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Nous avons plusieurs fois dans notre
revue présenté des numéros Hors-série
de Sciences et Avenir (Voir notamment Cultures
et paroles animales, La
psychanalyse est-elle une science et La langue
d'homo erectus . Ces hors-séries ont l’avantage
de faire discuter sur des sujets scientifiques de fond non seulement
les chercheurs de la discipline, mais ceux d’autres disciplines,
y compris des philosophes. Par ailleurs, la clarté des
exposés et le vivant des illustrations facilitent l’accès
de tous à des thèmes qui ne sont pas nécessairement
faciles. Une solide bibliographie est systématiquement
fournie, comme il se doit.
Le numéro que nous commentons ici, et que nous conseillons
vivement à nos lecteurs de se procurer, est consacré
au concept de gène et à ses divers avatars contemporains.
Il a été conçu et est présenté
dans une introduction très éclairante par Jean-Jacques
Kupiec, biologiste et chercheur à l’Ecole Normale
Supérieure (Centre Cavaillès). J.J. Kupiec n’est
pas inconnu de nos lecteurs. Il a été le co-auteur,
avec Pierre Sonigo, du livre Ni Dieu ni Gène (qui vient
d’être mis à jour et réédité).
Ce livre fit l’effet d’une petite bombe dans le monde
jusque là relativement paisible de la biologie moléculaire.
Les auteurs y montraient qu’attribuer au gène et
à ses mutations, conformément au schéma néo-darwinien
classique, la responsabilité entière de l’hérédité
et de la phylogenèse constituait une simplification dangereuse.
Ils ne mettaient pas en cause le principe darwinien de mutation/sélection,
mais au contraire l’étendaient à de nombreux
facteurs intervenant dans l’hérédité,
notamment enzymes, cellules et organes en compétition pour
l’accès aux ressources internes et environnementales.
Le résultat de ces compétitions darwiniennes à
tous niveaux n’est jamais prédictible avec précision,
mais relève du calcul des probabilités. On pourra
relire sur ces points notre
recension du livre et les commentaires que Pierre Sonigo nous
avait fait parvenir.
Depuis, ces idées ont pris de l’ampleur ou en ont
conforté d’autres, pour des raisons diverses mais
convergentes. Les premiers à refuser que l’on établisse
un lien causal linéaire entre gène, protéine
et caractère ont depuis longtemps été les
représentants des sciences sociales, c’est-à-dire
les défenseurs du rôle de l’environnement et
de la culture dans la formation des individus et des groupes.
Mais on peut penser qu’un modus vivendi s’est établi
à la longue, évacuant les positions extrêmes.
Nul ne peut nier que nature (définie par le gène)
et culture coopèrent en permanence. La difficulté
est de préciser en quoi ils coopèrent et surtout
de prédire, ne fut-ce qu’en acceptant une grande
marge d’erreur, les produits de cette coopération.
Le livre de Richard Lewontin (La triple hélice, 2000, trad.
Fr. Seuil 2003) montre clairement comment un biologiste admet
ceci. Le gène n’a qu’une part dans le développement
de l’organisme. Parallèlement les organismes contribuent
à construire leur environnement, laquelle construction
exerce une pression de sélection sur ces mêmes organismes
et leurs mutations éventuelles. Pour leur part, les psychologues
et sociologues évolutionnaires, héritiers de la
sociobiologie, dont Steven Pinker est un des représentants
les plus connus (voir la présentation de son dernier livre
The Blank Slate
recherchent en priorité les déterminants génétiques
ou plus largement héréditaires des caractères
et des comportements, mais ils admettent aussi le rôle causal
des structures sociales pour introduire de la variation dans l’évolution
des phénotypes.
Une autre source importante de la contestation du caractère
déterminant pour l’hérédité
de ces fragments d’ADN appelés les gènes prend
aujourd’hui une forme quasi philosophique. Il s’agit
de remettre en cause le langage scientifique naïf, empreint
d’un réalisme des essences, qui voit des «
objets » derrière tous les phénomènes
un peu persistants et fréquents que la science étudie.
Bien que les liens entre la biologie et la physique quantique
soient encore assez ténus, l’inspiration vient de
cette dernière. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire,
avec Laurent Mayet qui signe l’éditorial de ce Hors
Série, « pas plus que l’atome ne peut être
considéré comme un corpuscule matériel (c’est
un « tableau de nombres quantiques »), le gène
ne peut être considéré comme un corpuscule
qui serait le constituant fondamental du vivant ». Ceci
veut dire que décrire le gène comme un objet bien
défini empêche de voir les nombreux phénomènes
qui contribuent à l’hérédité,
en amont et en aval du gène, si l’on peut dire. Nous
développons ici même la question du réalisme
en sciences dans une série d’articles en cours de
rédaction (voir notre article De
la réalité des gènes à celle de la
conscience.
Rappelons que la critique d’un
réalisme essentialiste ou même d’un réalisme
à objectivité forte appliqué aux entités
de la biologie ne devra pas se limiter au concept de gène.
J.J.Kupiec fut l’un des premiers en France à
contester la consistance du concept d’espèce.
Il n’y a pas d’espèce vivante répondant
à un modèle fixé dans les génomes.
Il n’y a que des populations d’individus différents
appariés compte-tenu de la plus ou moins grande fréquence
statistique des caractères qu’ils manifestent
(notamment l’interfécondité, qui est
un caractère comme un autre – ou presque).
Ceci en particulier signifie qu’il est abusif de parler
de nature ou d’espèce humaine, si l’on
veut ainsi affirmer le caractère intangible du génome
humain et des traits en découlant, dans lesquels
les croyants veulent voir la main de Dieu.
Tout récemment enfin, la remise en cause de l’empire
des gènes, ou plutôt du rôle tout puissant
de celui-ci, est venu des travaux de séquençage
du Génome Humain, Human Genome Project, faisant suite
à celui de nombreux génomes animaux et végétaux.
On a constaté avec stupeur que le génome de
l’homme n’était guère plus complexe
que celui de la mouche. Il fallait donc étudier les
facteurs conduisant les espèces (disons plutôt
les représentants des espèces) à diverger
fortement. C’est tout l’enjeu des biotechnologies
modernes, prolongeant la génomique : protéomique,
glycomique et bien d’autres à venir. C’est
aussi l’enjeu du travail sur les cellules souches,
notamment embryonnaires : voir ce qui du noyau ou du cytoplasme
détermine l’autre, et comment. Les généticiens
rappellent d’ailleurs, à propos de l’ADN,
que celle-ci est composée de 95% de séquences
dont le rôle demeure inconnu. On voit alors le travail
cyclopéen qui reste à accomplir pour commencer
à se donner des modèles de ce que l’on
pourrait appeler une biologie ou une biophysiologie intégrative.
On voit aussi les immenses besoins de calcul informatique
que nécessitera la découverte du rôle,
notamment, des molécules et macromolécules.
Tout ce qui précède ne remet pas en cause
l’intérêt de la génétique
en général et de l’ingénierie
génétique en particulier. Mais il ne faudra
pas en attendre des résultats immédiats et
fiables, tout au moins dans les décennies prochaines.
Nous observerons d’ailleurs
à ce propos que les chercheurs en vie artificielle
et robotique autonome font le calcul inverse : comment obtenir
de systèmes informatiques aujourd’hui beaucoup
trop fiables et prévisibles des résultats
suffisamment aléatoires pour que les entités
artificielles puissent à leur tour entrer avec quelques
chances d’adaptativité dans le grand cirque
darwinien. C’est le rôle notamment des algorithmes
génétiques et autres générateurs
de complexité intrinsèque.
Les
articles
Nous ne pouvons ici commenter
tous les articles du numéro Hors-série de
Sciences et Avenir. Bornons-nous à mentionner les
principaux:
Les dix questions (qui se posent à la génétique),
par J.J. Kupiec: Qu'est-ce que la génétique?,
Le gène est-il la cause du caractère?, Si l'hérédité
n'est pas dans les gènes, où est-elle? Faut-il brûler
le réductionnisme génétique? L'information
génétique, concept scientifique ou principe métaphysique?
Génétique ou darwinisme sont-ils compatibles? Comment
dépasser l'opposition entre génome et environnement?
A quoi sert l'idéologie génétique? Les biotechnologies
sapent-elles le fondement de la génétique?
Le lecteur pressé pourra s'en tenir à ces 4 pages,
tout y est dit, ou presque.
La génétique en pleine mutation, par François
Gros, ou comment un des pères de la biologie moléculaire
voit (avec clairvoyance) l'évolution de sa discipline.
On notera in fine l'allusion aux progrès de la neuro-physiologie
cérébrale, science moins éloignée
de la génétique que le profane ne pourrait le penser.
L'atome biologique, par Michel Morange, professeur de biologie
à l'ENS et directeur du centre Cavaillès. L'auteur
présente les trois modèles conceptuels ayant servi
à expliquer le rôle des gènes. Aucun n'est
entièrement satisfaisant. Il préconise de faire
du gène un "cadre de référence (ce qui
reste à définir). Le gène jouerait vis-à-vis
des différentes actions qui se déroulent derrière
lui le rôle d'un chef d'ochestre à l'égard
des musiciens de sa formation (lire notre présentation
du livre de Michel Morange La vie expliquée).
Métaphysique génomique, par Alexandre Mauron professeur
de bio-éthique à l'université de Genève
et Pop-génétique, par Wictor Sroczkowski, maître
de conférence à l'IHESS: les intitulés des
articles parlent d'eux-mêmes.
Hasard et dégénérescence, par Sergei Atamas,
professeur de médecine à l'université du
Maryland. La dégénérescence est une notion
encore peu comprise (c'est le moins que l'on puisse dire) En mathématiques,
une courbe qui dégénère est une courbe qui
se décompose en courbes distinctes plus simples. Pour l'auteur,
ce concept permet d'expliquer la création d'ordre au sein
d'une population de molécules ou cellules soumises à
la sélection. Il s'agit d'une alternative à la programmation
génétique. Le dogme de la spécificité
exclusive des interactions biologiques est remplacé par
l'idée que les interactions du vivant sont dégénérées,
c'est-à-dire que des liens non-spécifiques entre
constituants cellulaires peuvent se produire avec des résultats
inattendus. Un modèle abstrait du phénomène
est présenté, pouvant donner lieu à des recherches
appliquées. Nous pensons qu'il s'agit là d'un des
articles les plus importants du volume.
Prédire ou expliquer, par Jean Gayon, philosophe. L'article
mesure la portée - toute relative - de ce que l'on appelle
le déterminisme génétique.
L'information génétique, par Henri Atlan directeur
d'étude à l'EHESS et directeur de recherche en biologie
humaine à l'université de Jérusalem. Henti
Atlan est un des théoriciens les plus connus de la complexité.
Il a publié en 1999 La fin du tout génétique?
Nouveaux paradigmes en biologie, INRA Editions, Paris. L'article
montre que le gène est bien une mémoire biologique
mais n'est pas un programme responsable en direct du développement
des organismes.
La liberté cellulaire, par Thomas Heams, doctorant à
l'Institut Cochin. L'article reprend et illustre la même
idée, celle du caractère aléatoire et non-déterministe
du processus de régulation génique au sein d'une
cellule.
Les articles suivants, que nous ne détailleront pas, présentent
les hypothèses contemporaines relatives à l'influence
de l'environnement cellulaire et extra-cellulaire sur l'expression
des gènes. Comme nous l'avons écrit en introduction,
le domaine de recherche est potentiellement immense.
pour nos amis méméticiens, signalons un court article
de Dominique Guillo, chercheur en sociologie, présentant
la théorie des mèmes dite par lui de Dawkins. Il
était bon de parler de la mémétique, généralement
ignorée ou mal comprise en France. Mais l'article est sommaire.
Renvoyons plutôt le lecteur aux dernières cogitations
de la prêtresse de la mémétique, Susan Blackmore
(voir notre
interview).