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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

Juilleti 2003
présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast

Freedom Evolves

Couverture de "Faster than the speed of light", par Joao Magueijo

Freedom Evolves


Daniel Dennett

Viking Press février 2003



Daniel C. DennettDaniel C. Dennett est professeur de philosophie et directeur du Center for Cognitive Studies de la Tufts University. Il s'est fait connaître d'un large public par trois livres-phares:
Darwin's Dangerous Idea,
Kinds of Minds
Consciousness Explained.
Voir pour plus de détails notre article de novembre 2000, avec la référence des éditions françaises

Pour en savoir plus sur Daniel Dennett
Daniel C. Dennett Home page http://ase.tufts.edu/cogstud/~ddennett.htm
Dennett présenté par Edge http://www.edge.org/3rd_culture/bios/dennett.html
Le Center for cognitive studies http://ase.tufts.edu/cogstud/

Nous avons déjà présenté Daniel Dennett et ses principales thèses dans notre article précité de novembre 2000. Inutile d'y revenir. Nous y avions indiqué que son affirmation d'avoir expliqué la conscience par la coopération en temps quasi-réel de modules d'information répartis dans tout le cerveau était peut-être un peu optimiste. On aurait voulu en savoir un peu plus. Le prétendu "libre-arbitre", que l'on peut aussi attribuer à l'exercice de la "conscience volontaire", constitue en effet le point dur, le "hard problem" de tous les scientifiques visant à faire apparaître les bases matérielles de l'esprit. Même lorsqu'on pense avoir démontré que la conscience volontaire est un phénomène émergent à partir de la complexité neuronale des cerveaux individuels, eux-mêmes interagissant avec la complexité au moins aussi grande des informations, idées ou mèmes, circulant dans les réseaux de communication sociaux, eux-mêmes interagissant avec le monde, on se heurte à la conviction bien ancrée que le Je capable de prises de décisions volontaires est quelque chose de plus que cela, et ne peut être évacué aussi facilement. Les modèles de conscience artificielle que certains commencent à envisager ne résolvent pas davantage le problème, pour le moment, car s'ils permettent de se représenter ce que sera une entité artificielle consciente d'elle-même dans son environnement, ils n'explicitent guère en quoi le libre-arbitre que l'on pourrait reconnaître à ces entités ressemblerait à celui de notre propre Je.

Aussi bien, la conclusion la plus répandue, bien propre à désespérer Billancourt, consiste à dire que le libre-arbitre des individus ou des collectivités n'est qu'une illusion. Les prétendues décisions libres seraient en fait le résultat de processus complexes mais déterministes qui en feraient ce qu'elles ont été et pas autre chose. Nous avons souvent évoqué cette question dans cette revue. Voir par exemple notre commentaire des livres récents de Jean-Pierre Changeux L'homme de vérité et de Rita Carter, Exploring consciousness. On pourra lire aussi le livre également récent de Daniel M. Wegner The Illusion of Conscious Will, MIT Press 2002.

Daniel Dennett s'est depuis ses premiers travaux attaché à montrer que l'esprit humain, y compris dans ses manifestations les plus élaborées, comme celles concernant la conscience volontaire, résulte de l'évolution darwinienne des organismes qui se sont trouvés dotés à un certain moment de systèmes nerveux centraux puis de cerveaux plus ou moins développés. On peut dire à cet égard qu'il est un des représentants les plus éminents de la psychologie évolutionniste. Mais malgré des argumentaires aussi diversifiés que compétents, il n'a jamais pu résoudre complètement le hard problem évoqué plus haut. Même dans des pays moins empreints que les Etats-Unis de culture spiritualiste, il a conservé de nombreux lecteurs pas entièrement convaincus de ses efforts de démonstration. Mais il semble qu'il ne se soit pas lui-même totalement satisfait des démonstrations qu'il proposait à ses étudiants et à ses lecteurs, visant à réintégrer le Je dans le déterminisme matérialiste. Dans de nombreux articles postérieurs à ses trois livres cités ci-dessus, il a repris la question du libre-arbitre (free will), jusqu'à finalement y consacrer un nouvel ouvrage de synthèse, celui que nous présentons aujourd'hui, Freedom Evolves, que l'on pourrait traduire par "Interprétation évolutionniste du libre-arbitre".

Le livre est important, parfois disert, sur le mode narratif et illustré d'anecdotes propres aux auteurs américains. Nous n'allons pas ici en faire une recension visant à l'exhaustivité. Limitons-nous ici à situer Freedom Evolves dans l'œuvre de Daniel Dennett, puis à discuter l'un de ses arguments principaux : la compatibilité du concept de libre-arbitre avec une vision scientifique du monde.

Dennett vise depuis les origines à proposer une synthèse de la philosophie et des sciences de la nature, s'appuyant sur la biologie évolutionnaire, les neurosciences, la théorie des jeux et la mémétique, dont il fut un des premiers défenseurs - le tout illustré chaque fois que possible par des simulations relevant de l'Intelligence Artificielle. Il qualifie sa démarche de "naturalisme". Mais il refuse l'étiquette de réductionnisme trop vite accolée à de tels propos. En darwinien convaincu, il a toujours voulu démontrer que des complexités imprévisibles pouvaient surgir de l'algorithme darwinien classique hasard/sélection.

Le livre montre par de nombreux exemples que la co-évolution génétique et culturelle "contrainte" par la sélection naturelle a produit l'esprit, la moralité et le libre arbitre au même titre que nos attributs physiques et physiologiques. Là-dessus, si les arguments sont à nos yeux pertinents, ils ne présentent pas en 2003 un caractère original marqué. Depuis une dizaine d'années, nombreux sont les auteurs ayant dit la même chose, en des termes plus ou moins convergents (voir aussi sur cette question notre fiche de lecture consacrée dans ce numéro au dossier de Sciences et Avenir, Le monde selon Darwin).

Ce qui est plus original dans ce livre est que Dennett y refuse l'hypothèse brutale citée en introduction, selon laquelle le libre-arbitre du Je serait une simple illusion. Il y a selon lui quelque chose de spécial dans le Je tel qu'il se manifeste chez les humains ayant acquis une autonomie suffisante par rapport aux déterminismes primaires. Mais la difficulté consiste à le démontrer sans rien retirer de ce qu'il avait précédemment appelé l'idée dangereuse de Darwin, selon laquelle tout ce qui survient - y compris ce que nous appelons les manifestations les plus "nobles" de l'esprit - résulte de processus évolutifs se déroulant sans téléonomie, c'est-à-dire sans manifestation d'une finalité.

Pour cela, il prend directement à contre-pied l'argument de ceux qui disent que la psychologie évolutionnaire, assortie de mémétique, nous propose un monde dépourvu de toute possibilité de choix. Contrairement à l'opinion répandue, la science ne diminuerait pas notre autonomie du fait qu'elle fait apparaître les mécanismes ou règles sous-jacents aux êtres et aux phénomènes. Semblablement, les mèmes ne sont pas de simples virus prenant possession de nos esprits pour nous transformer en zombies. Les mèmes, comme les travaux scientifiques, concourent au contraire à nous apporter en permanence de nouveaux points de vue sur le monde.

Finalement le Je résulte d'une interaction permanente avec les autres. C'est éminemment un produit du développement des sociétés complexes telles que nous les connaissons. Les conditions ayant permis l'apparition du libre-arbitre sont les mêmes que celles ayant produit l'évolution du monde physique et biologique. A tous les niveaux émergent des agents dont la liberté d'action s'accroît du fait qu'ils résultent de l'agrégation de formes plus simples interagissant avec un environnement de plus en plus complexe. Les problèmes moraux que se posent les hommes sont de même nature que les processus par lesquels les animaux rassemblent des informations sur leur environnement afin de mieux s'y diriger.

Le libre-arbitre, mais pas tel qu'on l'imagine

Dans une interview sous ce titre au NewScientist (24 mai 2003, p. 39), Daniel Dennett s'est efforcé de résumer l'essentiel de son argumentation. Il est illusoire de prétendre, comme certains le font encore, de continuer à proposer des théories de l'esprit qui ne replacent pas celui-ci dans l'évolution darwinienne du monde physique et biologique(1). Ces théories sont inspirées par la peur innée du déterminisme, déjà apparue dans l'Antiquité quand les penseurs grecs ont expliqué que le monde résultait de l'interaction entre atomes inanimés. Pour tenter de sauver le libre-arbitre, certains de ces philosophes ont fait appel à l'idée de hasard, résultant de la dérive aléatoire des trajectoires des atomes. Le hasard est sans doute un argument contre le déterminisme, mais pas en faveur du libre-arbitre : "Disposer,d'une roulette dans la tête ne vous rend ni plus libre ni plus responsable", explique Dennett.

En fait, c'est une erreur, selon lui, de placer le déterminisme et l'inévitabilité (inevitability) sur le même plan, en supposant que l'un implique l'autre. Par inévitabilité, il faut entendre "impossibilité d'éviter" (unvoidability). Qu'est-ce qu'éviter ? C'est comprendre les déterminismes auxquels nous sommes soumis, afin de décider des conduites les plus adaptées à la survie. L'évolution darwinienne a manifestement favorisé par sélection l'apparition d'agents "éviteurs" (avoiders). Les modèles de la Vie Artificielle, notamment le Jeu de la Vie de Conway, montrent comment de tels agents peuvent naître spontanément et survivre en apprenant à échapper à ceux qui veulent les détruire.

Ce qui caractérise de tels agents dans notre monde est la capacité d'extraire de l'information de l'environnement et de l'utiliser pour élaborer des stratégies d'évitement. Plus on peut comprendre et intégrer les règles du monde qui nous entoure, plus on devient capable d'éviter les risques et de choisir des conduites judicieuses et personnalisées. Les animaux le font déjà, mais les hommes de la société scientifique le font encore mieux (ou devraient le faire encore mieux). L'homme, pour reprendre une citation de Paul Valéry citée par Dennett, est une machine à produire son futur. Pour contrôler les informations de plus en plus nombreuses que l'homme recueillait sur le monde, son cerveau a du grandir et gagner en performance.

Mais le cerveau individuel à lui seul ne peut s'acquitter de cette tâche. Les hommes se distinguent des animaux par le langage. Contrairement à ces derniers ou à leurs ancêtres plus primitifs, ils ne sont plus obligés de rassembler et mémoriser par eux-mêmes l'information dont ils ont besoin. Grâce aux langages et aux webs, notamment scientifiques, ils peuvent mobiliser l'expérience de milliards de leurs semblables. Cela ne retire rien à leur responsabilité personnelle. Au contraire, cela lui donne ses fondements.

On voit que cette conception généreuse du libre-arbitre où celui-ci trouve ses bases dans la culture collective est conforme à l'optimisme qu'a toujours manifesté Daniel Dennett face à l'évolution du monde telle que nous pouvons la percevoir. On peut se demander cependant si l'argument résout entièrement le problème posé : qu'est-ce exactement que le libre-arbitre du Je volontaire, dont chacun d'entre nous se sent intuitivement le dépositaire ? On en revient nécessairement à une sorte de déterminisme. Il ne s'agit pas d'un déterminisme linéaire analogue à ce que pourrait dire du monde l'hypothétique démon de Laplace dont les mathématiques du chaos ont démontré l'impossibilité. Mais il s'agirait plutôt d'une sorte de déterminisme chaotique, si l'expression peut avoir un sens. L'interaction des multiples informations que recueille mon organisation d'agent connecté à un réseau m'impose à tous moments un certain type de décision et de comportement. Le cerveau ne fonctionne pas alors comme une machine de Turing, mais plutôt comme un vaste réseau neuro-mimétique. Les informations reçues en entrées se conjuguent selon leurs poids respectifs, sur le moment, pour donner des sorties totalement imprévisibles et non reproductibles, mais non aléatoires. Ceci se fait selon des processus de création de complexité qui me seront à jamais imprédictibles et indescriptibles. Mais je ne prends pas ma décision à partir de rien. Lorsque des mèmes, tels ceux valorisant le recours au libre-arbitre, s'insèrent dans ces mécanismes de prise de décision, ils peuvent avoir pour effet de renforcer les canaux par lesquels le système acquiert et combine les informations internes et externes. L'organisme produit alors des décisions "éclairées" plutôt que des décisions sommaires ou rapides.

Pour approfondir la question, il serait certainement nécessaire de procéder à des simulations en intelligence artificielle. Comment un système devant prendre une décision peut-il être informé, influencé ou déterminé par des informations externes à lui auxquelles il aurait accès? Ces informations se combinent-elles d'elles-mêmes (par exemple en fonction de leur "poids" respectif, comme dans un réseau neuronal) pour produire la décision? Ceci n'éclairerait sans doute pas ce qui est à la base de l'impression subjective de libre-arbitre ressenti par le sujet qui décide, c'est-à-dire par l'agent éviteur, pour reprendre la terminologie de Dennett. Mais ceci permettrait au moins d'en préciser les mécanismes(2).

On n'évoquera pas ici d'autres hypothèses relativement aux mécanismes fondant le libre-arbitre, ou ce qui correspond à ce terme dans la nature. Nous pensons notamment aux hypothèses, de plus en plus souvent formulées, faisant appel à l'interaction éventuelle du monde biologique et du monde quantique. Manifestement, pour Dennett, il n'y a pas beaucoup à attendre, pour le moment, de telles perspectives.

NB: le lecteur trouvera d'autres commentaires  dans un article que nous consacrons au "libre-arbitre selon Dennett ". Nous y développons certains thèmes qui auraient alourdi la présente chronique.


Notes
(1)  Il faut particulièrement apprécier le courage de cette affirmation, provenant du représentant d'un pays, les Etats-Unis, dont une des devises officielles, constamment évoquée ces temps-ci, est In God we Trust
(2) Au sujet de la décision dans le monde biologique, il convient de rappeler le livre récent de Alain Berthoz, "La décision", Odile Jacob, 2003  .

Automates Intelligents © 2003

 




 

 

 

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