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Emmanuelle Grundmann est primatologue.
Dans le cadre d'une thèse de doctorat réalisée
conjointement au CNRS et au Muséum National d'Histoire
Naturelle, elle travaille depuis 1998 sur les Orangs-Outangs
de Bornéo, où elle a séjourné
près de 14 mois. Elle s'intéresse plus particulièrement
aux cultures primates et aux techniques de l'apprentissage.
Elle a également étudié d'autres espèces,
lémuriens, tamarins et ouistitis. Elle milite pour
la conservation des grands singes et de leur habitat.
Cyril Ruoso est photographe professionnel
depuis 1994. Les primates constituent un de ses axes de travail
privilégiés. Ses photos sont diffusées
par l'agence BIOS.
Les primates intéressent de plus en plus de chercheurs,
dans un éventail de plus en plus large. Il en est de même
d'ailleurs de nombreuses autres espèces animales. La raison
de cela est que le développement des neuro-sciences, des
sciences cognitives et même de l'Intelligence Artificielle,
fait apparaître l'existence de filières évolutive,
sur le mode buissonnant, de plus en plus continues entre l'homme
et les animaux supérieurs - sans parler d'autres créatures
vivantes plus éloignées, mais avec qui des constantes
se retrouvent, aussi bien sur le plan génétique que
culturel. Dominique Lestel, dans un beau livre dont nous avons précédemment
rendu compte, a montré comment il était légitime
de parler des cultures animales, dont la richesse n'est certainement
pas moindre que les cultures humaines, du moins tant que celles-ci
n'avaient pas bénéficié de l'explosion très
récente des sciences et des techniques.
On a longtemps essayé de retrouver l'homme chez le primate,
non seulement en tentant de lui apprendre à se comporter
comme l'homme - le singer- mais en tenant de lui apprendre le langage
parlé ou celui des signes. Des résultats non négligeables
ont été obtenus, mais on peut penser que la démarche
partait d'un mauvais point de départ. Il faut, comme le montre
Dominique Lestel, se mettre en tête que chaque espèce
est un continent à elle seule, qu'il faut découvrir
sans idées préconçues. Si des extra-terrestres
débarquaient sur Terre en essayant d'y retrouver leur culture,
sans doute ne comprendraient-ils rien à la nôtre. Ils
ne nous verraient peut-être même pas. Mais se dépouiller
des préjugés n'est pas facile, car alors manquent
les repères. Quels sont les contenants et les contenus échangés
au sein d'une espèce ? Comment s'exprime leur intelligence
et leur conscience ? Il y a sûrement des traits communs avec
l'homme, mais beaucoup plus sans doute de traits ayant évolué
dans des directions différentes, qui risquent de nous demeurer
à jamais inconnus.
Les études sur le terrain, entrepris depuis une vingtaine
d'année, plus particulièrement par des femmes scientifiques
intrépides, Jane Goodall, Diane Fossey et d'autres, dont
l'une y a laissé la vie, ont commencé à montrer
l'hétérogénéité et la spécificité
des espèces jugées pourtant les plus proches de nous.
Manifestement, Emanuelle Grundmann est de cette sorte de scientifique,
mêlant les études théoriques, les études
de terrain et l'intrépidité personnelle.
Le drame concernant beaucoup d'espèces sauvages, notamment
les primates, est qu'elles vivent dans des habitats qui subissent
de plein fouet la dégradation rapide des éco-systèmes
et, pire encore, la cupidité des trafiquants ou les agressions
gratuites de populations locales en guerres ethniques, pour qui
conserver les animaux n'a véritablement aucune valeur. Les
tentatives de sauvetage, dans des parcs dédiés à
l'éco-tourisme, sont sans doute bien intentionnées,
mais elles-aussi destructrices, comme le furent pour les Indiens
d'Amérique la politique des réserves. Il ne faut pas
désespérer de la préservation, mais on peut
sérieusement douter de son avenir à terme, comme de
bien d'autres actions entreprises pour sauver ce qui semble disparaître
inéluctablement devant la démographie explosive, la
pauvreté de plus en plus grande et l'apparition de zones
entières, en Afrique et en Indonésie notamment, où
les scientifiques eux-mêmes seront chassés par le terrorisme.
Si nous perdons les singes, sauf quelques individus abâtardis
conservés pour des expériences de laboratoire, du
moins, grâce à des livres comme celui de Emmanuelle
Grundmann et Cyril Ruoso, demeureront quelques témoins d'un
monde qui ressemble sans doute beaucoup à celui où
l'australopithèque n'était guère différent
des ancêtres des anthropoïdes, chacun vivant peut-être
en relative bonne intelligence avec les autres. Lorsque nos successeurs
voudront recréer ce monde perdu en images de synthèse,
ils pourront toujours récupérer et animer les magnifiques
photos de Cyril Ruoso.
On peut espérer en fait que ces deux auteurs ne partagent
pas notre pessimisme, et que par ce livre, notamment, ils convaincront
le grand public, mais aussi les scientifiques, qu'il faut encore
faire quelque chose pour sauver la planète singe.
Le livre
Etre singe n'est pas un livre scientifique à proprement
parler. On y trouve quelques allusions aux travaux actuels de la
primatologie, notamment à ceux de Franz de Wall, mais il
ne comporte pas de listes de références. Le lecteur
qui voudra se les procurer les trouvera facilement sur Internet.
Par contre chacun, grand ou petit, prendra le plus grand intérêt
à regarder les photographies. Certains gros plans ouvrant
des fenêtres sur le regard pensif de quelques chimpanzés
ou orangs-outangs donnent beaucoup à penser. Par ailleurs,
les 3 chapitres de texte rédigés par Dominique Grundmann
font pour le public non spécialiste la synthèse de
ce qu'il faut savoir quand on s'intéresse aux singes et à
leur préservation. Dans un premier chapitre, l'auteur nous
présente de nombreuses descriptions de sociétés
différentes, étudiées principalement dans leur
cadre naturel : communication, vie de famille, sexualité,
activités quasi artisanales. Dans le second chapitre, nous
avons la description de l'histoire faite de plus d'incompréhension
que d'amour des relations entre humains et singes, depuis les origines
jusqu'aux époques récentes. L'auteur nous rappelle
que certaines sociétés traditionnelles, notamment
hindouistes, réservent encore une place éminente à
certains singes, comme le firent sans doute en leur temps les Egyptiens.
Mais à côté de cela, que d'abus de pouvoirs,
que de massacres. Je vous ferai une confidence sous le manteau.
Si j'étais dans la situation de devoir sauver un seul être,
d'un bonobo naïf ou du braconnier qui le tue pour vendre de
la viande dite de brousse, je n'hésiterais pas.
Le troisième chapitre nous présente la primatologie,
ses interrogations, ses outils, ses avancées récentes.
Sur ce plan on peut penser que le progrès des connaissances
ne s'arrêtera pas de sitôt. La seule difficulté
est d'expérimenter sur, ou plutôt avec les primates,
sans en faire des robots humanoïdes. Dans ce même numéro,
nous présentons le sommaire des travaux sur la conscience
réalisé par Rita Carter.
Si les mêmes moyens mis au service des recherches sur la conscience
chez l'homme étaient utilisés pour faire apparaître
ce qui devrait être appelé conscience chez le singe,
ou chez l'oiseau, ou même chez le chien, la connaissance de
la conscience en général, à commencer par celle
de l'homme, serait grandement accrue. Parallèlement, on pourra
simuler sur des systèmes de conscience artificielle ce qui
révèleraient les études animales, dans un échange
continu d'hypothèses pertinentes.
Pour conclure, Etre singe intéressera autant les enfants
que les adultes. Ce devrait être notamment un beau cadeau
à faire pour les Fêtes, mais pas seulement à
cette occasion.
N'oublions pas non plus de signaler l'existence du Great Ape Project.
Il s'agit d'une ONG visant à protéger ce qui reste
de ces singes, en leur attribuant notamment des droits analogues
à ceux des hommes. On peut y croire.