Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
Le
Dr Peter J. Bentley est Honorary Research Fellow au Department
of Computer Science, University College London (UCL). Il a
conduit de nombreuses recherches dans le domaine du calcul
évolutionnaire et de la biologie numérique,
notamment en ce qui concerne les algorithmes génétiques,
la modélisation écologique, les systèmes
immunitaires artificiels, l'embryologie computationnelle et
les systèmes en essaims (swarming systems). Les applications
de ses travaux intéressent le design, le control,
la lutte contre la fraude, la sécurité et la
composition musicale. Il a publié e
En 2002, il a notamment publié les ouvrages et articles
suivants :
- Peter J. Bentley (2002). Digital Biology. How nature is
transforming our technology and our lives. Simon & Schuster
, ouvrage de vulgarisation, objet de la présente fiche
de lecture.
- Peter J. Bentley (2002) Digital Biology. The creation of
life inside computers and how it will affect us. Review Pub.
- Bentley, P. J. (2002) Evolving Fractal Proteins. A late-breaking
paper in Proc. of the Genetic and Evolutionary Computation
Conference (GECCO) 2002.
- Bentley, P. J. (2002) Cutting Edge: Digital Darwinism. Article
in the Times Higher Education Supplement 1 Feb 2002, London,
p22.
- Gordon, T.W. and Bentley, P.J. (2002) Towards Development
in Evolvable Hardware. To appear in Proc of the 2002 NASA/DoD
Conference on Evolvable Hardware (EH-2002, Washington D.C.,
July 15-18, 2002) RN/02/04
- Dyer, J. and Bentley, P. J. (2002) PLANTWORLD: Population
Dynamics in Contrasting Environments. A late-breaking paper
in Proc. of the Genetic and Evolutionary Computation Conference
(GECCO) 2002.
- Blackwell, T. and Bentley, P. J. (2002) Don't Push Me! Collision-Avoiding
Swarms. To appear in Proceedings of the Congress on Evolutionary
Computation 2002.
- Blackwell, T. and Bentley, P. J. (2002) Improvised Music
with Swarms. To appear in the Proceedings of Congress on Evolutionary
Computation 2002.
- Blackwell, T. and Bentley, P. J. (2002) Dynamic Search with
Charged Swarms. To appear in the Proceedings of Genetic and
Evolutionary Computation Conference (GECCO) 2002.
- Blackwell, T. and Bentley, P. J. (2002) Musical Interactions
with a Swarm. Submitted to The International Computer Music
Conference (ICMC2002 - Voices of Nature).
Il présente ainsi ses centres d'intérêts
:
"Many
of my interests are covered in Digital Biology (albeit limited
by the thin veneer of popular science). For a long time Ive
been fascinated by natural emergent processes.
Evolution, development, immune systems, swarming systems,
these are all systems capable of near-miraculous feats, and
yet underlying the complexity seems to be something elegantly
simple. After many years of making these things happen inside
computers, my own neural net seems to believe that it has
gained some knowledge about emergence and complexity. Today
my influences come from areas such as evolvability (issues
such as neutral networks and redundancy) scalability (through
the use of new techniques such as computational development
or swarms), embodiment (interactions between systems and environments),
and exploitation (dropping these processes into media with
sufficient richness to enable intrinsic properties to be harnessed).
By swirling these ideas together in the mixing pot of my head,
and by working with as many fascinating people from different
fields as I can find, I discover that ambitions form: Is it
possible to create a computational immune system that will
adapt and learn to detect new anomalies it has never encountered
before? Yes, I think so. Can evolution or swarms compose music?
Definitely. Can they learn human preferences and predict our
preferences? Certainly. Can evolution create novel designs
from scratch or learn to detect insurance fraud? Of course.
Can a computational ecology based on evolutionary algorithms
increase our understanding of natural ecologies? Yes. Can
we extend the scalability of evolutionary algorithms by using
developmental processes? I think so. Can we create an evolutionary
developmental system that improves scalability and evolvability,
and that is embodied in a sufficiently rich medium to enable
creative exploitation? Ill give you the answer to this
in a year or 3. But if the answer is yes, then well
be showing off some self-designing, self-adapting, self-repairing,
self-everything devices soon. Am I excited? Sure am."
Voici un livre comme on aimerait en voir écrit par tel
ou tel chercheur français en intelligence artificielle ou,
plus exactement, en programmation évolutionnaire. Ces chercheurs,
malgré leurs éminentes qualités, dont nul ne
doute, ne prennent pas assez la peine de tenir le public au courant
de leurs travaux et des perspectives ouvertes par ces derniers.
Nous en avons fait plusieurs fois la remarque à leur intention
lors des réunions de l'Association française d'intelligence
artificielle, où nous retrouvons régulièrement
certains d'entre eux. La réponse est qu'entre leurs recherches,
les formations données à leurs étudiants et
les publications scientifiques, il ne leur reste plus assez de temps
pour communiquer.
Le Dr. Peter Bentley, éminent spécialiste
britannique du sujet, ne souffre pas apparemment de ces contraintes
(à moins qu'il ne dispose d'un ego particulièrement
fort qui le pousse à se surpasser), puisqu'il a pu écrire
250 pages de vulgarisation savante (accessible à tous ceux
connaissant un tant soit peu les technologies de l'information)
sur un domaine qu'aucun scientifique, non plus qu'aucun homme cultivé,
ne devrait désormais ignorer. Il s'agit de la façon
dont les méthodes de l'informatique évolutionnaire
peuvent dorénavant modifier en profondeur, non seulement
la théorie et la pratique des systèmes robotiques
ou d'intelligence artificielle, mais aussi la façon dont
l'ensemble des disciplines scientifiques et philosophiques peuvent
appréhender leur objet.
Le sujet n'est pas à proprement parler original,
même en France, puisqu'il fait l'objet depuis plus de vingt
ans de nombreux travaux et commentaires, souvent évoqués
dans notre revue. Plusieurs sociétés savantes internationales
s'y consacrent. Les publications abondent. Mais les articles sont
dispersés et souvent d'un abord difficile. Si bien que la
mise en alerte de nos contemporains, relativement aux nouveaux concepts
qui émergent et aux applications de grande ampleur qui en
découleront, ne se fait pas au même rythme que dans
les autres pays développés.
Pour être précis, il faut quand même
reconnaître que les auteurs tentant des synthèses et
des projections pour le futur sont de plus en plus nombreux. Nous
en avons ici-même recensé et commenté plusieurs.
Le plus connu de tous est Ray Kurzweil, dont nous présenterons
prochainement le débat avec des adversaires de l'intelligence
artificielle forte, Are we spiritual machines ? Mais Peter
Bentley a l'avantage d'être peut-être plus proche des
contraintes de la recherche en laboratoire que ne le sont les gourous
traditionnels de l'intelligence artificielle. Il a aussi l'avantage
d'être britannique, ce qui laisse supposer un certain flegme.
Son enthousiasme pour la biologie digitale n'est est que plus significatif.
L'approche totalisante qu'il adopte oblige immédiatement
à le rapprocher de Stephen Wolfram, que nous
étudions par ailleurs. Bentley ne cite pas Wolfram, qui
n'avait pas encore publié son grand'uvre à la
date de parution du livre de Bentley. Il est probable que celui-ci,
dans une prochaine édition, le mentionnera. Nous comparerons
très rapidement les deux auteurs dans le corps du présent
article.
Pour en revenir à Digital Biology, comment pourrait-on
résumer le message que l'auteur veut faire passer ? On peut
y lire en fait deux messages complémentaires :
Evolution numérique
et évolution naturelle
Le premier concerne le calcul ou programmation évolutionnaire
(evolving ou evolutionary computing) illustrée aujourd'hui
par les algorithmes évolutionnaires et utilisant le plus
souvent des architectures neuro-mimétiques. Nous ne reviendrons
pas ici sur la définition de ces deux concepts. L'évolution
numérique est aujourd'hui utilisée partout, pas seulement
dans le domaine des logiciels. Elle permet, dans le domaine des
hardwares, de faire évoluer en fonction des besoins les matériels,
les réseaux et les composants. Un outil de plus en plus puissant
est donc en train de se mettre en place très rapidement.
A quoi servira-t-il ?
L'évolution numérique, utilisant par
exemples des algorithmes évolutionnaires, s'applique au sein
des univers numériques dont Peter Bentley nous rappelle que,
comme les univers naturels, ils évoluent conformément
à des lois ou règles importées d'un univers
de niveau supérieur (dans un univers numérique donné,
au moins l'une de ces règles renvoie à au moins un
autre univers auquel cet univers se référera). Sous
cette réserve, il est possible de créer autant d'univers
numériques que l'on voudra, soit pour faire apparaître
de nouveaux objets, soit pour simuler l'évolution d'univers
réels.
L'évolution numérique permet de créer
ou explorer de nouveaux domaines du numérique, tels les
automates cellulaires. Dans certains cas, il en résultera
de nouvelles formes de création artistique. Mais le plus
souvent, elle servira à essayer de reproduire les objets
et processus de la nature (résultant de l'évolution
naturelle) dont l'économie ou la société ont
besoin: par exemple réaliser une hélice de navire
minimisant les turbulences sur le modèle des ailerons des
mammifères marins.
Mais pourquoi utiliser cette méthode plutôt
que simplement copier la nature ? C'est là que nous touchons
au cur du problème, qui fait apparaître les infinies
perspectives de développement de l'évolution numérique.
Quand on étudie un dispositif naturel pour le reproduire,
on ne peut en saisir que les grandes lignes, mais pas les subtilités
visibles ou invisibles qui le rendent efficace. L'évolution
naturelle a eu le temps de perfectionner les solutions avec une
telle finesse que l'il ou l'esprit humain, même quand
il s'agit de ceux d'un scientifique, ne sont pas assez évolués,
assez savants, assez informés, pour retrouver d'emblée
ou même imaginer l'existence des solutions naturelles. Il
faut donc, au sein d'un univers numérique représentant
au mieux les contraintes de l'univers réel auquel on veut
s'adapter, faire évoluer un modèle numérique
de l'objet recherché en lui appliquant les lois d'évolution
qu'on a pu identifier comme opérant dans la nature. Ces lois
sont aujourd'hui schématisées par l'algorithme reproduction-mutation-sélection-amplification
où les évolutionnistes néo-darwiniens voient
la source de la complexité, tant dans la nature que dans
les systèmes informatiques évolutionnaires.1)
Mais l'intérêt de l'évolution numérique
résultant de l'emploi de la programmation évolutionnaire
- et c'est là le point capital - ne s'arrêtera pas
à nous proposer des équivalents artificiels plus ou
moins proches d'un produit résultant de l'évolution
naturelle, soit une hélice hydrodynamique dans notre exemple.
Autrement dit, elle ne nous suggérera pas seulement des équivalences
externes, de type convergent, par exemple une découpe de
pale d'hélice aussi efficace que celle de la nageoire d'un
dauphin. Elle pourra nous éclairer sur la façon dont
la nature, en profondeur, s'est véritablement pris pour aboutir
à la solution naturelle, y compris en remontant à
l'architecture microscopique ou moléculaire des solutions
naturelles. Au fur et à mesure que la programmation évolutionnaire
se développera dans la perspective d'une modélisation
en profondeur de la nature, elle fera apparaître des réponses
possibles à notre problème qui pourront dans beaucoup
de cas nous éclairer sur ce que l'évolution naturelle
a réalisé et que nous ne pouvions voir faute de références.
Par exemple, les solutions suggérées par les algorithmes
génétiques pour optimiser un problème de turbulence
pourront nous montrer, si nous avons continué à observer
le processus naturel, qu'elles existaient déjà dans
la nature, sous une forme et avec des méthodes différentes
(par exemple au niveau de la contexture microscopique de la peau
du mammifère marin, dans notre exemple) . Il sera précieux
de découvrir ces solutions pour éventuellement en
faire usage. En d'autres termes, il y aura en permanence dialogue
créatif entre l'évolution artificielle et l'observation
de la nature.
Peter Bentley nous donne de ceci un exemple frappant,
concernant les rapprochements qui sont en cours entre la connaissance
fine des mécanismes de l'immunologie (où beaucoup
de détails restent à découvrir) et ceux de
la lutte active ou adaptative contre les virus informatiques dans
les réseaux et systèmes numériques.
Bien plus. Au fur et à mesure que se perfectionneront
les solutions artificielles, en s'éloignant éventuellement
des solutions naturelles, elles pourront suggérer des processus
ou produits susceptibles de modifier les solutions naturelles, dans
un sens que nous pourrons juger - à tort ou à raison
- préférable pour nous à celui choisi par la
nature. On pourra alors envisager soit de remplacer les processus
de l'évolution naturelle par ceux de l'évolution artificielle,
soit - ce qui sera le plus souvent préférable - de
les conjuguer pour réaliser des symbioses. Ceci sera d'autant
plus à notre portée que les composants des technologies
numériques se rapprochent de plus en plus des composants
biologiques, grâce aux progrès rapides des nanotechnologies.
Il devient en effet possible d'envisager, par exemple, des nano-robots
intervenant dans les processus du vivant, à des fins thérapeutiques
ou de recherche. On peut donc légitimement parler dorénavant
d'une biologie numérique venant en symbiose et en complément
de la biologie naturelle, pour créer éventuellement
de nouvelles organisations et nouveaux processus mixtes.
Une grande partie du livre est consacrée à
la présentation des domaines étudiés par l'auteur
et les laboratoires spécialisés dans la programmation
évolutionnaire, où l'observation de la nature et la
mise au point de processus évolutionnaires numériques
permettent ainsi ce double développement de la compréhension
et de la simulation du vivant, en vue de nouvelles applications
artificielles : l'évolution en général, les
réseaux neuronaux et les cerveaux, les sociétés
d'insectes, les plantes, le système immunologique déjà
mentionné et finalement la croissance, vue sous l'angle du
développement phénotypique à partir de la première
cellule embryonnaire.
La marche vers la complexité
Mais Peter Bentley ne se limite pas à cette
défense et illustration de l'évolution darwinienne
numérique. Je vois dans son livre un second message. Il nous
propose une nouvelle règle à la base selon lui du
développement de tout système, quel qu'il soit, indépendamment
des composants de ce système. La vraie difficulté
de l'algorithme néo-darwinien, de plus en plus signalée,
est que celui-ci n'explique guère l'apparition de la complexité,
entendue non pas comme l'émergence de solutions non prédictibles
qui nous sembleront relever du hasard, mais comme l'émergence
de systèmes où le tout est plus que l'ensemble des
parties - c'est à-dire de super-organismes (pour reprendre
les termes de Howard Bloom). Les fourmilières comme les groupes
humains en sont d'excellents exemples. La constitution progressive
d'un super-organisme, en réaction à une interaction
permanente avec son environnement, n'est pas seulement explicable
par la compétition darwinienne primaire entre ses composants.
Des règles plus générales, telles celles proposées
par Peter Bentley, doivent intervenir.
En fait, nous dit l'auteur, ces règles n'ont
pas été découvertes par lui. Elles ont été
identifiées depuis longtemps, dans chacune des disciplines
scientifiques s'intéressant aux systèmes évolutifs.
Mais l'insuffisance des échanges entre spécialistes
due au manque d'interdisciplinarité avait empêché
de les présenter sous une forme universelle. Il a fallu attendre
le développement de l'évolution numérique,
véritable pont ou langage commun entre disciplines, pour
qu'elles apparaissent clairement à tous. Quelles sont donc
ces règles ? Peter Bentley les formule ainsi : "Des objets
nombreux qui interagissent avec des boucles de rétroaction
et qui sont soumis à des perturbations extérieures
engendrent de la complexité".
Autrement dit, pour que ces règles génèrent
de la complexité, il faut qu'existe un système ou
ensemble composé d'objets en grand nombre, dotés de
comportements différents, et qui interagissent (le comportement
d'un ou de plusieurs objets pouvant modifier celui des autres).
Les modifications doivent pouvoir se produire en boucle de rétroaction
positives ou négatives avec amplification des fluctuations
(si je te pousse, tu me pousses en retour, ou m'attires à
toi, ce qui m'oblige à te pousser de nouveau plus fort...).
Enfin, le système doit pouvoir enregistrer des perturbations
venant de l'extérieur, au hasard, qui l'obligent à
se réorganiser. Si toutes ces conditions sont réunies,
le système évolue, au sein de son univers, en se complexifiant
ou en créant de la complexité.
Peter Bentley fournit de nombreux exemples, emprunté
à la nature, montrant comment de tels systèmes génèrent
de la complexité. Le plus connu, nous venons de le rappeler,
est celui de la fourmilière, composée de nombreuses
fourmis dotées de comportements simples : par exemple suivre
une trace de phéromone. Ces comportements interagissent en
boucles de rétroaction : la trace déposée par
une fourmi peut encourager d'autres fourmis à emprunter la
même voie. Des perturbations extérieures (apparition
de nouvelles sources de nourriture, accidents de terrain, attaques
de prédateurs ) obligent les fourmis et donc l'organisme
global qu'est la fourmilière à s'adapter, en faisant
des " choix intelligents ". La forme et le comportement adaptatif
de la fourmilière constituent des formes de complexité
émergentes.
Dans d'autres cas, intéressant les humains,
par exemple la constitution d'un club ou d'une association, les
mêmes règles, transposées, produiront les mêmes
effets, eux aussi transposés. Il n'y a pas, nous l'avons
dit, selon l'auteur, de systèmes complexes naturels qui ne
soit pas apparu au terme d'une évolution appliquant ces règles.
Il est évident que, dans des univers numériques,
on retrouvera des phénomènes identiques. L'exemple,
là encore toujours cité, est celui du Jeu de la Vie
de Conway. Mais depuis ce système précurseur, de très
nombreux exemples de complexification numérique ont été
produits et utilisés par les chercheurs en programmation
évolutionnaire adaptative.
On pourra se demander quelle est la nature de la complexité
générée par de telles règles ? Le terme
de complexité paraît trop général pour
être totalement pertinent. Peter Bentley n'insiste peut-être
pas assez sur ce point. Peut-on dire qu'une fourmilière est
un système complexe ? C'est un système plus complexe
que ne le sont les fourmis individuelles qui la construisent. C'est
également un système qui se développe d'une
façon partiellement ou totalement imprévisible, dans
la mesure ou l'observateur ne connaît pas toutes les données
initiales intervenant lors de son évolution. Mais les règles
de construction sont simples, et quelqu'un qui les utiliserait dans
les conditions où le fait la nature, avec le même type
de perturbations extérieures, pourrait construire une fourmilière,
réelle ou numérique, sinon identique en tous points
à celle observée, du moins dotée des mêmes
propriétés d'ensemble. En d'autres termes, les différentes
règles d'évolution étant clairement identifiées,
ainsi que les mécanismes concrets par lesquelles elles s'expriment
au cas par cas dans la nature (le rôle des phéromones
dans notre exemple, sans préjudices de facteurs encore à
découvrir en ce qui concerne les échanges moléculaires
ou autres entre fourmis individuelles), le scientifique ne devrait
plus avoir de difficultés pour prendre le relais de l'évolution
naturelle, afin de construire des systèmes numériques
ou réels analogues à ceux produits par cette dernière
(Il s'agit évidemment là d'une vision théorique
non concrétisable en pratique aujourd'hui. mais peu importe).
Il y a donc loin entre une complexité se construisant de
façon imprévisible mais selon des règles connues,
et une complexité se construisant de façon également
imprévisible mais dont les règles demeurent inconnues
(variables cachées).
Ceci étant, on voit l'ambition du propos, ou
plutôt de la démarche qui est proposée : remonter
par la pensée aux sources de l'évolution du monde
(dont nous faisons évidemment partie), afin de comprendre
le passé et - plus ambitieux encore, influencer l'évolution
future de ce même monde et la nôtre propre, dans la
mesure où on aura compris la logique s'étant appliquée
dans le passé et susceptible de s'appliquer dans le futur,
aux aléas près d'un développement impossible
à décrypter puis à prévoir exhaustivement.
Bentley face à Wolfram
C'est nous semble-t-il là le point ou l'approche
que nous pourrions dire déjà classique de l'évolution
selon Bentley se distingue de celle de Wolfram. Pour ce dernier,
si nous avons bien compris, le développement de certains
types d'automates cellulaires fait apparaître soit des formes
dont nous ne comprenons pas les règles de génération,
soit des non-formes, que nous appelons aléatoires (random)
mais qui correspondent peut-être à des règles
que nous ne connaîtrions pas, homologues des variables cachées
évoquées par certains physiciens.
La distinction n'est pas triviale. Dans l'approche
évolutionnaire classique, nous l'avons vu, en combinant la
redécouverte des règles de l'évolution naturelle
grâce à des modèles évolutionnaires numériques,
et l'apport de systèmes évolutionnaires artificiels,
nous pourrions espérer comprendre exhaustivement l'univers
naturel, tout en le doublant éventuellement d'univers artificiels.
Dans le second cas, nous ne pourrions jamais découvrir le
secret ultime de l'évolution ayant généré
l'univers naturel comme générant certains univers
artificiels tels que ceux révélés par les automates
cellulaires - à moins d'aborder la question avec des concepts
tout à fait originaux à la découverte desquels
Stephen Wolfram voudrait sans doute nous inviter.
Y aura-t-il à l'avenir convergence entre les
travaux de Bentley et ceux de Wolfram.? Nous le saurons sans doute
dans de prochaines éditions de leurs livres.2)
Applications
Ceci dit, pratiquement, le lecteur se demandera à
quoi pourront servir les règles simples permettant à
un système d'évoluer vers la complexité, telles
que Peter Bentley nous les propose ? Elles paraissent si évidentes,
une fois que nous avons admis leur pertinence, qu'il ne semble pas
possible d'en tirer d'applications significatives.
En fait, nous dit Peter Bentley, l'esprit humain actuel,
même chez les meilleurs scientifiques, est encore si attardé
quand il s'agit de comprendre l'intérêt des règles
de la programmation évolutionnaire, que pratiquement tout
est à faire répondre grâce à ces règles
aux besoins de la science fondamentale et de la technologie. Les
scientifiques qui rencontrent de telles règles dans leurs
domaines ou bien ne les identifient pas, ou bien ne se rendent pas
compte de leur caractère universel, et perdent donc un temps
précieux à les réinventer. C'est ainsi par
exemple que la société commence tout juste à
réaliser les opportunités offertes par des réseaux
comme Internet, considérés au plan statique. Aussi
les utilisateurs d'Internet sont-ils loin de concevoir ce que pourrait
apporter une approche évolutionnaire du réseau, combinée
d'ailleurs avec une approche évolutionnaire des programmes
et des hardware.
Peter Bentley nous donne quelques exemples de l'utilisation
pratique, dans la mise au point de nouvelles technologies comme
de nouvelles méthodes de gestion et d'aide à la décision
de ce que nous apprend l'étude des systèmes adaptatifs
complexes. Inutile de reprendre ici ces exemples, qui touchent tous
les aspects de la vie sociale. Il pourrait en résulter, selon
l'auteur, des améliorations radicales et rapides de la condition
humaine actuelle. Tous les lecteurs ne partageront pas son optimisme
un peu naïf, qui ne tient sans doute pas compte de la volonté
perverse qu'ont certains détenteurs du pouvoir de ne pas
en faire profiter les autres. Mais il s'agit d'un autre problème,
qui pourra se résoudre, espérons-le, par la démocratisation
de la science en réseau, sur le modèle de l'Open Source.
Au plan des méthodes de la recherche fondamentale,
Peter Bentley attend du développement des travaux les plus
avancés en matière d'évolution numérique,
la compréhension du fonctionnement du cerveau, notamment
en ce qui concerne les fonctions d'apprentissage, la possibilité
de découvrir les perturbations externes les plus appropriées
pour impulser les adaptations créatrices des systèmes
évolutionnaires, la généralisation des transferts
de compétences entre disciplines
Références
Quoiqu'il en soit , les applications pratiques de ce
que l'on pourrait appeler la découverte de Peter Bentley,
objet de son livre de vulgarisation, sont suffisamment nombreuses
pour nous occuper pendant des années. Nous pourrons nous
référer pour compléter les indications de Digital
Biology aux sites web des principaux chercheurs qu'il a mentionné.
Il ne nous les a pas fournis dans l'ouvrage, mais en voici quelques-uns
que, toujours soucieux de vous aider à vous informer, nous
avons recherché pour vous :
Notes 1) Il faut noter cependant que la bionique, qui
étudie les systèmes vivants pour les reproduire en
machine, n'utilise pas prioritairement les algorithmes évolutionnaires;
Dans de nombreux cas, les chercheurs peuvent transposer directement
ce qu'ils observent dans la nature, quand les systèmes vivants
sont suffisamment étudiés pour être reproductibles.
C'est le cas dans la bionique de traitement du signal développée
au département de biorobotique du CNRS à Marseille
par Nicolas Franceschini (voir http://mmb.bme.wisc.edu/mmb2002/francescinibio.htm
et http://www.mbl.edu/CASSLS/nicolas_franceschini.htm
L'oeil de la mouche a été reproduit dans plusieurs
applications robotiques, dont le mini-robot volant et voyant Oscar.
Voir aussi le projet Cicada (cricket inspired perCeption & autonomous
decision automata) financé dans le cadre de l'initiative
européenne Life-like perception system et dirigé par
Jérome Casas 2) Depuis que j'ai écris le présent
article, j'ai reçu de Peter Bentley le mel suivant, en réponse
à la question que je lui avais posée, relativement
à la compatibilité des travaux de Wolfram avec les
siens. Je l'en remercie et vous le communique. Inutile je pense
de traduire en français:
" Thanks for your interest in my book. Wolfram obviously likes cellular
automata quite a lot. They do make nice models of dynamical systems,
where complexity is generated through the interaction of many simpler
elements. They can also model a very wide range of different systems,
including elements of immune systems or insect colonies. However,
nature is *very* complicated and many of the intricacies that are
fundamental to the formation of life are beyond the capabilities
of a normal CA. It's true that if you made a CA complicated enough,
it could potentially model anything, but then what benefit do you
gain from a CA so complicated that you can't understand how it works?
For example, I don't know how you could model the evolution of structures
in DNA that not only specify massively complex developmental processes
(through protein, gene and cell interactions), but also help the
future evolution of the same DNA. In the end, I would suggest that
a CA is just another (very simple) type of system that generates
complexity. You can say all such systems are like a CA, but it is
equally valid to say such systems are like immune systems, or brains,
or swarms, or fractals, or chaotic systems. And of course, people
have written books claiming exactly this for all of these. Right
now we do not have a grand unifying theory that explains these things.
Wolfram's book, like my own book, is just another piece in the jigsaw."