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21 septembre 2002
Notes par Jean-Paul Baquiast

Politiques de la nature

Couverture de  "Politiques de la nature", de Bruno Latour

Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie

L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique

Bruno Latour
La Découverte. 1999 et 2001


LatourBruno Latour  est philosophe et sociologue des sciences. Il est professeur à l'Ecole des Mines de Paris et Professeur associé à la London School of Economics. Il dirige le Centre de Sociologie de l'Innovation.

Il a réalisé de nombreuses études et publié de nombreux articles et ouvrages, portant notamment sur l'insertion des sciences et des techniques dans les organisations sociales. Son regard généreux, mais corrosif et démystificateur,  en a fait un des représentants les plus connus à l'étranger de la nouvelle sociologie française engagée.

Il a été l'une des cibles du célèbre Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont (Odile Jacob 1997). On sait que ce dernier ouvrage a fait l'objet d'une réplique circonstanciée: Impostures scientifiques sous la direction de Beaudoin Jurdant, La Découverte 1998. Nous pensons que l'actualité du débat demeure entière, en ce sens que les deux points de vue, le point de vue réaliste et le point de vue relativiste, restent tous deux pertinents et devraient co-exister en permanence. Le point de vue relativiste, selon lequel le "réel" que la science décrit ne peut être distingué des conditions économiques, sociales, idéologiques et anthropologiques dans lesquelles s'exerce la production de connaissances scientifiques, est indiscutable. Les scientifiques eux-mêmes ne la remettraient pas en question, dans la mesure où la science pose en principe de base qu'aucune connaissance n'est absolue ni définitive. Par contre, dans la plupart des sciences, les chercheurs n'admettraient pas de voir critiquer en permanence leurs hypothèses et théories par des arguments de type politique (relatifs par exemple à qui les finance ou le type de société auxquels ils appartiennent). La science vise à proposer une description universelle de l'univers, c'est-à-dire valable pour tous, qu'elle soit financée par le Département de la Défense américain ou par le CNRS. Il faut donc admettre la nécessité d'un consensus au moins temporaire sur le réalisme de l'univers décrit par elle.

Sur le plan purement scientifique cependant, celui où se plaçait Alan Sokal à l'époque, on doit noter que, non seulement en physique fondamentale mais même dans les sciences humaines, la vision "réaliste forte" est partout remise en question. On ne peut plus affirmer sans nuance aujourd'hui qu'il existe un univers susceptible d'être observé de l'extérieur par un observateur impartial portant sur lui le regard d'un Dieu créateur. L'observateur est "dans" l'univers observé et ne peut donc s'en donner une vue exhaustive, ni dans le temps ni dans l'espace. Ces deux derniers concepts sont d'ailleurs, en tant que cadres de référence universels, profondément relativisés. On lira dans ce numéro notre critique des livres de Lee Smolin et un article examinant l'intérêt de ces approches pour les sciences humaines

Pour en revenir à Bruno Latour, on peut regretter que ce dernier n'ait pas encore porté d'attention suffisante aux sciences, technologies et pratiques qui sont l'objet de notre revue. Nous lui avions proposé un entretien, pensant qu'il aurait beaucoup de choses à en dire qui intéresseraient nos lecteurs, mais il a décliné l'offre, s'estimant incompétent - ce qui montre à quel point les disciplines tournant autour de la vie et de l'intelligence artificielle sont encore enfermées en France dans un ghetto dont notre pays souffre inévitablement.

Pour en savoir plus
Le site de Bruno Latour : http://www.ensmp.fr/~latour/
Liste des écrits et publications de Bruno Latour : http://www.csi-mines.org/B5/admin/index.php?count=11
Critique de Politiques de la nature  par Nicolas Bouleau et Robin Foot : http://www.enpc.fr/HomePages/bouleau/papiers/c37.htm. Cette excellente critique dit beaucoup de choses que nous aurions pu tenter de dire moins bien nous-mêmes. Nous préférons vous y renvoyer et simplifier beaucoup  notre propre présentation des deux ouvrages de Bruno Latour.

Ayant lu cet article que nous lui avions adressé pour avis, Bruno Latour a eu l'amabilité de nous adresser le mel suivant:
" Je vous remercie de votre mail. Vous trouverez dans "
Agir dans un monde incertain", livre de Callon et Lascoume, Seuil, des choses plus à la portée de vos lecteurs. Je vous conseille également la nouvelle revue Cosmopolitiques qui me paraît un bon lieu de débat.
Amicalement - Bruno Latour

Nous pouvons nous représenter Bruno Latour comme tout à la fois un philosophe des sciences, un sociologue et un militant de la démocratisation des connaissances. Il a réalisé de nombreuses études mêlant l'analyse du terrain et les réflexions théoriques, dont il a tiré articles et livres. Son renom est international, y compris chez les scientifiques et philosophes américains, qui l'ont un moment assimilé à l'école dite des post-modernes français, s'attaquant à la "déconstruction des savoirs" et au "relativisme des connaissances" (voir encadré). Depuis quelques années, il combat en faveur de l'écologie politique, c'est-à-dire d'une politique visant à faire prévaloir ce que l'on nomme aujourd'hui le développement durable. Mais, comme il n'est pas homme à se payer de mots, il s'est astreint ce faisant à procéder à une double critique, celle de la science et celle de la politique.  On y retrouve l'inspiration de ses nombreux ouvrages précédents, qui l'avait mis en but aux critiques des réalistes telles que reprises par le livre d'Alan Sokal. Mais le livre n'a pas l'intention de mener une polémique épistémologique. Il s'inspire d'observations que tout le monde peut faire aujourd'hui. L'écologie politique se présente en effet comme une démarche politique s'appuyant sur la science pour définir ses objectifs et ses moyens. Or il ne faut pas se laisser prendre au mirage des mots. Ces termes et les prétentions qui les sous-tendent méritent une analyse critique des plus approfondie. L'ouvrage "Politiques de la nature" , que nous présentons ici, représente les conclusions et propositions résumant plusieurs années d'étude et de pratique dans le domaine de l'écologie politique, initialisées par un premier ouvrage de 1991, Nous n'avons jamais été modernes,La Découverte, 1991. L'ouvrage "L'espoir de Pandore" est la traduction en français d'articles sur des thèmes proches de ceux de Politiques de la nature, parue en anglais à la même époque (1999). Il en constitue d'une certaine façon une illustration.

Le sujet de l'écologie politique est d'une grande actualité. On pourrait presque dire d'une grande banalité. Aujourd'hui, par exemple, après le sommet de la Terre à Johannesburg, il n'est plus de parti politique en France qui ne se dise préoccupé d'écologie. Chacun le fait il est vrai selon sa culture et en ménageant les intérêts de ce qu'il estime être son réservoir de voix électorales. Mais dans l'ensemble, on doit noter une sensibilité aux thèmes environnementalistes qui n'existait pas il y a 10 ans. On peut s'en réjouir mais il faut se demander si la conversion est suffisante, si derrière le discours se trouvent ou non des processus démocratiques permettant de mobiliser les citoyens, sans la participation active desquels rien ne se fera.

Symétriquement, il faut se demander si la critique des modes de développement actuels, les recommandations visant à réorienter ceux-ci, qui s'inspirent en principe de conseils ou études émanant de la collectivité savante, sont bien pertinentes au plan scientifique. Or sur ce point, le scepticisme est de plus en plus répandu. La diversité et parfois les contradictions des experts, quand ce n'est pas leurs incertitudes (sinon leurs erreurs de diagnostics), sont présentées comme trahissant une impuissance grandissante de la science face aux questions posées par les politiques et par les citoyens. On ne citera pas les exemples auxquels tout le monde pense, le sang contaminé, l'amiante, la vache folle. Ceux qui, pour des raisons d'intérêt à court terme, ne veulent rien changer à leurs pratiques, en tirent argument pour persévérer dans celles-ci. C'est ainsi que le gouvernement des Etats-Unis continue de refuser de signer le protocole de Kyoto sous prétexte que l'effet de serre ou ses conséquences dommageables ne sont pas démontrés.

Si avec Bruno Latour on estime que l'écologie politique, malgré ces difficultés, doit devenir plus que jamais la priorité des humains aujourd'hui, il importe de ne pas s'arrêter à ces difficultés et de proposer des pratiques collectives réconciliant la science et la politique dans un effort pour rendre plus habitable le monde actuel. Ceci d'ailleurs impose également, comme le constatent de plus en plus les environnementalistes,  d'aborder en priorité les problèmes du sous-développement et de l'inégalité entre le Nord et le Sud. L'inégalité est constamment accrue par la mondialisation dite néo-libérale, qui sacrifie pour un profit à court terme, hors de toute régulation protectrice, les ressources humaines et matérielles du globe. Là encore, la science devrait intervenir. Elle seule en effet semble capable de proposer des remèdes à l'explosion démographique, aux famines et aux épidémies, à l'acculturation, aux affrontements tribaux résultant de l'aggravation de la misère dans le tiers-monde.

Mais comment restituer leur crédibilité à la science et à la politique, étant entendu qu'il serait suicidaire de prétexter de leurs faiblesses pour prétendre s'en passer - ce qui aurait pour résultat immédiat de livrer le monde à la prédation des plus puissants.

La voie proposée par Bruno Latour n'a rien de facile ni d'immédiat. Il s'accorde avec les critiques actuels de la science et de la politique pour constater que celles-ci, en l'état, sont impuissantes à apporter des solutions à la crise du monde actuel, crise qui risque d'empirer très rapidement dans les prochaines années. Mais ceci découle selon lui d'un double malentendu, entretenu par tous ceux qui profitent de ce malentendu pour continuer à diriger le monde au mieux de leurs intérêts, sans contrôle démocratique.

Un double malentendu

Un premier malentendu tient à la définition que la société occidentale s'est donnée de la science, ceci presque depuis les origines de la philosophie, puisque l'affaire remonte au mythe de la caverne, proposé par Platon et repris sans guère de changements par les sciences récentes (à l'exception peut-être de celles qui, comme la physique théorique moderne refusent de séparer l'observateur de l'observé). Selon les formes contemporaines de ce mythe, il existerait une Nature ou un Univers en soi, non directement accessible au commun des hommes. Seule la science serait capable d'en donner des descriptions approchées, le savant pouvant, grâce aux méthodes de la recherche expérimentale, observer de l'extérieur cette Nature ou cet Univers avec le maximum d'objectivité possible. Le reste des humains, plongés qu'ils sont dans l'ignorance et les contradictions, n'ont pas cette possibilité et doivent faire confiance aux savants pour leur indiquer notamment comment respecter ou protéger la nature, quand celle-ci parait menacée par leurs activités désordonnées. Cette conception, qui fait de la science la seule médiatrice possible entre les hommes et la Nature, la fragilise également, puisqu'on attend d'elle, comme on le faisait jadis de la pythie, de répondre à toutes les questions nées de l'activité humaine, en se trompant le moins possible. Sans affirmer comme les "relativistes" que les connaissances scientifiques sont des constructions ici et maintenant de l'activité humaine, que la Nature ou l'Univers sont eux-mêmes des concepts historiquement et socialement situés, Bruno Latour nous invite à réintégrer l'activité scientifique dans le fonctionnement normal des sociétés, dont elle ne constitue qu'un des aspects et dont elle présente toutes les incertitudes et les surprises. Nous avons dans l'encadré ci-dessus donné notre opinion sur ce que nous pensons de cette question, illustrée par la controverse soulevée par l'ouvrage de Sokal et Bricmont.

Le deuxième malentendu dont l'auteur cherche à nous débarrasser concerne la politique. La politique s'occupe des intérêts, intérêts économiques ou sociaux, mais aussi intérêts philosophiques et moraux. Ces intérêts sont contradictoires et en conflits permanents. Il serait naïf de penser que, dans le cadre de l'écologie politique, le pouvoir politique va les unifier d'un coup en faisant appel à l'arbitrage de la science, elle-même parlant au nom de l'arbitre souverain que serait la Nature. La politique intervient en fait sous la pression et au service de groupes humains dominants, qui veulent au nom de l'écologie politique lui dicter la défense de leurs intérêts. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elle ne puisse établir de consensus, ni sur les finalités ni sur les moyens.

Cette double constatation relative aux malentendus et illusions que nous pouvons nourrir relativement à la science et à la politique explique les insuffisances et échecs de l'écologie politique actuelle, qui prétend mettre la politique au service de la façon dont la science voit la nature. Nous pourrions ajouter qu'elle explique aussi les échecs du tiers-mondisme et autres politiques visant à diminuer les inégalités et atténuer leurs dégâts, préoccupation qui pourtant, nous l'avons vu, ne peut être séparée aujourd'hui de la protection de l'environnement.

Comment sauver l'écologie politique?

L'écologie politique ne parle pas de la nature, ne cherche pas à la protéger. Elle parle d'une multitude de thèmes et d'intérêts mis en avant par l'actualité, mêlant les humains dans des imbroglios compliqués. Elle s'engage dans des débats scientifiques et moraux insolubles, faute de proposer des processus susceptibles de prendre du recul et résoudre les conflits.

Ceci ne veut pas dire qu'il faille renoncer à l'écologie politique. Celle-ci reste pour l'auteur la seule voie de salut. Elle a l'avantage de ne pas se référer à un système scientifico-politique arrêté et imposé par la tradition. Elle n'a pas de programme totalitaire et hiérarchisé à proposer. Elle reste (heureusement pour elle et pour nous) marginale et décousue, ce qui la laisse ouverte à des solutions radicalement nouvelles. Mais il faudrait la refondre entièrement.

Bruno Latour, dans cette perspective de reconstruction, qui fait presque entièrement l'objet de "Politiques de la nature", ne tombe pas dans l'erreur de remplacer les certitudes anciennes, concernant la science et la politique, par d'autres qui se révéleraient vite aussi rigides et impuissantes que les actuelles. Son ambition, telle qu'elle nous apparaît tout au moins, est double et nous semble aller tout à fait dans le sens de ce que devraient être des politiques pour demain. Le premier objectif qu'il propose consiste à donner la parole à tous, tous les intérêts, tous les individus, quels que soient leur positionnement au regard de l'écologie théorique (pollueurs compris). Il serait certes illusoire de prétendre leur donner satisfaction à tous. La politique devra proposer des compromis mais ceux-ci devront être construits par une recherche démocratique de consensus, et comporter la possibilité d' "appel" au cas où des condamnations ou interdictions apparaîtraient nécessaires. A ce titre, les scientifiques (et non plus la science siégeant en majesté) seront appelés à s'exprimer, mais aussi les philosophes, les moralistes et plus généralement tous les citoyens y compris en premier lieu ceux rejetés du débat par les pratiques politiques actuelles, lesquelles réservent la parole aux dominants de l'économie et de la "culture".

Le deuxième objectif concerne plus particulièrement non pas la science ou les scientifiques en tant que tels, mais la conception que l'on devrait désormais se faire de la connaissance. Ce que propose Bruno Latour n'a rien de révolutionnaire, mais est encore loin d'être pratiqué et compris, aussi bien de la part du public que de la majorité des scientifiques et enseignants. Il faut d'abord apprendre à étudier les processus de production des connaissances, où se conjuguent pour certains la recherche de savoir désintéressé, mais pour de nombreux autres des stratégies liées directement à l'exercice de pouvoirs politico-militaires, géo-stratégiques, économiques - sans parler des intérêts de carrière. Ces différents enjeux ne permettent pas au progrès des connaissances un déroulement harmonieux. La marche est au contraire largement aléatoire et créatrice de chaos. Mais c'est ainsi que se déroule l'évolution. Il ne servirait à rien de chercher à lui imposer une rationalité externe qui cacherait en fait une prise de pouvoir ne voulant pas s'avouer. Au contraire, le processus démocratique proposé par l'auteur devrait garantir, avec la multiplication des voix parlant au nom de la science à partir de points de vue différents, une plus grande universalité des hypothèses, des expérimentations et des conclusions. Celles-ci demeureront par ailleurs toujours, comme nous l'avons vu, provisoires, et susceptibles de remise en cause. L'auteur développe longuement, pour concrétiser tout ceci, le projet de mise en place d'un "collectif" qui rassembleraient dans la définition et la conduite d'une écologie politique adaptée aux besoins du monde actuel tous les humains et non-humains (intérêts, connaissances scientifiques, technologies, mais aussi espèces vivantes et espaces géographiques) concernés par les choix de cette écologie politique.

Qui ne souscrirait pas à une vision aussi démocratique et ouverte des sciences et des politiques s'inspirant d'elles ? Il s'agit là d'un idéal dont on voudrait qu'il soit partagé par tous, y compris au sein des sociétés qui n'ont pas encore donné aux connaissances scientifiques le rôle et l'importance que leur a conférée l'Occident. Venons en cependant à quelques réserves, concernant la forme d'abord, mais aussi le fond.

Des livres difficilement lisibles

On pourrait penser que Bruno Latour, vu l'ambition démocratique de son projet, aurait fait le maximum pour être intelligible par le plus grand nombre. Ce n'est malheureusement pas le cas. Politiques de la nature rentre, selon nous, dans la catégorie des livres difficilement lisibles sinon illisibles. Nous avons ici l'habitude d'ouvrages écrits en anglais, traitant de sujets difficiles. Ils sont aussi faciles à lire qu'un éditorial du Times, parce que leurs auteurs, bien que scientifiques confirmés, ont voulu se mettre à la portée du lecteur ordinaire. Pour lire Politiques de la nature, il faut s'y prendre à plusieurs fois, avec force notes et en s'interrogeant en permanence sur le propos de l'auteur. Celui-ci a fait le choix d'un vocabulaire personnel par lequel il détourne de leur sens de nombreux concepts courants, obligeant de consulter un Glossaire qui n'ajoute d'ailleurs aucune clarté aux définitions. Les schémas sont encore plus incompréhensibles que le texte qu'ils sont censés illustrés. Le style est certainement brillant, sinon élitiste. De temps en temps, des formules étincelantes distraient le lecteur de son effort, mais elles sont nuisibles car après cette distraction, il faut retrouver le fil perdu. Le propos enfin est en permanence théorique, sans que le moindre exemple pratique soit fourni permettant de concrétiser les critiques et les propositions. L'espoir de Pandore, censé illustrer Politiques de la nature, est effectivement plus lisible. On lit avec intérêt les cas d'école présentés, concernant la recherche de terrain en Amazonie ou les démêlés de Joliot-Curie avec la fission nucléaire. Mais il est difficile de rapprocher ces articles du texte principal qu'ils ont pour mission d'éclairer.

Faut-il en conclure que le lecteur pressé ne devrait pas tenter la lecture de tels livres? Sans doute pas. La valeur du contenu justifie certainement des efforts. Mais il faut savoir qu'il s'agit d'une ascèse, dont on ne voit pas l'intérêt. Les mêmes choses auraient pu être dites en une centaine de pages, selon nous, y compris les exemples pratiques permettant au militant de terrain d'en tirer profit dans son action quotidienne. On ne peut pas ne pas penser que l'auteur, membre d'une certaine élite intellectuelle, a voulu se faire plaisir, en ne s'adressant finalement qu'aux rares membres de la même élite, capables à la fois de le comprendre et de partager ses idéaux démocratiques (ce qui réduit sensiblement l'étendue du lectorat). C'est dommage, car la lecture de très nombreux autres articles de l'auteur montre qu'il peut s'exprimer clairement et simplement quand il le veut.

Des thèses à actualiser

La critique de la science faite ici est bonne à méditer, mais elle n'est plus originale aujourd'hui. Peu de gens croient encore que les experts scientifiques puissent trancher de tout avec certitude, ou que la Nature se tienne en puissance immanente sous l'œil des hommes tentant de la déchiffrer. L'idée est de plus en plus répandue que les sciences et que les concepts qu'elles manipulent sont des constructions politiques et sociales, reflétant l'état des sociétés qui les produisent. Nous aurions aimé alors que Bruno Latour fasse allusion aux hypothèses, n'ayant rien de "post-moderne", qui confortent cette approche évolutionniste et darwinienne des représentations et des connaissances, pré-scientifiques ou scientifiques. Les considérations sur les super-organismes que sont les sociétés humaines évoluant en symbiose compétitive avec les sciences et surtout les technologies, auraient permis d'éclairer certains propos illustrant le relativisme et le constructivisme aléatoire de la pratique scientifique. De même, des allusions relatives à la mémétique auraient pu éclairer les conditions dans lesquelles apparaissent et circulent les idées dominantes, qu'elles émanent de la communauté scientifique, des sphères du pouvoir ou de l'opinion dans ses profondeurs. On aurait aimé aussi trouver des aperçus relatifs à l'intelligence artificielle, à ses mythes comme aux perspectives plus concrètes qu'elle ouvre. Bref, pour nous ces deux livres datent un peu, malgré qu'ils s'attachent à l'actualité la plus chaude, celle de l'écologie politique.

Plus originales - ou moins fréquemment exposées - sont les thèses consacrées aux solutions politiques susceptibles, comme le souhaitent l'auteur, de faire entrer en démocratie les débats scientifiques (notamment ceux relatifs à l'environnement). Mais là encore un effort d'actualisation s'imposerait. Il y aurait matière à imaginer des procédures encore inconnues de la pratique politique de terrain, permettant de mieux associer les citoyens aux débats et décisions. Certains, dont nous-mêmes, avions fondé quelques espoirs dans l'internet-citoyen pour ce faire. L'expérience a montré que les citoyens sont encore trop peu familiers de ces technologies pour que le jeu démocratique puisse en profiter. Les réformes proposées par Bruno Latour iraient de toutes façons plus loin. Elles devraient reposer sur de véritables réformes législatives et constitutionnelles, dont il y aurait tout intérêt à discuter sans attendre. Mais là encore, le lecteur aura le plus grand mal à se représenter concrètement comment pourrait se traduire le nouveau type d'organisation politique proposé par l'auteur. Les propos relatifs à une Chambre haute et une Chambre basse, par exemple, bien qu'intéressants, ne pourront être compris sans une traduction en termes de structures et procédures de la vie courante. On peut imaginer la perplexité des militants de la Confédération Agricole ou de toute autre organisation des collectifs anti-mondialisation libérale confrontés à ces propositions.

Ouvrir un grand débat collectif

Pour conclure, nous pourrions suggérer que sur Internet ou sur tout autre support interactif, Bruno Latour et ses amis mettent en discussion leurs propositions de façon très ouverte. Confronté alors aux questions de bon sens des gens désireux de tirer le meilleur parti d'un travail à la fois savant et généreux, l'auteur pourrait donner à son entreprise une portée bien plus grande, en suscitant, pourquoi pas, la véritable action politique audacieusement réformatrice (ou évolutionnaire) dont la France a bien besoin.

Automates Intelligents © 2002

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