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Joao
Magueijo est professeur de physique théorique au célèbre
Imperial College de Londres, où il a été
pendant 3 ans un Royal Society Research Fellow, ce qui lui a
donné, explique-t-il dans son livre, une grande liberté
dans le choix de ses sujets de recherche. Il a été
également " visiting scientist " à l'université
de Californie à Berkeley et à Princeton. Il a
passé son doctorat de physique théorique à
l'Université de Cambridge. Il est de nationalité
portugaise.
Joao Magueijo est un jeune homme (un jeune trentenaire),
à la fois fort doué et fort habile. Il a dès
le début orienté ses études vers la physique,
et vers la forme la plus ingrate de celle-ci puisqu'elle est rarement
sanctionnée par l'expérience, la physique théorique
cosmologique. A l'en croire, dans cette voie, les mathématiques
les plus pointues ne l'ont pas effrayé, non plus que les
voyages et expatriations fort nombreuses à la recherche des
meilleurs enseignements et meilleurs tuteurs.
Il est également doué parce que,
dans le cercle par définition relativement étroit
des physiciens théoriciens, il a choisi non pas d'emboîter
les pas de ses collègues, mais de risquer sa carrière
en s'attaquant aux bases de la physique jusqu'aux années
1990, soit la constante de la vitesse de la lumière et l'univers
inflationnaire.
Mais Joao Magueijo est aussi un jeune homme fort
habile. Bien que d'origine et de culture latine, il a su utiliser
au mieux, sans renoncer à aucune de ses idées, les
rites austères et souvent conservateurs de l'establishment
scientifique britannique. Par la suite, il a eu le talent de vaincre
l'hostilité des grandes revues scientifiques confrontées
à ses idées révolutionnaires. Enfin, le succès
et un début de reconnaissance sociale venue, il a eu le bon
goût d'écrire un livre de vulgarisation cultivée
(popular science) doublé d'un pamphlet sociologique qui l'a
fait connaître très largement, hors du cercle étroit
de la physique théorique. Ce livre, Faster than the Speed
of Light, que nous présentons ici, lui a suscité autant
de lecteurs avides de mieux comprendre les enjeux des débats
actuels sur l'univers que d'ennemis vexés de se voir épinglés
par plus jeune et plus brillant qu'eux. On ne peut que se féliciter
de voir certains jeunes chercheurs prendre le risque de faire connaître
dans un langage compréhensible par les non-spécialistes
les questions qu'ils se posent et les résultats qu'ils obtiennent.
C'est une habitude fréquente dans les cercles anglo-saxons,
malheureusement trop ignorée en France.
On lira dans les articles de presse repris par
les sites dont nous avons donné ci-dessus les adresses, beaucoup
de commentaires qui en disent déjà long à la
fois sur le thème du livre et sur l'auteur. Nous ne les reprendrons
pas ici.
Il n'est pas utile non plus de reprendre longuement
les procès intenté par l'auteur à l'establishment
scientifique. La plupart de nos lecteurs connaissent par ailleurs
le poids que pèsent les hiérarchies administratives
ou les scientifiques chevronnés (les mandarins) quand il
s'agit d'empêcher l'émergence d'hypothèses un
tant soit peu dérangeantes. Ils n'ignorent pas non plus la
lourdeur du processus éditorial imposé par les grandes
revues scientifiques, lourdeur particulièrement insupportable
quand le peer review est confié précisément
aux notables que ces mêmes idées neuves pourraient
déranger. Aujourd'hui beaucoup de chercheurs n'hésitent
pas à court-circuiter ces revues en faisant circuler sur
Internet des pré-rédactions de leurs articles. Est-ce
à dire pourtant que le système d'ensemble soit à
rejeter totalement, comme le suggère avec insistance Joao
Magueijo? Sans doute pas. Le processus d'élaboration scientifique
est évidemment pesant et lent, comme d'ailleurs la plupart
des processus humains visant à une large autorité
sociale. On peut l'améliorer, mais il reste indispensable,
semble-t-il, notamment pour détecter à temps les fraudes
de toutes sortes dont des chercheurs peu scrupuleux se rendraient
coupables si leurs résultats n'étaient pas un tant
soit peu contrôlés.
La révolution de la
physique
Mais le véritable intérêt
du livre n'est pas là. Il est comme nous l'avons dit de nous
placer au cur de la révolution annoncée depuis
déjà quelques années par ceux qui s'intéressent
au devenir de la physique. Les deux bases de celle-ci, enseignées
dans tous les manuels et popularisées par tous les média
depuis bientôt un siècle sont en train, sinon de s'effondrer,
du moins de perdre leur caractère absolu. Il s'agit, on le
devine, de la relativité tant restreinte (spéciale
relativité en anglais) que générale due dès
1905 au génie d'Einstein, et de la mécanique quantique
généralisée par l'Ecole de Copenhague dans
les premières décennies du siècle dernier (dans
la mesure tout au moins où celle-ci ne tenait pas compte
du paradigme Einsténien de l'espace-temps). Ces deux grands
ensembles de théories ont donné lieu à un nombre
extraordinaire de prédictions qui ont toutes été
vérifiées par l'expérience, tant dans le domaine
des sciences fondamentales que dans celui de leurs applications
technologiques. Mais au fur et à mesure que, dans les dernières
années, les instruments d'observation en développement
exponentiel (sur le modèle de la loi de Moore en informatique)
fournissaient de nouveaux résultats, les physiciens ont de
moins en moins bien accepté le fait que la relativité
et la mécanique quantique ne puissent fusionner dans une
théorie unique, applicable à l'univers dans tous ses
états, si l'on peut dire. Nous avons vu précédemment,
dans cette revue, en présentant l'ouvrage de Lee
Smolin, Three Roads to Quantum Gravity, que depuis une vingtaine
d'années les physiciens théoriciens s'efforçaient
de proposer, avec la gravitation quantique, une description du monde
conciliant relativité et mécanique quantique, aux
échelles dite de Planck, c'est-à-dire très
en deçà de l'univers aujourd'hui observable. Mais
la gravitation quantique ne remettant pas en cause les grandes constantes
de l'univers, notamment la vitesse limite de la lumière,
se perdait jusqu'ici dans de nombreuses versions que malheureusement
l'absence de vérification expérimentale, faute d'instruments
adéquats, ne permettait pas de départager.
La première partie du livre de Joao Magueijo
expose ces préalables, avec un effort certain de pédagogie
permettant de comprendre des concepts qui demeurent encore étrangers
à la plupart des gens aujourd'hui(1).
Par ailleurs, à son habitude, il a le mérite de dire
franchement, à propos de la gravitation quantique, ce qui
n'apparaît qu'en transparence dans des ouvrages plus prudents.
La gravitation quantique se sépare en deux écoles
différentes, celle dite des cordes et celle dite de la gravité
quantique en lacet (loop quantum gravity, à laquelle appartient
Lee Smolin). Ces deux écoles ont pris aujourd'hui, nous dit
Joao Magueijo, la forme de sectes s'affrontant impitoyablement,
ce qui est toujours curieux pour un observateur moins impliqué.
La théorie des cordes, elle-même subdivisée
en de nombreuses sous-théories, a su mieux que l'autre se
faire connaître et admettre du grand public, d'une façon
paradoxale puisque, comme déjà rappelée, nul
instrument ne peut aujourd'hui observer de cordes ni même
d'effets plus globaux découlant de cette théorie.
Son seul mérite, selon Joao Magueijo, est d'être plus
" élégante ", c'est-à-dire de se présenter
sous la forme d'équations plus harmonieuses, si l'on peut
dire, que sa rivale(2).
Mais ce n'est pas à cela seulement, dit-il, que l'on peut
juger de la pertinence d'une théorie.
Notre auteur, au terme d'un parcours intellectuel
qu'il détaille amplement, pose la question de la gravitation
quantique d'une toute autre façon. Il a eu le courage, au
risque nous dit-il de se faire durablement déconsidérer
par ses pairs, de s'en prendre à ce véritable dogme
de la relativité, la constance de la vitesse de la lumière
et le fait que cette vitesse constitue une limite indépassable
par tout corps massif, puisque ce corps doit alors développer
une énergie infinie. C'est la fameuse équation e=mc2
que tout écolier connaît. Or cette équation
s'est révélée de plus en plus incompatible
avec les conséquences de l'hypothèse du Big Bang,
admise par tous aujourd'hui. Ainsi, si l'univers, suite au Big Bang,
s'était développé dans ses premiers instants
au rythme décrit par la théorie, il aurait vite atteint
des dimensions telles que ses différentes parties seraient
devenues étrangères les unes aux autres. Les photons
et autres particules échangés entre ces parties se
seraient trouvés enfermés au sein d'horizons(3)
définitivement incapables de communiquer. Comment alors expliquer
l'homogénéité à grande échelle
de l'univers, si aucune force n'avait pu en temps utile le parcourir
dans sa totalité ?
Il s'agit d'une des énigmes de la théorie
du Big Bang (Big Bang riddles) dont Joao Magueijo donne une description
claire. Mais il y en avait d'autres, dont le problème dit
de l'univers plat dont nous ne parlerons pas ici. Quoiqu'il en soit,
pour résoudre ces énigmes qui alimentaient beaucoup
de discussions, le physicien Alan Guth eut l'idée d'introduire,
vers la fin des années 1970, le concept d'inflation ou d'univers
inflationnaire : dans les infimes premiers temps de son existence,
l'univers aurait subi une inflation prodigieusement rapide qui lui
aurait permis de conserver son homogénéité
initiale malgré une taille démesurément accrue.
Joao Magueijo recense en détail les difficultés rencontrées
par Alan Guth pour faire admettre ce concept d'inflation, jusqu'au
moment où l'inflation devint un des " dogmes " incontournables
de la cosmologie. Elle a paru résoudre en effet, entre autres
énigmes, toutes les difficultés rencontrées
par l'hypothèse du Big Bang.
Cependant, Joao Magueijo (ce fut là son
génie, quel que soit l'avenir de sa théorie) ne se
satisfaisait pas de l'hypothèse inflationnaire, qui lui paraissait
inventée de toutes pièces pour respecter un autre
dogme, celui de la constance de la vitesse de la lumière.
Il lui vint à l'esprit qu'il était beaucoup plus simple
de postuler que la lumière pouvait avoir des vitesses variables,
bien plus rapides notamment que 300.000 kms/s., dans les milieux
de très haute énergie rencontrés aux origines
de l'univers ou dans d'autres singularités, par exemple au
cur des trous noirs. L'auteur consacre de longs développements,
pratiquement la seconde partie de l'ouvrage, à justifier
cette théorie, dite par lui de la vitesse variable de la
lumière (VSL ou varying speed of light). Il nous décrit
en détail les innombrables difficultés qu'il éprouva,
à partir de 1997, pour poursuivre l'étude de sa théorie,
faire publier des articles à son sujet et recruter des collaborateurs
ou collègues capables de se livrer aux innombrables calculs
nécessaires pour justifier la thèse face aux virulentes
critiques qu'elle suscitait. Il est vrai que la VSL s'attaquait
à un très gros morceau, une grande partie de la description
de l'univers proposée par Einstein. La relativité
se trouvait en effet ramenée par elle au statut de cas particulier
d'une loi plus générale. C'était le sort que
cette même relativité avait fait subir à la
mécanique Newtonienne 90 ans auparavant.
La double relativité
restreinte
Nul ne peut dire encore ce qu'il adviendra de
la VSL, faute d'observations capables de la corroborer. Mais Joao
Magueijo ne désespère pas de pouvoir faire procéder
prochainement à de telles observations, notamment suite aux
travaux qu'il mène désormais en collaboration avec
Lee Smolin, le théoricien de la gravitation quantique en
lacet. Ceci est une autre histoire que le livre, terminé
fin 2002, n'évoque que sommairement. Pour en avoir une idée,
il faut se référer aux travaux du physicien italien
Giovanni Amelino Camelia, rapportés dans un article de NewScientist
en date du 8 février 2003. L'histoire de ce dernier ressemble
étrangement à celle de Joao Magueijo. A partir de
travaux réalisés à l'université de Rome
La Sapienza(4),
Giovanni Amelino Camelia s'était lui aussi attaqué
directement à Einstein, dans un article publié en
2001. Il a été suivi par de nombreux collègues
et c'est semble-t-il tout l'édifice de la relativité
restreinte qui risque aujourd'hui de s'écrouler sous l'effet
de ces idées nouvelles. L'hypothèse dite de la " double
relativité restreinte " (DSR ou doubly special relativity)
s'inscrit directement dans les travaux de la gravitation quantique,
laquelle cherche à concilier aux échelles de Planck,
nous l'avons vu, relativité et mécanique quantique.
Il y a des échelles où l'espace-temps ne peut plus
être décrit avec les règles classiques de la
relativité, mais commence à se comporter de manière
quantique. Nous ne saurions entrer dans les détails de l'argumentation.
Disons seulement que pour Giovanni Amelino Camelia, au-delà
d'un certain seuil de longueur d'onde de la lumière (c'est-à-dire
au-delà d'un certain seuil d'énergie de cette lumière),
la mesure de la longueur d'onde peut être réalisée
indépendamment du mouvement relatif de l'observateur éventuel.
Ceci contredit directement l'assomption de la relativité
restreinte selon laquelle la longueur de quelque chose dépend
du mouvement affectant l'observateur qui la mesure. Le seuil d'énergie
ou de fréquence de la lumière atteint, les mesures
que l'on peut faire pour caractériser l'univers deviennent
indépendantes de l'observateur, ou invariantes. Ce seuil
est celui correspondant aux constantes de Planck. On peut dire qu'alors
gravité et mécanique quantique fusionnent dans la
gravitation quantique recherchée jusque là sans succès.
L'hypothèse de la DSR avancée par Giovanni Amelino
Camelia est alors venu opportunément compléter celle
de la VSL proposée par Joao Magueijo. Dans les premiers instants
de l'univers, les particules avaient de très hautes énergies
et de ce fait, la vitesse de la lumière pouvait être
plus grande qu'elle ne l'est devenue suite à la dilution
de cette énergie résultant de l'expansion de l'univers.
Aujourd'hui, en ce début d'année
2003, Joao Magueijo, Giovanni Amelino Camelia et Lee Smolin(5)
collaborent à développer différentes versions
de la DSR compatibles avec les exigences de la gravitation quantique
mais aussi avec celles de la cosmologie. De nombreuses conséquences
révolutionnaires devraient en découler, une fois levé
ce verrou de la vitesse absolue de la lumière posé
par Einstein. On pourrait ainsi expliquer l'étonnante accélération
de l'expansion de l'univers actuellement observée et attribuée
à une hypothétique énergie noire. De même
s'expliquerait l'existence de rayons cosmiques observés par
des japonais, qui disposeraient d'une énergie supérieure
à celle admise par la relativité restreinte. Joao
Magueijo dans son livre va plus loin et envisage des perspectives
relevant seulement jusqu'ici de la science fiction : voyages extra-galactiques
à des vitesses supra-lumineuses, meilleure compréhension
de ce qui se passe dans les trous noirs Il espère proposer
aux physiciens praticiens diverses expériences déduites
de ces théories qui pourraient en prouver la validité,
face à ceux qui refusent encore d'y voir l'aube de cette
révolution conceptuelle de la physique attendue sans succès
depuis une trentaine d'années.
Tout ceci est bien intéressant, objecteront
ceux de nos lecteurs qui se plaignent déjà de la longueur
de nos articles, mais pourquoi nous entraîner dans des voies
qui n'ont pas grand chose à voir avec la robotique ou la
vie artificielle? Pour deux raisons. Chacun d'entre nous a été
formé depuis l'enfance à regarder le monde avec les
yeux d'Einstein. La science, la science-fiction, la philosophie
ont appris et nous ont appris que l'univers était ainsi
et pas autrement. Si le regard change, c'est une véritable
révolution copernicienne qui se met en place et personne
ne peut l'ignorer, quel que soit son domaine d'activité.
Mais on peut espérer aussi de ce changement de regard des
effets plus pratiques. Les nouveaux équipements scientifiques,
comme le Large Hadron Collider du Cern ou les satellites d'observations
de l'espace profond disposeront de moyens d'investigation de plus
en plus puissants, nous rapprochant lentement mais sûrement
(sauf catastrophe) des conditions de l'univers primordial. Ces instruments
ne verront pas tout ce qu'ils pourraient voir si les scientifiques,
si l'humanité, ne leur posent pas de questions renouvelées.
La gravitation quantique peut faire hausser les épaules,
mais elle modifiera un jour la conception que nous avons des particules
quantiques. Or qui dit particules quantiques dit déjà,
n'est-ce pas, ordinateur quantique.
Notes (1)
Peut-être l'auteur aurait-il pu cependant éviter de
nous présenter Einstein en fermier tentant de maîtriser
un troupeau de vaches folles se déplaçant à
des vitesses proches de celle de la lumière. (2) Voir L'univers élégant de Brian
Greene. On sait que la théorie des cordes évoque une
hypothétique théorie M censée réconcilier
les différentes descriptions de la matière fondamentale.
Nul ne sait ce que veut dire M. Pour Joao Magueijo, M signifie indubitablement
Masturbation. (3) L'horizon est défini par la distance
parcourue par la lumière en un temps donné. (4) On observera à cette occasion avec satisfaction
le rôle éminent que prennent dans l'actuelle évolution
de la physique de jeunes physiciens d'origine européenne,
travaillant en Europe, et pas seulement au CERN. (5) Celui-ci est installé désormais
au Perimeter Institute for Theoretical Physics à Waterloo,
Canada, un établissement appliquant paraît-il des règles
de gestion nouvelles donnant plus d'autonomie aux chercheurs.