation, Pasteur en avait déduit que des mécanismes de même nature, faisant appel à des micro-organismes, présents dans le sol, devaient expliquer la transmission des maladies contagieuses. Quant aux antibiotiques, l'auteur nous apprend que leur "invention" ne fut due en rien au hasard ni à Sir Alexander Fleming, mais aux recherches délibérées du biochimiste et environnementaliste français René Dubos, auquel il se fait un devoir de rendre hommage. Celui-ci avait compris que pour lutter contre les microbes résistants aux vaccins et sérums, comme aux sulfamides, il fallait les faire attaquer par les produits de l'activité d'autres germes, capables de détruire sélectivement les résistances qu'ils opposaient à l'action des anticorps. Hélas, René Dubos n'a pas su ou pu faire valoriser la découverte qu'il avait faite (celle de la gramicidine produite par le bacillus brevis), ne disposant pas des moyens puissants de l'industrie pharmacologique anglo-saxonne en guerre.

Dans les deux cas, ce fut la conception globale que ces savants avaient des mécanismes de la vie (ce que Jean-Paul Escande appelle la biologie abstraite) qui les a conduit à chercher dans ces mécanismes des fonctions ignorées, utilisables par la médecine. Il ne s'agit pas, insiste Jean-Paul Escande, d'avoir une conception mythologique de la vie et du vitalisme, mais il ne s'agit pas non plus de réduire à des explications ou solutions existantes l'approche des questions encore non résolues qui se posent à la médecine et plus généralement à la biologie. Il cite l'exemple des virus, comme celui-plus récent des prions. Si on considère que ceux-ci sont des microbes en réduction, envahisseurs qu'il convient d'extirper de l'organisme avec les méthodes devenues classiques de la lutte anti-microbienne, on ne progresse guère. Les solutions viendront, pense-t-il, d'une démarche plus globale, amenant à étudier les fonctions que remplissent les virus et prions dans l'organisme sain, et les dérèglements éventuels de ces fonctions, permettant d'envisager des remèdes originaux (on sait que certains généticiens ou certains neurologues disent la même chose, en affirmant que la compréhension fine du fonctionnement des gènes ou des neurones ne peut se faire sans comprendre le rôle des sites apparemment inactifs du génome ou l'utilité des cellules gliales).

Selon Jean-Paul Escande, nous l'avons vu, on retrouve le besoin d'une telle prise de recul dans le domaine de l'analyse du cancer. Si on considère à tort que la tumeur est, là encore, un envahisseur extérieur qu'il convient d'éliminer pour récupérer l'intégrité antérieure, on n'est pas conduit à rechercher les fonctions que jouent plus généralement les tissus et les cellules dans la physiologie intégratrice de l'organisme sain. On ne peut pas davantage étudier les modalités et causes de dérèglement de ces fonctions et y apporter remède. C'est l'absence de ce regard fonctionnaliste holistique, pense Jean-Paul Escande, qui explique le peu de succès des efforts faits pour éradiquer le cancer, malgré les sommes considérables investies.

On objectera que ce genre de reproche, fait à ce que l'on appelle la médecine traditionnelle, consistant à dire qu'elle s'en prend aux symptômes en négligeant l'organisme tout entier, comme les relations de ce dernier avec son environnement, n'est pas nouveau. Il est parfois fondé, mais dans d'autres cas, il donne naissance à certaines dérives propres aux médecines parallèles, naturopathiques et autres, utilisées de façon non professionnelle. Mais Jean-Paul Escande voit bien le risque. Il propose des pistes de recherche concrètes, avec des protocoles qu'aucun scientifique ne pourrait récuser. Changer l'angle d'approche ne veut pas dire se transformer en magicien.

Les frontières de la science

Dans un entretien dont nous rendons compte par ailleurs (voir interview), les professeurs Escande et Chauvet nous ont fait valoir l'intérêt des échanges qui s'étaient déjà établi entre eux, sur la base des approches de la physiologie intégratrice et de la recherche de cadres conceptuels communs, assistés d'outils informatiques et mathématiques adéquats, permettant d'aborder de nombreux problèmes encore mal résolus, sinon mal ou pas du tout formulés, et qui concernent la biologie, la génétique, les neurosciences - et bien évidemment la lutte évoquée dans l'ouvrage contre les maladies à virus et prions ou le cancer.

Il faut bien comprendre, nous semble-t-il, que la science contemporaine est là face à un choix radical. Elle se trouve confrontée aujourd'hui, nul ne l'ignore, à un certain nombre de frontières devant lesquelles elle se trouve arrêtée, sans perspectives concrètes de dépassement(1). Jean-Paul Escande mentionne dans son livre le virus, le prion, le cancer. Il en est bien d'autres, ne fut-ce que celui des origines de la vie. Pourquoi n'a-t-on pas encore pu proposer un modèle opératoire de cette dernière ?

Face à ces blocages, il est toujours possible de continuer à multiplier micro-hypothèses et micro-expérimentations, dans la ligne des certitudes du moment. Personne ne prendra de risques, les crédits de recherche pourront produire quelques résultats, chacun sera content. Sauf que l'avancement des sciences, selon la belle expression traditionnelle, ne se fera pas. Jean-Paul Escande a raison de dire qu'il faut aussi prendre le risque de se demander si on pose bien la bonne question, ou s'il ne faudrait pas la poser en des termes radicalement différents : au fond, qu'est-ce que la vie, qu'est-ce qu'un virus, qu'est-ce qu'un prion, qu'est-ce que le cancer, qu'est-ce que le vieillissement ? Dans un premier temps, on recueille surtout des ennemis. Et puis, éventuellement, on devient un Pasteur.

Il est évident que, pour éviter le piège de la métaphysique, il ne faut pas se limiter à décider abstraitement qu'il faut changer de regard. Il faut envisager des méthodes pragmatiques, procédurales, permettant de contourner les blocages à la connaissance, comme Pasteur et Dubos l'avaient fait en leur temps. Ces méthodes aujourd'hui s'appellent sans doute le questionnement multidisciplinaire, l'anarchisme méthodologique au sens où le désignait Paul Feyerabend, voire, pourquoi pas, la mise en œuvre de processus de recherche inspirés de l'intelligence artificielle évolutionnaire. Il faudra aussi, inévitablement, comme le rappellent instamment les professeurs Chauvet et Cardon, pouvoir mobiliser les informaticiens théoriciens et les mathématiciens, car les outils actuels, dans ces disciplines, apparaissent encore insuffisants pour décrire les complexités que l'on peut supposer régner derrière des mots aussi simples que la vie ou le cancer.

Nous serons heureux de vous tenir informés des démarches que, dans les prochains mois, Jean-Paul Escande et Gilbert Chauvet vont entreprendre pour faire progresser cette prise de conscience.

1) On peut relire à ce sujet l'excellent Dictionnaire de l'ignorance (Aux frontières de la science) ouvrage collectif publié chez Albin Michel en 1998.

Automates Intelligents © 2002

 




 

 

 

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