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mai 2003 présentation
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Faster than
the speed of light
Faster
than the speed of light
Joao Magueijo
Perseus
décembre 20022
Joao
Magueijo est professeur de physique théorique au célèbre
Imperial College de Londres, où il a été
pendant 3 ans un Royal Society Research Fellow, ce qui lui a
donné, explique-t-il dans son livre, une grande liberté
dans le choix de ses sujets de recherche. Il a été
également " visiting scientist " à l'université
de Californie à Berkeley et à Princeton. Il a
passé son doctorat de physique théorique à
l'Université de Cambridge. Il est de nationalité
portugaise.
Joao Magueijo est un jeune homme (un jeune trentenaire),
à la fois fort doué et fort habile. Il a dès
le début orienté ses études vers la physique,
et vers la forme la plus ingrate de celle-ci puisqu'elle est rarement
sanctionnée par l'expérience, la physique théorique
cosmologique. A l'en croire, dans cette voie, les mathématiques
les plus pointues ne l'ont pas effrayé, non plus que les
voyages et expatriations fort nombreuses à la recherche des
meilleurs enseignements et meilleurs tuteurs.
Il est également doué parce que,
dans le cercle par définition relativement étroit
des physiciens théoriciens, il a choisi non pas d'emboîter
les pas de ses collègues, mais de risquer sa carrière
en s'attaquant aux bases de la physique jusqu'aux années
1990, soit la constante de la vitesse de la lumière et l'univers
inflationnaire.
Mais Joao Magueijo est aussi un jeune homme fort
habile. Bien que d'origine et de culture latine, il a su utiliser
au mieux, sans renoncer à aucune de ses idées, les
rites austères et souvent conservateurs de l'establishment
scientifique britannique. Par la suite, il a eu le talent de vaincre
l'hostilité des grandes revues scientifiques confrontées
à ses idées révolutionnaires. Enfin, le succès
et un début de reconnaissance sociale venue, il a eu le bon
goût d'écrire un livre de vulgarisation cultivée
(popular science) doublé d'un pamphlet sociologique qui l'a
fait connaître très largement, hors du cercle étroit
de la physique théorique. Ce livre, Faster than the Speed
of Light, que nous présentons ici, lui a suscité
autant de lecteurs avides de mieux comprendre les enjeux des débats
actuels sur l'univers que d'ennemis vexés de se voir épinglés
par plus jeune et plus brillant qu'eux. On ne peut que se féliciter
de voir certains jeunes chercheurs prendre le risque de faire connaître
dans un langage compréhensible par les non-spécialistes
les questions qu'ils se posent et les résultats qu'ils obtiennent.
C'est une habitude fréquente dans les cercles anglo-saxons,
malheureusement trop ignorée en France.
On lira dans les articles de presse repris par
les sites dont nous avons donné ci-dessus les adresses, beaucoup
de commentaires qui en disent déjà long à la
fois sur le thème du livre et sur l'auteur. Nous ne les reprendrons
pas ici.
Il n'est pas utile non plus de reprendre longuement
les procès intenté par l'auteur à l'establishment
scientifique. La plupart de nos lecteurs connaissent par ailleurs
le poids que pèsent les hiérarchies administratives
ou les scientifiques chevronnés (les mandarins) quand il
s'agit d'empêcher l'émergence d'hypothèses un
tant soit peu dérangeantes. Ils n'ignorent pas non plus la
lourdeur du processus éditorial imposé par les grandes
revues scientifiques, lourdeur particulièrement insupportable
quand le peer review est confié précisément
aux notables que ces mêmes idées neuves pourraient
déranger. Aujourd'hui beaucoup de chercheurs n'hésitent
pas à court-circuiter ces revues en faisant circuler sur
Internet des pré-rédactions de leurs articles. Est-ce
à dire pourtant que le système d'ensemble soit à
rejeter totalement, comme le suggère avec insistance Joao
Magueijo? Sans doute pas. Le processus d'élaboration scientifique
est évidemment pesant et lent, comme d'ailleurs la plupart
des processus humains visant à une large autorité
sociale. On peut l'améliorer, mais il reste indispensable,
semble-t-il, notamment pour détecter à temps les fraudes
de toutes sortes dont des chercheurs peu scrupuleux se rendraient
coupables si leurs résultats n'étaient pas un tant
soit peu contrôlés.
La révolution de la
physique
Mais le véritable intérêt
du livre n'est pas là. Il est comme nous l'avons dit de nous
placer au cur de la révolution annoncée depuis
déjà quelques années par ceux qui s'intéressent
au devenir de la physique. Les deux bases de cette matière,
enseignées dans tous les manuels et popularisées par
tous les média depuis bientôt un siècle, sont
en train sinon de s'effondrer, du moins de perdre leur caractère
absolu : ils'agit de la relativité tant restreinte (spéciale
relativité en anglais) que générale due dès
1905 au génie d'Einstein, et de la mécanique quantique
généralisée par l'Ecole de Copenhague dans
les premières décennies du siècle dernier (dans
la mesure tout au moins où celle-ci ne tenait pas compte
du paradigme Einsténien de l'espace-temps).
Ces deux grands ensembles de théories ont donné lieu
à un nombre extraordinaire de prédictions qui ont
toutes été vérifiées par l'expérience,
tant dans le domaine des sciences fondamentales que dans celui de
leurs applications technologiques. Mais au fur et à mesure
que, dans les dernières années, les instruments d'observation
en développement exponentiel (sur le modèle de la
loi de Moore en informatique) fournissaient de nouveaux résultats,
les physiciens ont de moins en moins bien accepté le fait
que la relativité et la mécanique quantique ne puissent
fusionner dans une théorie unique, applicable à l'univers
dans tous ses états (si l'on peut dire).
En présentant précédemment dans nos colonnes
l'ouvrage de Lee Smolin, Three
Roads to Quantum Gravity, nous avions rappelé qu'avec
la gravitation quantique, les physiciens théoriciens s'efforçaient
depuis une vingtaine d'années de proposer une description
du monde conciliant relativité et mécanique quantique,
aux échelles dites de Planck, c'est-à-dire très
en deçà de l'univers aujourd'hui observable. Mais
la gravitation quantique ne remettant pas en cause les grandes constantes
de l'univers, notamment la vitesse limite de la lumière,
se perdait jusqu'ici dans de nombreuses versions que malheureusement
l'absence de vérification expérimentale, faute d'instruments
adéquats, ne permettait pas de départager.
La première partie du livre de Joao Magueijo
expose ces préalables, avec un effort certain de pédagogie
permettant de comprendre des concepts qui demeurent encore étrangers
à la plupart des gens aujourd'hui(1).
Par ailleurs, à propos de la gravitation quantique, il a
le mérite de dire franchement ce qui n'apparaît qu'en
transparence dans des ouvrages plus prudents. La gravitation quantique
se sépare en deux écoles différentes, celle
dite des cordes et celle dite de la gravité quantique en
lacet (loop quantum gravity, à laquelle appartient Lee Smolin).
Selon Joao Magueijo, ces deux écoles ont pris aujourd'hui
la forme de sectes s'affrontant impitoyablement, ce qui est toujours
curieux pour un observateur moins impliqué. La théorie
des cordes, elle-même subdivisée en de nombreuses sous-théories,
a su mieux que l'autre se faire connaître et admettre du grand
public. Et ceci d'une façon paradoxale puisque, comme déjà
rappelée, nul instrument ne peut aujourd'hui observer de
cordes ni même d'effets plus globaux découlant de cette
théorie. Son seul mérite, selon le jeune physicien,
est d'être plus "élégante", c'est-à-dire
de se présenter sous la forme d'équations plus harmonieuses
que sa rivale(2).
Mais, nous explique-t'il, ce n'est pas à cela seulement que
l'on peut juger de la pertinence d'une théorie.
Notre auteur, au terme d'un parcours intellectuel
qu'il détaille amplement, pose la question de la gravitation
quantique d'une toute autre façon. Au risque de se faire
durablement déconsidérer par ses pairs, il a eu le
courage de s'en prendre à ce véritable dogme de la
relativité, la constance de la vitesse de la lumière
et le fait que cette vitesse constitue une limite indépassable
par tout corps massif, puisque ce corps doit alors développer
une énergie infinie. C'est la fameuse équation e=mc2.
Or cette équation s'est révélée de plus
en plus incompatible avec les conséquences de l'hypothèse
du Big Bang, admise par tous aujourd'hui. Ainsi, si l'univers, suite
au Big Bang, s'était développé dans ses premiers
instants au rythme décrit par la théorie, il aurait
vite atteint des dimensions telles que ses différentes parties
seraient devenues étrangères les unes aux autres.
Les photons et autres particules échangés entre ces
parties se seraient trouvés enfermés au sein d'horizons(3)
définitivement incapables de communiquer. Comment alors expliquer
l'homogénéité à grande échelle
de l'univers, si aucune force n'avait pu en temps utile le parcourir
dans sa totalité ?
Il s'agit d'une des énigmes de la théorie
du Big Bang (Big Bang riddles) dont Joao Magueijo donne une description
claire. Mais il y en avait d'autres, dont le problème dit
de l'univers plat dont nous ne parlerons pas ici. Quoi qu'il en
soit, pour résoudre ces énigmes qui alimentaient beaucoup
de discussions, le physicien Alan Guth eut l'idée d'introduire
vers la fin des années 1970 le concept d'inflation ou d'univers
inflationnaire : dans les infimes premiers temps de son existence,
l'univers aurait subi une inflation prodigieusement rapide qui lui
aurait permis de conserver son homogénéité
initiale malgré une taille démesurément accrue.
Joao Magueijo recense en détail les difficultés rencontrées
par Alan Guth pour faire admettre ce concept d'inflation, jusqu'au
moment où l'inflation devint un des "dogmes" incontournables
de la cosmologie. Entre autres énigmes, elle a paru résoudre
en effet toutes les difficultés rencontrées par l'hypothèse
du Big Bang.
Cependant, Joao Magueijo (ce fut là son
génie, quel que soit l'avenir de sa théorie) ne se
satisfaisait pas de l'hypothèse inflationnaire, qui lui paraissait
inventée de toutes pièces pour respecter un autre
dogme, celui de la constance de la vitesse de la lumière.
Il lui vint à l'esprit qu'il était beaucoup plus simple
de postuler que la lumière pouvait avoir des vitesses variables,
bien plus rapides notamment que 300.000 kms/s(4),
dans les milieux de très haute énergie rencontrés
aux origines de l'univers ou dans d'autres singularités,
par exemple au cur des trous noirs. L'auteur consacre de longs
développements, pratiquement la seconde partie de l'ouvrage,
à justifier cette théorie, dite par lui de la vitesse
variable de la lumière (VSL ou varying speed of light). Il
nous décrit en détail les innombrables difficultés
qu'il éprouva, à partir de 1997, pour poursuivre l'étude
de sa théorie, faire publier des articles à son sujet
et recruter des collaborateurs ou collègues capables de se
livrer aux innombrables calculs nécessaires pour justifier
la thèse face aux virulentes critiques qu'elle suscitait.
Il est vrai que la VSL s'attaquait à un très gros
morceau, une grande partie de la description de l'univers proposée
par Einstein. Dans ce cadre, la relativité se trouvait alors
ramenée au statut de cas particulier d'une loi plus générale.
C'était le sort que cette même relativité avait
fait subir à la mécanique Newtonienne, quatre-vingt-dix
ans auparavant.
La double relativité
restreinte
Nul ne peut dire encore ce qu'il adviendra de
la VSL, faute d'observations capables de la corroborer. Mais Joao
Magueijo ne désespère pas de pouvoir faire procéder
prochainement à de telles observations, notamment à
la suite des travaux qu'il mène désormais en collaboration
avec Lee Smolin, le théoricien de la gravitation quantique
en lacet. Ceci est une autre histoire que le livre, terminé
fin 2002, n'évoque que sommairement. Pour en avoir une idée,
il faut se référer aux travaux du physicien italien
Giovanni Amelino Camelia, rapportés dans un article de la
revue NewScientist, en date du 8 février 2003. L'histoire
de ce dernier ressemble étrangement à celle de Joao
Magueijo. A partir de travaux réalisés à l'université
de Rome La Sapienza(5),
Giovanni Amelino Camelia s'était lui aussi attaqué
directement à Einstein, dans un article publié en
2001. Il a été suivi par de nombreux collègues
et c'est semble-t-il tout l'édifice de la relativité
restreinte qui risque aujourd'hui de s'écrouler sous l'effet
de ces idées nouvelles. L'hypothèse dite de la "double
relativité restreinte" (DSR ou doubly special relativity)
s'inscrit directement dans les travaux de la gravitation quantique,
laquelle cherche à concilier aux échelles de Planck,
nous l'avons vu, relativité et mécanique quantique.
Il existe des échelles où l'espace-temps ne peut plus
être décrit avec les règles classiques de la
relativité, mais commence à se comporter de manière
quantique.
N'entrons pas ici dans les détails de l'argumentation. Disons
seulement que, pour Giovanni Amelino Camelia, au-delà d'un
certain seuil de longueur d'onde de la lumière (c'est-à-dire
au-delà d'un certain seuil d'énergie de cette lumière),
la mesure de la longueur d'onde peut être réalisée
indépendamment du mouvement relatif de l'observateur éventuel.
Ceci contredit directement l'assomption de la relativité
restreinte selon laquelle la longueur de quelque chose dépend
du mouvement affectant l'observateur qui la mesure. Le seuil d'énergie
ou de fréquence de la lumière atteint, les mesures
que l'on peut faire pour caractériser l'univers deviennent
indépendantes de l'observateur, ou invariantes. Ce seuil
est celui correspondant aux constantes de Planck. On peut dire qu'alors
gravité et mécanique quantique fusionnent dans la
gravitation quantique recherchée jusque là sans succès.
L'hypothèse de la DSR avancée par Giovanni Amelino
Camelia est alors venu opportunément compléter celle
de la VSL proposée par Joao Magueijo. Dans les premiers instants
de l'univers, les particules avaient de très hautes énergies
et de ce fait, la vitesse de la lumière pouvait être
plus grande qu'elle ne l'est devenue suite à la dilution
de cette énergie résultant de l'expansion de l'univers.
Aujourd'hui, en ce début d'année
2003, Joao Magueijo, Giovanni Amelino Camelia et Lee Smolin(6)
collaborent à développer différentes versions
de la DSR compatibles avec les exigences de la gravitation quantique
mais aussi avec celles de la cosmologie.
De nombreuses conséquences révolutionnaires devraient
en découler, une fois levé ce verrou de la vitesse
absolue de la lumière posé par Einstein. On pourrait
ainsi expliquer l'étonnante accélération de
l'expansion de l'univers actuellement observée et attribuée
à une hypothétique énergie noire. De même
s'expliquerait l'existence de rayons cosmiques (observés
récemment par des scientifiques japonais) qui disposeraient
d'une énergie supérieure à celle admise par
la relativité restreinte.
Dans son ouvrage, Joao Magueijo va plus loin et envisage des perspectives
relevant seulement jusqu'ici de la science fiction : voyages extra-galactiques
à des vitesses supra-lumineuses, meilleure compréhension
de ce qui se passe dans les trous noirs Il espère proposer
aux physiciens praticiens diverses expériences déduites
de ces théories qui pourraient en prouver la validité,
face à ceux qui refusent encore d'y voir l'aube de cette
révolution conceptuelle de la physique attendue sans succès
depuis une trentaine d'années.
Tout ceci est bien intéressant, objecteront
ceux de nos lecteurs qui se plaignent déjà de la longueur
de nos articles, mais pourquoi nous entraîner dans des voies
qui n'ont pas grand chose à voir avec la robotique ou la
vie artificielle ?
Pour deux raisons.
Chacun d'entre nous a été formé depuis l'enfance
à regarder le monde avec les yeux d'Einstein. La science,
la science-fiction, la philosophie ont appris et nous ont
appris que l'univers était ainsi et pas autrement. Si le
regard change, c'est une véritable révolution copernicienne
qui se met en place et personne ne peut l'ignorer, quel que soit
son domaine d'activité. Mais on peut espérer aussi
de ce changement de regard des effets plus pratiques. Les nouveaux
équipements scientifiques, comme le Large Hadron Collider
du Cern ou les satellites d'observations de l'espace profond disposeront
de moyens d'investigation de plus en plus puissants, nous rapprochant
lentement mais sûrement (sauf catastrophe) des conditions
de l'univers primordial. Ces instruments ne verront pas tout ce
qu'ils pourraient voir si les scientifiques, si l'humanité,
ne leur posent pas de questions renouvelées.
La gravitation quantique peut faire hausser les épaules,
mais elle modifiera un jour la conception que nous avons des particules
quantiques. Or qui dit particules quantiques dit déjà,
n'est-ce pas, ordinateur quantique.
Notes (1)
Peut-être l'auteur aurait-il pu cependant éviter de
nous présenter Einstein en fermier tentant de maîtriser
un troupeau de vaches folles se déplaçant à
des vitesses proches de celle de la lumière. (2) Voir L'univers élégant de Brian
Greene. On sait que la théorie des cordes évoque une
hypothétique théorie M censée réconcilier
les différentes descriptions de la matière fondamentale.
Nul ne sait ce que veut dire M. Pour Joao Magueijo, M signifie indubitablement
Masturbation. (3) L'horizon est défini par la distance
parcourue par la lumière en un temps donné. (4)
Ou, pour être plus exacts, 299 792 458 m/s (vitesse fixée
en 1983 par le Bureau international des poids et mesures). (5) On observera à cette occasion avec satisfaction
le rôle éminent que prennent dans l'actuelle évolution
de la physique de jeunes physiciens d'origine européenne,
travaillant en Europe, et pas seulement au CERN. (6) Celui-ci est installé désormais
au Perimeter Institute for Theoretical Physics à Waterloo,
Canada, un établissement appliquant paraît-il des règles
de gestion nouvelles donnant plus d'autonomie aux chercheurs.