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Denis Berthier est polytechnicien.
Sa carrière lui a permis de pratiquer la recherche
(en mathématiques et en logique), l'enseignement (Polytechnique,
l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, l'Institut
National des Télécommunications) et l'industrie
(Thomson simulateurs). Il est actuellement professeur à
l'Institut National des Télécommunications (Groupe
des Ecoles des Télécommunications).
Il a souhaité, avec ce livre, faire connaître
largement les principales réflexions que lui inspire
sa carrière consacrée aux technologies de l'information.
Le savoir et l'ordinateur est un gros livre,
d'une grande qualité, comme nous allons le voir. Indiquons
d'emblée que son titre ne doit pas égarer le lecteur.
Il ne s'agit pas d'un ouvrage sur l'ordinateur à l'école
ou tout autre sujet à la mode de ce genre, comme on pourrait
le croire. Le livre pose au contraire un des problèmes les
plus à l'ordre du jour de la philosophie et de la politique
contemporaines : les technologies de l'information, ordinateurs,
réseaux et logiciels d'Intelligence Artificielle (IA), en
cours de développement exponentiel, modifieront-elles les
processus et les contenus de la pensée humaine ?
On objectera que cette question est de plus en
plus abordée, avec plus ou moins d'incompétence, par
des gens qui n'ont jamais pratiqué ni l'informatique ni Internet.
Les jugements rapides, généralement négatifs,
sont nombreux. Denis Berthier a voulu tout au contraire réaliser
une véritable somme scientifique, non seulement de ce qu'il
a pu apprendre et enseigner à titre professionnel, mais aussi
des principales lectures qu'il faut faire et qu'il a faites pour
pouvoir traiter la question avec pertinence.
Ceci veut dire que Le savoir et l'ordinateur
constitue une mine d'informations et de réflexions, parfaitement
à jour (à la date où sa rédaction fut
terminée, soit fin-2002) de tout ce qui s'est expérimenté
et publié d'important sur le sujet, ainsi que des principaux
logiciels et progiciels mis sur le marché pour permettre
le traitement informatique des connaissances.
Mais le livre n'est pas seulement tourné
vers la technologie. La question du savoir est vieille comme l'humanité.
Dans les années soixante, en France, elle a donné
lieu avec Claude Lévy-Strauss, Michel Foucault et Gilles
Deleuze (Umberto Eco en Italie) à une formalisation un peu
oubliée aujourd'hui, celle du structuralisme. Dans une toute
autre sphère de pensée, le Bouddhisme constitue une
interrogation permanente de ce à quoi correspondent les connaissances
que nous avons sur le monde visible. Denis Berthier, qui a beaucoup
étudié l'une et l'autre de ces écoles, consacre
la première partie de son livre à montrer les correspondances
qui demeurent entre l'IA (celle qu'il appelle l'IA symbolique) et
les travaux de ceux que l'on pourrait appeler les prédécesseurs
de celle-ci - alors même que les survivants des structuralistes
ne semblent pas avoir fait spontanément le rapprochement
qui s'imposait entre leurs recherches et l'IA.
Un autre atout précieux du livre est qu'il
est écrit en français. Ceci paraîtra anodin
ou aller de soi, mais cela ne l'est pas, dans un monde où
la langue et la culture dominante sont anglo-saxonnes. D'abord,
un travail en français rend ces domaines accessibles à
beaucoup de gens parlant mal l'anglais scientifique. De plus, comme
le signale plusieurs fois l'auteur, la culture française
et francophone permettent de réintroduire dans des formes
de pensée profondément imprégnées non
seulement de technologie informatique mais de culture américaine
- trop souvent orientée par des objectifs industriels et
commerciaux - des perspectives plus générales correspondant
à l'esprit universitaire européen.
La contrepartie de ces qualités est que
Le savoir et l'ordinateur constitue un livre difficile. Il
ne sera compris aisément que par des personnes ayant une
bonne culture de 2e voire de 3e cycle en mathématiques, en
logique ou en informatique. Mais cette présentation austère,
son style qui exige souvent quelques relectures attentives (ce fut
du moins le cas pour l'auteur de cette chronique), ne devraient
pas décourager le public de formation plus généraliste,
car il est possible de parcourir le livre en s'imprégnant
de son esprit, de ce que l'on pourrait appeler sa vision ou son
message, sans entrer dans le détail de tous les paragraphes
fortement technologiques ou scientifiques. Pour les chercheurs en
informatique et en IA au contraire, qui pourraient s'étonner
de voir les références philosophiques abonder, le
livre obligera à un utile effort d'ouverture vers une culture
plus générale et transdisciplinaire.
La "vision" du livre
Quelle est la thèse ou "vision" principale
du livre ? Je m'inspire ici, pour la résumer en quelques
lignes, de l'introduction et de la conclusion de celui-ci. L'ordinateur
investit aujourd'hui, grâce à l'IA symbolique et ses
développements désormais bien décrits et constamment
utilisés que sont les "agents intelligents" travaillant en
réseau, l'ensemble des savoirs existant sous les formes classiques
de l'écrit et de l'image, mais aussi "dans la tête"
des experts. Il ne s'agit pas seulement, comme on le sait, des savoirs
au sens académique du terme, mais des simples propos échangés
sur les réseaux, notamment à travers les messageries.
Une rationalité et des savoirs partagés se mettent
en place, prenant "une position centrale dans notre univers mental".
Ceci conduit l'ordinateur à "modifier les principes
de constitution de nos savoirs, jusqu'à exclure des modes
de connaissances antérieurs qui seront jugés invalides
car trop informels" (...) "L'homme et l'ordinateur entrent
dans une boucle de rétroaction culturelle qui jouera un rôle
majeur pour élaborer la conception de la rationalité
et des savoirs génétiquement modifiés du futur".
Cette rationalité, nous rappelle l'auteur au passage,
confirme l'idée, aujourd'hui commune aux sciences occidentales,
qu'il n'est pas possible d'accéder, par quelque forme de
connaissance que ce soit, à un hypothétique réel
en soi. On ne peut parler "d'une réalité primordiale
intangible qui attendrait qu'on la découvre". Les théories
et hypothèses scientifiques ne sont que des modèles
interprétatifs des données d'observation. A plus forte
raison est-ce le cas des savoirs véhiculés ou produits
par l'IA symbolique.
Le livre donne un aperçu d'ensemble de
la déjà longue histoire de l'IA, histoire bouleversant
la pensée occidentale, que nous ne résumerons pas
ici. Le travail de ce que l'on appellera dans le langage courant
l'informatisation des connaissances a commencé très
tôt avec la "vieille IA" qui s'est attaquée, sans grands
succès car faute de moyens techniques suffisants, à
la résolution de problèmes logico-mathématiques
ou linguistiques. Il s'est poursuivi dans les années 1970
avec l'explosion des "systèmes-experts" dont les applications
industrielles et commerciales ont été nombreuses.
Aujourd'hui, les systèmes de gestion des connaissances, de
fouille de données et de textes, trouvent un important marché.
Mais l'auteur montre que ce ne sont plus seulement des approches
externes aux connaissances qui permettent de les mémoriser
et de les utiliser (accéder à des textes, les rapprocher,
à partir notamment de mots-clef). L'IA devient capable d'entrer
dans le contenu de sens des informations, sens définis par
les situations et les acteurs qui utilisent ces informations. De
nombreux outils permettant ce que l'on pourrait appeler une sémantique
assistée par ordinateur ou mieux une sémantique artificielle
se développent. Ainsi les agents intelligents et ceux qui
les utilisent pourront, si l'on peut dire, comprendre progressivement
les significations de tout ce qui fait sens, dès lors que
les informations correspondantes sortiront de la tête des
gens et seront échangées sur des supports et des réseaux
formels. D'ores et déjà le commerce électronique
mais aussi le renseignement ou la désinformation, commencent
à utiliser ces solutions.
Nous l'avons dit, Denis Berthier est trop convaincu
de l'intérêt de ces nouvelles technologies et de ces
nouveaux usages pour contribuer, comme d'autres "médiologues"
moins scrupuleux, au renforcement de la technophobie déjà
trop répandue en France. Il refuse de parler de Big Brother,
bien qu'il évoque souvent ce thème. Néanmoins,
il met en garde sur le fait que ces divers développements,
comme nous l'avons déjà souligné, sont largement
inscrits dans la démarche commerciale et stratégique
de la super-puissance américaine. Ceux voulant soutenir,
notamment en Europe, d'autres intérêts, moins orientés
business ou plus ouverts à une pensée désintéressée,
devront y prendre garde. Ils ne devront pas renoncer à la
technologie pour en revenir à la plume Sergent Major, mais
il leur faudra développer leurs propres outils et leurs propres
usages. C'est pourquoi, nous le répétons, le livre
de Denis Berthier devrait jouer pour le public français un
rôle très utile de réarmement mental face à
l'explosion des technologies de l'information.
Une autre crainte, évoquée également
par l'auteur, porte sur l'avenir de la réflexion philosophique
informelle, de l'imagination artistique, de la création libre
- sans parler d'autres formes de méditation. Tout ceci sera-t-il
compromis par le développement des savoirs formalisés
? Non, répond l'auteur, si précisément nous
savons "penser le développement de l'ordre symbolique
formel" c'est-à-dire "penser l'IA en tant que science
de la culture et penser dans ce cadre notre relation à l'ordinateur".
En d'autres termes, les philosophes et autres créateurs sont
invités à s'approprier les outils de l'IA pour développer
leurs propres projets spécifiques, s'ils en ont.
Nous pourrions ajouter un autre argument afin
que les lecteurs d'un tel livre n'en conçoivent pas une peur
irraisonnée des pouvoirs éventuellement réducteurs
de l'IA. Cet argument n'a pas été développé
par Denis Berthier, mais celui-ci nous a indiqué que s'il
l'avait fait, il aurait du écrire un second livre au moins
aussi important que le premier.
C'est que l'IA évolutionnaire, celle dont
nous traitons en permanence dans notre revue, qui constitue un autre
aspect de l'IA, et qui repose notamment sur la programmation évolutionnaire,
est beaucoup plus ouverte, par définition, sur la création
de complexité que ne l'est la "bonne vieille IA". S'appuyant
sur l'informatique, c'est-à-dire sur le calculatoire incrémentiel,
elle permet ou permettra de créer des mondes, y compris des
robots autonomes, qui s'affranchiront des modes évolutifs
actuels pour en proposer d'autres. On s'orientera vers une évolution
artificielle qui concernera l'ensemble des paradigmes scientifiques,
notamment en biologie et dans les sciences humaines. Dans une certaine
mesure se dessinera alors (voir notre
article dans ce même numéro) un nouvel homo, l'homo
sapiens artificialis. Cet homo, nous pouvons l'espérer (ici
c'est nous qui parlons et non Denis Berthier) construira, à
partir d'une génération intrinsèque de complexité
mais aussi en s'appuyant sur la masse des savoirs et sens engrangés
par l'IA traditionnelle, un futur sûrement plus surprenant
que celui imaginable aujourd'hui, même avec l'assistance d'agents
intelligents. Il s'agit évidemment là d'une perspective
plus lointaine que celles décrite par Le savoir et l'ordinateur.
Pour en savoir plus On trouvera
sur le site http://www.carva.org/denis.berthier
un résumé des travaux de l'auteur, ainsi que le plan
et des extraits de son livre