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"Anthropologiste
de la biologie", doté d'un Ph. D obtenu à l'université
de Californie de Los Angeles (UCLA), Robert Aunger a passé
de nombreuses années comme "posdoctoral fellowship"
à l'université de Chicago. Il exerce aujourd'hui
en Angleterre, au King's Collège de Cambridge*, concentrant
son travail sur les secteurs de la psychologie, de la théorie
évolutionnaire et de la culture.
Pendant
plus de 10 ans, il a travaillé sur les problèmes
théoriques, méthodologiques et empiriques de
l'évolution culturelle. A ce titre, il a publié
de nombreux articles, ainsi qu'un livre sur le thème
de la fiabilité des représentations culturelles.
En
1999, il a notamment organisé à l'université
de Cambridge la première conférence académique
sur les mèmes ; il fait également partie de
l'équipe éditoriale de "Selection : Molecules,
Genes, Memes" (voir http://www.mta.hu/english/kiadvanyok/aktak/s.htm),
journal fondé la même année.
Avant
d'écrire "The Electric Meme", Robert Aunger a également
édité l'ouvrage "Darwinizing Culture: The Status
of Memetics as a Science" (ed. Oxford: Oxford University -
2000).
Nous avons reçu de Robert
Aunger, que nous consultions sur la teneur de cet article,
le message suivant:
" Thanks very much for the notice
of your review of my book. I have a fair knowledge of French,
and so was able to understand most of what you say. I found
your review to be very kind, thorough and knowledgeable; I
believe you understood my "memes," which is more than I can
say of many other reviews I have read. Good luck with your
magazine. I had a brief look around your site, which seemed
to be full of useful information about the world to come.
(You may be interested to know that my next book will be on
the evolution of technology.). Best wishes, Bob Aunger"
The Electric Meme est un gros livre de 392 pages, bourré
de références, mais très clair et facile à
lire. Son propos est ambitieux. L'auteur, Robert Aunger, y propose
ce qu'il appelle "une nouvelle théorie sur la façon
dont nous pensons" : A New Theory of How We Think.
Pour atteindre cet objectif il entreprend de revenir aux bases mêmes
des travaux sur la mémétique, en essayant d'identifier
le facteur causal causant les phénomènes décrits
par ce concept manifestement encore flou de meme. Il voudrait, comme
il le dit lui-même, être à la mémétique
ce que Watson et Criks furent à la génétique.
Avant eux, la génétique accumulait les conjectures,
dont beaucoup se sont révélées prémonitoires,
mais faute d'avoir identifié l'agent causal, elle comportait
de nombreux aspects qui relevaient davantage de la philosophie que
d'une science vraiment dure. L'ADN et son mécanisme de réplication
une fois isolés, au contraire, les innombrables développements
de la génétiques, dont nous sommes loin d'avoir exploré
encore toutes les possibilités, pouvaient commencer.
Robert Aunger ne prétend pas avoir trouvé
l'équivalent de l'ADN en matière de mémétique.
En revanche, il espère avoir suffisamment dégagé
le terrain pour que la "chasse au meme" puisse sérieusement
commencer. Pour lui, le meme est probablement une entité
réplicative associant par un lien électro-chimique
les synapses d'un ou plusieurs neurones. Le meme est donc interne
au cerveau. Il ne peut en sortir pour contaminer d'autres cerveaux
qu'à travers divers processus d'intermédiation que
le livre examine. L'auteur propose d'ailleurs le terme de neuromeme.
Cette entité est susceptible de se déplacer
d'un neurone à l'autre et, surtout, elle peut se répliquer
à l'intérieur du cerveau, en envahissant de plus en
plus d'aires cérébrales et en modifiant éventuellement
leurs fonctionnalités. Il s'agit donc ainsi et en premier
lieu d'une contamination de la matière cérébrale,
par un agent réplicant soumis comme tel aux règles
de l'évolution darwinienne.
Le marais mémétique
Beaucoup de ceux qui comme nous, furent séduits
par le pouvoir explicatif de la mémétique, laquelle
ambitionne de s'ériger en science, suite aux travaux de Dawkins,
Brodie, Blackmore, Dennett,
Bloom et de bien d'autres, utilisent
encore à leur corps défendant les concepts très
approximatifs de celle-ci. Les méméticiens soupçonnent
qu'il y a dans la mémétique beaucoup à apprendre,
mais ils en parlent un peu à tort et à travers. Les
listes de discussions sur la mémétique sont ainsi
un vrai fourre-tout, où d'innombrables choses sont qualifiées
de memes alors qu'elles pourraient conserver leurs anciens noms
sans dommage.
Depuis des décennies, sinon des siècles,
les hommes ont identifié les idées circulant entre
eux et constituant l'essentiel de la culture humaine, comme susceptibles
d'adopter ce qui semble être une vie propre, indépendamment
de ceux qui les créent, les reçoivent ou les remettent
en circulation. Aux idées ont été assimilés
les supports écrits du langage et de l'image, porteurs de
mots, concepts, idées ou raisonnements. Il était donc
facile à la mémétique de nous expliquer que
tout cela constituait effectivement un monde d'entités réplicatives,
capables de diffuser entre les hommes selon des règles qu'il
convenait de préciser. C'est l'imitation, présentée
(notamment par Blackmore) comme spécifique à l'espèce
humaine, qui est le moteur de cette diffusion à base de réplication
(1). Qui dit réplication dit aussi accident de réplication,
et donc sélection darwinienne. La mémétique
nous met ainsi en présence d'une forme de vie non véritablement
biologique (parce que sans ADN), subissant une évolution
de même nature que celle de la vie et finalement, co-évoluant
avec la vie - laquelle reste pour sa part sous contrôle de
la génétique.
Mais les agents évolutifs identifiés
par la mémétique traditionnelle (constitutifs de la
culture si nous opposons celle-ci à la nature, codifiée
par les gènes), sont multiples. On a d'ailleurs tendance
à confondre souvent le vecteur et le réplicant. L'image
de Ben Laden (voir
notre article) est un meme (ou dissimule un meme), dans cette
définition, puisqu'elle induit des comportements d'ailleurs
variés chez ceux qui la reçoivent. Mais c'est aussi
un véhicule qui utilise les réseaux modernes de la
société de l'information pour se répandre et
pour se dupliquer. Par ailleurs, le mot Ben Laden, l'allusion même
à Ben Laden faite de façon non verbale, peuvent aussi
être considérés comme des memes. Une fois engagé
dans cette voie de la méméfication (c'est-à-dire
de la transformation de tout ce qui nous entoure en memes) il n'y
a pas de raisons de s'arrêter. Certains ont vu d'ailleurs
dans une telle méméfication galopante l'effet de la
contamination des esprits des méméticiens et de leurs
disciples par le meme de meme.
Il est certain qu'arrivé à ce stade,
il faut reprendre pied. On est certes en droit d'appeler meme tout
symbole du langage, qu'il s'agisse d'ailleurs de mots individuels
ou de leurs associations en phrases et en discours. Mais alors il
faut revoir à l'aune de la mémétique l'ensemble
des sciences de l'homme, pour mieux identifier les réplicants,
ainsi que ce à quoi ils correspondent dans les cerveaux (représentations)
et dans notre environnement (notamment les objets du monde réel
identifiés par le langage, ainsi que les machines ou artefacts
qui constituent des objets très particuliers crées
par l'homme). Pourquoi d'ailleurs ne pas le faire ? On développera
ainsi une description de type objectif de ce super-organisme qu'est
l'humanité, et des traitements d'information qui s'y déroulent.
Cette description conduira inévitablement à une modélisation
à partir de références computationnelles, à
partir desquelles nous pourrons réaliser des machines intelligentes.
Nous développerons ce point de vue dans la seconde partie
de notre article.
Si on veut au contraire, comme certains méméticiens
semblent le faire, distinguer entre les idées, images, symboles
ou représentations mentales qu'ils qualifieront de memes,
et d'autres idées ou représentations échappant
à la mémétique et à ses illusions, comme
pourraient l'être par exemples les théories scientifiques
dûment prouvées par l'expérimentation, alors
où faire passer la frontière entre ce qui est meme
dans la culture et ce qui ne l'est pas ? Pour Blackmore, tout est
meme ou memeplexe, y compris la conscience de soi, le Je. Pour Dawkins
ou Dennett il ne semble pas que ce soit le cas. Mais qui a raison
?
C'est effectivement pour sortir la mémétique
de cette situation de confusion intellectuelle, qui était
celle de la génétique avant l'identification de l'ADN,
que Robert Aunger entreprend de mieux préciser ce que selon
lui nous devrions appeler un meme. Il retient, nous l'avons dit,
l'hypothèse fondamentale de Dawkins : il s'agit d'un réplicant
susceptible de contaminer les milieux qui l'hébergent.
La mémétique
selon Aunger
Cette analyse lui permet d'abord de clarifier les rapports
entre les gènes et les memes, rapports de subordination avait
dit le père de la sociobiologie, E.O.Wilson,
en affirmant que les gènes tiennent les memes en laisse.
L'auteur se débarrasse ainsi du dogmatisme de la sociobiologie
dure ou de la psychologie évolutionnaire, qui font dériver
des gènes, donc de la lutte pour la survie, les comportements
et affects des individus (par exemple la recherche d'un partenaire
sexuel ou l'altruisme). Robert Aunger adopte au contraire un point
de vue devenu commun, selon lequel il y a co-évolution entre
nature (l'organisme et celles de ses fonctions directement commandées
par les gènes) et culture (tout ce que l'individu apprend
au contact de son environnement, dès le stade de l'embryon,
et qui se traduit par la mise en place puis la sélection
de neurones et connexions synaptiques en grand nombre, toute la
vie durant). Mais pour lui, cette co-évolution, en fait assez
mystérieuse si on n'en précise pas les mécanismes,
est en partie le produit de l'activité des memes. Les memes
qui "infectent" l'individu dès le plus jeune âge, comme
ultérieurement la fréquentation des artefacts ou machines
apparus récemment dans la société, spécifient
alors le profil épigénétique de l'individu
et les fonctions qu'il remplit au sein de la société.
La culture doit donc être étudiée
en propre. Il s'agit d'un ensemble de relations liant les individus
ou phénotypes, au sein d'un milieu culturel ou phénotype
étendu, pour reprendre le terme de Dawkins, qui se transmet
et évolue selon ses règles propres. Que sont ces règles
? S'agit-il seulement d'informations acquises par imitation et apprentissage,
comme le suggère ce que Aunger appelle le "sélectionnisme
culturel" , dont Steven Pinker serait selon lui un éminent
représentant? La culture, évoluant sur le mode Darwinien
selon ses propres règles, produirait de nouveaux environnements
auxquels l'évolution des gènes devrait s'adapter.
Nous aurions là le cas presque parfait de la co-évolution
gène-culture ? Mais alors l'évolution n'a pas besoin
de réplicateurs culturels spécifiques pour se produire,
notamment des memes proposés par la mémétique.
L'hérédité lui suffit.
La mémétique veut au contraire offrir
une seconde alternative à l'évolutionnisme culturel,
en postulant l'existence et le rôle essentiel de réplicateurs
spécifiques, les memes. Mais affirmer ceci exige de mieux
définir les memes et leur intérêt spécifique
à se répliquer. S'agit-il de parasites, de parasites
symbiotiques ou de parasites égoïstes ? Comment se fait
la co-évolution entre memes et gènes, et qui la dirige
? Ces questions n'étaient pas posées avant l'apparition
de la mémétique. Les résoudre devrait permettre
de mieux cerner le concept encore flou de culture (nous verrons
plus bas que cette démarche devrait même permettre
de fonder une véritable théorie nouvelle de la culture,
tant animale qu'humaine). Mais elles ne peuvent être résolues
qu'une fois les memes proprement identifiés ?
Pour y voir plus clair, l'auteur propose de regarder
ce que sont les réplicateurs que nous connaissons déjà
: le gène, le prion et le virus informatique. On peut noter
en passant qu'il se livre à une analyse du prion encore peu
répandue dans la littérature destinée au grand
public, qui est très éclairante et ne peut d'ailleurs
qu'effrayer le lecteur quant aux perspectives de développement
de cette molécule pervertie, obéissant à des
modalités de réplication et de diffusion jusque là
non étudiées par les chercheurs, et peut-être
susceptibles de s'étendre considérablement dans les
années futures.
Cet exploration du zoo darwinien des réplicateurs
permet de proposer une définition précise de ceux-ci
(si du moins on s'en tient aux réplicateurs identifiés
à ce jour dans le monde vivant et dans la société
de l'information) : la source doit produire directement la copie,
de façon identique à elle, par transfert d'information
et en ne disparaissant pas dans le processus (duplication : une
entité doit donner naissance à deux copies au moins).
Parallèlement, il convient d'identifier les
vecteurs, véhicules ou interacteurs qu'il ne faut pas confondre
avec les réplicants mais qui contribuent à leur dissémination.
C'est le plus souvent eux qui sont visibles et auxquels on est tenté
d'attribuer la contamination (en les prenant pour des memes).
Enfin, il faut rappeler que la réplication constitue
des lignées (ou espèces en génétique),
dotées d'une stabilité suffisante pour se perpétuer,
mais cependant susceptible d'évoluer du fait de leurs mutations
sous la pression concurrente d'autres lignées.
On peut finalement construire une théorie formelle
de la réplication. L'auteur rappelle celle proposée
par Manfred Eigen concernant l'auto-réplication en biologie
: 1 réplicateur + un substrat nourricier = 2 réplicateurs
+ des déchets. Mais des mécanismes plus prolifiques
font intervenir des catalyseurs, grâce auxquels les produits
de la réplication peuvent apparaître rapidement en
grand nombre.
Il s'ensuit une Théorie de la Réplication,
ainsi formulable : "Les réplicateurs utilisent différents
mécanismes pour faire des copies d'eux-mêmes. Chaque
mécanisme définit une vitesse de réplication
spécifique, laquelle entraîne une dynamique évolutionnaire
elle-même spécifique" .
Sous cet angle, la réplication apparaît
comme un phénomène hautement complexe et spécialisé.
Les méméticiens doivent s'en souvenir avant de voir
dans toute entité apparaissant ici et réapparaissant
là un authentique réplicateur.
A la lumière de l'étude des gènes,
des prions et des virus informatiques, Robert Aunger est conduit
à préciser également le concept d'information,
laquelle est transmise par le réplicateur. Il n'existe pas
de définition commune de l'information. Certains y voient
une réalité immatérielle. Si on considère
le meme (ainsi que les autres réplicateurs étudiés)
comme une entité matérielle, il faut au contraire
retenir de l'information une définition matérielle
ou physique. Il s'agit de liens atomiques ou électro-chimiques
entre éléments (dans le cas des memes, entre neurones)
qui construisent un certain ordre néguentropique, lequel
ordre peut être transmis (ou détruit) au prix d'une
certaine dépense (au moins dans notre monde physique, au
contraire de ce qui se passe peut-être dans le monde quantique).
Le mécanisme de transmission est de type clé-serrure,
comme en ce qui concerne la reconnaissance moléculaire. Les
réplicateurs, y compris les memes, sont donc des entités
qui transfèrent des contraintes structurelles hautement spécifiques.
Ceci se traduit par ce que Aunger appelle le principe
du réplicateur casanier (Sticky Réplicateur Principle)
: le réplicateur choisit un substrat pour y vivre, et n'en
sort plus. Autrement dit la source et la copie doivent partager
le même substrat. Le Principe contredit la mémétique
classique, qui prétend qu'un meme peut naviguer d'un substrat
à un autre (d'un cerveau vers un ordinateur puis à
nouveau vers un cerveau, par exemple). Si le meme pouvait passer
d'un substrat à l'autre, on ne voit pas de quoi il serait
fait exactement. La chose est possible dans le monde numérique,
entre calculateur ou autres supports, mais pas entre milieux qui
ne sont pas des calculateurs.
On peut conclure de tout cela que le meme, s'il existe,
constitue une entité du monde physique, évoluant à
l'intérieur d 'un milieu homogène. En cela il ressemble
au gène.
Si le meme est un authentique parasite, responsable
de nombreux phénomènes jusqu'ici attribués
aux gènes ou à d'autres causes, l'identifier fera
considérablement progresser les sciences, notamment dans
le domaine des sciences humaines et politiques. Mais où le
chercher ?
La chasse aux memes. Les neuromemes
L'auteur s'engage dans cette recherche à partir
du chapitre 6 du livre. Conformément aux principes évoqués
précédemment, il élimine tout ce qui n'est
pas biologique, notamment les artefacts, où les méméticiens
classiques identifient des memes aussi nombreux que virulents :
une voiture, une maison, un grille-pain. Il élimine également
les mots et symboles utilisés dans les échanges entre
les hommes. Un mot en soi n'a de valeur mémétique
que s'il se réfère à une connaissance ou une
représentation déjà présente dans les
cerveaux des interlocuteurs utilisant ce mot pour communiquer. D'une
façon générale les comportements décrits
par les comportementalistes ou behavioristes ne peuvent être
considérés comme hébergeant des memes. Même
s'ils peuvent être imités, ils ne peuvent se répliquer
de façon autonome.
C'est finalement dans le cerveau, et seulement dans
le cerveau, que selon Aunger il est possible de trouver des memes
Pour justifier son hypothèse, l'auteur s'engage
dans une véritable théorie du cerveau, par laquelle
il souhaite montrer que les opérations cérébrales
découlant du fonctionnement des neurones, d'abord limitées
aux relations directes entre organes sensoriels et moteurs, ont
commencé à s'associer du fait de l'émergence
de réplicateurs, les neuromemes (ou proto-neuromemes) qui
ont établi des ponts mobiles entre synapses et neurones.
Ce sont ces neuromemes qui, en se répandant et en se répliquant
partout dans le système nerveux, ont assuré la plasticité
de ce dernier, dans chacune des espèces dotées d'un
encéphale, tout au long de l'évolution. L'apparition
chez les primates puis chez l'homme de gros cerveaux leur a donné
un champ d'action et une efficacité accrue. Les memes ont
ainsi pu développer et spécialiser des connections
non câblées génétiquement.
Aujourd'hui, ils jouent un rôle majeur dans le
fonctionnement du cerveau. Leur compétition darwinienne permanente
assure l'émergence d'un comportement global adapté
à la milliseconde, reposant sur une mémoire à
court terme et dans certains cas, l'auto-référentialité.
Dans cette hypothèse, le meme est une connexion plus ou moins
temporaire entre synapses d'un même neurone ou entre neurones,
jouant un rôle fonctionnel, par exemple en commandant tel
état local du cerveau jouant un rôle dans l'établissement
d'une représentation ou la commande d'un comportement moteur.
Il s'agit donc d'une réalité physique, que l'on pourrait
identifier un jour avec les moyens adéquats de l'électro-encéphalographie
ou autres méthodes, sauf qu'elle doit être très
volatile et mobile par définition, ce qui rendra la recherche
d'un meme spécifique susceptible de se trouver à divers
endroits du cerveau pratiquement impossible. Le meme concrétise
en fait une cohérence d'état entre un ou plusieurs
neurones à un certain moment et en un certain lieu, permettant
de déclencher la production d'une impulsion globale. Cependant
Robert Aunger avance l'hypothèse qu'il y a continuité
entre la mémoire à très court terme résultant
de l'activité des memes et sa consolidation dans une mémoire
à long terme commandée par les gènes. Il évoque
en ce sens le rôle d'une protéine spécifique
dite CREB connue pour consolider certaines liaisons synaptiques.
Poursuivant la construction de sa théorie mémétique
du cerveau, l'auteur avance la définition suivante du neuromeme
: la configuration d'un nuds du réseau neuronal capable
d'induire la réplication de son état dans d'autres
nuds. Mais il ne précise pas clairement, autant que
nous ayons pu comprendre, les mécanismes permettant cette
induction d'état. S'agit-il de l'envoi de transmetteurs ou
d'une véritable induction électro-magnétique
entre axones parcourus par le potentiel d'action?
Quoi qu'il en soit les memes devraient être en
très grand nombre. Chacun des 100 milliards de neurones du
cerveau humain pourrait en générer un à tout
moment. Ils sont donc en compétition darwinienne permanente,
dans l'inconscient ou le conscient, pendant la veille ou le sommeil.
Certains seraient stationnaires, responsables des zones de stabilité
relative du cerveau. D'autres seraient mobiles, utilisant notamment
les liaisons neuronales associatives réentrantes entre aires
cérébrales. Les représentations mentales un
tant soit peu complexes exigent la coopération de nombreux
memes. L'auteur n'indique pas en ce cas selon quelles logiques ou
quels processus ces memes se conjuguent.
La question des contraintes dans lesquelles s'exerce
la compétition darwinienne des memes n'est pas non plus évoquée.
Existe-t-il de telles contraintes ? La compétition se fait-elle,
comme dans certains systèmes multi-agents de la vie artificielle,
sans contraintes de départ ? Le point ne paraît pas
abordé dans le livre, sauf erreur de notre part.
Dans l'hypothèse ainsi présentée,
qui insiste sur le rôle de la réplication des memes
à l'intérieur du cerveau, le parasitisme apparent
des memes n'en est pas un. Il s'agit au contraire d'un avantage
adaptatif acquis. Il permet notamment la redondance des informations
entre neurones et plus généralement la permanence
des informations constituant la personnalité culturelle du
sujet. Il assure enfin la migration de la mémoire à
court terme vers la mémoire à long terme. Les memes
seraient finalement les briques (molles et mobiles) à partir
desquelles se construiraient les cerveaux et leurs contenus cognitifs.
Il s'agirait donc de parasites "gentils" et non nuisibles.
Les memes sautent-ils d'un
cerveau à l'autre?
Les méméticiens classiques ne se satisferont
pas de cette description des memes, qui en fait pratiquement des
modules internes aux cerveaux. Que devient ce rôle de parasite
de l'esprit, grâce auxquels les memes imposent à des
milliers de gens leurs contenus sémantiques, et les comportements
que ces contenus peuvent commander ? Pour les méméticiens,
nous l'avons rappelé, les memes sautent littéralement
de cerveau en cerveau, à travers des supports aussi divers
qu'inattendus, dans lesquels ils s'incarnent momentanément.
Mais la mémétique n'a pas encore expliqué clairement
comment l'information contenue dans un neuromeme peut être
décodée et recodée pour s'inscrire dans le
véhicule ou interfacteur, puis à nouveau décodée
et recodée pour entrer dans le cerveau de la personne contaminée
? Pour Aunger, le meme tel qu'il est défini en conformité
avec la Théorie du Réplicateur présentée
précédemment ne peut pas sauter d'un cerveau à
l'autre, ni directement ni par l'intermédiaire de signaux
dans lesquels il se dissimulerait. Cependant la transmission sociale
de l'information reste indispensable à l'établissement
d'une culture.
Afin de résoudre cette difficulté, l'auteur
propose l'hypothèse que le meme se borne à émettre,
via le cerveau et l'organisme dont il est l'hôte, des signaux
ayant la fonction d' "instigateurs". Ils seraient émis au
hasard, jusqu'à rencontrer le cerveau d'un autre organisme
en état de déclencher les processus internes permettant
la création d'un homologue du meme origine. La lignée
pourrait alors poursuivre son développement comme si aucun
espace entre les organismes n'avait du être franchi, aux erreurs
mineures d'ajustement près résultant du processus
de conversion. La transmission n'est ni directe, ni parfaite ni
même assurée. On se trouve dans la situation d'un arbre
qui dissémine ses graines en espérant que l'une d'entre
elles rencontrera un terrai favorable pour germer. Dans la plupart
des cas, le signal n'est pas reçu ou provoque des résultats
très éloignés de ceux que le meme émetteur
transmettait.
En termes de contenus d'information, les memes et leurs
signaux sont complètement indépendants. Les signaux
sont élaborés avec les moyens sous contrôle
des neurones moteurs dont le corps dispose, de la même façon
que le meme à l'intérieur du cerveau est transmis
par échange électrochimique entre neurones cérébraux.
On retrouve là en fait la façon traditionnelle dont
les animaux communiquent entre eux. Leurs représentations
cérébrales commandent des comportements à leurs
muscles, comportements qui sont reçus comme symbole d'un
contenu de communication par les autres animaux : par exemple un
geste de menace, que tout animal de la même espèce
perçoit et transforme en contenu sémantique à
partir duquel il règle sa conduite, par exemple fuir ou attaquer.
Le saut du meme d'un cerveau à l'autre a du
se produire dès le moment où le meme a pris naissance
à l'intérieur du cerveau. Mobiliser les moto-neurones
n'était pour lui qu'une autre face de l'action de mobilisation
des neurones cérébraux internes. Ceci veut dire que
la communication culturelle (entre organismes) s'est établie
dès le moment où des neurones capables d'activités
internes à l'organisme s'étaient mis en place. Mais,
une fois mis au contact du monde extérieur et confronté
à la compétition avec les signaux provenant d'autres
organismes, le signal émis par un meme donné avait
toutes les chances d'induire des résultats plus ou moins
différents de ce que provoquait le meme dans l'organisme
d'origine. C'est pourquoi la culture évolue. Elle ne résulte
jamais de la simple addition des produits des cerveaux individuels.
Elle est le produit d'un conflit darwinien permanent entre agents.
Dans ce cas, les contraintes à partir desquelles cette évolution
s'inscrit, qui sont de type sociologiques, économiques, politiques
ou autres, peuvent parfois (mais pas toujours) être identifiées
de façon à ce que l'évolution culturelle globale
puisse être modélisée.
Pour que la communication s'établisse cependant,
et que la culture n'éclate pas dans d'innombrables directions,
il faut supposer que les organismes qui échangent des memes
via des signaux présentent des similitudes. Celles-ci résultent
d'abord de structures génétiquement programmées
(d'où l'hypothèse de Chomsky relative à l'existence
de circuits nerveux innés permettant l'acquisition du langage)
mais aussi de développements épigénétiques
voisins, ayant conduit à l'établissement d'un minimum
de ce que l'on pourrait appeler une communauté de pensée
ou de mode de vie. Les memes en ce cas reconfigurent à la
marge ce qui existait. Ils ne construisent pas tout à partir
de rien. Les filières mémétiques qui persistent
sont celles qui, d'une certaine façon, étaient adaptées
au milieu receveur. Sinon elles ne seraient pas reçues ou
avorteraient très vite. C'est ainsi qu'une personne de culture
scientifique ne cède pas facilement aux arguments présentés
par une secte ou un marabout. Les machines intelligentes
Le livre se poursuit par des considérations
sur le changement sans doute radical qu'apportera dans quelques
années l'émergence de systèmes automatiques
intelligents, associés ou non à des cerveaux humains.
L'élément nouveau viendra du fait que de tels systèmes
pourront générer leurs propres memes, du fait de leur
puissance auto-référentielle et créatrice.
Ces memes viendront en conflit darwinien avec ceux des systèmes
sociaux traditionnels. On entrera alors dans un monde différent
du monde actuel, auquel il convient de réfléchir dès
à présent. Une véritable nouvelle sorte d'évolution
apparaîtra alors dans notre univers, basée en grande
partie sur les capacités mémétiques des technologies,
et leur capacités de s'associer en méta-memes ou memeplexes
d'une très grande puissance opérationnelle. Ceci d'autant
plus que pour échanger et agréger leurs memes, les
machines computationnelles n'ont pas besoin de langages symboliques
ou autres interfacteurs. Elles peuvent en principe se parler directement
de cerveau à cerveau.
Nous reviendrons dans un autre article sur les perspectives
proposées par le livre dans ses chapitres finaux, qui pour
nous n'ont pas la meme valeur originale que le corps de l'ouvrage.
Mieux vaut à ce stade faire une pause pour apprécier
ce qui nous paraît être le véritable apport du
livre de Robert Aunger, cette "nouvelle théorie de la façon
dont nous pensons" qu'il nous propose. Mais nous ne sommes pas sûr
qu'il ait pris conscience lui-même de l'ensemble des perspectives
qu'il offrait. Il ne les a pas en tous cas suffisamment exploitées.
Nous sommes en fait, pensons-nous, confrontés
à ce qui pourrait devenir une véritable nouvelle théorie
de l'évolution en général et de l'esprit en
particulier, fondée sur le rôle de la communication
symbolique. Celle-ci s'exprime par le langage et d'autres échanges
de signes chez les humains. Mais elle existe aussi, sous des formes
différentes, dans les sociétés animales(2).
Il est très intéressant de constater que cette nouvelle
théorie pourra s'appuyer non pas marginalement mais fondamentalement
sur le phénomène du meme, découvert par les
méméticiens et doté d'un début de statut
scientifique par le livre de Robert Aunger
De la mémétique
à une théorie de la communication symbolique
Quand on lit comme nous l'avons fait ensemble The
electric meme, on ne peut pas ne pas remarquer que tout ce qui
y est décrit, relativement à l'apparition de memes
dans les cerveaux, corrélés par l'échange de
signaux "instigateurs" selon le terme forgé par Aunger, s'applique
en fait à l'ensemble des représentations symboliques
qui sont générées dans les systèmes
nerveux des organismes dotés d'une encéphalisation,
ainsi qu'à l'ensemble des échanges symboliques, pré-langagiers
ou langagiers, qui permettent aux individus, d'abord de communiquer,
mais ensuite et surtout de mettre en compétition darwinienne,
au plan social, leurs divers contenus représentationnels.
Chaque mot ou combinaison de mots, chaque symbole non verbal, devient
ainsi un meme.
On considère généralement que
les animaux dotés d'un minimum de système nerveux
associatif élaborent des représentations symboliques
dérivant du circuit primaire activé par l'interaction
de leurs organes sensoriels et moteurs avec l'environnement. Ces
représentations symboliques sont déconnectées
du circuit primaire et peuvent être rapprochées les
unes des autres de façon à construire, par exemple,
des cartes cognitives complexes représentant d'abord le milieu
dans lequel agit l'organisme, mais aussi très vite l'organisme
lui-même, tel qu'il peut se percevoir en rapprochant les informations
produites par son interaction globale avec le milieu. Les robots
autonomes font d'ailleurs aujourd'hui la même chose, comme
le démontre Hans Moravec dans
son dernier livre, Robot.
Mais de quelle façon un tel mécanisme
peut-il opérer dans la nature ? Comment sont produites les
représentations qui se détachent du circuit primaire
et entre en synthèse les unes avec les autres pour produire
des cartes cognitives globales ?
Dans un robot, la fonction peut être prévue
par l'ingénieur-concepteur qui organise, au moins initialement,
l'architecture du robot pour que plusieurs niveaux de synthèse
des informations endogènes et exogènes soient mis
en place. Dans la nature, une telle fonction, bien que très
utile à la survie, n'a pu être prévue à
l'avance. Elle a nécessairement découlé de
l'exaptation apparue au hasard d'une fonction déjà
existante. On peut penser que cette exaptation a été
rendue possible par le fonctionnement des neurones. Même dans
un circuit très simple, de type stimulus-réponse,
se traduisant par l'activation d'un moto-neurone, on peut penser
que le potentiel d'action de ce dernier est capté ou réfléchi
par des neurones voisins. Il peut s'agir d'une simple induction
électro-magnétique (on rappellera à cet égard
les travaux de Johnjoe
McFadden relatifs aux champs électromagnétiques
générés par le fonctionnement des circuits
nerveux) ou d'autres formes de transmission par contagion inter-synaptique.
Si le phénomène ainsi décrit se
produit effectivement, même de façon approximative,
nous pouvons y voir une réplication du signal primaire, en
d'autres termes, la production d'un meme. Celui-ci, relâché
dans le système nerveux, de neurones en neurones, et entrant
en compétition darwinienne au sein des neurones associatifs
avec les autres memes générés en permanence
par tous les autres circuits sensoriels, moteurs et associatifs,
va contribuer à l'élaboration de méta-memes,
qui se stabiliseront plus ou moins et correspondront pour l'organisme
à la mise en place de représentations de l'environnement
et de lui-même dans cet environnement, qui lui serviront de
références plus ou moins permanentes pour comprendre
son passé, interpréter son présent et le cas
échéant orienter son avenir. Le nombre et l'articulation
de ces représentations, c'est-à-dire des métamemes
par lesquels elles se manifestent physiquement dans le cerveau (sous
forme d'associations interneuronales plus ou moins stables - ou
instables) n'est pas limité. Il dépendra de l'activité
de l'organisme, de la richesse de l'environnement, de la taille
du cerveau et finalement de l'activité de la compétition
darwinienne entre ces représentations d'où naîtra
la fitness ou bonne adaptation de l'organisme aux contraintes de
son milieu.
Mais comment expliquer la transmission apparente des
memes ? Comment, autrement dit, expliquer le fait que les contenus
cognitifs d'un individu soient suffisamment semblables à
ceux d'un autre individu, au sein d'une même espèce,
pour qu'un message "instigateur" simple émis par le meme
d'un individu puisse générer l'apparition d'un meme
semblable chez un autre individu ? C'est là qu'il faut faire
intervenir le concept de super-organisme, lequel rassemble les individus
d'une même espèce.
Le défaut des analyses mémétiques,
y compris de celles de Robert Aunger, est de partir pour analyser
le meme de l'organisme individuel, et plus particulièrement
de son cerveau. Il devient alors difficile de comprendre comment
les memes peuvent être partagés par d'autres organismes,
sauter d'un cerveau à l'autre. Faire appel à des signaux
instigateurs nécessairement simples ne résout pas
la difficulté. Si je n'ai jamais entendu parler d'Al Quaida,
le mot Ben Laden ne signifiera rien pour moi.
Là nous devons introduire le concept de super-organisme,
brillamment appliqué aux systèmes sociaux humains
par Howard Bloom. Dans les super-organismes que sont les sociétés
d'insectes dits sociaux, on ne s'étonne pas de voir les insectes
individuels disposer de moyens de communication prévus à
l'avance, par exemple les phéromones. L'utilisation des phéromones
résout à la fois la question de la forme et du fond
(c'est-à-dire du contenu sémantique) de l'échange.
Si par ailleurs de telles sociétés, comme peut-être
celles des abeilles, pouvaient générer une culture
non entièrement sous contrôle génétique,
à partir de l'échange de messages produits par les
insectes eux-mêmes en interaction avec un environnement spécifique,
on ne s'étonnerait pas davantage de voir que chaque individu
puisse saisir, même à partir d'indices faibles, le
contenu cognitif des signaux produits par les autres.
Or il faut se rappeler qu'avant d'être des individus,
les organismes appartenant aux espèces complexes, y compris
l'espèce humaine, sont les membres d'un super-organisme (
ou de plusieurs super-organismes) qui leur offrent dès le
départ un milieu culturel très organisé, constitué
d'innombrables représentations implicites, d'innombrables
signaux ou symboles codifiés qui correspondent à ces
représentations et qui prennent la forme des divers langages
utilisés par ces groupes pour la communication interindividuelle.
Les représentations collectives ne flottent pas en l'air.
Elles sont présentes, sous forme de memes ou métamemes
dans les cerveaux d'un certain nombre d'individus (les individus
"cultivés"). Elles se transmettent par l'enseignement et
l'usage. Quand elles sont très structurées,
elles prennent la forme de contenus scientifiques. L'apprentissage
consiste alors à relier le signal et la représentation
collective qu'il symbolise aux représentations et aux signaux
déjà acquis par l'individu, ceci dès sa vie
embryonnaire. Si j'apprends que l'objet que je vois s'appelle un
avion et que le mot avion sous-tend un ensemble de relations dont
je n'avais jusqu'à présent qu'un modèle sommaire
résultant de ma propre expérience, je deviens capable
d'enrichir ce modèle de tout ce que j'apprendrai ultérieurement
relativement aux avions.
Il faut bien voir que ce processus de mise en conformité
des associés d'un super-organisme, inhérent à
l'existence de ceux-ci (lesquels sont en compétition darwinienne,
ne l'oublions pas, les uns avec les autres) n'est pas apparu et
ne se poursuit pas suite à un plan défini. Il résulte
d'un mécanisme permanent de type reproduction, mutation,
sélection, amplification, c'est-à-dire d'un processus
darwinien. Ce processus ne peut intéresser que des entités
évolutionnaires, c'est-à-dire en particulier réplicatives,
s'exprimant sur le mode darwinien. En d'autres termes, l'ensemble
du processus d'élaboration et de consolidation du super-organisme
repose sur l'émergence et la compétition darwinienne
permanente des neuromemes puis des socio-memes résultant
de l'activité des systèmes moteurs et cérébraux
des membres du super-organisme.
Les memes ne sont donc pas des facteurs épisodiques
apparus dans la vie sociale mais les agents de base responsables
de la constitution des super-organismes associant des individus
dotés de systèmes nerveux. Il ne faut donc pas s'étonner
s'ils s'adaptent aux représentations comme des clefs à
des serrures, mutations mises à part.
Il ne faut pas non plus s'étonner qu'ils soient
partout et qu'ils jouent de multiples rôles. Certains de ces
rôles paraîtront nuisibles à la survie de certains
super-organismes. On parlera alors au sein de ceux-ci de memes parasites
ou mortels. Mais ils correspondront à l'émergence
d'autres super-organismes tendant de se faire une place au soleil
en recrutant des associés dans les super-organismes existants.
C'est ainsi que le meme Ben Laden peut être interprété
dans différents contextes cognitifs et politiques, comme
menaçant ou fédérateur.
Au plan des individus, selon ces hypothèses,
la prolifération et la compétition darwinienne des
neuromemes constitue le fonctionnement de base du cerveau en relation
avec les contenus collectifs perçus à tous moments
via les signaux émanant des autres membres du groupe. Elle
permet d'abord la redondance et la mobilité de l'attention
et de la mémoire immédiate. Elle fonde sans doute
aussi beaucoup des mécanismes de la pré-conscience
et de la conscience, ainsi que les représentations oniriques.
Pour approfondir l'organisation de tout cela, il faudra sans doute
développer des modèles issus de la théorie
des systèmes massivement multi-agents, tels qu'étudiés
notamment par Alain Cardon.
Un point important à élucider sera celui des contraintes
globales dans lesquelles se développent les réplications
mémétiques. Tout n'est pas possible dans l'évolution
darwinienne de la compétition entre représentations
mémétiques. Certaines contraintes sont d'origine génétiques
(tenant notamment à l'organisation cérébrale
de base), d'autres correspondent à la présence de
contenus "durcis", comme peuvent l'être les acquis scientifiques,
d'autres dépendent de la force d'activation ou d'inhibition
découlant de telles ou telles émotions ressenties
par le sujet...
Il sera donc essentiel de poursuivre et généraliser
l'étude de l'ensemble des entités et mécanismes
décrits par les méméticiens, particulièrement
dans l'optique proposée par Robert Aunger.
Il faudra par ailleurs continuer plus activement que
jamais la chasse au neuromeme. Rappelons en effet que toute la construction
résumée ci-dessus est encore conjecturelle. Le neuromeme
considéré comme un réplicateur physique présent
dans le cerveau n'a pas encore été identifié.
Il le sera sans doute prochainement, car cette recherche correspond
à un domaine important des neurosciences : comment les neurones
génèrent-ils une communication interneuronale au-delà
du réseau ou nud forcément limité constitué
de leurs liaisons synaptiques immédiates ? Elle débouche,
nous venons de le voir, sur la question aujourd'hui essentielle
de la formation d'une intelligence ou même d'une conscience
globale, à partir de l'interaction de composants cellulaires
mettant en uvre des règles simples, selon l'expression
de Wolfram. On pense d'abord à la conscience chez l'être
vivant, mais il faudra aussi très vite penser à la
conscience artificielle.
Une autre direction de recherche, un peu différente
mais qui pourrait être convergente, consistera à simuler
des memes, ou entités équivalentes, sur un cerveau
artificiel ou une conscience artificielle. Les memes électroniques
ainsi réalisés pourraient jouer le rôle d'agents
de liaisons entre d'autres groupes d'agents. Nous avons soumis l'hypothèse
à notre collègue Alain Cardon.
Nous arrêterons là ce commentaire du livre
de Robert Aunger, mais on comprend bien qu'il nous faudra y revenir
dans de prochains articles. (3)
Notes:
(1) Notons que le travail de Robert Aunger tue fort élégamment
l'imitation, considérée comme susceptible de générer
de l'innovation et même une évolution quelconque. L'imitation
ne mène globalement qu'à des impasses. Cela devrait
aussi tuer, pour des raisons voisines, la mimétique de René
Girard (qui n'a rien à voir avec la mémétique).
Nous ne la pleurerons pas.
(2) On relira sur ce sujet le dernier livre de Dominique
Lestel : Les origines animales de la culture.
(3) Sur le thème des memes et du moi, on lira la traduction
française d'une conférence prononcée par Susan
Blackmore (qui s'y confirme comme adepte du Zen) lors de The Psychology
of Awakening (International Conference on Buddhism, Science and Psychotherapy
Dartington 7-10 Novembre 1996) c'est-à-dire avant la rédaction
de son livre The meme machine : http://membres.lycos.fr/zenmontpellier/Memes.html