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Rita
Carter est un écrivain scientifique, qui s'intéresse
notamment aux questions médicales. Elle écrit
dans divers journaux dont l'Independent, le New Scientist,
le Daily Mail et le Telegraph. Elle a reçu deux fois
le prix de l'Association des journalistes médicaux
(USA).
Son ouvrage précédent, "Mapping the Mind",
constitue un guide illustré du cerveau. Elle y présente
les derniers développements de l'imagerie cérébrale
illustrant le fonctionnement de cet organe. Selon elle, ces
techniques peuvent révéler les pensées,
les contenus de mémoire et même les humeurs.
Les comportements et la culture humaine sont définis
par l'architecture du cerveau Les caractères
individuels reflètent les spécificités
de cette architecture. De là on peut, dit l'auteur,
faire apparaître les mécanismes biologiques qui
créent les pensées et les émotions, y
compris le libre-arbitre.
Pour
en savoir plus Voir
notre article "Retour sur les bases neurologiques de la conscience",
et la bibliographie associée dans notre précédent
numéro http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2002/36/conscience.htm On
citera aussi, sur le thème de l'esprit et des représentations,
l'ouvrage qui vient de sortir de Marc Jeannerod: La nature
de l'esprit, Odile Jacob 2002 Voir
également notre recension
de L'homme de vérité, de J.P. Changeux
Les études et les ouvrages relatifs à la conscience
se multiplient depuis une dizaine d'années. On en aurait
recensé 30.000 à ce jour. Pour la recherche civile
et militaire américaine, il s'agit d'un domaine stratégique
qui a bénéficié de crédits et de recrutements
importants. Les progrès de l'imagerie médicale, illustrés
par l'ouvrage précité Mapping the Mind, combinés
avec la multiplication des examens cliniques, ont considérablement
précisé les localisations et les modes de fonctionnement
des fonctions cérébrales. Le cerveau en tant que machine
vue de l'extérieur, est encore loin d'être analysé,
même grossièrement. On est un peu dans la situation
d'un conducteur qui a ouvert le capot de sa voiture et observé
le moteur tourner au ralenti. C'est un progrès, par rapport
au temps où les gens cherchaient en vain le cheval qui faisait
avancer les premières automobiles. Mais beaucoup reste encore
à observer par l'imagerie, notamment dans les profondeurs
de la matière cérébrale, pas toujours accessibles.
En revanche, pour les non-spécialistes, la compréhension
du fonctionnement du moteur vu de l'intérieur n'a guère
avancé. Le "hard problem", selon le terme anglais, concernant
le Je et la façon dont le Je interfère avec le fonctionnement
global du cerveau et de l'organisme, reste encore à découvrir.
Ceci donne argument à tous les spiritualistes, jamais découragés,
pour continuer d'affirmer que l'esprit n'est pas une émergence
de la matière.
En fait, quand on lit attentivement les derniers compte-rendus
d'expériences, les dernières publications, il apparaît
au contraire que la conscience vue de l'intérieur (vue du
Moi qui écrit cet article à l'ordinateur) peut commencer
à coïncider avec les descriptions externes de la machine
en fonctionnement. Il n'y a pas encore recouvrement parfait, car
en ce cas, le hard problem disparaîtrait et sans doute aussi
tous les problèmes de la science traditionnelle, qui naissent
d'une séparation forte entre l'observé et l'observateur.
Mais bien des choses s'éclaircissent. D'une façon
encore largement intuitive mais qui devrait très vite pourvoir
être simulée sur des systèmes d'intelligence
artificielle, la nature et le rôle spécifique du Je
se précisent. Nous y reviendrons dans la seconde partie de
cet article. Voyons pour commencer ce que nous en dit Rita Carter.
Un très bon résumé
de 100 années de recherches et de réflexions philosophiques
L'ouvrage n'est pas de la plume d'un véritable neurologue,
mais il est si richement documenté, l'auteur a si activement
réfléchi à la mise en forme des connaissances,
et bien au-delà, aux conclusions susceptibles d'en être
tirées, que nous nous trouvons presque en face d'un ouvrage
présentant le même caractère de "sérieux"
que celui d'un universitaire titré, tel le dernier livre
de Jean-Pierre Changeux, l'Homme de vérité, précédemment
présenté ici. Les puristes ne feront que quelques
réserves, mais sans doute auront-ils tort, dans la perspective
de l'ouverture qui doit caractériser toute synthèse
philosophique. L'auteur, vers la fin de l'ouvrage, décrit
longuement les techniques de rêve dirigé (la possibilité
pour un rêveur, sans se réveiller, d'orienter son rêve
dans tel ou tel sens J'avoue n'en avoir jamais entendu parler
avant cela) et les expériences de conscience altérée,
notamment par la méditation transcendantale, dont elle dit
avoir expérimenté elle-même les états.
Non pas que ceci n'existe pas, sous l'influence de divers stimulus,
mais de là à en faire une ouverture vers l'esprit
universel, la télépathie et autres techniques spiritualistes,
il y a un grand pas, que Rita Carter ne franchit finalement pas.
Mais son incursion suffirait, en France, à la déconsidérer.
Aux Etats-Unis, on est plus tolérant.
Quelques mots concernant la conception de l'ouvrage, sur papier
glacé, richement illustré et comportant de nombreux
encarts empruntés à des scientifiques et philosophes
ayant récemment abordé le sujet. De nombreuses citations
élargissent le discours mais peuvent aussi faire perdre le
fil d'un sujet déjà difficile. Par ailleurs, le plan
suivi n'apparaît ni évident ni cohérent. Il
donne parfois l'impression de retours en arrière inutiles.
Enfin, les hypothèses personnelles de l'auteur, ses comparaisons
utiles mais approximatives (la trop longue description d'un engin
volant empli de zombis censés simuler le cerveau), l'abus
d'expériences de pensée hasardeuses, certaines simplifications,
irriteront les puristes. Mais le public généraliste
s'en trouvera bien et nous ne pourrions que conseiller une traduction
de l'ouvrage en français.
Ceci dit, le livre reflète bien l'état des connaissances
et des débats actuels relatifs à la conscience, à
la date où il fut rédigé, qui n'a pas permis
par exemple de mentionner les hypothèses de JohnJoe McFadden
citées dans nos précédents numéros.
On en conclut d'une façon générale que le cerveau
humain, résultat d'une évolution spécifique
à l'homme incluant notamment un usage extensif du langage
et de la vie en société, fonctionne en combinant et
en rassemblant selon les circonstances de nombreux fragments de
cognition résultant du travail séparé des sens
et du recueil d'informations corporelles endogènes. Tout
ceci donne l'homme, personnalité complexe adaptative, aux
possibilités quasiment illimitées de construction
de représentations de plus en plus abstraites.- quand tout
se passe bien. Mais tout ceci est aussi extrêmement fragile
et susceptible d'erreurs temporaires ou durables. Le livre insiste
- c'est toujours amusant pour le lecteur - sur les différentes
illusions pouvant résulter d'une mauvaise interprétation
par le cerveau de messages sensoriels un peu alambiqués.
Une autre des conclusions du livre, exploitant les expériences
déjà fameuses de Libet est que, dans ce fonctionnement,
la conscience est toujours en retard d'environ 200 millisecondes
sur l'apparition de l'impulsion nerveuse commandant le mouvement
dit volontaire. En bonne logique, dans nos conceptions actuelles
du temps et de l'espace à échelle macroscopique, cela
voudrait dire que le comportement, même dans les cas où
il est ressenti comme volontaire, est déterminé. Il
est déterminé par des systèmes et des messages
sous-jacents complexes, si bien que l'émergence du comportement
dit volontaire n'est pas le résultat d'une chaîne de
causalité linaire. Mais il reste déterminé.
A quoi sert alors la conscience ? L'homme pourrait-il s'en passer.
Pour les uns, la réponse est affirmative. Un automate doté
des mêmes capacités neurologiques et physiologiques
serait aussi efficace. Pour d'autres, la conscience conserve un
rôle essentiel, celui par exemple de corriger presque en temps
réel un comportement adaptatif, pour tenir compte de modifications
extrêmement rapides de l'environnement. Mais là encore,
un système automatique pourrait le faire aussi bien. Rita
Carter se montre fermement convaincue du fait que si la conscience,
ou impression subjective de conscience, était apparue et
s'était fortifiée pendant plusieurs millions d'années
d'évolution - sans compter les états précurseurs
certainement présents chez les animaux, nous dit-elle - c'est
qu'elle sert à quelque chose d'essentiel. Mais il ne nous
a pas semblé qu'elle précisait exactement à
quoi, et comment la conscience s'y prenait pour se rendre indispensable.
Ces hésitations n'ont rien d'étonnant, puisqu'elles
reflètent fidèlement l'état de l'art. Des espoirs
avaient été mis du côte de la mécanique
quantique, mais, comme le dit un des auteurs cités, on ne
voit pas l'utilité d'expliquer quelque chose de mystérieux
par quelque chose qui l'est encore plus (ceci sous réserve
des hypothèses de McFadden précitées, que rien
il est vrai n'est venu justifier, à notre connaissance).
On cherche encore l'Einstein qui résoudra le Hard problem.
Faut-il rejeter pour autant les approches théoriques de
la physique fondamentale, tels que résumées par exemple
dans les livres étudiés par nous du physicien Lee
Smolin, concernant l'évolution des univers ou la gravité
quantique ? Pourquoi ne pas rapprocher ces hypothèses de
ce que pourrait être la simulation de la conscience réflexive
et du libre-arbitre sur des modèles d'Intelligence Artificielle
évolutionnaire ? Rita Carter ne connaît manifestement
pas bien ces perspectives fondamentales, ce qui fait tourner court
ses réflexions et propositions finales.
Nous allons donc nous substituer à elle dans la seconde
partie de cet article, en présentant, non pas des solutions
(n'étant pas l'Einstein de la conscience tant attendu de
tous ) mais des pistes qui pourraient selon nous être utilement
explorées afin d'élargir à des disciplines
autres que les neurosciences la voie très bien présentée
dans l'ouvrage de Rita Carter.
Pistes possibles pour résoudre
le Hard problem
Rappelons que ce qui suit n'a plus grand chose à voir avec
le travail de Rita Carter. Nous espérons cependant que ces
paragraphes compléteront utilement les commentaires que nous
avons pu faire concernant Exploring Consciousness.
De la lecture de Rita Carter comme des ouvrages récents
consacrés à la conscience, on doit retenir l'idée
que l'individu, animal ou humain, est un intégrateur - cette
idée n'a d'ailleurs rien d'original. Il intègre en
les pondérant (tel un réseau neuronal) les informations
venues de l'intérieur comme de l'extérieur, et parmi
celles-ci, celles émises par ses congénères
dans le groupe auquel il appartient. Cette intégration produit
une "émission" en sortie, qui est son comportement global
objectif. En simplifiant, on dira que l'organe intégrateur
central est le cerveau. Dans cette activité d'intégration,
le cerveau n'a pas besoin pour fonctionner efficacement d'une image
de lui-même en train de réaliser le travail - pas plus
qu'un réseau neuronal n'a besoin de se représenter
lui-même au cours de son activité. Par ailleurs, le
travail d'intégration est le résultat, et non la cause
des évènements extérieurs, traduits par des
entrées d'information, qui font l'objet d'une intégration
réalisée par l'individu grâce à son cerveau.
Par contre, on peut admettre que l'émission en sortie, qui
est le comportement de l'individu, est lui-même producteur
de nouvelles informations, qui influent inévitablement sur
la suite du travail d'intégration, puisqu'elles concourent,
comme celles continuant à affluer de l'extérieur,
à la définition d'un nouveau comportement. Il s'agit
d'un mécanisme de feed-back classique en informatique, qui
peut être représenté par des organigrammes linéaires.
Cependant, dans le cerveau, contrairement à ce qui se passe
dans l'ordinateur séquentiel monoprocesseur, les traitements
d'informations s'effectuent en parallèle, et sans doute de
façon non linéaire. Il en résulte que la réentrée,
suite à la production d'un comportement de sortie, d'informations
induites par ce comportement, peut provoquer un conflit entre ces
dernières et les informations continuant à entrer
de l'extérieur. De ce conflit peuvent résulter des
perturbations et oscillations imprévisibles donnant naissance
à des "bassins" d'informations momentanées ou durables
analogues aux tourbillons provoqués dans une rivière
à l'endroit où elle rencontre un affluent. On pourrait,
en poursuivant la comparaison, admettre que ces tourbillons, fonctionnant
eux-mêmes comme de mini-intégrateurs, correspondent
aux flashes de conscience existant certainement chez les animaux,
et à une grande "tache" permanente de conscience, comparable
à la grande tache de Jupiter, chez les humains.
Mais la question que posent les béhavioristes concerne
l'utilité de tels processus dans la compétition darwinienne
? L'homme pourrait-il exercer sa fonction d'intégration sans
conscience, avec la même efficacité qu'avec ? On serait
tenté de répondre par la négative. Il suffit
de regarder comment l'homme, pour le malheur d'ailleurs de la survie
des autres espèces, les a progressivement éliminées.
Cette réponse d'évidence ne suffit pas. Il faudrait
pouvoir montrer plus précisément d'où provient,
où et comment opère ce mécanisme particulier
appelé conscience. Les choses sont quand même plus
compliquée que sur Jupiter, aussi complexes soient les flux
sur cette planète.
Pour aller plus loin, il faut remonter aux origines de la conscience
dans les groupes humains.
Se situer au niveau du groupe
Si on veut commencer à comprendre la question de l'origine,
de la localisation, de l'utilité du Je vu de l'intérieur
du sujet conscient (le Hard Problem), il ne faut ne pas se limiter
à la conscience au sein de l'individu (celui qui parle, le
Je) mais à ce qui se passe entre l'individu et les autres
individus qui sont ses interlocuteurs en société,
c'est-à-dire au sein du groupe. Au plan évolutionnaire
de la survie, c'est en effet le groupe qui paraît l'unité
adaptative première, et c'est donc à ce niveau qu'il
faut se demander comment la conscience se constitue et à
quoi elle sert : conscience du groupe d'abord, conscience du Je
ensuite.
Au sein du groupe, beaucoup de signaux s'échangent entre
les individus, mais ils restent "encapsulés" dans des processus
relationnels inconscients. C'est le langage, c'est-à-dire
l'échange de représentations communes du monde (on
peut parler aussi de concepts) qui permet de créer un espace
d'échange commun, qui correspond sans doute à ce que
Baars appelle, quand il traite de l'individu, l'espace de travail
commun conscient(1).
Mais alors il faut se poser la question des modalités selon
lesquelles est apparu et continue à s'enrichir en permanence
cet espace de travail conscient. La question, qui rejoint celle
des origines du langage humain, devrait selon nous être examinée
au regard des acquis les plus récents de la mémétique,
tels que décrits dans l'ouvrage récent de Robert Aunger(2).
Pour Robert Aunger, c'est l'échange et la compétition
darwinienne de mèmes entre neurones et faisceaux de neurones
qui permettent les activités intégratives et associatives
du cerveau individuel. Les mèmes sont des signaux électriques
(les mèmes électriques) entre neurones jusque là
anatomiquement et fonctionnellement isolés. Notons que Rita
Carter semble ignorer ces travaux importants. Mais les mèmes
ainsi définis ne sautent pas d'un individu à l'autre.
Il se produit entre individus communiquant par mèmes un phénomène
comparable (approximativement) à une mise en résonance
dans un champ. L'auteur propose l'hypothèse que le mème
émet, via le cerveau et l'organisme dont il est l'hôte,
des signaux ayant la fonction d' "instigateurs". Ils seraient émis
au hasard, jusqu'à rencontrer le cerveau d'un autre organisme
en état de déclencher les processus internes permettant
la création d'un homologue du mème origine. La lignée
pourrait alors poursuivre son développement comme si aucun
espace entre les organismes n'avait du être franchi, aux erreurs
mineures d'ajustement près résultant du processus
de conversion. Cet espace ou champ est, comme les mèmes au
sein du cerveau, soumis à la compétition darwinienne
entre autres champs, au sein d'un champ plus vaste qui est le champ
social.
Comment le Je peut-il apparaître du fait d'un échange
entre deux ou plusieurs individus (donc au sein d'un groupe élémentaire).
On peut évoquer différentes hypothèses, qui
ramènent à la question de l'origine du langage. Citons
celle de Marc Jeannerod(3),
lui-même cité par la Recherche(4):
"Giacomo Rizzolati de l'université de Parme a identifié
chez lez singes macaques des neurones miroirs. Ils sont activés
pour un geste donné, soit que l'animal exécute le
mouvement ou qu'il observe le mouvement fait par un tiers... On
les trouve dans une zone homologue chez le singe de l'aire du langage
chez l'homme les neurones miroirs pourraient être des
précurseurs d'un apprentissage du langage parlé fondé
sur la simulation du mouvement des lèvres...". Ce mécanisme
n'expliquerait pas encore l'apparition d'une conscience de soi,
bien évidemment, mais pourrait être relié à
l'observation bien connue que certains primates s'identifient dans
un miroir. On peut sans trop de difficulté imaginer qu'un
mème généré chez un individu par l'observation
de son propre corps prend consistance comme mème d'un proto-Je,
chez cet individu, du fait que celui-ci, grâce au jeu des
neurones-miroirs respectifs, participe à la création
progressive d'un espace de travail ou de représentation communs
entre lui et les autres individus. Cet espace sera construit autour
de l'interaction des proto-Je des individus du groupe, proto-Je
qui prendront de plus en plus de consistance au fur et à
mesure de l'enrichissement des échanges, par reconnaissance
réciproque de leur spécificité. Un proto-Je
social apparaîtra d'ailleurs à cette occasion et dans
le même mouvement.
Ces proto-Je deviendront des Je de plus en plus consistant du
fait que les individus constateront l'intérêt de s'adresser
aux Je de leurs interlocuteurs, plutôt qu'à leurs comportements
encapsulés. Le Je de l'individu, qui est, rappelons-le, un
mème interne à celui-ci, en compétition darwinienne
avec d'innombrables autres mèmes internes, s'imposera dans
cette compétition interne entre mèmes, puisqu'il aura
la possibilité de fédérer au sein d'un champ
intégrateur de nombreux mèmes jusque là encapsulés.
Ainsi apparaîtra, pour reprendre un terme de Susan Blackmore(5)
un mêmeplexe correspondant à ce Je étendu, devenu
conscience de soi.
A quoi sert le Je conscient ?
A quoi dans ce cas sert le Je conscient, la conscience ? Poser
la question, c'est y répondre. Des individus capables de
se représenter eux-mêmes comme individus ou acteurs
(c'est-à-dire capables d'imposer à leurs mèmes
internes une coordination fonctionnelle certes locale et temporaire,
mais efficace) et capables de se représenter dans un champ
sociétal où les individus-acteurs peuvent agir en
harmonie, constituent un groupe beaucoup plus adaptatif, et donc
beaucoup plus apte à la survie, que les groupes où
les individus se coordonnent certes, mais de façon inconsciente
(par exemple au sein des essaims - les hommes eux-mêmes pouvant
se comporter en essaims dans des situations de foule ou d'urgence
empêchant les Je conscients d'intervenir).
Les mèmes des Je individuels se renforceront en permanence
du fait des succès découlant de leurs interactions
en résonance. Le langage symbolique gestuel ou verbal traduira
ceci très vite, en imposant aux jeunes l'idée qu'ils
constituent un Je dont le devoir n'est pas seulement de se comporter
égoïstement, mais d'abord de mettre toutes leurs ressources
inventives au service du Je du group. C'est ce qui se produit dans
le dialogue entre associés d'un groupe, sous l'égide
du langage afficheur du Chef, décrit par Jean-Louis Dessalles(6)
lorsqu'il s'agit de discuter par exemple de la meilleure stratégie
face à une difficulté. Chaque Je y apporte le meilleur
de lui-même, en espérant renforcer le Je du chef, susceptible
en ce cas d'incarner le groupe, donc de devenir le Je du group,
dont chaque Je individuel pourra s'enrichir.
On pourra retrouver là les considérations de Howard
Bloom(7)relatives
aux comportements intégrateurs au sein des super-organismes
dotés du langage. La base de l'éducation, dans les
groupes dotés de Je collectifs forts, est de persuader les
jeunes qu'ils sont des Je et doivent se comporter en tant que tels.
Dans les sociétés modernes, ceci prend la forme d'appels
à la responsabilité doublés d'appels à
l'engagement, qui constituent le fondement de toute philosophie
politique.
Le Je est déterminé et
déterminant
Il faut revenir à ce point de notre raisonnement sur la
question de l'autonomie du Je chez l'individu, et à celle
complémentaire de l'avantage apporté par cette autonomie.
Toutes les informations rapportées par Rita Carter suggèrent
deux conclusions importantes. La première est que l'essentiel
de la vie de l'esprit se déroule dans l'inconscient, qu'il
s'agisse de l'animal ou de l'homme. Ceci prend la forme de compétitions
darwiniennes entre neurones, assemblées de neurones ou mèmes
électriques, à des niveaux du cerveau (physique) ou
de l'esprit (informationnel) qui de fait n'émergent pas dans
l'espace conscient. Mais bien qu'inconscients, ces mécanismes
sont indispensables à la survie. C'est de cette façon,
pour l'essentiel que les animaux évolués, dont les
hommes, utilisent leur cerveau pour s'adapter.
La seconde conclusion, essentielle, est que la conscience est
toujours en retard, de quelques centaines de millisecondes à
quelques années près, sur les faits générateurs
d'entrées d'informations dans les mémoires. Ceci veut
dire que les contenus (ou mèmes) capables d'émerger
dans le champ conscient et donc de contribuer à son évolution
ont déjà été reçus ou produits
avant la prise de conscience, et que les réactions corporelles
qu'ils peuvent entraîner ont déjà été
mises en route, voire effectuées par l'organisme.
En ce sens, la conscience est bien le résultat d'un processus
antérieur. On ne voit pas d'ailleurs comment il pourrait
en être autrement. Constatons que cela ne nous choque pas
quand nous considérons autrui. Quand nous voulons agir sur
autrui, qu'il s'agisse d'un homme ou d'un animal, nous le considérons
volontiers comme un système répondant à des
leviers déterministes que nous nous efforcerons de trouver.
L'appel à son Je conscient sera d'ailleurs, lorsque nous
nous y résoudrons, considéré par nous comme
un de ces leviers, sans plus...et encore, nous hésiterons
beaucoup à nous y fier.
Mais alors à quoi me sert le Je? Est-il un simple épiphénomène
?
Dans les systèmes dynamiques non linéaires complexes
produisant le fonctionnement du cerveau, nous l'avons vu, on peut
admettre que les représentations pouvant pénétrer
dans le champ conscient seront immédiatement enrichies de
tout ce que peut apporter l'entrée en contact et en compétition
constructive avec les autres représentations existant dans
ce champ. Elles créeront des perturbations elles-mêmes
créatrices de complexités intrinsèques.
Pour faire comme Rita Carter, nous pourrions prendre un exemple.
Supposons une classe dont les élèves sont en compétition
pour la réussite à un examen. Si certains d'entre
eux sont assez audacieux pour quitter un moment la classe et entrer
dans la salle des professeurs afin de consulter ceux qui s'y trouvent,
ou la documentation scolaire, ils amélioreront leurs chances
de réussite, surtout s'ils reprennent leur place ensuite
sans que leur absence ait été notée par l'examinateur.
Le fait d'être monté à l'étage et d'avoir
obtenu une information pertinente nouvelle ne pourra donc pas être
considéré comme un épiphénomène
par rapport au déroulement de l'examen.
Supposons que le champ conscient soit peuplé de représentations
ou mèmes comportant une information ou tag du type "j'appartiens
au champ de la conscience". Ces éléments sont en compétition
et reconfiguration permanente pour prendre la parole au nom du Je
conscient. Dans ce cas, la réponse à l'utilité
d'un tel dispositif ne fait plus de doute. Il sert à assurer
une coordination a posteriori (si besoin avec de très courts
délais de réponse) des réponses à venir
de l'organisme (que ces réponses soient ou non conscientes),
en fonction du contenu plus large et donc plus pertinent résultant
du brassage au sein du champ conscient.
On se trouve en présence d'une sorte de fonction d'Etat-Major.
Un Etat-Major n'est pas en avance sur les événements
du champ de bataille, même quand s'efforce de les prévoir
par des modèles théoriques. Il les attend et y réagit
au mieux, par exemple en utilisant plus efficacement les troupes
déjà engagées, et en mobilisant des unités
jusqu'alors en réserve. Mais le chef d'Etat-Major, du fait
qu'il exerce un rôle indispensable (une armée sans
Etat-Major se transforme vite en bandes antagonistes) se considère
en avance sur l'événement du fait qu'il se projette
dans ce futur immédiat qu'est son activité de commandement.
Il l'est aussi d'une certaine façon en ce sens que les décisions
qu'il prend conditionnent en partie les futures actions de ses troupes.
Par conséquent, fort de cette conviction, en permanence,
il se verra comme le chef d'Etat-Major, il se répétera
qu'il l'est, il s'efforcera d'en convaincre les autres et, dans
la meilleure des hypothèses, il deviendra un meilleur chef
- et sera finalement décoré.
Le problème du champ conscient
Reste alors la question de savoir ce qui, dans le cerveau, correspond
à l'existence de ce chef d'Etat-Major conscient et fier de
l'être. Va-t-on retrouver l'homoncule à qui Dennett
a fait une chasse impitoyable ? Pour répondre à cette
question, il faut revenir sur l'hypothèse de l'espace de
travail conscient de Baars. Le terme d'espace de travail évoque
désagréablement la vertu dormitive de l'opium. Que
sont et où sont les neurones impliqués dans cet espace
? Qu'est-ce qui les relie et les met en cohérence ? Il faut
reconnaître que les observations précises manquent
encore. C'est tout le problème du "binding" conçu
comme à la fois non localisé, mobile, temporaire,
évolutif et susceptible de renforcement par auto-apprentissage.
Il s'agit d'une question qui n'est pas résolue, et qui supposerait
des études de neurologie moléculaire plus approfondies.
Plusieurs hypothèses ont été formulées.
Nous avons évoqué ici l'hypothèse mémétique,
selon laquelle des mèmes électriques s'échangeraient
entre neurones entrés dans le champ conscient. Il s'agirait
alors d'une communication interneuronale utilisant des médiateurs
chimiques ou électriques classiques, mais se faisant à
très grande vitesse. On connaît aussi l'hypothèse
de JohnJoe McFadden, selon laquelle un champ conscient électromagnétique
(cem-field) mettrait en cohérence, avec des temps de réponse
encore plus rapides que par des échanges chimiques, les neurones
du champ. On peut également évoquer l'hypothèse
de ce même McFadden, qui relève de la biologie quantique(8)
(à distinguer radicalement de l'hypothèse apparemment
dépassée des champs quantiques s'exerçant à
l'intérieur des microtubules neuronales, avancée par
Penrose et toujours citée quand on parle de neurologie quantique).
Mais peu importe. Ceci ne doit pas empêcher de progresser
dans la réflexion sur le rôle du Je dans la coordination
des réactions de l'individu à son environnement (des
considérations de même nature pouvant être envisagées
quand il s'agit du Je du groupe). Curieusement, ceux qui réfléchissent
à la conscience et au rôle du Je ne font pas de différence
entre les types de conscience possibles. Le Je qui décide
de remuer le doigt ou de se lever le matin n'est pas d'un grand
intérêt (on peut penser d'ailleurs, comme nous l'a
suggéré Robert Kane cité dans un de nos articles
référencés ci-dessous, qu'alors la décision
consciente tranche, en utilisant une énergie minime, entre
situations équiprobables).
Par contre, deux autres catégories de Je tout à
fait différentes s'affrontent au cours de l'évolution
des civilisations humaines. La première rassemble tous les
Je égoïstes, qui se centrent sur eux en se privant le
plus possible des contacts avec les informations ou mèmes
circulant dans le monde et pouvant les amener à prendre en
considération d'autres priorités que celle du maintien
de leur homéostasie. Pour caricaturer, on pourrait dire qu'il
s'agit des Je qui s'expriment avec une clarté aveuglante
dans l'émission de France 3 "C'est mon choix". Les Je distingués
par l'émission sont ceux qui affirment d'autant plus fort
leur singularité qu'elle n'a aucun intérêt et
constitue en fait un archétype comportemental des plus répandus
: "J'ai des poils partout et je tiens à les montrer" ou "Je
préfère ma voiture à ma femme".
L'autre catégorie de Je rassemble les Je altruistes. Ils
mettent leurs possibilités, mobilisés par la conscience,
au service d'une tâche supposée servir le groupe. Un
exemple de Je altruiste est celui du "savant". Le Je du savant (à
supposer que les perspectives de carrière ne soient pas ses
seules motivations) met toute son intelligence, ses connaissances,
ses références, mobilisées par sa conscience,
au service de la science : poser des problèmes, les résoudre
et augmenter de ce fait le corpus des connaissances scientifiques.
Pris par ces tâches, le Je du savant se dissout. L'individu
ne pense plus à son Je, sauf par intermittence. Son esprit
est devenu une machine à rechercher, intégrer et transformer
des connaissances, machine qui d'ailleurs fonctionne tout autant
consciemment qu'inconsciemment, si bien que parfois le savant se
réveille le matin avec la solution du problème non
résolu la veille. Il arrive à l'extrême que
le Je du savant, incarné dans sa recherche, en oublie les
risques de l'existence et la mort même. C'est ce qui provoqua
le décès d'Archimède face à l'épée
du soldat romain.
Ce dernier exemple, illustrant le Je altruiste s'incarnant dans
la construction d'un monde nouveau s'ajoutant au monde ancien, peut
servir à expliquer l'apparition de la conscience dans l'ensemble
des mécanismes évolutifs cosmiques. Les systèmes
géologiques et végétaux construisent des ensembles
considérables, mais vraisemblablement sans conscience. Les
systèmes animaux font de même, mais sont probablement
guidés, ne fut-ce que d'une façon intermittente, par
des représentations d'eux-mêmes orientant et adaptant
plus finement leurs constructions. Quant aux constructions humaines,
elles se sont développées avec la vitesse et la dissémination
que l'on sait grâce à l'implication de multiples Je
conscients, tant au niveau des groupes qu'à celui des individus.
Il faudrait compléter ces réflexions par des considérations
sur les consciences animales et les consciences artificielles.
D'une façon générale, on ne devrait rien avancer
sur la conscience humaine sans avoir testé les hypothèses
sur des modèles animaux et sur des modèles artificiels.
Mais développer ceci nous ferait sortir du cadre de cet article.