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Rodney A. Brooks Pantheon Books, New-York, 2002 (anglais)
Rodney
Brooks est Fujitsu Professor of Computer Science and Engineering
au MIT et Directeur du Laboratoire d'Intelligence Artificielle
de cet Institut.
Il est aussi fondateur et président de iRobot Corporation
Il a publié plusieurs livres et articles dont on trouve
notamment les références sur son site web (voir
ci-dessous).
Tous les roboticiens connaissent Rodney A. Brooks. Dans Flesh
and Machines, il se présente lui-même comme directeur
de la première institution technologique du monde, le Laboratoire
d'Intelligence artificielle du MIT, lequel nous dit-il sans complexe
est à la pointe de la créativité dans le domaine
le plus chaud de l'évolution, j'ai nommé les technologies
de l'information (p. 213). Il admet cependant partager cet honneur
avec deux autres laboratoires du MIT, le Laboratory for computer
sciences et le Media Laboratory, tous deux connus depuis longtemps
en France. Rodney Brooks est également fondateur et président
de la société privée iRobot Corporation chargée
de la production et de la commercialisation des produits robotiques
dérivés de ses recherches universitaires. C'est un
des avantages des scientifiques aux Etats-Unis que pouvoir cumuler
les deux statuts, public et privé.
Si tous les roboticiens, et bien d'autres, connaissent
Rodney Brooks, on peut dire aussi que chacun l'envie dans la communauté
des chercheurs en AI. Il se trouve aujourd'hui - grâce à
son imagination et à son travail, n'en doutons pas - en mesure
de porter un regard critique sur l'ensemble de la discipline, de
développer ou faire développer tout ce qui est développable
dans l'état des connaissances et finalement de proposer des
hypothèses de recherche ou des vues stratégiques avec
le maximum de crédibilité.
Rien ne l'avait prédisposé à atteindre,
relativement jeune, une position aussi éminente, puisqu'il
est né en Australie loin du grand courant d'enthousiasme
technologique qui parcourait déjà les Etats-Unis.
Mais il a su rejoindre ce courant, et en prendre dans une certaine
mesure la tête. Les sciences permettent de temps à
autres l'émergence de véritables mutants, dont on
ne sait trop s'ils tirent leurs capacités d'une organisation
intellectuelle meilleure que celle des autres ou d'une volonté
acharnée à sortir des sentiers battus pour se faire
reconnaître par la société.
On objectera que Rodney Brooks n'est pas le seul roboticien
au monde. Il faut lui reconnaître en revanche le mérite
d'avoir su parfaitement fait connaître ses travaux grâce
à une communication intensive et, de ce fait, s'imposer par
rapport à d'autres plus modestes. Communiquer d'une façon
intelligente, c'est-à-dire en étant suffisamment explicite
pour rendre son auditoire ou son lectorat plus intelligent, fait
partie indéniablement du talent. Flesh and machines
en donne un excellent exemple. Le lecteur en sort convaincu que
l'auteur est très très doué, mais aussi et
surtout que le domaine de la robotique est aujourd'hui (avec la
génétique) celui qui va changer de façon radicale
le regard que l'homme porte sur lui-même et sur son statut
dans le monde. Comme nous en sommes nous-mêmes ici infiniment
convaincus, nous ne pouvons que recommander la lecture de l'ouvrage.
Celui-ci en fait peut être regardé comme
la synthèse de trois livres un peu différents mais
qu'il ne faut pas séparer, car c'est de leur conjonction
que naît la pertinence du regard global porté sur le
domaine.
Le robot situé et incorporé
Le premier "livre" illustre de façon très
claire la conception que l'auteur se fait de la robotique et plus
généralement de l'IA. On sait que Rodney Brooks a
relancé les recherches dans un domaine qui végétait
en rejetant catégoriquement les illusions de l'ancienne IA,
celle qui pensait pouvoir comprendre le fonctionnement du cerveau
et résoudre les problèmes mathématiques et
stratégiques les plus complexes. Cette IA construisait des
descriptions mathématiques du monde et prétendait
programmer des solutions permettant de s'adapter à de tels
mondes définis a priori. Dans une histoire rapide de la robotique,
Brooks montre que cette ambition était sans issue, notamment
dans le domaine qui est devenu le sien, la robotique. On ne savait
pas comment fonctionnaient les animaux et les hommes qu'il s'agissait
d'imiter, aussi les modèles robotiques que l'on prétendait
en faire devenaient très vite d'une complexité ingérable.
Finalement, les comportements que l'on voulait imposer aux robots
étaient d'une telle lourdeur et d'une telle lenteur qu'ils
déconsidéraient l'ensemble de la discipline - sans
mentionner le fait que les composants électroniques de l'époque
étaient trop rustiques pour servir des ambitions si élevées.
Ces premières tentatives eurent cependant l'avantage
de faire apparaître un phénomène majeur : la
complexité et l'imprédictabilité d'un comportement
d'ensemble résultent de petites variations dans la façon
dont un petit nombre d'actuateurs (entrées-sorties) interagissent
avec le monde. C'est ce que montrèrent notamment les "tortues"
de William Grey Walter, expérimentées dans les années
1950, avec des techniques d'une totale rusticité. L'orientation
était bonne, mais malheureusement les progrès des
calculateurs la ruinèrent. Avec ceux-ci, mathématiciens
et informaticiens l'emportèrent sur les ingénieurs
ou simples bricoleurs. La tentation de construire des robots navigant
dans un monde modélisé a priori en 3 dimensions l'emporta,
en rendant de mauvais services à la recherche, puisque fut
perdue l'idée anticipatrice de Walter, selon laquelle l'interaction
avec l'environnement devait servir à éduquer ses tortues.
La robotique enregistra les échecs relatifs du robot Shakey
du Stanford Research Institute (SAIL) , puis celui d'autres tentatives,
Hilare du LAAS en France, puis plus tard le CART du Standford AI
Laboratory, sous la responsabilité de Hans Moravec.
On sait que dans le même temps les ambitieux
projets de l'AI, notamment en traduction automatique des langues
ou en reconnaissance des formes, échouèrent également
devant les difficultés de la méthode consistant à
modéliser de façon aussi complète que possible,
par la mathématique et la logique, les objectifs à
atteindre et les solutions à adopter. La complexité
ne cessait d'augmenter au fur et à mesure que progressaient
les premières tentatives. En aucun cas, nous dit Rodney Brooks,
les premiers robots n'étaient des créatures artificielles
interagissant par leurs propres moyens avec le monde. Il s'agissait
plutôt de projections de l'intelligence de leurs inventeurs,
sans base dans le monde réel.
Rodney Brooks nous raconte comment, venant d'Adélaïde
en Australie, il rejoignit le SAIL au début des années
1980. Là après diverses péripéties et
rencontres, il décida de construire son propre robot mobile,
avec quelques autres étudiants. Mais au lieu de coordonner
les entrées et sorties du robot par l'intermédiaire
d'une centrale de connaissances (cognition box), il décida
purement et simplement de supprimer celle-ci. Ce fut le premier
pas décisif de la méthode de Rodney Brooks : si quelque
chose paraît trop compliqué à faire, il faut
s'en passer, à l'instar d'ailleurs de l'évolution
dans la nature qui n'a jamais construit de solutions complexes d'emblée,
mais par petits pas en conjuguant des choses simples. Il explique
qu'il ne voulait pas initialement abandonner les méthodes
mathématiques et de résolution de problèmes
utilisées par ses prédécesseurs, mais qu'il
s'était résolu à faire émerger celles-ci
de capacités plus simples à percevoir, se déplacer,
naviguer et prendre de petites décisions - jusqu'au jour
où il put s'en passer définitivement.
Le livre décrit en détail, avec organigrammes
fonctionnels à l'appui, l'architecture du robot Genghis de
Rodney Brooks, qui succéda aux prototypes Allen et Herbert.
Ceux-ci ont été conçus en s'inspirant des insectes,
ou du moins de ce que l'on connaissait des insectes à l'époque:
réaliser un système de contrôle pour une tâche
sensorielle ou motrice simple, et additionner sur une plate-forme
adéquate plusieurs de ces systèmes de façon
à obtenir progressivement un comportement plus fin. C'est
ce qu'il appelle l'architecture de subsomption (subsumption architecture,
de sub sumere, placer la partie dans un ensemble). Le robot Genghis
était organisé comme la somme de cinquante et un petits
programmes simples, analogues en complexité à ceux
d'une machine à café, nous dit l'auteur. Il était
doté de 6 pattes mues par des moteurs indépendants
et pouvait grâce à une batterie de senseurs pyrro-électriques
détecter la chaleur d'un animal, et donc suivre un humain
dans une pièce. Genghis fut la première de ce que
Rodney Brooks baptisa des machines à état fini augmentées
(augmented finite-state machine). Dans le système d'ensemble,
chaque machine individuelle calculait une sortie servant d'entrée
à une ou plusieurs autres, le tout donnant l'impression d'une
intentionnalité, évoluant selon sa propre volonté
dans un univers non prévu à l'avance. Il s'agissait
bien d'une créature artificielle, et non d'un robot appliquant
servilement des programmes conçus par les ingénieurs.
A partir de Genghis, Rodney Brooks et son équipe
abordèrent une période féconde qu'ils appelèrent
leur ère cambrienne, donnant naissance à divers robots
de complexité croissante, appliquant deux principes de base
: être situé (situatedness) c'est-à-dire plongé
dans le monde réel avec lequel le robot réagit plutôt
que répondre à des principes d'action abstraits, et
être incorporé ou incarné (embodiment) c'est-à-dire
disposer d'un corps physique avec lequel percevoir le monde et agir
sur lui. Mais nulle part ces robots n'étaient dotés
ni ne se dotaient de représentations complètes du
monde et de leurs actions, au contraire de ce qu'étaient
supposés faire sans succès au même moment le
robot Ambler de Carnegie Mellon, par exemple. Plus généralement
les robots de Rodney Brooks exploitaient trois principes dont le
laboratoire fit sa devise "fast, cheap and out of control" : rapidement,
bon marché et sans contrôle a priori. On retrouve là
les principes de base qui firent ultérieurement le succès
des applications bien conçues sur Internet.
On lit sans surprise les ennuis que ces principes révolutionnaires
apportèrent à leurs auteurs. Exposés dans le
monde académique, ils ruinèrent la carrière
de Rodney Brooks et de ses élèves, car ils contredisaient
des années d'efforts dans l'IA traditionnelle. Ceci conduisit
notre inventeur à créer une société
commerciale, ISRobotics (devenue depuis iRobot Corp) , pour trouver
des clients dans le monde industriel. Cependant, les grands donneurs
d'ordre eux-mêmes, comme le Jet Propulsion Laboratory et la
NASA virent également ces principes d'un mauvais il,
appliqués à leurs projets de robots lunaires ou martiens
traditionnels, gros consommateurs en crédits qu'ils ne souhaitaient
pas voir diminuer. Après de nombreuses péripéties,
cependant, le robot martien Sojourner, inspiré en partie
des solutions de Rodney Brooks, démontra qu'il pouvait, après
plusieurs jours sous contrôle à distance par la Terre,
explorer seul, livré à ses propres initiatives, le
monde martien. Ce fut un grand succès pour l'équipe
(juillet 1997).
Précédemment, à partir de 1993,
Rodney Brooks s'était engagé dans la voie fructueuse
de l'exploration des relations entre hommes et robots, à
partir là encore de procédures relativement simples
à l'origine, tel que l'échange par le regard. Ces
travaux aboutirent d'abord au fameux robot Cog, qui n'a cessé
de s'enrichir depuis, et sert de plate-forme de développement
à de nombreuses applications. Mais là encore Cog n'était
pas humanoïde au sens où le définissaient dans
le même temps les industriels japonais. Les robots humanoïdes
d'Honda, par exemple, étaient peut être plus proches
de l'homme que Cog, par l'apparence, mais ils restaient pour l'essentiel
sous le contrôle d'un opérateur.
Kismet, dérivé de Cog et développé
sous la direction d'une élève de Brooks, Cynthia Brenzeal,
se présente aujourd'hui sous la forme d'une tête robotique,
avec de très grands yeux très perfectionnés,
qui ont permis d'approfondir les processus de la vision chez l'homme,
et leur rôle dans l'interaction sociale. La méthode
des petites boîtes ajoutées les unes aux autres sur
le modèle de Genghis, rendirent possibles des performances
qui paraissent remarquables au profane, par exemple identifier un
visage humain ou suivre le regard d'un interlocuteur, en réagissant
à son humeur. Cependant, en l'état actuel, ces performances
ont encore des limites. Par exemple, Kismet ne peut reconnaître
l'âge des gens ou la façon dont ils sont vêtus.
Mais on peut prédire que ces limitations tomberont les unes
après les autres.
Que peut-on dire de ces recherches par rapport à
celles qui se poursuivent dans d'autres laboratoires. Elles représentent
d'abord un très important investissement au niveau des techniques
robotiques, avec des senseurs et des actuateurs très perfectionnés,
des plate-formes très polyvalentes. Sans ces moyens matériels,
il est difficile de faire avancer rapidement de bonnes idées,
fussent-elles révolutionnaires. Mais il faut se poser une
autre question, plus fondamentale : Brooks et ses collègues
feront-ils encore progresser la robotique, s'ils se bornent à
enrichir encore et encore le concept d'un Cog ou d'un Kismet ? On
pourrait envisager qu'à force de superposer des senseurs
et actuateurs de plus en plus divers et performants, en organisant
des interactions avec des environnements de plus en plus complexes,
ils aboutissent à des robots qui seraient presque entièrement
comparables en complexité à des hommes et qui en auraient
les richesses en intentionnalités et en sentiments. Mais
ne leur manquerait-il pas une dimension, qui serait celle de l'évolution
spontanée, en dehors de toute intervention humaine, y compris
pour ce qui concerne les finalités ultimes. Brooks se flattait
de produire des robots "out of control". Mais il concevait cela
sur le plan du détail des comportements. Peut-être
pas au point d'encourager l'apparition de robots différents
de l'homme, différents des animaux eux-mêmes, de robots
ne servant à rien a priori, tels que ceux découlant
d'une évolution affranchie des contraintes autant de la biologie
que de la pensée humaine. On pourra relire à ce sujet
les propos
de Jean-Arcady Meyer et Agnès Guyot, présentés
dans notre revue en date d'octobre 2001. Ils montrent bien les différences
d'approche entre eux (malheureusement dotés de peu de moyens
matériels) et l'équipe du MIT. Rodney Brooks insiste
davantage, selon eux, sur l'apprentissage et le développement
cognitif que sur l'évolution. On notera d'ailleurs que Brooks
ne fait pas allusion dans son livre aux algorithmes évolutionnaires
et semble ne rien attendre de toutes les méthodes de la vie
artificielle, par exemple les automates cellulaires, qui selon lui
ne progressent plus depuis 20 ans. Ce n'est pas le point de vue
de Stephen Wolfram, dont le livre "A new kind of science"
vient enfin de sortir, et que nous présenterons dans un prochain
numéro.
Cela dit, il est probable qu'à terme, sauf rupture
paradigmatique toujours possible, les différentes façons
de concevoir les robots, comme plus généralement l'IA,
convergeront au lieu de s'exclure compte tenu de l'importance déterminante
que prennent déjà et que continueront à prendre
les robots dans la société humaine.
L'avenir des robots selon
Brooks
Le deuxième contenu que l'on peut identifier
dans Flesh and Machines porte sur les perspectives de la
robotique selon Rodney Brooks. Celui-ci n'est pas atteint par le
doute face à ces technologies et à leurs usages. Il
leur prédit un avenir radieux, et d'abord dans le domaine
des applications susceptibles de trouver un marché, les applications
tueuses. Il en voit deux grandes catégories. Les premières
ne posent pas de problèmes philosophiques. Elles suscitent
seulement, selon nous, la question de savoir si elles seraient bien
opportunes, dans un monde où 4 à 5 milliards de personnes
vivent au dessous du seuil de pauvreté. Brooks n'a pas de
tels états d'âme. Les applications robotiques trouvent
et trouveront de plus en plus usage, nous dit-il, dans ce que nous
pourrions appeler les classes moyennes et supérieures de
la société américaine. Elles méritent
donc d'être développées. Nous avons droit à
la présentation du robot ménager, du robot tondeuse
à gazon, du robot chien de garde et autres auxiliaires de
la vie de la ménagère de moins de 50 ans ou du cadre
surmené. Ces robots se conjuguent avec l'Internet de sorte
qu'ils peuvent être mis en uvre d'un hémisphère
à l'autre. Cela dit, a-t-on besoin d'un robot pour tondre
sa pelouse - ce qui ne se fait pas sans mal à en croire les
descriptions de l'appareil que donne notre auteur ? Ne serait-il
pas plus sain de pousser soi-même une tondeuse mécanique
? Brooks répond à cela que l'on pouvait aussi se passer
d'un verrouillage automatique des portes dans une voiture, mais
que maintenant ce dispositif est devenu incontournable. Certes.
Mais il oublie de dire que l'avenir ne permet pas aujourd'hui d'envisager
la généralisation d'une voiture par personne à
l'ensemble du monde, sauf à faire exploser la planète.
Les exigences du développement durable imposeront peut-être
à renoncer à certains robots purement physiques, au
profit de services comme ceux du télé-enseignement,
dont le tiers-monde ressent beaucoup plus le besoin.
Mais il est d'autres applications, évoquées
dans le livre, qui sont beaucoup plus intéressantes.
Ce sont toutes celles visant à construire des prothèses,
dans le sens de ce que l'exposition récente à la Cité
des sciences et de l'industrie de la Villette appelait "L'homme
transformé". Dans cette perspective, Brooks va d'ailleurs
beaucoup plus loin que la seule réparation : il envisage
sereinement la greffe, sur le mode du cyborg, d'éléments
robotiques à la place des organes ou en relais du fonctionnement
des cerveaux. Nos lecteurs connaissent ces perspectives. Elles font
peur à beaucoup de moralistes. Que deviendra l'homme dans
tout cela (sans parler de l'animal) ? Pour nous, en conjugaison
avec l'ingénierie génétique, il s'agit à
terme d'une nouvelle forme d'évolution des espèces
vivantes, qui modifiera sans doute radicalement l'avenir de l'humanité
et du monde lui-même, mais qu'il n'y a pas de raison de refuser.
Rodney Brooks, pour ce qui le concerne, n'en a pas peur, au contraire.
Il attend manifestement ces changements avec la plus grande impatience.
Là encore, cependant, on pourrait lui reprocher de refermer
un peu trop vite la boucle évolutive sur l'homme tel qu'il
est aujourd'hui. La vraie vie artificielle évolutionnaire,
comme la vraie IA ou la vraie conscience artificielle, conjuguées
ou non avec ce qui restera des corps et des esprits des hommes,
devraient pourvoir se développer le plus librement possible,
out of control au sens propre du terme. Sans cela l'évolution
tournera en rond, en nous reconduisant au modèle à
peine amélioré du citoyen de la classe moyenne américaine
d'aujourd'hui.
L'homme est une machine
En fait, nous faisons là un mauvais procès
à Rodney Brooks, car il ne manque quand même pas d'audace
dans les considérations philosophiques qu'il nous propose
également. Celles-ci constituent le troisième livre
à l'intérieur du livre principal. Il cherche à
y préciser les statuts respectifs de l'homme et du robot,
c'est-à-dire de la machine. On trouve en fait plusieurs hommes
en Brooks, dont l'un est par la force des choses attaché
aux réalités du marché et des business plans,
puisque sa société en vit, et dont l'autre s'envole
beaucoup plus haut. Or nous devons saluer dans ce dernier, le Brooks
philosophe, un courage intellectuel certain, courage que nous retrouvons
chez beaucoup de scientifiques américains s'annonçant
résolument matérialistes dans un pays qui ne cesse
d'invoquer Dieu au secours de ses institutions, et dont beaucoup
d'Etats acceptent encore de voir enseigner le créationnisme.
Pour lui, il n'y a pas de différences, sinon
de degré, entre l'homme, l'animal et le robot tel qu'il le
conçoit, soit un Cog amélioré. Ces trois catégories
de représentants du monde vivant (ou du monde des machines,
ce qui est pareil) sont bâtis sur les mêmes principes
architecturaux (l'architecture de subsomption), fonctionnent et
s'enrichissent en contenus cognitifs de la même façon,
par interaction corporelle située avec le monde, et finalement
génèrent des représentations de celui-ci de
même nature, tant au plan rationnel qu'au plan des affects.
Les hommes contemporains refusent encore de l'admettre, mais il
s'agit d'une survivance tribale. On ne devrait donc pas faire de
distinctions tranchées entre hommes et machines, ni surtout
tirer de frontières définitives. Ils convergeront,
en s'enrichissant réciproquement. L'homme en tous cas, doit
dès maintenant apprendre à aimer les robots qu'il
crée. Ainsi, il contribuera à les hisser plus rapidement
dans l'échelle évolutive. On voit là que Rodney
Brooks, de façon très sympathique, refuse de voir
dans le robot un monstre froid et inhumain, sur le modèle
du Hal de l'Odyssée de l'espace, qui n'était en fait
qu'une projection des peurs d'un cinéaste ne connaissant
rien à la robotique.
Le livre pose néanmoins la question des questions,
que Rodney Brooks a repris dans un article que nous
avons cité dans un précédent numéro.
Si l'homme, l'animal et le robot sont de même essence, l'homme
pour sa part est-il capable de comprendre cette essence, c'est-à-dire
est-il capable, avec son cerveau et sa science encore limités,
de comprendre la spécificité de la vie. Rodney Brooks
s'étonne de voir que la vie artificielle, aussi performante
soit-elle, est encore incapable de simuler la vraie vie, celle qui
permet par exemple la réplication d'un ADN à travers
une enzyme, en introduisant des erreurs fécondes de réplication.
Il ne peut donc pas construire des entités artificielles
dotées des mêmes capacités. Quelque chose nous
échappe-t-il encore ? Rodney Brooks le pense mais il ne voit
pas de quoi il pourrait s'agir. Il faut continuer à chercher,
mais dans quelles directions ? Et avec quel espoir d'aboutir ? Notons
qu'il n'imagine pas que des intelligences artificielles délibérément
non humaines produites par une évolution artificielle vraiment
out of control puissent apporter des réponses à ces
questions.
Or, depuis que Rodney Brooks a écrit son livre, il se trouve
que d'autres scientifiques venant du monde de la biologie moléculaire
ou des nanotechnologies pensent pouvoir proposer des pistes de recherche,
en faisant appel à la mécanique quantique. C'est le
cas de Johnjoe McFadden, dont nous présentons par ailleurs
une interview
dans ce numéro. Ce pourrait être aussi celui d'Alain
Cardon, dans le domaine des systèmes purement informatiques
: on lira à ce propos les minutes
de la conférence qu'il a prononcée au Colloque
Biologie et conscience, le 27 avril dernier au CNAM à Paris.
Est-ce que ces hommes ne détiendraient-ils pas déjà
chacun, sans le savoir encore, un des morceau de la clef du monde
? Ne suffirait-il pas maintenant qu'ils se retrouvent et travaillent
ensemble, également avec des gens comme Rodney Brooks, pour
que cette clef apparaissent à tous ?