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La
complexité, vertiges et promesses
18 histoires de sciences
Réda
Benkirane
Le
Pommier, octobre 2002
418 pages
Sociologue,
spécialiste de l'information, Réda Benkirane
a la double nationalité marocaine et suisse, il travaille
à Genève comme consultant auprès des
Nations Unies (CNUCED) et du Conseil cuménique
des Eglises. Il a précédemment exercé
entre autres activités celle de journaliste, notamment
au sein de la revue Le Temps stratégique.
Il vient de publier l'ouvrage "La
complexité, vertiges et promesses".
II est également l'auteur de Jahiliya, le voyage des
origines. Sociologie poétique de la migration (à
paraître en 2003).
Depuis
1996, il anime le site @rchipress (http://www.archipress.org),
qui regroupe une agence de presse Nord-Sud et un centre de
documentation Episthèmes. Ce site (1000 visiteurs uniques/jour)
a été classé en tête des magazines
suisses en ligne par le portail MSN France.
Disons demblée à nos lecteurs
que nous avons trouvé le livre de Réda Benkirane,
«La complexité, vertiges et promesses, 18 histoires
de sciences» absolument remarquable. Nous sommes persuadés
que le lire - ou plutôt létudier en profondeur
- constituera un exercice indispensable pour tous ceux qui sintéressent
aux sciences ou à la philosophie des sciences. Pour les scientifiques
pratiquant déjà ce que lon appelle les sciences
de la complexité, terme sur lequel nous allons revenir, il
sagira selon les cas dun utile retour aux sources ou
dun voyage éclairant aux limites de leur discipline.
Pour les autres, catégorie qui devrait englober tous les
lecteurs non scientifiques, ce sera dans beaucoup de cas une véritable
découverte. Ils pourront se borner à survoler ceux
des rares développements qui leur paraîtraient trop
techniques. Si nous placions les abonnés de notre estimable
magazine, moi le premier, dans une catégorie intermédiaire,
celle des gens déjà bien au fait des problèmes
de la complexité, mais désireux den apprendre
toujours davantage, notre conseil serait le même : lisez le
livre, réfléchissez en profondeur aux idées
et hypothèses dont il fourmille, approfondissez si possible
les travaux des scientifiques interrogés en consultant directement
leurs écrits, ne fut-ce que par lInternet. Puis essayez
de préciser, ne fut-ce que pour vous-même, en quoi
votre vision du monde pourrait en être modifiée.
Le livre se présente comme un recueil dentretiens
avec 18 scientifiques ayant pris suffisamment de recul sur leur
discipline pour en faire un sujet de réflexion philosophique.
La démarche philosophique est courante dans la tradition
universitaire anglo-saxonne, notamment américaine. Elle est
plus rare de la part des francophones, apparemment moins soucieux
dapproches interdisciplinaires et de communication avec le
public. Il faut donc saluer ceux fort opportunément sélectionnés
par Réda Benkirane Tous méritent dêtre
connus ou mieux connus.
Mais le livre nest pas un simple recueil dentretiens,
ou alors il faut entendre « entretien » au sens plein
du terme, cest-à-dire la confrontation de deux lectures
intelligentes dune uvre. Il ne sagit en aucun
cas dun recueil dinterviews. Il est rare que linterview
puisse sélever au-dessus de la banalité, surtout
si linterviewer na du sujet traité quune
connaissance journalistique. En lespèce, tout se passe
comme si, grâce à lintermédiation de Réda
Benkirane, chaque scientifique sétait obligé
à présenter en une quinzaine de pages lessentiel
de son uvre, ce quil faudrait en retenir si tout le
reste disparaissait. Quinze pages, cest peu mais cest
déjà beaucoup, surtout quand, comme cest le
cas, des questions intelligemment préparées obligent
lauteur à approfondir ou éclaircir, si besoin,
ses propos. Pour mieux comprendre les intentions et la méthode
de Réda Benkirane, on se reportera à son avant-propos,
p. 7 et 8 notamment, quil ne faudrait en aucun cas «
sauter ». La démarche suivie est empreinte dune
véritable rigueur scientifique.
Cest là que nous devons souligner le mérite
de Réda Benkirane, absolument stupéfiant, il faut
le dire, de la part de quelquun qui na pas consacré
sa carrière à la philosophie des sciences émergentes.
Il a sinon tout lu des publications de ses interlocuteurs, du moins
abordé et compris lessentiel, ce qui représente
vu la diversité des thèmes un travail considérable.
Certaines réponses et par conséquent certaines questions
ont été, nous dit-il, préparées avec
les auteurs eux-mêmes, mais cela nen est que mieux.
Le résultat est excellent au plan pédagogique. On
retrouve là, sous une forme un peu différente, une
pratique que nous avons précédemment signalée
pour son originalité, celle du site américain Edge,
animé par John Brockman. On demande à un scientifique,
non seulement de présenter le "best of "de son uvre,
mais également dindiquer les limites auxquelles il
se heurte, les apports quil aimerait recevoir de la part dautres
disciplines et plus généralement, la vision du monde
(de lunivers) qui lui paraît émerger de ses travaux.
Réda Benkirane na pas suivi tout à fait cette
démarche, mais il sen rapproche beaucoup. Cest
à notre connaissance, dans le domaine des sciences qui intéressent
notre magazine, la première fois que lessai est tenté.
Il est très réussi, et on ne peut que souhaiter une
chose, sa mise à jour le moment venu et son élargissement
à dautres domaines.
Sur le fond, que dire pour présenter le travail à
nos lecteurs. La liste des interlocuteurs rencontrés par
Réda Benkirane permettra de se faire une première
idée du contenu. Nous les classerions pour notre part, avec
larbitraire que cela suppose, en 3 catégories :
- Ceux que le grand public connaît parce quils
ont été souvent cités dans les travaux sur
la complexité, mais avec lesquels un contact rafraîchissant
la connaissance que lon a deux simpose: Ilya Prigogine,
Christopher Langton, Francisco Varella (décédé
depuis), Stuart Kauffman, Yves Pomeau. On y ajoutera, bien quil
ne sagisse pas de scientifiques à proprement parler,
mais plutôt de philosophes, Edgar Morin et Michel Serres.
- Des chercheurs déjà émérites, qui
ne sont connus en France que par les spécialistes de leurs
domaines, mais qui devraient rejoindre au plus vite la catégorie
précédente : Brian Goodwin, Ivar Ekeland, Gregory
Chaitin, Laurent Nottale, Andrei Linde.
- Et enfin des chercheurs qui sont généralement
connus par le public cultivé, mais trop souvent considérés
comme très spécialisés alors que leurs travaux,
en plein développement, concernent toutes les disciplines
émergentes : Neil Gershenfeld, Daniel Mange, Luc Steels,
Bernard Derrida, John Barrow.
Cette liste est déjà longue. Elle référencie,
ce qui est rare dans ce genre de littérature, des auteurs
francophones, suisses, belges ou français, quil faut
mieux faire connaître. Mais elle paraîtra peut-être
trop courte à nos lecteurs, que nous avons habitués
(Dieu nous aide) à consulter de nombreuses autres sources.
On ne peut en faire reproche à lauteur, car sil
avait voulu citer tous ceux qui comptent dans les sciences de la
complexité, lesquelles incluent aujourdhui (nous reviendrons
sur ce point) pratiquement toutes les sciences, il lui aurait fallu
une encyclopédie de 20 volumes et 100 années de travail(1).
Peut-être cependant, dans une prochaine édition, pourrait-il
inclure, parmi dautres, Stephen Wolfram (encore que le personnage
paraisse assez peu sympathique), Lee Smolin, Robert Aunger, Alain
Cardon... On observera au passage quaucune femme ne figure
dans ce palmarès. Cela, nous semble-t-il, condamne la société
occidentale qui malgré sa prétendue ouverture ne fait
rien pour encourager les filles à sengager dans les
sciences fondamentales.
La vie et luvre de chaque auteur sont présentées,
en introduction de lentretien avec eux. Quelques commentaires
pertinents renseignent sur la portée des principaux travaux
et ouvrages. Nous aurions aimé disposer de plus de références
Internet, mais il sagit dune matière volatile,
certains sites ayant l'habitude de changer leurs URL sans en prévenir
l'usager. Par contre, il faut féliciter le sens de la pédagogie
manifesté par lauteur, visible notamment dans la bibliographie
quil fournit à la fin du livre. Près de 150
ouvrages sont cités, avec pour chacun un commentaire pertinent
de quelques lignes. Les lecteurs ne pourront pas se plaindre de
ne pas savoir comment remonter aux sources. La seule question pratique
qui se pose (mais Réda Benkirane n'y peut rien) est
que la plupart de ces ouvrages nont pas été
traduits de langlais et demeureront définitivement
inaccessible à ceux qui ne pratiquent pas cette langue -
sans mentionner le fait que ces ouvrages ne sont pas faciles à
obtenir, même en bibliothèque. Linternet sous
cet angle est plus commode. Mais nous rencontrons nous-mêmes
en permanence cet obstacle de la langue, puisque lessentiel
des sources que nous citons sont en anglais, et que nous devons
en traduire ou en adapter de nombreux éléments. Voici
encore une limite absolue à la connaissance dont on ne mesure
pas assez les dégâts quand il sagit pour une
nation non anglophone de rester compétitive dans ses profondeurs.
Evidemment, toutes les sciences ayant affaire à la complexité
ne sont pas présentées dans le livre. On regrettera
peut-être la part trop belle faite aux mathématiques,
et l'absence de considérations relatives à la conscience,
le "hard problem" qui est pourtant au coeur de la complexité,
qu'il s'agisse de la conscience animale, humaine ou artificielle.
Mais cela justifierait un recueil tout entier.
La complexité
Quelques mots sur le contenu de ce concept, de plus en plus utilisé.
Lavant-propos de lauteur en fournit une première
définition. Michel Serres, dans la fin de louvrage,
donne une image assez saisissante [Benkirane, op.cit, p. 383 et
suiv.]. Aujourdhui, dit-il, la science est en train de proposer
le plus grand récit qui ait jamais été raconté
depuis lorigine des hommes, celui des origines (du big bang
et même avant le big bang) jusqu'à la vie, lintelligence
et la conscience. C'est cette histoire qui, à elle seule,
suffit à fonder la complexité. Ajoutons que, dans
cette optique, il nest pas de science digne de ce nom qui
puisse se prétendre étrangère à la complexité,
car toutes répudient les modèles linéaires,
aucune nest définitive, aucune nest fermée
sur elle-même, toutes sinscrivent dans une perspective
évolutionnaire totalement ouverte. La complexité est
partout. Il ny a que les technologies qui, pour des raisons
defficacité pratique, sefforcent de la chasser
des systèmes. Mais même là, elle peut se réintroduire
à tous moments, lorsque les paramètres bien prévus
saffolent sans explication claire, et que le désastre
survient.
Sil nest aujourdhui de science que de complexité,
alors pourquoi en parler ? Pourquoi en faire des livres ? Cest
parce que la plupart des scientifiques, comme les gouvernements,
les décideurs, le public nont pas encore compris le
nouveau regard quelle appelle. La plupart simaginent
encore que le monde tourne en gros comme Newton lavait défini.
Si des systèmes apparaissent compliqués, cest
selon eux parce quils nont pas été assez
étudiés, assez mathématisés sous forme
déquations aux résultats bien prévisibles.
Confrontés à la complexité permanente, celle
de la mondialisation, celle des banlieues, celles des épidémies
- ou celle de lInternet - ils ny voient pas malice.
Il faut réglementer, disent-ils, renforcer les mesures sécuritaires,
voire faire la guerre à ceux qui ne pensent pas comme vous.
Quand les choses paraissent malgré cela définitivement
trop compliquées, on fait appel au sacro-saint principe de
précaution, qui consiste à ne plus rien faire du tout
(freeze, comme disent les américains).
Mais alors, des livres comme celui de Réda Benkirane peuvent-ils
avoir le moindre impact au regard de laveuglement général.
Les pessimistes, dont nous ne sommes pas, en douteront. Les responsables
politiques qui pourraient en faire leur profit et qui, quoiquils
disent, prennent le temps de lire bien d'autres inutilités,
les rejetteraient comme trop scientifiques, non susceptibles dintéresser
leurs fonctions quotidiennes. Mettons-nous pourtant à la
place de personnalités aussi diverses que le président
de la République, le ministre des affaires étrangères,
le secrétaire national du parti socialiste ou même
le distingué José Bové. Nous sommes certains
quils pourraient y apprendre, non seulement à voir
le monde autrement, mais à adapter en conséquence
leur action quotidienne. De quelle façon ? Devraient-ils
se méfier dorénavant des explications trop simples
et réductionnistes, des décisions trop linéaires
? Devraient-ils mieux prendre conscience des limites des savoirs
? Sans doute, mais ceci risquerait daccroître encore
limpuissance à décider propre aux démocraties.
Nous pensons plutôt quils devraient y voir la nécessité,
comme le dit excellemment Réda Benkirane en citant Brian
Goodwin, dencourager une co-évolution dynamique
de la science et de la société. Concrètement,
ceci voudrait dire quil faudrait faire progresser à
marche forcée la démocratie en réseau, encourager
les recherches fondamentales et leur discussion par les citoyens,
récuser chaque fois que possible le mercantilisme et légoïsme
qui dénaturent de plus en plus la civilisation occidentale.
Il sagirait dobjectifs lointains, mais supposant des
décisions immédiates pour lesquelles lengagement
du pouvoir politique est indispensable(2).
Suggestions
Réda Benkirane est trop modeste, et na pas voulu
mêler sa voix à celle de toutes les personnalités
interrogées. Nous sommes cependant persuadés quil
aurait lui-même beaucoup de suggestions à faire. La
première devrait porter sur la façon denseigner
la complexité, telle quexposée et illustrée
dans le livre ? A qui devrait-on sadresser ? Qui devrait sen
charger ? Quelles méthodes pratiques devrait-on utiliser
? Une première réponse simple pourrait être
de proposer un tel livre, et tous autres pouvant le compléter
et lenrichir, à tout le monde. Cest une question
que nous nous sommes posée. Qui le livre vise-t-il ? Les
scientifiques en général ? Certainement. Ils ne manqueront
pas dy trouver des sujets de méditation, partant du
principe quils ne peuvent tout connaître, quils
soient étudiants ou déjà consacrés dans
leur discipline. Le public cultivé ? Sans doute. Mais il
leur faudra consentir quelques efforts car le livre malgré
son souci de clarté, ne se livre pas sans un peu de travail.
De plus, le public cultivé, cest combien de milliers
de personnes, en France ? Pourquoi se limiter à cette population,
et ne pas viser tout le monde, toutes les citoyennes et tous les
citoyens, voire les enfants ? Certainement. Mais alors il faudrait
peut-être faire appel à des pédagogies différentes,
utilisant par exemple Internet et la réalité virtuelle,
à laquelle certains des interlocuteurs de Réda Benkirane
ont fait allusion(3).
Plus généralement, on voit bien que simposerait
une réforme approfondie de tout le système éducatif
français, depuis le primaire jusquaux universités.
Derrière le système éducatif, il faudra réformer
les modes de sélection et les cursus de recherche. Aujourdhui
encore, un chercheur ne peut faire carrière dans la complexité,
ou si lon préfère, à la frontière
entre disciplines. Il vaut mieux pour lui développer les
vues systématiquement géniales de son directeur de
recherche ou de son laboratoire. Mais réformer le système
éducatif et universitaire est-il envisageable ? On se souvient
des errements ayant résulté de lintroduction
des mathématiques modernes. Sans doute préférera-t-on
une imprégnation lente de luniversité française
par la fréquentation dautres universités plus
avancées, comme il en existe nous semble-t-il beaucoup en
Europe même.
On devrait pouvoir faire plus, cependant. Nos pays veulent-ils
se démarquer dun néo-libéralisme uniquement
guidé par le souci de maximiser à court terme les
bénéfices de lactionnariat ? Dans ce cas, ne
devraient-ils pas financer de grands projets de recherche fédérateurs
obligeant sciences fondamentales publiques, sciences appliquées
et technologies à collaborer. Le tout dans des contraintes
de temps et de résultats évitant de se perdre dans
un futur indéterminé. Les besoins ne manquent pas
: éclaircir le mécanisme des maladies à virus
ou du cancer ; comprendre les équilibres globaux de la Terre
et proposer des solutions aux catastrophes qui nous menacent ; développer
des machines pensantes et conscientes susceptibles de donner du
monde une autre vision que celles héritées des cultures
classiques(4). Ce serait la,
parmi de nombreuses autres, quelques-unes des promesses, pour reprendre
le terme de Réda Benkirane, ouvertes par la prise en considération
politique de la complexité.