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Politiques
de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie
L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité
scientifique
Bruno
Latour La
Découverte. 1999 et 2001
Bruno
Latour est philosophe et sociologue des sciences. Il
est professeur à l'Ecole des Mines de Paris et Professeur
associé à la London School of Economics. Il
dirige le Centre de Sociologie de l'Innovation.
Il
a réalisé de nombreuses études et publié
de nombreux articles et ouvrages, portant notamment sur l'insertion
des sciences et des techniques dans les organisations sociales.
Son regard généreux, mais corrosif et démystificateur,
en a fait un des représentants les plus connus
à l'étranger de la nouvelle sociologie française
engagée.
Il a été l'une des cibles du célèbre
Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont (Odile Jacob
1997). On sait que ce dernier ouvrage a fait l'objet d'une
réplique circonstanciée: Impostures scientifiques
sous la direction de Beaudoin Jurdant, La Découverte
1998. Nous pensons que l'actualité du débat
demeure entière, en ce sens que les deux points de
vue, le point de vue réaliste et le point de vue relativiste,
restent tous deux pertinents et devraient co-exister en permanence.
Le point de vue relativiste, selon lequel le "réel"
que la science décrit ne peut être distingué
des conditions économiques, sociales, idéologiques
et anthropologiques dans lesquelles s'exerce la production
de connaissances scientifiques, est indiscutable. Les scientifiques
eux-mêmes ne la remettraient pas en question, dans la
mesure où la science pose en principe de base qu'aucune
connaissance n'est absolue ni définitive. Par contre,
dans la plupart des sciences, les chercheurs n'admettraient
pas de voir critiquer en permanence leurs hypothèses
et théories par des arguments de type politique (relatifs
par exemple à qui les finance ou le type de société
auxquels ils appartiennent). La science vise à proposer
une description universelle de l'univers, c'est-à-dire
valable pour tous, qu'elle soit financée par le Département
de la Défense américain ou par le CNRS. Il faut
donc admettre la nécessité d'un consensus au
moins temporaire sur le réalisme de l'univers décrit
par elle.
Sur le plan purement scientifique cependant, celui où
se plaçait Alan Sokal à l'époque, on
doit noter que, non seulement en physique fondamentale mais
même dans les sciences humaines, la vision "réaliste
forte" est partout remise en question. On ne peut plus affirmer
sans nuance aujourd'hui qu'il existe un univers susceptible
d'être observé de l'extérieur par un observateur
impartial portant sur lui le regard d'un Dieu créateur.
L'observateur est "dans" l'univers observé et ne peut
donc s'en donner une vue exhaustive, ni dans le temps ni dans
l'espace. Ces deux derniers concepts sont d'ailleurs, en tant
que cadres de référence universels, profondément
relativisés. On lira dans ce numéro notre critique
des livres de Lee Smolin et
un article
examinant l'intérêt de ces approches pour
les sciences humaines
Pour
en revenir à Bruno Latour, on peut regretter que ce
dernier n'ait pas encore porté d'attention suffisante
aux sciences, technologies et pratiques qui sont l'objet de
notre revue. Nous lui avions proposé un entretien,
pensant qu'il aurait beaucoup de choses à en dire qui
intéresseraient nos lecteurs, mais il a décliné
l'offre, s'estimant incompétent - ce qui montre à
quel point les disciplines tournant autour de la vie et de
l'intelligence artificielle sont encore enfermées en
France dans un ghetto dont notre pays souffre inévitablement.
Ayant
lu cet article que nous lui avions adressé pour avis,
Bruno Latour a eu l'amabilité de nous adresser le mel
suivant:
" Je vous remercie de votre mail. Vous trouverez dans "Agir
dans un monde incertain",
livre de Callon et Lascoume, Seuil, des choses plus
à la portée de vos lecteurs. Je vous conseille
également la nouvelle revue Cosmopolitiques qui me
paraît un bon lieu de débat.
Amicalement - Bruno Latour
Nous pouvons nous représenter Bruno Latour comme tout à
la fois un philosophe des sciences, un sociologue et un militant
de la démocratisation des connaissances. Il a réalisé
de nombreuses études mêlant l'analyse du terrain et
les réflexions théoriques, dont il a tiré articles
et livres. Son renom est international, y compris chez les scientifiques
et philosophes américains, qui l'ont un moment assimilé
à l'école dite des post-modernes français,
s'attaquant à la "déconstruction des savoirs" et au
"relativisme des connaissances" (voir encadré). Depuis quelques
années, il combat en faveur de l'écologie politique,
c'est-à-dire d'une politique visant à faire prévaloir
ce que l'on nomme aujourd'hui le développement durable. Mais,
comme il n'est pas homme à se payer de mots, il s'est astreint
ce faisant à procéder à une double critique,
celle de la science et celle de la politique. On y retrouve
l'inspiration de ses nombreux ouvrages précédents,
qui l'avait mis en but aux critiques des réalistes telles
que reprises par le livre d'Alan Sokal. Mais le livre n'a pas l'intention
de mener une polémique épistémologique. Il
s'inspire d'observations que tout le monde peut faire aujourd'hui.
L'écologie politique se présente en effet comme une
démarche politique s'appuyant sur la science pour définir
ses objectifs et ses moyens. Or il ne faut pas se laisser prendre
au mirage des mots. Ces termes et les prétentions qui les
sous-tendent méritent une analyse critique des plus approfondie.
L'ouvrage "Politiques de la nature" , que nous présentons
ici, représente les conclusions et propositions résumant
plusieurs années d'étude et de pratique dans le domaine
de l'écologie politique, initialisées par un premier
ouvrage de 1991, Nous n'avons jamais été modernes,La
Découverte, 1991. L'ouvrage "L'espoir de Pandore"
est la traduction en français d'articles sur des thèmes
proches de ceux de Politiques de la nature, parue en anglais
à la même époque (1999). Il en constitue d'une
certaine façon une illustration.
Le sujet de l'écologie politique est d'une grande actualité.
On pourrait presque dire d'une grande banalité. Aujourd'hui,
par exemple, après le sommet de la Terre à Johannesburg,
il n'est plus de parti politique en France qui ne se dise préoccupé
d'écologie. Chacun le fait il est vrai selon sa culture et
en ménageant les intérêts de ce qu'il estime
être son réservoir de voix électorales. Mais
dans l'ensemble, on doit noter une sensibilité aux thèmes
environnementalistes qui n'existait pas il y a 10 ans. On peut s'en
réjouir mais il faut se demander si la conversion est suffisante,
si derrière le discours se trouvent ou non des processus
démocratiques permettant de mobiliser les citoyens, sans
la participation active desquels rien ne se fera.
Symétriquement, il faut se demander si la critique des
modes de développement actuels, les recommandations visant
à réorienter ceux-ci, qui s'inspirent en principe
de conseils ou études émanant de la collectivité
savante, sont bien pertinentes au plan scientifique. Or sur ce point,
le scepticisme est de plus en plus répandu. La diversité
et parfois les contradictions des experts, quand ce n'est pas leurs
incertitudes (sinon leurs erreurs de diagnostics), sont présentées
comme trahissant une impuissance grandissante de la science face
aux questions posées par les politiques et par les citoyens.
On ne citera pas les exemples auxquels tout le monde pense, le sang
contaminé, l'amiante, la vache folle. Ceux qui, pour des
raisons d'intérêt à court terme, ne veulent
rien changer à leurs pratiques, en tirent argument pour persévérer
dans celles-ci. C'est ainsi que le gouvernement des Etats-Unis continue
de refuser de signer le protocole de Kyoto sous prétexte
que l'effet de serre ou ses conséquences dommageables ne
sont pas démontrés.
Si avec Bruno Latour on estime que l'écologie politique,
malgré ces difficultés, doit devenir plus que jamais
la priorité des humains aujourd'hui, il importe de ne pas
s'arrêter à ces difficultés et de proposer des
pratiques collectives réconciliant la science et la politique
dans un effort pour rendre plus habitable le monde actuel. Ceci
d'ailleurs impose également, comme le constatent de plus
en plus les environnementalistes, d'aborder en priorité
les problèmes du sous-développement et de l'inégalité
entre le Nord et le Sud. L'inégalité est constamment
accrue par la mondialisation dite néo-libérale, qui
sacrifie pour un profit à court terme, hors de toute régulation
protectrice, les ressources humaines et matérielles du globe.
Là encore, la science devrait intervenir. Elle seule en effet
semble capable de proposer des remèdes à l'explosion
démographique, aux famines et aux épidémies,
à l'acculturation, aux affrontements tribaux résultant
de l'aggravation de la misère dans le tiers-monde.
Mais comment restituer leur crédibilité à
la science et à la politique, étant entendu qu'il
serait suicidaire de prétexter de leurs faiblesses pour prétendre
s'en passer - ce qui aurait pour résultat immédiat
de livrer le monde à la prédation des plus puissants.
La voie proposée par Bruno Latour n'a rien de facile ni
d'immédiat. Il s'accorde avec les critiques actuels de la
science et de la politique pour constater que celles-ci, en l'état,
sont impuissantes à apporter des solutions à la crise
du monde actuel, crise qui risque d'empirer très rapidement
dans les prochaines années. Mais ceci découle selon
lui d'un double malentendu, entretenu par tous ceux qui profitent
de ce malentendu pour continuer à diriger le monde au mieux
de leurs intérêts, sans contrôle démocratique.
Un double malentendu
Un premier malentendu tient à la définition que
la société occidentale s'est donnée de la science,
ceci presque depuis les origines de la philosophie, puisque l'affaire
remonte au mythe de la caverne, proposé par Platon et repris
sans guère de changements par les sciences récentes
(à l'exception peut-être de celles qui, comme la physique
théorique moderne refusent de séparer l'observateur
de l'observé). Selon les formes contemporaines de ce mythe,
il existerait une Nature ou un Univers en soi, non directement accessible
au commun des hommes. Seule la science serait capable d'en donner
des descriptions approchées, le savant pouvant, grâce
aux méthodes de la recherche expérimentale, observer
de l'extérieur cette Nature ou cet Univers avec le maximum
d'objectivité possible. Le reste des humains, plongés
qu'ils sont dans l'ignorance et les contradictions, n'ont pas cette
possibilité et doivent faire confiance aux savants pour leur
indiquer notamment comment respecter ou protéger la nature,
quand celle-ci parait menacée par leurs activités
désordonnées. Cette conception, qui fait de la science
la seule médiatrice possible entre les hommes et la Nature,
la fragilise également, puisqu'on attend d'elle, comme on
le faisait jadis de la pythie, de répondre à toutes
les questions nées de l'activité humaine, en se trompant
le moins possible. Sans affirmer comme les "relativistes" que les
connaissances scientifiques sont des constructions ici et maintenant
de l'activité humaine, que la Nature ou l'Univers sont eux-mêmes
des concepts historiquement et socialement situés, Bruno
Latour nous invite à réintégrer l'activité
scientifique dans le fonctionnement normal des sociétés,
dont elle ne constitue qu'un des aspects et dont elle présente
toutes les incertitudes et les surprises. Nous avons dans l'encadré
ci-dessus donné notre opinion sur ce que nous pensons de
cette question, illustrée par la controverse soulevée
par l'ouvrage de Sokal et Bricmont.
Le deuxième malentendu dont l'auteur cherche à nous
débarrasser concerne la politique. La politique s'occupe
des intérêts, intérêts économiques
ou sociaux, mais aussi intérêts philosophiques et moraux.
Ces intérêts sont contradictoires et en conflits permanents.
Il serait naïf de penser que, dans le cadre de l'écologie
politique, le pouvoir politique va les unifier d'un coup en faisant
appel à l'arbitrage de la science, elle-même parlant
au nom de l'arbitre souverain que serait la Nature. La politique
intervient en fait sous la pression et au service de groupes humains
dominants, qui veulent au nom de l'écologie politique lui
dicter la défense de leurs intérêts. Il ne faut
donc pas s'étonner qu'elle ne puisse établir de consensus,
ni sur les finalités ni sur les moyens.
Cette double constatation relative aux malentendus et illusions
que nous pouvons nourrir relativement à la science et à
la politique explique les insuffisances et échecs de l'écologie
politique actuelle, qui prétend mettre la politique au service
de la façon dont la science voit la nature. Nous pourrions
ajouter qu'elle explique aussi les échecs du tiers-mondisme
et autres politiques visant à diminuer les inégalités
et atténuer leurs dégâts, préoccupation
qui pourtant, nous l'avons vu, ne peut être séparée
aujourd'hui de la protection de l'environnement.
Comment sauver l'écologie politique?
L'écologie politique ne parle pas de la nature, ne cherche
pas à la protéger. Elle parle d'une multitude de thèmes
et d'intérêts mis en avant par l'actualité,
mêlant les humains dans des imbroglios compliqués.
Elle s'engage dans des débats scientifiques et moraux insolubles,
faute de proposer des processus susceptibles de prendre du recul
et résoudre les conflits.
Ceci ne veut pas dire qu'il faille renoncer à l'écologie
politique. Celle-ci reste pour l'auteur la seule voie de salut.
Elle a l'avantage de ne pas se référer à un
système scientifico-politique arrêté et imposé
par la tradition. Elle n'a pas de programme totalitaire et hiérarchisé
à proposer. Elle reste (heureusement pour elle et pour nous)
marginale et décousue, ce qui la laisse ouverte à
des solutions radicalement nouvelles. Mais il faudrait la refondre
entièrement.
Bruno Latour, dans cette perspective de reconstruction, qui fait
presque entièrement l'objet de "Politiques de la nature",
ne tombe pas dans l'erreur de remplacer les certitudes anciennes,
concernant la science et la politique, par d'autres qui se révéleraient
vite aussi rigides et impuissantes que les actuelles. Son ambition,
telle qu'elle nous apparaît tout au moins, est double et nous
semble aller tout à fait dans le sens de ce que devraient
être des politiques pour demain. Le premier objectif qu'il
propose consiste à donner la parole à tous, tous les
intérêts, tous les individus, quels que soient leur
positionnement au regard de l'écologie théorique (pollueurs
compris). Il serait certes illusoire de prétendre leur donner
satisfaction à tous. La politique devra proposer des compromis
mais ceux-ci devront être construits par une recherche démocratique
de consensus, et comporter la possibilité d' "appel" au cas
où des condamnations ou interdictions apparaîtraient
nécessaires. A ce titre, les scientifiques (et non plus la
science siégeant en majesté) seront appelés
à s'exprimer, mais aussi les philosophes, les moralistes
et plus généralement tous les citoyens y compris en
premier lieu ceux rejetés du débat par les pratiques
politiques actuelles, lesquelles réservent la parole aux
dominants de l'économie et de la "culture".
Le deuxième objectif concerne plus particulièrement
non pas la science ou les scientifiques en tant que tels, mais la
conception que l'on devrait désormais se faire de la connaissance.
Ce que propose Bruno Latour n'a rien de révolutionnaire,
mais est encore loin d'être pratiqué et compris, aussi
bien de la part du public que de la majorité des scientifiques
et enseignants. Il faut d'abord apprendre à étudier
les processus de production des connaissances, où se conjuguent
pour certains la recherche de savoir désintéressé,
mais pour de nombreux autres des stratégies liées
directement à l'exercice de pouvoirs politico-militaires,
géo-stratégiques, économiques - sans parler
des intérêts de carrière. Ces différents
enjeux ne permettent pas au progrès des connaissances un
déroulement harmonieux. La marche est au contraire largement
aléatoire et créatrice de chaos. Mais c'est ainsi
que se déroule l'évolution. Il ne servirait à
rien de chercher à lui imposer une rationalité externe
qui cacherait en fait une prise de pouvoir ne voulant pas s'avouer.
Au contraire, le processus démocratique proposé par
l'auteur devrait garantir, avec la multiplication des voix parlant
au nom de la science à partir de points de vue différents,
une plus grande universalité des hypothèses, des expérimentations
et des conclusions. Celles-ci demeureront par ailleurs toujours,
comme nous l'avons vu, provisoires, et susceptibles de remise en
cause. L'auteur développe longuement, pour concrétiser
tout ceci, le projet de mise en place d'un "collectif" qui rassembleraient
dans la définition et la conduite d'une écologie politique
adaptée aux besoins du monde actuel tous les humains et non-humains
(intérêts, connaissances scientifiques, technologies,
mais aussi espèces vivantes et espaces géographiques)
concernés par les choix de cette écologie politique.
Qui ne souscrirait pas à une vision aussi démocratique
et ouverte des sciences et des politiques s'inspirant d'elles ?
Il s'agit là d'un idéal dont on voudrait qu'il soit
partagé par tous, y compris au sein des sociétés
qui n'ont pas encore donné aux connaissances scientifiques
le rôle et l'importance que leur a conférée
l'Occident. Venons en cependant à quelques réserves,
concernant la forme d'abord, mais aussi le fond.
Des livres difficilement lisibles
On pourrait penser que Bruno Latour, vu l'ambition démocratique
de son projet, aurait fait le maximum pour être intelligible
par le plus grand nombre. Ce n'est malheureusement pas le cas. Politiques
de la nature rentre, selon nous, dans la catégorie des
livres difficilement lisibles sinon illisibles. Nous avons ici l'habitude
d'ouvrages écrits en anglais, traitant de sujets difficiles.
Ils sont aussi faciles à lire qu'un éditorial du Times,
parce que leurs auteurs, bien que scientifiques confirmés,
ont voulu se mettre à la portée du lecteur ordinaire.
Pour lire Politiques de la nature, il faut s'y prendre à
plusieurs fois, avec force notes et en s'interrogeant en permanence
sur le propos de l'auteur. Celui-ci a fait le choix d'un vocabulaire
personnel par lequel il détourne de leur sens de nombreux
concepts courants, obligeant de consulter un Glossaire qui n'ajoute
d'ailleurs aucune clarté aux définitions. Les schémas
sont encore plus incompréhensibles que le texte qu'ils sont
censés illustrés. Le style est certainement brillant,
sinon élitiste. De temps en temps, des formules étincelantes
distraient le lecteur de son effort, mais elles sont nuisibles car
après cette distraction, il faut retrouver le fil perdu.
Le propos enfin est en permanence théorique, sans que le
moindre exemple pratique soit fourni permettant de concrétiser
les critiques et les propositions. L'espoir de Pandore, censé
illustrer Politiques de la nature, est effectivement plus
lisible. On lit avec intérêt les cas d'école
présentés, concernant la recherche de terrain en Amazonie
ou les démêlés de Joliot-Curie avec la fission
nucléaire. Mais il est difficile de rapprocher ces articles
du texte principal qu'ils ont pour mission d'éclairer.
Faut-il en conclure que le lecteur pressé ne devrait pas
tenter la lecture de tels livres? Sans doute pas. La valeur du contenu
justifie certainement des efforts. Mais il faut savoir qu'il s'agit
d'une ascèse, dont on ne voit pas l'intérêt.
Les mêmes choses auraient pu être dites en une centaine
de pages, selon nous, y compris les exemples pratiques permettant
au militant de terrain d'en tirer profit dans son action quotidienne.
On ne peut pas ne pas penser que l'auteur, membre d'une certaine
élite intellectuelle, a voulu se faire plaisir, en ne s'adressant
finalement qu'aux rares membres de la même élite, capables
à la fois de le comprendre et de partager ses idéaux
démocratiques (ce qui réduit sensiblement l'étendue
du lectorat). C'est dommage, car la lecture de très nombreux
autres articles de l'auteur montre qu'il peut s'exprimer clairement
et simplement quand il le veut.
Des thèses à actualiser
La critique de la science faite ici est bonne à méditer,
mais elle n'est plus originale aujourd'hui. Peu de gens croient
encore que les experts scientifiques puissent trancher de tout avec
certitude, ou que la Nature se tienne en puissance immanente sous
l'il des hommes tentant de la déchiffrer. L'idée
est de plus en plus répandue que les sciences et que les
concepts qu'elles manipulent sont des constructions politiques et
sociales, reflétant l'état des sociétés
qui les produisent. Nous aurions aimé alors que Bruno Latour
fasse allusion aux hypothèses, n'ayant rien de "post-moderne",
qui confortent cette approche évolutionniste et darwinienne
des représentations et des connaissances, pré-scientifiques
ou scientifiques. Les considérations sur les super-organismes
que sont les sociétés humaines évoluant en
symbiose compétitive avec les sciences et surtout les technologies,
auraient permis d'éclairer certains propos illustrant le
relativisme et le constructivisme aléatoire de la pratique
scientifique. De même, des allusions relatives à la
mémétique auraient pu éclairer les conditions
dans lesquelles apparaissent et circulent les idées dominantes,
qu'elles émanent de la communauté scientifique, des
sphères du pouvoir ou de l'opinion dans ses profondeurs.
On aurait aimé aussi trouver des aperçus relatifs
à l'intelligence artificielle, à ses mythes comme
aux perspectives plus concrètes qu'elle ouvre. Bref, pour
nous ces deux livres datent un peu, malgré qu'ils s'attachent
à l'actualité la plus chaude, celle de l'écologie
politique.
Plus originales - ou moins fréquemment exposées
- sont les thèses consacrées aux solutions politiques
susceptibles, comme le souhaitent l'auteur, de faire entrer en démocratie
les débats scientifiques (notamment ceux relatifs à
l'environnement). Mais là encore un effort d'actualisation
s'imposerait. Il y aurait matière à imaginer des procédures
encore inconnues de la pratique politique de terrain, permettant
de mieux associer les citoyens aux débats et décisions.
Certains, dont nous-mêmes, avions fondé quelques espoirs
dans l'internet-citoyen pour ce faire. L'expérience a montré
que les citoyens sont encore trop peu familiers de ces technologies
pour que le jeu démocratique puisse en profiter. Les réformes
proposées par Bruno Latour iraient de toutes façons
plus loin. Elles devraient reposer sur de véritables réformes
législatives et constitutionnelles, dont il y aurait tout
intérêt à discuter sans attendre. Mais là
encore, le lecteur aura le plus grand mal à se représenter
concrètement comment pourrait se traduire le nouveau type
d'organisation politique proposé par l'auteur. Les propos
relatifs à une Chambre haute et une Chambre basse, par exemple,
bien qu'intéressants, ne pourront être compris sans
une traduction en termes de structures et procédures de la
vie courante. On peut imaginer la perplexité des militants
de la Confédération Agricole ou de toute autre organisation
des collectifs anti-mondialisation libérale confrontés
à ces propositions.
Ouvrir un grand débat collectif
Pour conclure, nous pourrions suggérer que sur Internet
ou sur tout autre support interactif, Bruno Latour et ses amis mettent
en discussion leurs propositions de façon très ouverte.
Confronté alors aux questions de bon sens des gens désireux
de tirer le meilleur parti d'un travail à la fois savant
et généreux, l'auteur pourrait donner à son
entreprise une portée bien plus grande, en suscitant, pourquoi
pas, la véritable action politique audacieusement réformatrice
(ou évolutionnaire) dont la France a bien besoin.