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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

14 Mars 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

Global Brain

"Global Brain", Howard Bloom



Howard Bloom
John Wiley and sons 2000


"Le principe de Lucifer 2 - Le cerveau global", Howard Bloom

Livre paru également en français sous le tire :
Le principe de Lucifer 2
Le cerveau global
Le jardin des livres (2003)

Howard BloomSpécialiste des comportements de masse, Howard Bloom est un des pères de la mémétique. Il est, entre autre, le fondateur du “Group Selection Squad", cercle académique visant à une radicale réévalution du néodarwinisme à l'intérieur de la communauté scientifique.
Touche à tout - il a été le conseiller image de Michael Jackson-, Bloom est notamment membre de la New York Academy of Sciences, de la National Association for the Advancement of Science, de l'American Psychological Society, de la "Human Behavior and Evolution Society", de l'"American Sociological Association and the Academy of Political Science".
Outre de très nombreux articles, il est aussi l'auteur de l'ouvrage "The Lucifer principle", examiné dans une chronique précédente.

Pour en savoir plus
Sur The Lucifer principle : http://www.bookworld.com/lucifer/about.html
Sur Howard Bloom : http://www.bookworld.com/lucifer/author.html ;
voir aussi : http://www.howardbloom.net/bloombio.htm
et Howard Bloom Net :http://howardbloom.net/
Le paléopsychology project fondé par Howard Bloom : http://www.paleopsych.org/
Articles divers de l'auteur (attention vertige!) : http://www.heise.de/tp/english/special/glob/

Contact : howlbloom@aol.com

Le dernier livre d'Howard Bloom, Global Brain, reprend et développe considérablement les hypothèses indiscutablement innovantes au coeur de The Lucifer Principle (Titre français : "Le principe de Lucifer", paru au Jardin des Livres). Nous disons qu'il s'agit d'hypothèses innovantes, non pas parce qu'elles sont présentées là pour la première fois, mais parce que Bloom, avec un génie particulier de synthèse et de pédagogie, leur donne une forme qui ne peut passer inaperçue, et qui constitue indéniablement un événement dans l'histoire déjà longue de la description des systèmes complexes évolutifs.

Présentation

Rappelons le point de départ de l'auteur, déjà amplement argumenté dans The Lucifer Principle. C'est une erreur méthodologique, selon lui, de centrer l'étude de l'évolutionnisme darwinien (qu'il ne remet pas en cause) sur la compétition sélective entre individus (individual selection). Celle-ci est sans doute la plus visible aux individus que nous sommes, mais elle cache le mécanisme essentiel, qui est la compétition entre groupes (group selection). Bloom ne conteste pas a priori que les individus (au sein d'une espèce) ou, comme l'avait montré Dawkins, leurs gènes, puissent être considérés comme des unités réplicatives et mutantes soumises à évolution sur le mode hasard/sélection. Mais il veut montrer que si on se limite aux individus, on se trouve vite à court d'explications pour comprendre ce qui façonne et fait évoluer ceux-ci. D'où viennent, ainsi, les différences de caractères, les "prédispositions" qui se remarquent abondamment entre les hommes et fondent leur diversité?

La sélection de groupe

Si au contraire, on considère que l'unité réplicative et mutante est principalement ou premièrement le groupe, on ouvre un champ d'observation scientifique considérable, non seulement sur la façon dont le groupe en tant qu'entité évolue dans le cadre de la sélection darwinienne, mais comment ce faisant ce même groupe utilise et façonne l'individu. On sait depuis longtemps que l'individu n'est rien sans le groupe - et réciproquement. La lutte du groupe pour sa survie impose donc des contraintes extrêmes à l'individu, qui sont loin d'être évidentes, et qu'il faut connaître(1).

La science et la morale occidentale prennent le point de vue de l'individu pour décrire le monde, ce qui est légitime mais risque de les laisser désarmés quand il s'agira de proposer des actions efficaces, visant à assurer la survie évolutive tant de l'individu que du groupe. On en a des exemples tous les jours. Il ne sert à rien par exemple d'étudier des remèdes organisationnels (la science) ou de faire appel à la bonne volonté des acteurs (la morale) quand on est confronté à des phénomènes comme la violence scolaire, si on n'a pas vu pourquoi les contraintes évolutives du groupe ont rendu quasi obligatoire cette violence. Pour agir il faut alors remonter aux sources qui entrelacent inextricablement ce que l'on appelle le bien et ce que l'on appelle le mal (Lucifer) dans les modes évolutifs des entités.

On dira que ce n'est pas la première fois que les sociologues ou éthologues cherchent à comprendre ce qui conditionne les individus dans le cadre de leurs activités collectives. La sociobiologie a montré avec de nombreux bons arguments le rôle des réflexes de survie très anciens, inscrits dans les gènes, et continuant à s'exercer. Au plan culturel, l'histoire des civilisations et des idées a montré la transmission de représentations collectives très fortes, dont les implications ne sont pas toujours conscientes aux individus, ce qui suppose pour les mettre en évidence des explorations de l'inconscient toujours difficiles. Mais il manquait à ces travaux le fil conducteur que nous fournit Howard Bloom.

La mise en place de réseaux

En effet, la deuxième contribution essentielle de celui-ci est de replacer cette évolution darwinienne des individus et des groupes dans un mécanisme générateur fondamental, qui selon lui dépasse largement l'histoire de la vie, puisqu'il le rattache à la logique même de l'histoire de l'univers : la tendance des unités élémentaires à se regrouper, se mutualiser, créer le cas échéant des symbioses ou des intégrons, le tout pour mettre en place des chaînes de relations de plus en plus étendues, au plan géographique comme au plan de la complexité. C'est le développement des colonies (stromatolites) et réseaux immenses de molécules prébiotiques puis de cyanobactéries ou archéobactéries qui a rendu le phénomène visible aux yeux des scientifiques. Mais selon Howard Bloom, ce phénomène n'a pas commencé là puisqu'il le fait remonter au Big Bang, ou plutôt à l'émergence de la matière élémentaire à partir des fluctuations de l'énergie du vide.

En d'autres termes, l'évolution, et plus particulièrement l'évolution de la vie, au sein de laquelle s'exerce la compétition darwinienne, tend à créer des réseaux, des webs, comme on dit maintenant. Les plus spectaculaires sont sans doute, bien qu'ils soient encore fort mal connus, les webs bactériens, auxquels on peut rattacher les webs viraux (voire bientôt, ceux des prions ?). Howard Bloom décrit les nombreuses façons permettant aux organismes précellulaires ou aux cellules eucaryotes (sans noyau) d'échanger et de modifier leurs ADN ou pré-ADN (molécules d'adénosine triphosphate ATP). Les canaux de diffusion terrestres, comme les courants océaniques et aériens, ainsi que les êtres qu'ils transportent, ont été et demeurent les vecteurs permettant à ces webs de s'étendre. L'auteur cite particulièrement à cet égard les travaux du microbiologiste Israélien Eshel Ben Jacob(2).

L'univers en cours d'élaboration sur Terre depuis 4.5 milliards d'années est donc décrit par Bloom comme un système unique aux composants interconnectés, à l'œuvre depuis le Big Bang, et dont les sociétés humaines, comme les dernières productions de celles-ci, les réseaux électroniques, ne sont qu'un avatar parmi de nombreux autres. Sur ce point, l'auteur a raison de rappeler aux utilisateurs de l'Internet que ce dernier, malgré sa croissance exponentielle, n'est pas essentiellement original et ne peut pas être compris utilement si on ne le replace pas dans l'évolution du système global. Ce système, il lui donne plusieurs noms : intelligence collective, cerveau global, système adaptatif complexe A priori, ce dernier terme paraît préférable. Evidemment, comme dans toute approche systémique, un système global peut être décomposé en sous-systèmes à l'infini. Il ne faut donc pas chercher les frontières d'un système donné dans l'univers en soi, mais dans le discours de celui qui emploie le concept. Bloom utilise aussi parfois le terme de "machine à apprendre" (learning machine), c'est-à-dire de système se complexifiant en contact de l'environnement, selon les modèles bien connus des chercheurs en intelligence artificielle adaptative. Nous ne ferons pas ici de différence entre toutes ces expressions. Mais remarquons qu'elles ne laissent pas place aux systèmes dits "conscients", qu'ils soient animaux ou humains, et du même coup au rôle éventuel de la conscience dans l'évolution. Nous y reviendrons.

Nous avons dit que Howard Bloom ne nie évidemment pas le rôle essentiel des gènes dans la construction du système évolutif global et de ses sous-systèmes en compétition interne les uns avec les autres. Il n'aime pas, par contre, le concept de "gène égoïste" car pour lui, l'avenir du gène se situe plus dans la constitution d'alliances au sein des génomes que dans des luttes solitaires d'ailleurs inimaginables. Mais, comme il fallait s'y attendre, car Howard Bloom est un des pères de la mémétique étendue, il insiste sur le rôle des mèmes dans l'évolution des groupes, à travers les usages qu'en font les individus membres de ces groupes dans le cadre de leurs évolutions culturelles. Pour lui, et on le suivra bien volontiers là, les mèmes sont tout autant comportementaux que langagiers. Ils sont tout autant également inconscients que conscients, beaucoup plus d'ailleurs inconscients que conscients. Il donne d'innombrables exemples montrant comment, y compris chez les animaux les plus anciens dans l'histoire évolutive, les mèmes ont contribué à l'évolution des espèces et plus généralement à la diffusion d'une intelligence globale dans l'univers(3).

Une fois admis que, pour comprendre les individus il faut comprendre les groupes, nous devons examiner ce que Howard Bloom propose à cette fin. Là encore, bien que certains verront là des banalités, l'inventaire des 5 mécanismes évolutifs principaux structurant l'évolution des groupes est très éclairant. Nous ne chicanerons pas l'auteur sur ce nombre de 5 ni sur la définition exacte de ces mécanismes. Bornons-nous ici à les rappeler.

Les 5 grands mécanismes évolutifs

Howard Bloom nous dit qu'il les a identifiés après plusieurs décennies consacrées à étudier non seulement les sources scientifiques, mais aussi la vie en société (il fut notamment, comme on le sait, un agent de plusieurs vedettes du show business, dont Michael Jackson). Ce qui lui a donné ce profil d'aventurier intellectuel, rare dans les milieux académiques. Ces facteurs, tels qu'il les nomme, sont :

les gardiens de la conformité (conformity enforcers)
les générateur de diversité (diversity generators)
les juges internes (inner-judges)
les réorienteurs de ressources (resource shifters)
les compétitions entre groupes (intergroup tournaments)

Il faut noter que, selon l'auteur, ces 5 grands mécanismes agissent généralement en même temps, ou dans des intervalles de temps courts. Ainsi un groupe peut encourager à la fois le respect de normes strictes d'appartenance, et les déviances créatives de quelques artistes ou inventeurs.

Mais le plus important est de se rendre compte que ces 5 mécanismes sont universels. L'apport le plus original du livre se trouve là.
Il s'agit d'un long voyage, richement documenté, à travers l'histoire de la biologie et, dans les derniers chapitres, à travers l'histoire de l'antiquité grecque (étant entendu que le précédent livre avait donné d'autres exemples tirés de l'histoire contemporaine). La mise en évidence de ces mécanismes est indispensable, puisqu'ils continuent à nous conditionner, aussi bien comme individus que comme parties d'un ou plusieurs groupes, aussi libres de tous déterminismes matériels que nous puissions nous croire si nous sommes des individualistes impénitents.

Dans toute évolution d'agents en interconnexion symbiotique compétitive (compétitive, car il s'agit quand même de savoir qui survivra à terme), les gardiens de la conformité veillent à ce que les agents en coopération respectent des règles communes permettant au groupe de garder son unité et sa cohérence à travers les changements qu'il doit affronter. Cette fonction est nécessaire, mais elle ne doit pas devenir exclusive. Un excès de conformité stérilisera les capacités d'invention indispensable à une adaptation suffisamment flexible.

Les générateurs de diversité doivent donc jouer, vis-à-vis des précédents, un rôle antagoniste. Ils favoriseront les processus et les individus créatifs, voire anarchistes. Mais à son tour un excès d'esprit libertaire peut entraîner l'explosion du groupe.

Ceci est assez évident. Encore faut-il montrer comment de tels facteurs sont intervenus ou interviennent, que ce soit sur la membrane d'une cellule ou lors des guerres du Péloponnèse. Howard Bloom s'en acquitte à merveille. Un tiers du livre est constitué de la citation des sources, dont il semble bien que notre auteur ait pris une connaissance plus que suffisante.

Les 3 mécanismes suivants méritent des explications. Par le terme de "juges internes", Howard Bloom décrit les divers processus permettant à un organisme de garder son homogénéité, son homéostasie, pourrait-on dire, à travers les aléas de l'évolution. Il peut s'agir de sécrétions endocrines sanctionnant un succès ou un échec, comme de ce que l'on appelle la "voix de la conscience" chez un humain, ou la "vox populi" dans un groupe. Ces juges, là encore, sont ambivalents. Ils peuvent aussi bien encourager l'entité en la renforçant que la condamner et la forcer à dépérir (l'apoptose dans la vie cellulaire, à laquelle peut correspondre la maladie et la mort dans le cas des humains). Ces divers mécanismes, comme les autres, sont des acquis de l'évolution. Ils se sont implantés génétiquement et/ou culturellement parce que, grosso modo, ils favorisaient la construction du système intelligent global .

Les réorienteurs de ressources sont les différents canaux internes ou externes, apportant aux cellules, individus et groupes les nutriments matériels ou psychologiques indispensables à leur survie. Ils jouent de façon impitoyable, selon Howard Bloom, au bénéfice de ceux qui s'adaptent bien et rencontrent donc le succès, et au détriment de ceux qui ne s'adaptent pas, notamment en ne trouvant pas de rôle utile à jouer au profit de l'ensemble. Ce sont eux qui concrétisent la sélection darwinienne par élimination des plus faibles si mal acceptée par la morale sociale occidentale. Howard Bloom cite plusieurs fois une phrase de l'évangile généralement peu connue: "Ceux qui ont auront davantage, et ceux qui ont moins auront encore moins". Lorsqu'une cellule nerveuse, par exemple, ne trouve pas emploi dans le cours du développement du nourrisson, les vivres lui sont coupées, au profit des neurones constamment excités par des stimulants externes. Elle meurt donc. On retrouve le mécanisme de l'apoptose.

Nous passerons très vite sur la 5e série de mécanismes, les compétitions entre solutions ou agents, au cours desquelles les solutions les moins adaptées disparaissent. Ces compétitions n'appliquent pas de règles précises. Leur résultat se borne à sanctionner - sans aucune préoccupation de valeur bien entendu - les solutions qui sur le moment sont les plus compétitives. Ils ont cependant dans l'ensemble un effet utile d'élagage pour éviter que le système global ne s'effondre sous le poids de solutions multiples contradictoires.

Un autre point important, sur lequel Howard Bloom insiste à juste titre, est que ces divers mécanismes évolutifs entraînent la conséquence que les systèmes et réseaux en résultant sont intelligents, au sens propre du terme ; en d'autres termes, ils sont capables de résoudre des problèmes de type logique ou mathématique, de façon évidemment inconsciente. L'auteur donne une quantité considérable d'exemples pour justifier cette affirmation. Ces exemples sont généralement connus des éthologistes, comme celui des mésanges anglaises perceuses de bouchons de bouteilles de lait, ou des insectes sociaux, abeilles ou fourmis, communiquant dans la recherche de nourriture. D'autres sont plus inattendus. Citons par exemple le fait que des communautés d'insectes ou d'animaux sont capables de résoudre des problèmes logiques du type de ceux que l'on pose dans les tests de Quotient Intellectuel. Il ne faut plus s'étonner alors si les communautés de neurones cérébraux des humains à qui on propose de tels tests soient également capables de les résoudre.

Discussion

Le modèle évolutif proposé par Howard Bloom est-il pertinent, c'est-à-dire acceptable scientifiquement? Quels enseignements ou applications pourrons-nous en tirer?

Nous n'avons pas de raisons particulières de remettre en cause ce modèle, ou plutôt l'hypothèse du Global Brain, reprise et explicitée dans ce livre par Howard Bloom. Certes il s'agit plus d'un paradigme général que d'une loi démontrable dans tous ses détails. Mais jusqu'à présent, bien qu'apparu récemment dans l'univers conceptuel de la science occidental, il s'est révélé compatible avec toutes les observations relatives à l'évolution, au moins dans le domaine du vivant. Il intègre les acquis du darwinisme, notamment au plan génétique, et ceux de la science de la communication et des réseaux. Il permet d'introduire tous les développements actuels de la mémétique ou de l'intelligence artificielle évolutionnaire. Certes Howard Bloom l'a illustré par de nombreux développements dont on pourra contester la pertinence de détail. Il se trouvera ainsi sûrement des Hellénistes pour trouver superficielle l'interprétation de l'histoire de la Grèce Antique qu'il nous propose, et le rôle qu'y jouent les facteurs évolutifs des groupes tels qu'il les a identifiés. Plus généralement, comme notre auteur travaille manifestement très vite et en ratissant large, il a dû faire ou répercuter beaucoup d'erreurs de détail. On peut s'amuser à les relever. Mais celles-ci ne nous donnent pas d'arguments forts pour remettre en cause l'hypothèse d'ensemble selon laquelle un système global adaptatif est en train de se construire au sein de l'univers terrestre, et dont les hommes, avec les virus, microbes et autres organismes, ne sont que des agents parmi d'autres.

C'est sur le plan général que nous aurions aimé voir Howard Bloom montrer un peu plus de recul ou de relativisme dans ses affirmations. Il nous a expliqué que d'innombrables facteurs interviennent et se conjuguent pour la construction de ce système global, dont la plupart sont inconscients aux individus que nous sommes. Il a en particulier repris l'hypothèse clef de la mémétique, selon laquelle les mèmes sont des facteurs évolutifs interindividuels, dont la compétition darwinienne permanente façonne l'environnement culturel de toutes les espèces vivantes, y compris l'espèce humaine. Or il semble oublier que ses livres et ses propos ne sont dans cette optique pas autre chose que des mèmes sans doute particulièrement adaptés aux exigences de l'époque, vu leur succès, mais qu'en aucun cas ils ne peuvent prétendre décrire l'univers en soi. Qu'un scientifique adepte du réalisme nous affirme que l'univers est comme ceci et pas autrement, on peut le lui pardonner, mais on est en droit d'attendre d'un méméticien plus de prudence relativiste.  

Autrement dit, Howard Bloom ne nous incite pas, comme il aurait du le faire, à mettre en doute ou nuancer ses thèses. Peut-être, s'il l'avait fait, son succès d'édition aurait été moindre, mais la rigueur de sa démarche en aurait été augmentée. Nous sommes en face d'un auteur qui veut nous persuader que nous sommes déterminés par une foule de facteurs qu'il énumère dans le détail, facteurs dont les plus importants sont les mèmes que nous recevons du milieu, modifions et remettons en circulation. Ces mèmes, nous répète-t-il à plusieurs occasions, nous donnent de l'univers une image qui s'apparente à une hallucination collective (notons en passant qu'il rejoint là une vue bouddhiste de l'univers). Pour d'éventuels observateurs non-humains, l'univers apparaîtrait tout différent. Qui nous dit alors que les facteurs proposés par Howard Bloom pour mieux comprendre les individus et les groupes sont les bons ? Qui nous dit qu'il n'en existerait d'autres qu'il n'a pas vus ? De ce fait, qui nous dit que les choix "humanistes" vers lesquels il voudrait que manifestement s'oriente l'évolution du système global seront les bons ? Son "humanisme", l'idée qu'il se fait du progrès, aussi sympathiques soient-ils, risquent de ressembler très vite au messianisme de George W. Bush Jr., auquel nous sommes conviés à nous rallier sans discussion. Il nous met en garde contre les fondamentalistes religieux ou laïcs qui nous menacent, d'accord( 4 ). Mais qui suivra ces mises en garde certainement très honorables, sinon ceux déjà conditionnés par une pensée dite occidentale -c'est-à-dire par un ensemble de mèmes solidement articulés, mais qui sont encore assez peu partagées?

Sur tout ceci, nous aurions aimé trouver chez notre auteur moins d'assurance et plus de recul à l'égard de ses propres hypothèses. Le monde n'est sans doute pas totalement comme il le décrit. C'est lui qui nous affirme qu'il est ainsi. Si nous acceptons ses affirmations - ce que nous sommes tout à fait décidés à faire, pour notre part - c'est parce que nous sommes contaminés par les mèmes évolutionnistes émanant d'une certaine fraction de l'humanité, et non parce que le monde est comme cela et que nous n'avons pas le choix d'autres descriptions.

Plus généralement, ce qui est gênant dans la définition globale du monde que nous donne Howard Bloom est qu'elle mêle le volontarisme appuyé par l'idée sous-jacente de progrès et l'espèce de fatalisme découlant d'une conception darwinienne de l'évolution.. Si le monde est globalement un système adaptatif complexe, tout ce qui lui arrive, y compris d'éventuelles dégradations massives de complexité, devra être présenté comme des façons de s'adapter, ni bonnes ni mauvaises en soi. C'est d'ailleurs ce qui ressort du darwinisme classique, l' "idée dangereuse" de Darwin selon Daniel Dennett. L'évolution ne vise pas une finalité a priori. Elle n'est ni prédictible ni plus ou moins bonne ou mauvaise. Elle est ce qu'elle se révèle être. Ainsi, si les réseaux de bactéries et virus l'emportaient sur les hommes dans la compétition pour le câblage d'ensemble du système global, comme on peut le craindre suite aux prédictions d'Howard Bloom, ce serait un choix évolutif montrant simplement que la solution "humanité" n'était pas la bonne, et que la solution "bactéries" était meilleure.

Ceci, nous pouvons le comprendre. Les matérialistes évolutionnistes l'ont même, sans plaisir particulier mais depuis longtemps, admis(5).

Or il ne semble pas qu'Howard Bloom souhaiterait que le lecteur retienne une telle conclusion de son livre. Il ne prêche pas la passivité vis-à- vis de l'évolution, mais au contraire un activisme mobilisateur, au profit d'un cerveau ou organisme collectif dont les humains seront des nœuds de réseaux particulièrement dynamiques, prolongés si possible d'ailleurs par des automates dont il propose une version possible : celle des nanomachines intelligentes envisagées notamment par Eshel Ben Jacob.

Il nous invite donc à prendre position contre les solutions autoritaires autocratiques sur le mode de la ville de Sparte (représentées aujourd'hui par les fondamentalismes religieux ou politiques) et pour les sociétés ouvertes sur le mode de l'Athènes de Périclès. Vers la fin du livre, il se fait quasiment prophétique. Nous ne demandons pas mieux que de le suivre dans cette perspective, étant des hommes de culture scientifique occidentale. Mais au regard de quoi pourrons-nous dire que ce choix est le meilleur, et qu'il devrait être légitimement imposé à d'autres hommes et à d'autres créatures, à commencer par les bactéries et virus ?(6).

C'est là qu'il conviendrait sans doute de réintroduire le concept d'intelligence consciente, et plus généralement d'entités, individus ou groupes, conscients. Etre conscient, dans cette optique, signifiera se représenter soi-même dans son passé et son futur (on pourra reprendre les définitions de Damasio et Edelman relatives à la conscience) et devenir le siège de mèmes culturels bien spécifiques, passés au crible de la pensée scientifique occidentale, ayant des capacités de mobilisation plus grandes que les mèmes inconscients du monde biologique ordinaire.

Bref, nous aurions aimé que dans ce livre, Howard Bloom nous introduise plus explicitement qu'il ne le fait aux concepts de conscience et de science consciente d'elle-même, généralement associés lorsqu'on considère les évolutions technologiques de l'homo scientificus. Pour se donner des raisons d'agir plutôt que laisser jouer les déterminismes darwiniens généralement inconscients, il faudrait héberger des mèmes qui s'auto-persuaderaient qu'ils expriment des choix évolutifs préférables à d'autres. Mais alors d'où viendraient et où iraient ces mèmes ? Ceci nous conduira inévitablement à poser à nouveau le problème de la conscience, renouvellé par l'approche évolutionniste et mémétique. Qu'est-ce qui a émergé d'original sous ce nom au cours des derniers millions d'années de l'évolution ? S'agit-il d'une illusion propre à certaines entités, dont la prise en considération serait plus nuisible qu'utile ? Sinon, comment optimiser de l'intérieur le fonctionnement des systèmes conscients. Un même conscient de l'être est-il différent, et en quoi, d'un même fonctionnant sur le mode inconscient ?

Nous pensons que l'évolutionnisme en général, la mémétique en particulier, nous obligent de plus en plus vivement à poser de telles questions, non abordées par Global Brain, mais sans doute reprises par d'autres associés du Global Brain Research Group. En tous cas, ceci ne peut que nous persuader de l'urgence et de l'intérêt de travaux sur la conscience artificielle, qui aideront certainement à mettre un peu de clarté et de réalisme dans le domaine des systèmes conscients, trop souvent rendu confus par des présupposés spiritualistes et finalistes.


1) Disons en passant que la distinction entre sélectionnisme individuel et sélectionnisme de groupe ne nous paraît pas reposer sur une base théorique solide. Il s'agit plutôt d'un choix méthodologique. Elle n'a de sens en effet qu'en fonction de l'échelle à laquelle on se place. Chaque entité est un groupe pour les composants situés au-dessous de lui dans l'échelle de la complexité. (par exemple, un gène est un groupe pour les molécules qui le constituent, et un organisme animal ou humain est un individu pour les groupes sociaux auxquels il s'intègre). En réalité, distinguer entre sélectionnisme individuel et sélectionnisme de groupe n'a d'intérêt que pour tuer le mythe de l'individu égoïste, et plus particulièrement du gène égoïste. Faut-il d'ailleurs le tuer à tout prix? Dawkins lui-même a reconnu que les gènes étaient plus souvent coopératifs qu'égoïstes (voir notamment Les mystères de l'arc en ciel, Bayard 2000). Par ailleurs, d'autres auteurs se trouvent très bien du concept d'égoïsme darwinien, étendu à tous les composants de l'organisme, notamment les cellules, dont ils font le moteur de l'onto-phylogénèse (cf note de lecture du livre "Ni Dieu, ni Gène", de Kupiec et Sonigo) Remonter d'où l'on vient
2) Eshel ben Jacob  
http://www.geocities.com/horuscope/EshelBen-Jacob.html  Remonter d'où l'on vient
3) Nous pourrions ajouter que les mèmes de familles voisines se regroupent en ensembles organiques plus ou moins contraignants, pouvant atteindre des tailles considérables. On rangera volontiers les constructions de la science dans cette catégorie. Remonter d'où l'on vient
4) Remarquons que le livre avait, bien avant le 11 septembre 2001, prévu le phénomène Ben Laden.  Remonter d'où l'on vient
5) Généralement inspirés par une religiosité non avouée, de nombreux scientifiques ont voulu démontrer que l'évolution était capable de faire des choix volontarstes contredisant le principe de l'évolution au hasard. Nous examinerons prochainement dans cette revue une tentative récente dans le même sens, faisant appel à la mécanique quantique (eh oui, encore elle !) : Quantum Evolution, the new science of life, de Johnjoe Mcfadden, W.W. Norton 2000. L'auteur, britannique, est biologiste moléculaire. Remonter d'où l'on vient
6) Concernant l'état actuel de la lutte contre les virus, on pourra lire un article de La Recherche, n° 351 de mars 2002 : Vaincre les virus. Remonter d'où l'on vient

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