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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

21 octobre 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast

Exploring consciousness

Couverture de  "Exploring Consciousness", de Rita Carter

Exploring consciousness

Rita Carter

University of California Press 2002
320 pages



Rita CarterRita Carter est un écrivain scientifique, qui s'intéresse notamment aux questions médicales. Elle écrit dans divers journaux dont l'Independent, le New Scientist, le Daily Mail et le Telegraph. Elle a reçu deux fois le prix de l'Association des journalistes médicaux (USA).

Son ouvrage précédent, "Mapping the Mind", constitue un guide illustré du cerveau. Elle y présente les derniers développements de l'imagerie cérébrale illustrant le fonctionnement de cet organe. Selon elle, ces techniques peuvent révéler les pensées, les contenus de mémoire et même les humeurs. Les comportements et la culture humaine sont définis par l'architecture du cerveau  Les caractères individuels reflètent les spécificités de cette architecture. De là on peut, dit l'auteur, faire apparaître les mécanismes biologiques qui créent les pensées et les émotions, y compris le libre-arbitre.

Pour en savoir plus
Voir notre article "Retour sur les bases neurologiques de la conscience", et la bibliographie associée dans notre précédent numéro http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2002/36/conscience.htm
On citera aussi, sur le thème de l'esprit et des représentations, l'ouvrage qui vient de sortir de Marc Jeannerod: La nature de l'esprit, Odile Jacob 2002
Voir également notre recension de L'homme de vérité, de J.P. Changeux

Les études et les ouvrages relatifs à la conscience se multiplient depuis une dizaine d'années. On en aurait recensé 30.000 à ce jour. Pour la recherche civile et militaire américaine, il s'agit d'un domaine stratégique qui a bénéficié de crédits et de recrutements importants. Les progrès de l'imagerie médicale, illustrés par l'ouvrage précité Mapping the Mind, combinés avec la multiplication des examens cliniques, ont considérablement précisé les localisations et les modes de fonctionnement des fonctions cérébrales. Le cerveau en tant que machine vue de l'extérieur, est encore loin d'être analysé, même grossièrement. On est un peu dans la situation d'un conducteur qui a ouvert le capot de sa voiture et observé le moteur tourner au ralenti. C'est un progrès, par rapport au temps où les gens cherchaient en vain le cheval qui faisait avancer les premières automobiles. Mais beaucoup reste encore à observer par l'imagerie, notamment dans les profondeurs de la matière cérébrale, pas toujours accessibles.

En revanche, pour les non-spécialistes, la compréhension du fonctionnement du moteur vu de l'intérieur n'a guère avancé. Le "hard problem", selon le terme anglais, concernant le Je et la façon dont le Je interfère avec le fonctionnement global du cerveau et de l'organisme, reste encore à découvrir. Ceci donne argument à tous les spiritualistes, jamais découragés, pour continuer d'affirmer que l'esprit n'est pas une émergence de la matière.

En fait, quand on lit attentivement les derniers compte-rendus d'expériences, les dernières publications, il apparaît au contraire que la conscience vue de l'intérieur (vue du Moi qui écrit cet article à l'ordinateur) peut commencer à coïncider avec les descriptions externes de la machine en fonctionnement. Il n'y a pas encore recouvrement parfait, car en ce cas, le hard problem disparaîtrait et sans doute aussi tous les problèmes de la science traditionnelle, qui naissent d'une séparation forte entre l'observé et l'observateur. Mais bien des choses s'éclaircissent. D'une façon encore largement intuitive mais qui devrait très vite pourvoir être simulée sur des systèmes d'intelligence artificielle, la nature et le rôle spécifique du Je se précisent. Nous y reviendrons dans la seconde partie de cet article. Voyons pour commencer ce que nous en dit Rita Carter.

Un très bon résumé de 100 années de recherches et de réflexions philosophiques

L'ouvrage n'est pas de la plume d'un véritable neurologue, mais il est si richement documenté, l'auteur a si activement réfléchi à la mise en forme des connaissances, et bien au-delà, aux conclusions susceptibles d'en être tirées, que nous nous trouvons presque en face d'un ouvrage présentant le même caractère de "sérieux" que celui d'un universitaire titré, tel le dernier livre de Jean-Pierre Changeux, l'Homme de vérité, précédemment présenté ici. Les puristes ne feront que quelques réserves, mais sans doute auront-ils tort, dans la perspective de l'ouverture qui doit caractériser toute synthèse philosophique. L'auteur, vers la fin de l'ouvrage, décrit longuement les techniques de rêve dirigé (la possibilité pour un rêveur, sans se réveiller, d'orienter son rêve dans tel ou tel sens…J'avoue n'en avoir jamais entendu parler avant cela) et les expériences de conscience altérée, notamment par la méditation transcendantale, dont elle dit avoir expérimenté elle-même les états. Non pas que ceci n'existe pas, sous l'influence de divers stimulus, mais de là à en faire une ouverture vers l'esprit universel, la télépathie et autres techniques spiritualistes, il y a un grand pas, que Rita Carter ne franchit finalement pas. Mais son incursion suffirait, en France, à la déconsidérer. Aux Etats-Unis, on est plus tolérant.

Quelques mots concernant la conception de l'ouvrage, sur papier glacé, richement illustré et comportant de nombreux encarts empruntés à des scientifiques et philosophes ayant récemment abordé le sujet. De nombreuses citations élargissent le discours mais peuvent aussi faire perdre le fil d'un sujet déjà difficile. Par ailleurs, le plan suivi n'apparaît ni évident ni cohérent. Il donne parfois l'impression de retours en arrière inutiles. Enfin, les hypothèses personnelles de l'auteur, ses comparaisons utiles mais approximatives (la trop longue description d'un engin volant empli de zombis censés simuler le cerveau), l'abus d'expériences de pensée hasardeuses, certaines simplifications, irriteront les puristes. Mais le public généraliste s'en trouvera bien et nous ne pourrions que conseiller une traduction de l'ouvrage en français.

Ceci dit, le livre reflète bien l'état des connaissances et des débats actuels relatifs à la conscience, à la date où il fut rédigé, qui n'a pas permis par exemple de mentionner les hypothèses de JohnJoe McFadden citées dans nos précédents numéros. On en conclut d'une façon générale que le cerveau humain, résultat d'une évolution spécifique à l'homme incluant notamment un usage extensif du langage et de la vie en société, fonctionne en combinant et en rassemblant selon les circonstances de nombreux fragments de cognition résultant du travail séparé des sens et du recueil d'informations corporelles endogènes. Tout ceci donne l'homme, personnalité complexe adaptative, aux possibilités quasiment illimitées de construction de représentations de plus en plus abstraites.- quand tout se passe bien. Mais tout ceci est aussi extrêmement fragile et susceptible d'erreurs temporaires ou durables. Le livre insiste - c'est toujours amusant pour le lecteur - sur les différentes illusions pouvant résulter d'une mauvaise interprétation par le cerveau de messages sensoriels un peu alambiqués.

Une autre des conclusions du livre, exploitant les expériences déjà fameuses de Libet est que, dans ce fonctionnement, la conscience est toujours en retard d'environ 200 millisecondes sur l'apparition de l'impulsion nerveuse commandant le mouvement dit volontaire. En bonne logique, dans nos conceptions actuelles du temps et de l'espace à échelle macroscopique, cela voudrait dire que le comportement, même dans les cas où il est ressenti comme volontaire, est déterminé. Il est déterminé par des systèmes et des messages sous-jacents complexes, si bien que l'émergence du comportement dit volontaire n'est pas le résultat d'une chaîne de causalité linaire. Mais il reste déterminé. A quoi sert alors la conscience ? L'homme pourrait-il s'en passer.

Pour les uns, la réponse est affirmative. Un automate doté des mêmes capacités neurologiques et physiologiques serait aussi efficace. Pour d'autres, la conscience conserve un rôle essentiel, celui par exemple de corriger presque en temps réel un comportement adaptatif, pour tenir compte de modifications extrêmement rapides de l'environnement. Mais là encore, un système automatique pourrait le faire aussi bien. Rita Carter se montre fermement convaincue du fait que si la conscience, ou impression subjective de conscience, était apparue et s'était fortifiée pendant plusieurs millions d'années d'évolution - sans compter les états précurseurs certainement présents chez les animaux, nous dit-elle - c'est qu'elle sert à quelque chose d'essentiel. Mais il ne nous a pas semblé qu'elle précisait exactement à quoi, et comment la conscience s'y prenait pour se rendre indispensable.

Ces hésitations n'ont rien d'étonnant, puisqu'elles reflètent fidèlement l'état de l'art. Des espoirs avaient été mis du côte de la mécanique quantique, mais, comme le dit un des auteurs cités, on ne voit pas l'utilité d'expliquer quelque chose de mystérieux par quelque chose qui l'est encore plus (ceci sous réserve des hypothèses de McFadden précitées, que rien il est vrai n'est venu justifier, à notre connaissance). On cherche encore l'Einstein qui résoudra le Hard problem.

Faut-il rejeter pour autant les approches théoriques de la physique fondamentale, tels que résumées par exemple dans les livres étudiés par nous du physicien Lee Smolin, concernant l'évolution des univers ou la gravité quantique ? Pourquoi ne pas rapprocher ces hypothèses de ce que pourrait être la simulation de la conscience réflexive et du libre-arbitre sur des modèles d'Intelligence Artificielle évolutionnaire ? Rita Carter ne connaît manifestement pas bien ces perspectives fondamentales, ce qui fait tourner court ses réflexions et propositions finales.

Nous allons donc nous substituer à elle dans la seconde partie de cet article, en présentant, non pas des solutions (n'étant pas l'Einstein de la conscience tant attendu de tous ) mais des pistes qui pourraient selon nous être utilement explorées afin d'élargir à des disciplines autres que les neurosciences la voie très bien présentée dans l'ouvrage de Rita Carter.

Pistes possibles pour résoudre le Hard problem

Rappelons que ce qui suit n'a plus grand chose à voir avec le travail de Rita Carter. Nous espérons cependant que ces paragraphes compléteront utilement les commentaires que nous avons pu faire concernant Exploring Consciousness.

De la lecture de Rita Carter comme des ouvrages récents consacrés à la conscience, on doit retenir l'idée que l'individu, animal ou humain, est un intégrateur - cette idée n'a d'ailleurs rien d'original. Il intègre en les pondérant (tel un réseau neuronal) les informations venues de l'intérieur comme de l'extérieur, et parmi celles-ci, celles émises par ses congénères dans le groupe auquel il appartient. Cette intégration produit une "émission" en sortie, qui est son comportement global objectif. En simplifiant, on dira que l'organe intégrateur central est le cerveau. Dans cette activité d'intégration, le cerveau n'a pas besoin pour fonctionner efficacement d'une image de lui-même en train de réaliser le travail - pas plus qu'un réseau neuronal n'a besoin de se représenter lui-même au cours de son activité. Par ailleurs, le travail d'intégration est le résultat, et non la cause des évènements extérieurs, traduits par des entrées d'information, qui font l'objet d'une intégration réalisée par l'individu grâce à son cerveau. Par contre, on peut admettre que l'émission en sortie, qui est le comportement de l'individu, est lui-même producteur de nouvelles informations, qui influent inévitablement sur la suite du travail d'intégration, puisqu'elles concourent, comme celles continuant à affluer de l'extérieur, à la définition d'un nouveau comportement. Il s'agit d'un mécanisme de feed-back classique en informatique, qui peut être représenté par des organigrammes linéaires.

Cependant, dans le cerveau, contrairement à ce qui se passe dans l'ordinateur séquentiel monoprocesseur, les traitements d'informations s'effectuent en parallèle, et sans doute de façon non linéaire. Il en résulte que la réentrée, suite à la production d'un comportement de sortie, d'informations induites par ce comportement, peut provoquer un conflit entre ces dernières et les informations continuant à entrer de l'extérieur. De ce conflit peuvent résulter des perturbations et oscillations imprévisibles donnant naissance à des "bassins" d'informations momentanées ou durables analogues aux tourbillons provoqués dans une rivière à l'endroit où elle rencontre un affluent. On pourrait, en poursuivant la comparaison, admettre que ces tourbillons, fonctionnant eux-mêmes comme de mini-intégrateurs, correspondent aux flashes de conscience existant certainement chez les animaux, et à une grande "tache" permanente de conscience, comparable à la grande tache de Jupiter, chez les humains.

Mais la question que posent les béhavioristes concerne l'utilité de tels processus dans la compétition darwinienne ? L'homme pourrait-il exercer sa fonction d'intégration sans conscience, avec la même efficacité qu'avec ? On serait tenté de répondre par la négative. Il suffit de regarder comment l'homme, pour le malheur d'ailleurs de la survie des autres espèces, les a progressivement éliminées. Cette réponse d'évidence ne suffit pas. Il faudrait pouvoir montrer plus précisément d'où provient, où et comment opère ce mécanisme particulier appelé conscience. Les choses sont quand même plus compliquée que sur Jupiter, aussi complexes soient les flux sur cette planète.

Pour aller plus loin, il faut remonter aux origines de la conscience dans les groupes humains.

Se situer au niveau du groupe

Si on veut commencer à comprendre la question de l'origine, de la localisation, de l'utilité du Je vu de l'intérieur du sujet conscient (le Hard Problem), il ne faut ne pas se limiter à la conscience au sein de l'individu (celui qui parle, le Je) mais à ce qui se passe entre l'individu et les autres individus qui sont ses interlocuteurs en société, c'est-à-dire au sein du groupe. Au plan évolutionnaire de la survie, c'est en effet le groupe qui paraît l'unité adaptative première, et c'est donc à ce niveau qu'il faut se demander comment la conscience se constitue et à quoi elle sert : conscience du groupe d'abord, conscience du Je ensuite.

Au sein du groupe, beaucoup de signaux s'échangent entre les individus, mais ils restent "encapsulés" dans des processus relationnels inconscients. C'est le langage, c'est-à-dire l'échange de représentations communes du monde (on peut parler aussi de concepts) qui permet de créer un espace d'échange commun, qui correspond sans doute à ce que Baars appelle, quand il traite de l'individu, l'espace de travail commun conscient(1). Mais alors il faut se poser la question des modalités selon lesquelles est apparu et continue à s'enrichir en permanence cet espace de travail conscient. La question, qui rejoint celle des origines du langage humain, devrait selon nous être examinée au regard des acquis les plus récents de la mémétique, tels que décrits dans l'ouvrage récent de Robert Aunger(2).

Pour Robert Aunger, c'est l'échange et la compétition darwinienne de mèmes entre neurones et faisceaux de neurones qui permettent les activités intégratives et associatives du cerveau individuel. Les mèmes sont des signaux électriques (les mèmes électriques) entre neurones jusque là anatomiquement et fonctionnellement isolés. Notons que Rita Carter semble ignorer ces travaux importants. Mais les mèmes ainsi définis ne sautent pas d'un individu à l'autre. Il se produit entre individus communiquant par mèmes un phénomène comparable (approximativement) à une mise en résonance dans un champ. L'auteur propose l'hypothèse que le mème émet, via le cerveau et l'organisme dont il est l'hôte, des signaux ayant la fonction d' "instigateurs". Ils seraient émis au hasard, jusqu'à rencontrer le cerveau d'un autre organisme en état de déclencher les processus internes permettant la création d'un homologue du mème origine. La lignée pourrait alors poursuivre son développement comme si aucun espace entre les organismes n'avait du être franchi, aux erreurs mineures d'ajustement près résultant du processus de conversion. Cet espace ou champ est, comme les mèmes au sein du cerveau, soumis à la compétition darwinienne entre autres champs, au sein d'un champ plus vaste qui est le champ social.

Comment le Je peut-il apparaître du fait d'un échange entre deux ou plusieurs individus (donc au sein d'un groupe élémentaire). On peut évoquer différentes hypothèses, qui ramènent à la question de l'origine du langage. Citons celle de Marc Jeannerod(3), lui-même cité par la Recherche(4): "Giacomo Rizzolati de l'université de Parme a identifié chez lez singes macaques des neurones miroirs. Ils sont activés pour un geste donné, soit que l'animal exécute le mouvement ou qu'il observe le mouvement fait par un tiers... On les trouve dans une zone homologue chez le singe de l'aire du langage chez l'homme…les neurones miroirs pourraient être des précurseurs d'un apprentissage du langage parlé fondé sur la simulation du mouvement des lèvres...". Ce mécanisme n'expliquerait pas encore l'apparition d'une conscience de soi, bien évidemment, mais pourrait être relié à l'observation bien connue que certains primates s'identifient dans un miroir. On peut sans trop de difficulté imaginer qu'un mème généré chez un individu par l'observation de son propre corps prend consistance comme mème d'un proto-Je, chez cet individu, du fait que celui-ci, grâce au jeu des neurones-miroirs respectifs, participe à la création progressive d'un espace de travail ou de représentation communs entre lui et les autres individus. Cet espace sera construit autour de l'interaction des proto-Je des individus du groupe, proto-Je qui prendront de plus en plus de consistance au fur et à mesure de l'enrichissement des échanges, par reconnaissance réciproque de leur spécificité. Un proto-Je social apparaîtra d'ailleurs à cette occasion et dans le même mouvement.

Ces proto-Je deviendront des Je de plus en plus consistant du fait que les individus constateront l'intérêt de s'adresser aux Je de leurs interlocuteurs, plutôt qu'à leurs comportements encapsulés. Le Je de l'individu, qui est, rappelons-le, un mème interne à celui-ci, en compétition darwinienne avec d'innombrables autres mèmes internes, s'imposera dans cette compétition interne entre mèmes, puisqu'il aura la possibilité de fédérer au sein d'un champ intégrateur de nombreux mèmes jusque là encapsulés. Ainsi apparaîtra, pour reprendre un terme de Susan Blackmore(5) un mêmeplexe correspondant à ce Je étendu, devenu conscience de soi.

A quoi sert le Je conscient ?

A quoi dans ce cas sert le Je conscient, la conscience ? Poser la question, c'est y répondre. Des individus capables de se représenter eux-mêmes comme individus ou acteurs (c'est-à-dire capables d'imposer à leurs mèmes internes une coordination fonctionnelle certes locale et temporaire, mais efficace) et capables de se représenter dans un champ sociétal où les individus-acteurs peuvent agir en harmonie, constituent un groupe beaucoup plus adaptatif, et donc beaucoup plus apte à la survie, que les groupes où les individus se coordonnent certes, mais de façon inconsciente (par exemple au sein des essaims - les hommes eux-mêmes pouvant se comporter en essaims dans des situations de foule ou d'urgence empêchant les Je conscients d'intervenir).

Les mèmes des Je individuels se renforceront en permanence du fait des succès découlant de leurs interactions en résonance. Le langage symbolique gestuel ou verbal traduira ceci très vite, en imposant aux jeunes l'idée qu'ils constituent un Je dont le devoir n'est pas seulement de se comporter égoïstement, mais d'abord de mettre toutes leurs ressources inventives au service du Je du group. C'est ce qui se produit dans le dialogue entre associés d'un groupe, sous l'égide du langage afficheur du Chef, décrit par Jean-Louis Dessalles(6) lorsqu'il s'agit de discuter par exemple de la meilleure stratégie face à une difficulté. Chaque Je y apporte le meilleur de lui-même, en espérant renforcer le Je du chef, susceptible en ce cas d'incarner le groupe, donc de devenir le Je du group, dont chaque Je individuel pourra s'enrichir.

On pourra retrouver là les considérations de Howard Bloom(7) relatives aux comportements intégrateurs au sein des super-organismes dotés du langage. La base de l'éducation, dans les groupes dotés de Je collectifs forts, est de persuader les jeunes qu'ils sont des Je et doivent se comporter en tant que tels. Dans les sociétés modernes, ceci prend la forme d'appels à la responsabilité doublés d'appels à l'engagement, qui constituent le fondement de toute philosophie politique.

Le Je est déterminé et déterminant

Il faut revenir à ce point de notre raisonnement sur la question de l'autonomie du Je chez l'individu, et à celle complémentaire de l'avantage apporté par cette autonomie. Toutes les informations rapportées par Rita Carter suggèrent deux conclusions importantes. La première est que l'essentiel de la vie de l'esprit se déroule dans l'inconscient, qu'il s'agisse de l'animal ou de l'homme. Ceci prend la forme de compétitions darwiniennes entre neurones, assemblées de neurones ou mèmes électriques, à des niveaux du cerveau (physique) ou de l'esprit (informationnel) qui de fait n'émergent pas dans l'espace conscient. Mais bien qu'inconscients, ces mécanismes sont indispensables à la survie. C'est de cette façon, pour l'essentiel que les animaux évolués, dont les hommes, utilisent leur cerveau pour s'adapter.

La seconde conclusion, essentielle, est que la conscience est toujours en retard, de quelques centaines de millisecondes à quelques années près, sur les faits générateurs d'entrées d'informations dans les mémoires. Ceci veut dire que les contenus (ou mèmes) capables d'émerger dans le champ conscient et donc de contribuer à son évolution ont déjà été reçus ou produits avant la prise de conscience, et que les réactions corporelles qu'ils peuvent entraîner ont déjà été mises en route, voire effectuées par l'organisme.

En ce sens, la conscience est bien le résultat d'un processus antérieur. On ne voit pas d'ailleurs comment il pourrait en être autrement. Constatons que cela ne nous choque pas quand nous considérons autrui. Quand nous voulons agir sur autrui, qu'il s'agisse d'un homme ou d'un animal, nous le considérons volontiers comme un système répondant à des leviers déterministes que nous nous efforcerons de trouver. L'appel à son Je conscient sera d'ailleurs, lorsque nous nous y résoudrons, considéré par nous comme un de ces leviers, sans plus...et encore, nous hésiterons beaucoup à nous y fier.

Mais alors à quoi me sert le Je? Est-il un simple épiphénomène ?

Dans les systèmes dynamiques non linéaires complexes produisant le fonctionnement du cerveau, nous l'avons vu, on peut admettre que les représentations pouvant pénétrer dans le champ conscient seront immédiatement enrichies de tout ce que peut apporter l'entrée en contact et en compétition constructive avec les autres représentations existant dans ce champ. Elles créeront des perturbations elles-mêmes créatrices de complexités intrinsèques.

Pour faire comme Rita Carter, nous pourrions prendre un exemple. Supposons une classe dont les élèves sont en compétition pour la réussite à un examen. Si certains d'entre eux sont assez audacieux pour quitter un moment la classe et entrer dans la salle des professeurs afin de consulter ceux qui s'y trouvent, ou la documentation scolaire, ils amélioreront leurs chances de réussite, surtout s'ils reprennent leur place ensuite sans que leur absence ait été notée par l'examinateur. Le fait d'être monté à l'étage et d'avoir obtenu une information pertinente nouvelle ne pourra donc pas être considéré comme un épiphénomène par rapport au déroulement de l'examen.

Supposons que le champ conscient soit peuplé de représentations ou mèmes comportant une information ou tag du type "j'appartiens au champ de la conscience". Ces éléments sont en compétition et reconfiguration permanente pour prendre la parole au nom du Je conscient. Dans ce cas, la réponse à l'utilité d'un tel dispositif ne fait plus de doute. Il sert à assurer une coordination a posteriori (si besoin avec de très courts délais de réponse) des réponses à venir de l'organisme (que ces réponses soient ou non conscientes), en fonction du contenu plus large et donc plus pertinent résultant du brassage au sein du champ conscient.

On se trouve en présence d'une sorte de fonction d'Etat-Major. Un Etat-Major n'est pas en avance sur les événements du champ de bataille, même quand s'efforce de les prévoir par des modèles théoriques. Il les attend et y réagit au mieux, par exemple en utilisant plus efficacement les troupes déjà engagées, et en mobilisant des unités jusqu'alors en réserve. Mais le chef d'Etat-Major, du fait qu'il exerce un rôle indispensable (une armée sans Etat-Major se transforme vite en bandes antagonistes) se considère en avance sur l'événement du fait qu'il se projette dans ce futur immédiat qu'est son activité de commandement. Il l'est aussi d'une certaine façon en ce sens que les décisions qu'il prend conditionnent en partie les futures actions de ses troupes. Par conséquent, fort de cette conviction, en permanence, il se verra comme le chef d'Etat-Major, il se répétera qu'il l'est, il s'efforcera d'en convaincre les autres et, dans la meilleure des hypothèses, il deviendra un meilleur chef - et sera finalement décoré.

Le problème du champ conscient

Reste alors la question de savoir ce qui, dans le cerveau, correspond à l'existence de ce chef d'Etat-Major conscient et fier de l'être. Va-t-on retrouver l'homoncule à qui Dennett a fait une chasse impitoyable ? Pour répondre à cette question, il faut revenir sur l'hypothèse de l'espace de travail conscient de Baars. Le terme d'espace de travail évoque désagréablement la vertu dormitive de l'opium. Que sont et où sont les neurones impliqués dans cet espace ? Qu'est-ce qui les relie et les met en cohérence ? Il faut reconnaître que les observations précises manquent encore. C'est tout le problème du "binding" conçu comme à la fois non localisé, mobile, temporaire, évolutif et susceptible de renforcement par auto-apprentissage. Il s'agit d'une question qui n'est pas résolue, et qui supposerait des études de neurologie moléculaire plus approfondies. Plusieurs hypothèses ont été formulées. Nous avons évoqué ici l'hypothèse mémétique, selon laquelle des mèmes électriques s'échangeraient entre neurones entrés dans le champ conscient. Il s'agirait alors d'une communication interneuronale utilisant des médiateurs chimiques ou électriques classiques, mais se faisant à très grande vitesse. On connaît aussi l'hypothèse de JohnJoe McFadden, selon laquelle un champ conscient électromagnétique (cem-field) mettrait en cohérence, avec des temps de réponse encore plus rapides que par des échanges chimiques, les neurones du champ. On peut également évoquer l'hypothèse de ce même McFadden, qui relève de la biologie quantique(8) (à distinguer radicalement de l'hypothèse apparemment dépassée des champs quantiques s'exerçant à l'intérieur des microtubules neuronales, avancée par Penrose et toujours citée quand on parle de neurologie quantique).

Mais peu importe. Ceci ne doit pas empêcher de progresser dans la réflexion sur le rôle du Je dans la coordination des réactions de l'individu à son environnement (des considérations de même nature pouvant être envisagées quand il s'agit du Je du groupe). Curieusement, ceux qui réfléchissent à la conscience et au rôle du Je ne font pas de différence entre les types de conscience possibles. Le Je qui décide de remuer le doigt ou de se lever le matin n'est pas d'un grand intérêt (on peut penser d'ailleurs, comme nous l'a suggéré Robert Kane cité dans un de nos articles référencés ci-dessous, qu'alors la décision consciente tranche, en utilisant une énergie minime, entre situations équiprobables).

Par contre, deux autres catégories de Je tout à fait différentes s'affrontent au cours de l'évolution des civilisations humaines. La première rassemble tous les Je égoïstes, qui se centrent sur eux en se privant le plus possible des contacts avec les informations ou mèmes circulant dans le monde et pouvant les amener à prendre en considération d'autres priorités que celle du maintien de leur homéostasie. Pour caricaturer, on pourrait dire qu'il s'agit des Je qui s'expriment avec une clarté aveuglante dans l'émission de France 3 "C'est mon choix". Les Je distingués par l'émission sont ceux qui affirment d'autant plus fort leur singularité qu'elle n'a aucun intérêt et constitue en fait un archétype comportemental des plus répandus : "J'ai des poils partout et je tiens à les montrer" ou "Je préfère ma voiture à ma femme".

L'autre catégorie de Je rassemble les Je altruistes. Ils mettent leurs possibilités, mobilisés par la conscience, au service d'une tâche supposée servir le groupe. Un exemple de Je altruiste est celui du "savant". Le Je du savant (à supposer que les perspectives de carrière ne soient pas ses seules motivations) met toute son intelligence, ses connaissances, ses références, mobilisées par sa conscience, au service de la science : poser des problèmes, les résoudre et augmenter de ce fait le corpus des connaissances scientifiques. Pris par ces tâches, le Je du savant se dissout. L'individu ne pense plus à son Je, sauf par intermittence. Son esprit est devenu une machine à rechercher, intégrer et transformer des connaissances, machine qui d'ailleurs fonctionne tout autant consciemment qu'inconsciemment, si bien que parfois le savant se réveille le matin avec la solution du problème non résolu la veille. Il arrive à l'extrême que le Je du savant, incarné dans sa recherche, en oublie les risques de l'existence et la mort même. C'est ce qui provoqua le décès d'Archimède face à l'épée du soldat romain.

Ce dernier exemple, illustrant le Je altruiste s'incarnant dans la construction d'un monde nouveau s'ajoutant au monde ancien, peut servir à expliquer l'apparition de la conscience dans l'ensemble des mécanismes évolutifs cosmiques. Les systèmes géologiques et végétaux construisent des ensembles considérables, mais vraisemblablement sans conscience. Les systèmes animaux font de même, mais sont probablement guidés, ne fut-ce que d'une façon intermittente, par des représentations d'eux-mêmes orientant et adaptant plus finement leurs constructions. Quant aux constructions humaines, elles se sont développées avec la vitesse et la dissémination que l'on sait grâce à l'implication de multiples Je conscients, tant au niveau des groupes qu'à celui des individus.

Il faudrait compléter ces réflexions par des considérations sur les consciences animales et les consciences artificielles. D'une façon générale, on ne devrait rien avancer sur la conscience humaine sans avoir testé les hypothèses sur des modèles animaux et sur des modèles artificiels. Mais développer ceci nous ferait sortir du cadre de cet article.


Notes
(1) Baars, B. J. 1997. In the Theater of Consciousness. Oxford University Press. Réédition en 2001 sous le titre In the Theater of Consciousness: The Workspace of the Mind Remonter d'où l'on vient
(2) Robert Aunger The Electric Meme A new Theory of How we Think, The Free Press, juillet 2002 (voir notre analyse) Remonter d'où l'on vient
(3) Marc Jeannerod. La nature de l'esprit. Odile Jacob 2002. Marc Jeannerod est le concepteur de l'exposition 2002/2003 sur le cerveau, montée par la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette Remonter d'où l'on vient
(4) Interview de Marc Jeannerod. La Recherche N° 358 p. 23 Remonter d'où l'on vient
5) Susan Blackmore (voir notre analyse)  Remonter d'où l'on vient
(6) Jean-Louis Dessalles (voir notre analyse)  Remonter d'où l'on vient
(7) Howard Bloom(voir notre analyse Remonter d'où l'on vient
(8) Mc Fadden (voir notre analyseRemonter d'où l'on vient


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